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La Condition Humaine: âme, raison, conscience

La condition humaine 1

La Condition humaine Âme – raison - conscience

Pierre Daoust 2 Âme, raison, conscience La condition humaine 3

La Condition humaine

Âme-raison-conscience

Pierre Daoust - 2023 4 Âme, raison, conscience La condition humaine 5

Introduction

S'il y a bien une question que l'on se pose depuis le début des temps, c'est celle de la place de l'être humain dans l'univers. Et tous les courants de pensée s'accordent au moins sur un point : c'est qu'il s'agit là d'un mystère. Pourquoi cette créature manifestement différente des autres mammifères, qui semble posséder des facultés étranges qui l'amènent à penser et à construire des civilisations ? Il a bien fallu donner un nom à ces caractéristiques et essayer de les comprendre, dans la mesure de nos capacités. Âme, raison, conscience, sont les mots derrière lesquels se cache notre ignorance. J'ai donc essayé, à travers ce court article, de rassembler les connaissances que nous offrent les textes bahá’ís. Un choix a dû être fait car ces textes sont très nombreux et finiraient par noyer le lecteur. Le but aussi, au-delà des définitions, est de comprendre la condition et la destinée de l'être humain, de situer la marge de manœuvre de son libre arbitre et d'offrir un contre-poids aux théories matérialistes qui veulent mettre de côté ce qui est pourtant une évidence, à savoir que la science ne peut pas tout expliquer et qu'il faut accepter que certaines choses nous transcendent. J'ai volontairement choisi de ne pas entrer dans le détail des recherches effectuées en neurosciences, non seulement parce que cela est très complexe, mais également parce que ces recherches n'ont pas encore produit de résultats avérés. Preuve peut-être que c'est un leurre de vouloir trouver dans le monde physique ce qui est du domaine du spirituel. Il nous faut en fin de compte accepter que nous ne sommes encore qu'au tout début d'une vision plus large de l'être humain et de sa participation à un inconscient collectif qui est lui-même le signe de la présence divine. Puisqu'il y a créature, il y a Créateur. 6 Âme, raison, conscience La condition humaine 7

SW : Selection of the Writings of ‘Abdu’l-Bahá SAQ : Some answered questions (‘Abdu’l-Bahá) GL : Gleanings of the Writings of Bahá’u’lláh DP : ‘Abdu’l-Bahá, Divine Philosophy

Je propose dans ce court article de réfléchir à la condition humaine et aux concepts d'âme, de raison et de conscience, ainsi qu'à la noblesse et à la dignité de l'existence humaine.

Le thème de l'existence d'une créature pensante dans un univers dont nous ne connaissons que des bribes, a passionné de tout temps les philosophes, biologistes, astrophysiciens, religieux, psychologues, et, avouons-le, chacun d'entre nous s'est déjà posé la question de l'existence même. Si les sciences décrivent de mieux en mieux les processus physico-chimiques qui expliquent comment le monde accessible à nos sens s'est développé, ce n'est pas leur vocation de formuler des hypothèses sur la cause d'une création et encore moins sur sa finalité. Pour cela, il faudra plutôt se tourner vers la philosophie et la religion, bien que l'on se rende vite compte que nous ne comprenons pas encore ce qui caractérise l'être humain : j'entends par là ce que l'on appelle l'esprit humain.

Un détour par un ensemble de définitions est inévitable et indispensable pour garder une certaine cohérence dans le propos. Nous verrons dans la suite si elles concordent avec les Écrits bahá’ís et si ces derniers nous permettent de les préciser davantage. Voici les principales, qu'il faudra conserver à l'esprit pendant notre analyse :

La raison (mind en anglais et ‘aql en arabe) est généralement considérée comme une faculté propre de l'esprit humain dont la mise en œuvre lui permet de créer des critères de vérité et d'erreur et d'atteindre ses objectifs. Elle repose sur la capacité qu'aurait l'être humain de faire des choix en se basant sur son intelligence, ses perceptions et sa mémoire tout en faisant abstraction de ses préjugés, ses émotions ou ses pulsions. 8 Âme, raison, conscience

L’âme (du latin anima) est en philosophie à la fois le principe vital et spirituel, immanent ou transcendant, qui animerait le corps d'un être vivant (humain, animal ou même végétal). Nous verrons plus bas et plus en détail comment elle est définie dans les textes bahá’ís.

