# Le Coran et l'imaginaire apocalyptique

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> DOSSIER APOCALYPSES
> 
> Le Coran et
> l’imaginaire apocalyptique
> Nous continuerons à leur montrer Nos signes, aussi bien dans l’univers qu’en eux-mêmes,
> jusqu’à ce qu’ils reconnaissent que cette Révélation est bien la vérité.
> Coran, 41, 53 1
> par Todd LAWSON, professeur associé au département des civilisations du Proche et du Moyen-Orient de l’université de Toronto
> Traduction française de Gabrielle RIVIER
> 
> Le Coran comme texte de révélation                     appellent leur public au perfectionnement en
> « Apocalypse » est un mot dangereux. Un mot            matière de conduite personnelle et d’éthique.
> qui peut être compris de mille manières plus           Cet appel, ou da’wa, est essentiellement
> ou moins justes. Il est par exemple impossible         transmis par le biais d’un système de révélation
> d’extraire de la racine grecque du mot les             quadripartite :
> notions de désastre, de catastrophe, voire de          Dieu > Ange > Prophète > Humanité.
> fin du monde. Le terme s’est enrichi de ces            Comme Dieu (Alla—h) est absolument
> connotations et de ces sens seconds au fil de          inconnaissable et inaccessible (munazzah =
> son histoire mouvementée au sein de l’écriture,        « transcendant »), aucune communication
> des commentaires, de la littérature – savante          directe ne survient. Le message divin est confié
> ou populaire – et de la culture en général,            à l’ange, finalement identifié à Gabriel (Jibra—’ I—l),
> journaux télévisés et films inclus. « Apocalypse »,    qui lui-même le révèle au Prophète élu, en
> à l’origine, signifie « révélation ».                  l’occurrence Muhammad. Muhammad participe
> Lorsque l’on pense au Coran en tant qu’apo-            à son tour au processus d’accomplissement
> calypse, ce sont en premier lieu ses qualités          de la révélation en transmettant le message
> littéraires qui sautent aux yeux. Apocalypse           à ceux qui l’écoutent, c’est-à-dire, selon le
> signifiant « révélation » et le Coran se définissant   Coran, à l’humanité (al-na—s). Cela correspond
> comme une révélation – par sa forme et par son         parfaitement à la condition exprimée par la
> contenu –, il est particulièrement intéressant         définition de Collins, selon laquelle la révélation
> de le considérer d’après la définition standard        « est transmise par un être de l’au-delà à un
> du terme apocalypse, telle que l’a énoncée             récepteur humain en ouvrant à une réalité
> John J. Collins (voir introduction).                   transcendante ».
> La révélation fait à tel point partie de ce qu’est
> 1 Le Noble Coran, nouvelle
> le Coran qu’on pourrait dire qu’il s’agit du
> traduction (légèrement adaptée)   sujet phare du livre, et même de sa figure             L’archange Gabriel révèle la première sourate
> par Mohammed Chiadmi,                                                                    du Coran à Muhammad sur le mont Hira, miniature
> Paris, Tawhid, 2007.
> essentielle. C’est au service de l’idée et de
> de Lutfi Abdullah tirée d’un manuscrit du poème
> L’ensemble des citations          l’événement de révélation, ou apocalypse, que
> du Coran apparaissant dans                                                               Siyer-i Nebi (poème épique relatant la vie du Prophète),
> cet article est emprunté
> tous les personnages évoqués dans le Coran             XVIe siècle, Istanbul, Topkapi Sarayi Museum.
> à cette édition (NdT).            sont mis en scène, sont décrits et agissent. Ils       © Luisa Ricciarini / Leemage
> 
> Fragment d’un rouleau                Qu’en est-il de la dimension spatio-temporelle
> du Coran, Moyen-Orient,              de cette réalité ? La définition et les présup-
> époque abbasside,
> VIIIe-IXe siècle, Istanbul,          posés du Coran sont en adéquation, notamment
> musée de l’Art turc et islamique.    en ce qui concerne le thème caractéristique du
> © Collection Dagli Orti / Musée de   paradis (al-janna, « le jardin ») en tant que trait
> l’Art turc et islamique Istanbul /
> Gianni Dagli Orti                    propre au monde à venir (al-a—khira). Le Coran
> décrit en effet souvent, et avec maints détails, ce
> monde au-delà du monde, en mentionnant
> l’Heure eschatologique.
> Si l’on analyse le contenu et la structure du
> message en fonction des caractéristiques
> de l’apocalypse définies par Collins et ses
> collègues, et nuancées par le professeur
> Norelli, la concordance pourrait apparaître si
> complète qu’elle en serait exemplaire. Ironie
> du sort, aucun des passionnants travaux
> menés tout au long des cent dernières années
> sur l’apocalypse n’aborde les exemples trouvés
> dans le Coran. En fait, dans les études
> modernes, le Coran comme apocalypse est un
> sujet pratiquement inconnu.
> 
> Quel sens donner
> à l’histoire du Coran ?
> Lorsque l’on compare la forme et le contenu              La narration apparaît comme l’un des moyens
> du Coran avec des éléments de définition                 essentiels de la communication du message
> sélectionnés dans la littérature secondaire, on          divin à ses destinataires. Le cadre temporel
> voit immédiatement qu’il n’est pas inapproprié           de la narration coranique a un début, un milieu
> de le considérer comme une apocalypse. Bien              et une fin, bien que la structure globale du
> sûr, il ne faut pas non plus omettre de souligner        Coran ne reflète pas cette convention narrative
> que le Coran remplit ces critères distinctifs            et renvoie plutôt à l’image de l’infinitude ou de
> d’une manière qui lui est propre.                        la circularité.
> Premier critère : la révélation. Nous avons              Le début de l’« histoire » (Coran, 7, 172) est
> déjà commenté ce premier critère, qui est aussi          marqué par ce qu’on nomme le jour du Pacte
> le plus important. En la matière, rien de très           ou de l’Alliance : le Coran décrit cet événement
> compliqué : le Coran se qualifie comme tel au            dans le langage supralogique du mythe.
> fil de ses versets (a—ya—t, « signes, présages »).       En un temps mystérieux antérieur à la Création,
> En effet, le mot a—ya—t porte en lui-même l’idée         Dieu a tiré des reins du premier prophète,
> d’un processus de révélation miraculeuse et              Adam, toute la descendance de l’humanité.
> les versets égrènent les synonymes désignant             Il a alors adressé à cette descendance la
> ce même processus : mentionnons, entre                   question existentielle suprême : « Ne suis-je
> autres, nazala/tanzI—l (« envoyer sur terre »), kita—b   pas votre Seigneur ? », à laquelle celle-ci
> (« livre ») ou risa—la (« message »). On trouve          répondit unanimement : « Mais si, nous en
> également, dans plusieurs passages, le mot               témoignons. » Dans ce même verset, la fin de la
> arabe désignant la révélation (kashf). Le Coran          narration est également indiquée lorsque, pour
> a pour but d’enseigner à l’humanité ce qu’elle           expliquer le sens de sa question, Dieu évoque
> ne sait pas encore (Coran, 96, 5), de révéler            le jour du Jugement : ce jour-là, nul ne pourra
> des connaissances nouvelles.                             prétendre avoir ignoré le Pacte ni invoquer
> Second critère : la narration. Ce critère,               cette excuse pour son infidélité.
> le suivant selon la définition de Collins,               Entre le jour du Pacte et le jour du Jugement,
> devient perceptible à partir du moment où                la narration apocalyptique se déroule selon un
> nous étudions le Coran tant pour ce qu’il dit            schéma établi : Dieu envoie périodiquement
> ou enseigne que pour la manière dont il le dit.          des prophètes et des messagers à l’humanité,
> d’une part pour lui rappeler le Pacte originel,      jour du Jugement, autrement dit au jour où le
> d’autre part pour lui donner des conseils            bien et le mal seront totalement distingués.
> sous forme de lois ou d’exemples illustrant          De même, l’idée de l’« Ordre » de Dieu (al-amr),
> la manière de les appliquer et de bien conduire      souvent synonyme de l’Heure, apparaît à
> sa vie. Les prophètes et les messagers sont          quelque cent cinquante reprises dans divers
> eux-mêmes érigés en exemples : ils repré-            contextes et corrélations.