L'esprit humain : “L'esprit humain, qui distingue l'humain de l'animal, est l'âme rationnelle et ces deux termes - esprit humain et âme rationnelle - désignent une seule et même chose. Cette âme rationnelle englobe toutes choses et aussi loin que le permet la capacité humaine, découvre leurs réalités et devient conscient des propriétés, effets, caractéristiques et conditions des choses terrestres.”1 Autrement dit, l'esprit humain est une âme douée de raison.

L'intelligence est l'ensemble des processus retrouvés dans des systèmes, plus ou moins complexes, vivants ou non, qui permettent de comprendre, d'apprendre ou de s'adapter à des situations nouvelles. “Quant à l'intellect, c'est le pouvoir de l'esprit humain. L'esprit est comme la lampe, et l'intellect comme la lumière qui en est diffusée.”2 L'intelligence peut être également perçue comme la capacité à traiter l'information pour atteindre des objectifs.

L'essence : Ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est, ce qui constitue la nature d’une chose. L'essence de l'être humain réside en la pensée.

Mais avant de chercher à comprendre en quoi l'âme, la raison et la conscience nous caractérisent, et quelles en sont les différentes facettes, lisons ce que nous dit Bahá’u’lláh : “L'être humain est le Talisman suprême. Cependant, le manque d'une éducation adéquate l'a privé de ce qu'il possède intrinsèquement.” Et plus loin : “Considérez l'humain comme une mine riche en pierres précieuses d'une inestimable valeur. L'éducation, seule, peut en faire révéler ses trésors et permettre à l'humanité d'en profiter.”3 1 SAQ 55 2 Ibid. 3 Bahá’u’lláh, Lawḥ-i-Maqṣúd La condition humaine 9

Ailleurs encore : “Les Prophètes et les Élus ont tous reçu pour mission du Seul Vrai Dieu...de nourrir les arbres de l'existence humaine avec les eaux vives de la droiture et de l'entendement, afin que puisse apparaître d'eux ce que Dieu a déposé au sein de leur moi le plus profond.”4 “...toutes choses, en leur réalité la plus profonde, témoignent de la révélation des noms et attributs de Dieu en elles-mêmes.”5

Que possède donc l'être humain au plus profond de lui-même, intrinsèquement ? Ce qui sous-entend qu'il possède certains dons particuliers dès la conception, qui apparaissent progressivement, se développent tout au long de la vie, et cela essentiellement par le biais de l'éducation.

De mon point de vue, la première et plus importante faculté de l'être humain est de pouvoir articuler des sons, ce qui au travers de son évolution, lui a permit de les associer pour nommer des objets puis des pensées, et ainsi créer des mots. Comme écrit dans le Coran : “Le Dieu de miséricorde a enseigné le Coran, a créé l'être humain et lui a appris le langage articulé (‘allamahu ’ l-bayán).”6. Il est en effet essentiel de mettre un mot sur les choses pour pouvoir en discuter. Grâce à ces mots et leur agencement en phrases, les êtres humains ont pu faire une des choses les plus importantes au monde : communiquer. Communiquer des informations, faire du commerce, partager des pensées de plus en plus élaborées et plus encore des sensations ou des sentiments, ce qui a également mené à créer d'autres types de langages comme la musique ou les mathématiques, qui eux ont déjà un caractère universel.