> sentent en effet, pour les croyants, les meilleurs   Les révélations de la première période se
> modèles d’une pratique (sunna) et d’un               distinguent de celles de la seconde par leur
> comportement dignes d’être imités. Cet aspect        manière de décrire avec force les événements
> de la narration, qui revient à diverses reprises,    apocalyptiques : déchirement de la lune (Coran,
> a été présenté, d’après le texte du Coran, à         54, 1), effritement des montagnes en « flocons
> chaque communauté de la terre (Coran, 10, 47).       de laine » (Coran, 101, 5), jour où nul n’aura
> Des cent vingt-quatre mille prophètes et             d’autre soutien que Dieu seul (Coran, 86, 10).
> messagers nécessaires à l’accomplissement            Il n’est pas possible ici d’explorer plus en
> de cette tâche selon la tradition islamique,         détail ces motifs apocalyptiques, mais il suffit de
> vingt-cinq, en comptant Muhammad, sont               souligner qu’ils apparaissent au fil des pages du
> nommés dans le Coran.                                Coran avec les caractéristiques et la régularité      L’ascension (miraj) de
> qui définissent les textes des apocalypses.           Muhammad sur le Bouraq,
> Quand viendra la fin du monde ?                      Le monde académique a récemment prêté                 miniature du peintre
> Sultan Muhammad
> Il est incontestable que, durant les débuts de la    une attention particulière au rôle que jouent
> tirée d’un manuscrit du
> prédication de Muhammad, on croyait cette fin        la dualité, l’opposition et la symétrie dans          Khamsa de Nizami, vers 1540,
> du monde – ou tout au moins d’un monde –             l’expression de l’élan apocalyptique qui              Londres, British Library.
> très proche. En revanche, il n’est pas certain       caractérise le Coran. Selon nous, ces trois           © D.R.
> 
> que l’idée d’imminence du Jugement ait été
> moins développée à la fin de sa prédication,
> même si Muhammad était entre temps devenu
> la figure de proue d’une communauté puissante.
> On trouve en effet dans les déclarations de la
> période mecquoise (la première) mais aussi
> dans celles de la période médinoise (la
> seconde) les différents marqueurs de l’attente
> du jour du Jugement.
> C’est Paul Casanova qui, le premier, a étudié
> en détail ce trait distinctif dans un ouvrage
> révolutionnaire, publié à Paris en 1911 :
> Mohammed et la fin du monde. Étude critique
> sur l’Islam primitif. Malheureusement, les
> islamologues influents de l’époque critiquèrent
> sévèrement les thèses soutenues dans cet
> ouvrage qui, malgré son caractère très
> prometteur, allait être oublié pendant plus d’un
> demi-siècle. On trouve dans le Coran les
> expressions diverses et variées d’un grand
> dénouement eschatologique qu’on peut faire
> porter sur l’histoire au sens large ou qu’on peut
> restreindre à l’expérience individuelle (comme
> ce fut le cas dans les écrits et les vies de ceux
> que l’on se plaît à nommer les « mystiques »).
> L’« Heure » (al-sa’a) est le plus courant de ces
> termes, avec quarante-huit occurrences ; on
> peut le rapprocher de l’expression le « Jour »
> (trois cent quarante-six occurrences) qui, à
> maintes reprises, se réfère explicitement au
> 
> éléments font partie intégrante de la                   jusqu’à son développement en tant que
> « grammaire du texte » et servent à apporter            puissance mondiale.
> de la continuité là où l’expérience de lecture          C’est un numéro de la revue Semeia 3, devenu
> risquerait de se disjoindre ou d’être inter-            une référence, qui fournit pour la première fois
> rompue. La prolifération et l’enchaînement des          une grille schématique permettant de lire le
> oppositions et des dualités ne visent en aucun          Coran – et ce même s’il n’est jamais mentionné
> cas à transmettre une forme de dualisme,                dans l’étude – comme une apocalypse ou, au
> concept étranger à la conception coranique de           bas mot, comme un texte éminemment
> Dieu ; au contraire, ils expriment avec force           prédisposé à susciter les interprétations d’un
> et vigueur l’unicité transcendante qui est si           lectorat ayant un imaginaire apocalyptique.