La grande énigme par contre est de savoir comment nommer des objets concrets a pu entraîner une transposition dans l'abstrait, dans la pensée. Le fait est que, après avoir donné un nom aux choses, on leur a attribué des caractéristiques et des propriétés, transposées ensuite dans l'abstrait pour exprimer des concepts relevant plus des sensations et des sentiments. Par exemple, neige égal froid, égal froideur... d'une parole, 4 Kitáb-i-Aqdas, Question § réponse 106. 5 GL, XC 6 Coran 55:1-3 10 Âme, raison, conscience

d'un tempérament ou d'une personne. Les gestes, le regard, les sons, sont autant d'autres moyens de communication qui passent par les premières caractéristiques, - communes d'ailleurs avec les animaux évolués -, que décrit ‘Abdu’l-Bahá : “Il y a cinq pouvoirs matériels apparents en l'être humain qui sont des pouvoirs de perception -c'est-à- dire cinq pouvoirs par lesquels l'être humain perçoit des éléments matériels (physiques). Ce sont la vue, qui perçoit des formes visibles ; l'ouïe, qui perçoit des sons audibles ; l'odorat, qui perçoit des odeurs ; le goût, qui perçoit des choses comestibles ; et le toucher, qui est réparti sur tout le corps et qui perçoit les réalités palpables. Ces cinq pouvoirs perçoivent les objets concrets.”7

Jusque là rien de particulier. Physiquement, nous sommes des animaux. Les neurosciences ont parfaitement analysé les voies nerveuses qui relient nos capteurs comme les cellules rétiniennes, les papilles gustatives, les corpuscules tactiles, etc, à des zones cérébrales bien répertoriées, en particulier grâce à l'imagerie médicale. Nous savons également que toute sensation dépassant un certain seuil induit ce que nous appelons la douleur. Mais comment en arriver à concevoir ce qu'est un souffle de vie, un acte de grâce ou un flot de miséricorde ? Comment en est arrivé l'être humain à nommer des choses qui n'existent pas dans le monde tangible et perceptible: pardon, adoration, religion,... ? Il faut donc admettre que l'être humain possède des pouvoirs qui ne relèvent pas du concret et qui sont invisibles, sortant de fait hors du cadre de l'étude scientifique.

Essayons dès lors de pousser un peu plus loin : “L'être humain de même a un certain nombre de pouvoirs spirituels : le pouvoir de l'imagina- tion, qui forme une image mentale des choses ; la pensée, qui réfléchit à la réalité des choses ; la compréhension, qui comprend ces réalités ; et la mémoire, qui retient tout ce que l'homme a imaginé, pensé et com- pris. L'intermédiaire entre ces cinq pouvoirs intérieurs et les cinq pou- voirs apparents est une faculté commune, un sens qui sert de médiateur entre eux, et qui transmet aux pouvoirs intérieurs ce que les pouvoirs apparents ont perçu. On l'appelle faculté commune car elle est partagée

7 SAQ, chap. 56. La condition humaine 11

entre les pouvoirs apparents et intérieurs. Par exemple, la vue, qui est l'un des pouvoirs apparents, voit et perçoit cette fleur, et transmet cette perception au pouvoir intérieur de la faculté commune ; celle-ci la transmet au pouvoir de l'imagination, qui, à son tour, conçoit et forme cette image, et la transmet au pouvoir de la pensée ; celle-ci y réfléchit et, ayant appréhendé sa réalité, la transfert au pouvoir de compréhen- sion ; celle-ci, une fois qu'elle a compris, délivre l'image de l'objet concret à la mémoire, qui la garde en dépôt.”8

Il est indéniable que pour nous - créatures dont la composition physique est destinée à participer au cycle minéral, végétal et animal - les choses ont une réalité. Nous voyons, sentons, goûtons, palpons et entendons. Même si, sur le plan sensoriel, les animaux sont plus forts que nous. Leur vision, leur audition, leur odorat s'inscrivent dans des spectres plus large que les nôtres, sachant que cela s'exprime en longueurs d'ondes et fréquences. Notre raison nous dit cependant qu'il y a une autre sorte de réalité, que nous ressentons sans pouvoir la comprendre, et qui est le résultat de ce pouvoir d'abstraction que nous possédons, ou imaginons détenir. Ailleurs, ‘Abdu’l-Bahá mentionne également d'autres pouvoirs :

– “Le pouvoir spirituel associé au monde de la nature est le pouvoir d'investigation et c'est par ce biais qu'il découvre la réalité et les propriétés des choses.”9

– “L'être humain met en lumière les événements passé que la mémoire a oubliés et anticipe par son pouvoir de déduction les événements futurs qui sont encore inconnus.”10

– les pouvoirs d'intuition et de conceptualisation : “La connaissance est de deux types : la connaissance existentielle et la connaissance formelle, c'est-à-dire la connaissance intuitive et la connaissance conceptuelle.”

8 Ibid. 9 Ibid. Chap. 58 10 Forel 12 Âme, raison, conscience

 “La connaissance existentielle ou intuitive est chez l'être humain comme la connaissance et la perception de son moi.”11  la conceptualisation et l'observation, “c'est-à-dire que l'objet est conçu soit via la faculté rationnelle soit par l'observation qui produit une forme dans le miroir du cœur.”12

– “La méditation est la clé qui ouvre la porte des mystères. Dans cet état, l'être humain se détache de lui-même et de tout objet extérieur. Cette faculté de méditation libère l'être humain de sa nature animale, discerne la réalité des choses et le met en contact avec Dieu... Il est un fait axiomatique que lorsque vous méditez, vous parlez avec votre propre esprit. Dans cet état, vous posez certaines questions à votre esprit et votre esprit répond : la lumière apparaît et la réalité est révélée.”13 “...l'être humain se déconnecte de tout objet extérieur ; dans ce mode subjectif, il est immergé dans l'océan de la vie spirituelle et peut découvrir le secret des choses en elles-mêmes.”14

– et lorsque la méditation est dirigée vers l'Essence divine, elle devient contemplation : “il y a un signe (de Dieu) dans chaque phénomène : le signe de l'intellect est la contemplation, et le signe de la contemplation est le silence...”15

Ce silence est quelque chose de fondamental. Chaque silence est un message qui ne connaît pas la déformation des mots que chacun comprend à sa façon. Il est le rapprochement des âmes et non des corps. C'est une communication qui n'a besoin d'aucun intermédiaire physique, tel que les vibrations du son. (Je parle bien de la communication entre êtres humains, et non de l'absence totale de stimuli sonores qui serait invivable et insupportable). Cette totale indépendance par rapport à des messages audibles est en soi la preuve qu'il y a un monde différent, 11 SAQ 40 12 Ibid. 13 Paris Talks, pp. 174–76 14 Ibid. 15 Ibid. La condition humaine 13

transcendant. Il se passe aussi de champs magnétiques car il est audible à de grandes distances. Oui, paradoxalement, nous percevons le silence. Il recèle probablement le mystère de la réunion des âmes dans l'autre monde. Ce type de silence est plein de bruits. N'entendez-vous pas la souffrance silencieuse de cette personne, cet amour qui peut franchir l'espace, cette désapprobation muette ? Il peut aussi contenir toute la ponctuation dont l'écrit a besoin... Dieu écoute, comprend votre silence et y répond à sa façon, tout aussi silencieuse. C'est également un langage universel qui peut même devenir une vertu quand il se fait bienveillant ou compatissant. Par contre, il semblerait qu'il ne puisse y avoir de silence intérieur. Il est impossible de ne pas penser, et cela même pendant le sommeil. “Combien souvent il arrive que dans le monde du rêve l'esprit résolve un problème qu'il ne pouvait résoudre dans l'état d'éveil.”16

L'autre mystère est cette faculté commune dont parle ‘Abdu’l-Bahá, car apparemment aucun ouvrage, médical, psychologique ou philosophique n'en parle. Cette faculté fonctionnerait d'ailleurs dans les deux sens : du concret analysé par nos organes sensoriels à la conception abstraite, et d'une conjonction d'idées vers leur réalisation matérielle (objet, livre, musique, peinture, programme informatique, etc). Un viaduc à double sens : objet – pensée, pensée-objet.