> essentielle à la version islamique du mono-             Voici le réseau de caractéristiques identifiées :
> théisme éthique 2.                                      visions, voyages dans l’au-delà, présence d’un
> médiateur de la révélation, réaction du récep-
> Les conséquences culturelles                            teur, manifestations primordiales, Jugement
> et sociales du Coran                                    (salut ou damnation), formes de vie après la
> Le Coran, qu’il parle ou non d’un temps futur,          mort, régions et êtres surnaturels, parénèse par
> est profondément préoccupé par le Jugement              les révélateurs (dans ce cas, Dieu au travers
> de l’humanité. La question de la transformation         de l’ange et de Muhammad), instructions au
> du comportement humain y est fondamentale.              récepteur (Muhammad et ses auditeurs),
> Aux premiers temps de la révélation, Muhammad           conclusion narrative.
> et ses compagnons furent cruellement persé-
> cutés et harcelés du fait de la menace qu’ils           L’apocalypse,
> représentaient pour le statu quo. Une grande            matrice d’une civilisation
> partie du Coran pourrait donc avoir pour but            L’islam se voit lui-même comme ayant surgi
> la consolation de croyants qui souffrent pour           au milieu d’une période de crise et de
> avoir accepté le message révolutionnaire du             bouleversement pour une société qui s’était
> Prophète Muhammad : « Il n’y a qu’un seul               bien trop écartée de l’idéal monothéiste et
> Dieu. »                                                 qui avait, par conséquent, été assaillie par de
> Une telle affirmation eut des conséquences              nombreuses maladies sociales et spirituelles :
> importantes pour la société, fondée sur                 injustices économiques, crimes de trahison
> l’oligarchie d’une aristocratie tribale dont la         endémiques, absence de compassion, violence
> fortune et l’existence florissantes dépendaient         et barbarie. L’Heure prêchée par le Coran est
> du polythéisme traditionnel des Arabes. Le              à la fois l’heure de la prise de conscience
> monothéisme prêché par Muhammad n’était                 individuelle et l’heure de la responsabilité
> pas simplement de la théologie mais une                 sociale. Le message est véhiculé à travers un
> « modernité » qui mettait en cause les mœurs            langage imagé et symbolique bien connu de
> sociales et culturelles désuètes d’un lieu et d’une     ses premiers destinataires. La doctrine selon
> époque – en un mot, un monde tout entier. Lui et        laquelle Muhammad serait le dernier prophète
> ses partisans en subirent les conséquences.             est ainsi parfaitement en adéquation avec la
> Parmi les thèmes et motifs apocalyptiques               vision apocalyptique de sa révélation, selon ce
> mis en relief par la recherche dans des sphères         qui a été conservé par les fidèles.
> culturelles allant du judaïsme au christianisme         Une question cependant a poursuivi les
> en passant par le zoroastrisme et autres                générations de disciples, qui ont formé une
> religions, certains méritent une mention                véritable communauté apocalyptique : quand
> particulière : ils s’appliquent en effet à la           et comment ce décret divin de l’Heure
> perfection non seulement à la forme et au               surviendra-t-il ? En un sens, les richesses et
> contenu du Coran, mais aussi à l’histoire et au         les succès de la civilisation islamique
> développement de la communauté musulmane,               appartiennent désormais au patrimoine de            2 Voir Todd Lawson, « Opposition
> depuis ses débuts en tant que minorité harcelée         l’humanité. Mais ils sont peut-être le fruit        and Duality in the Qur’a—n:
> The Apocalyptic Substrate »,
> indirect des diverses réponses apportées à          dans Journal of Qur’anic
> cette question par les plus talentueux et           Studies, 10, 2, p. 23-49, 2008.
> Le paradis de Muhammad, miniature persane, vers 1030,                                                       3 Semeia, 14, p. 28 ;
> 
> Paris, Bibliothèque nationale de France.                les plus créatifs des représentants de cette        cf. Collins, Apocalyptic
> © BnF / Archives Charmet / Bridgeman Giraudon           civilisation vieille de quatorze siècles.           Imagination, 1998, p. 7.
>
> — *Le Coran et l'imaginaire apocalyptique — Gabrielle Rivier (Used by permission of the curator)*