Quoi qu'il en soit, les neurosciences ne nous apprennent rien de précis car il n'existe pas d'appareil permettant de mesurer l'imagination ou la compréhension ou la réflexion. On peut les décrire scientifiquement mais pas les mesurer. On peut simplement voir que des zones cérébrales sont plus actives, de même d'ailleurs que l'on peut voir des changements de rythme cardiaque ou de pression artérielle. La psychologie a essayé de mesurer des aptitudes, mais n'ayant pas de critère objectif de référence, cette démarche repose sur des données statistiques ou probabilistes qui ne sont pas per se un outil fiable. Il en est ainsi du quotient intellectuel qui mesure un soi-disant degré d'intelligence, alors que l'intelligence n'a pas encore de définition définitive. D'autres, par exemple, cherchent un gène de l'intelligence comme si notre ADN

16 SAQ chap. 61 14 Âme, raison, conscience

pouvait fabriquer de la pensée ou de la conscience. Comment mesurer ce dont on ne connaît rien ? Recherches vaines et inutiles. “Où donc peut-on trouver en l'être humain cet intellect qui réside en lui et dont l'existence est au-delà de tout doute ? Si vous examiniez le corps humain avec l’œil, l'oreille ou les autres sens, vous échoueriez à le découvrir, même s'il existe de toute évidence. Dès lors, l'intellect n'a pas de place, bien qu'il soit connecté au cerveau...De même, l'amour n'a pas d'endroit, bien qu'il soit connecté au coeur.”17

Cette incapacité d'élucider les mécanismes physiologiques qui lient nos sens physiques à nos facultés de représentation mentale n'est-elle pas la preuve qu'il existe une autre réalité que celle que nous essayons d'analyser, et qui donc appartiendrait à un autre mode de fonctionnement ? “Cette confession d'impuissance qu'une mûre contemplation doit finalement faire naître en tout esprit est en soi l'acmé de la compréhension et marque la culmination du développement humain.”18

Pour ma part, je pense que les pouvoirs non sensoriels décrits ci-dessus sont les outils nous permettant de forger l'âme. “Concernant les facultés mentales, elles sont en vérité les propriétés inhérentes de l'âme, tout comme le rayonnement de la lumière est la propriété essentielle du soleil,” dit ‘Abdu’l-Bahá qui, par ailleurs, la qualifie d' “agent unificateur.”19

Cette dernière peut être considérée comme l'ensemble des qualités et des défauts, des actes et des pensées qui font notre identité propre ou mieux notre individualité. Notre personnalité et notre caractère sont ce que nous en projetons, ou voulons bien projeter, vers l'extérieur. “La personnalité est obtenue par l'effort conscient de l'être humain via la formation et l'éducation.”20

“Lorsque les infinies splendeurs de Dieu se révèlent dans l'individualité 17 SAQ chap. 69 18 GL, LXXXIII 19 Lettre au Prof. Forel 20 DP, 131 La condition humaine 15

de l'être humain, les attributs divins qui étaient invisibles dans le reste de la création deviennent manifestes en sa personne et un être humain devient le révélateur de la connaissance, c'est-à-dire que la connaissance divine lui est révélée ; un autre est l'orient du pouvoir ; un troisième est digne de confiance ; un autre est fidèle et un autre charitable. Tous ces attributs sont les caractéristiques de l'individualité non modifiable et sont d'origine divine.”21

‘Abdu’l-Bahá distingue deux sortes de personnalités, celle donnée par Dieu et celle qui est acquise durant notre vie. “L'individualité de chaque chose créée est basée sur la sagesse divine, et dans la création de Dieu il n'y a pas de défaut. Cependant, le personnalité n'a aucun élément de permanence. C'est une qualité de l'être humain qui est légèrement modifiable et peut être tournée dans une direction ou l'autre. Car s'il acquiert des vertus louables, celles-ci renforcent l'individualité de la personne et fait apparaître ses forces cachées ; mais si cet être acquiert des défauts, la beauté et la simplicité de l'individualité seront perdues en lui et ses qualités d'origine divine seront étouffées par l'atmosphère fétide du moi.”22

Quant au caractère d'une personne, il résume la manière dont cette personne réagit habituellement dans une situation donnée.

La notion d'esprit humain est donc à comprendre dans deux sens. Un premier sens générique qui est l'aboutissement du cycle évolutif passé de l'esprit minéral au végétal, puis animal et humain, ce dernier repré- sentant la perfection dans la création. Et un sens individuel, propre à chaque être humain, qui est son âme douée du pouvoir de raisonnement. L'esprit humain étant une seule et même entité, il est donc clair que l'âme et la raison sont indissociables et que l'une ne peut avoir d'exis- tence sans l'autre.

D'une part : “Il y a cependant une faculté en l'être humain qui dévoile à sa vision les secrets de l'existence. Elle lui donne un pouvoir par lequel

21 Ibid. 22 Ibid. 16 Âme, raison, conscience

il peut investiguer la réalité de chaque objet. Elle conduit sans cesse l'humain vers le rang de la divine sublimité et le libère de toutes les entraves du moi, le faisant s'élever vers le ciel pur de la sainteté. C'est le pouvoir de la raison car l'âme n'est pas capable par elle-même de déployer les mystères phénoménaux.”23

“L'esprit est le pouvoir de la vie, la raison est le pouvoir qui comprend la réalité des choses et l'âme est un intermédiaire entre le Concours suprême et le concours inférieur.”24 “Réfléchis à la faculté de raisonner dont Dieu a doté l'essence de l'être humain. Examine ton propre moi, et regarde comment ton mouvement et ton immobilité, ta volonté et ton objectif, ta vue et ton ouïe, ton odorat et ton pouvoir d'expression, et toute autre chose qui est liée aux sens physiques, ou les transcende, regarde comment tout cela procède et doit son existence à cette même faculté.”25

D'autre part : “En ce qui concerne les facultés mentales, elles sont en vérité des propriétés inhérentes de l'âme, de même que le rayonnement de la lumière est la propriété essentielle du soleil....Considère comment l'intellect humain se développe, s'affaiblit et peut parfois être réduit à néant, tandis que l'âme ne change pas. Pour que la raison se manifeste, le corps humain doit être complet et un esprit sain ne peut exister que dans un corps sain, tandis que l'âme ne dépend pas du corps. C'est par le pouvoir de l'âme que la raison comprend, imagine et exerce son influence, alors que l'âme est un pouvoir qui est libre. La raison comprend l'abstrait à l'aide du concret mais l'âme a des manifestations en propre qui sont sans limites. La raison est restreinte, l'âme est sans limites.”

“Par le pouvoir de l'âme rationnelle (l'esprit humain), l'être humain découvre la réalité des choses, comprend leurs propriétés et pénètre les mystères de l'existence. Toutes les sciences, toutes les branches d'étude, les arts, les inventions, les institutions, les entreprises et les 23 DP, 120 24 Bahá’í Scriptures, p. 464 25 GL, LXXXIII La condition humaine 17

découvertes ont résulté de la compréhension de l'âme rationnelle. Tout cela était d'abord un secret impénétrable, des mystères cachés et des réalités inconnues, et l'âme rationnelle les a graduellement découvert et les a amenés du monde invisible au royaume du visible.”26

Mais avant de détailler plus avant les concepts d'âme, de raison et de conscience, voyons ce que nous possédons intrinsèquement, quelles capacités cela nous confère et quelle en est la finalité.

“L'être humain est le Talisman suprême. Cependant, le manque d'une éducation adéquate l'a privé de ce qu'il possède intrinsèquement.”

Étant dotés de la faculté de parler et d'une âme rationnelle, nous sommes donc capables de penser, d'accéder à la connaissance, de partager ces pensées et connaissances, d'analyser le monde qui nous entoure et, grâce à un autre pouvoir appelé conscience que nous étudierons plus loin, de connaître notre propre moi. Cette connaissance est essentielle car elle détermine le sens que nous donnons à notre propre vie et à l'usage que nous faisons de notre libre-arbitre.

Ce qui nous intéresse c'est d'abord de connaître ce que l'être humain possède intrinsèquement qui le distingue des animaux. Qu'a-t-il de spécifique ? Nous avons déjà vu qu'il possède cinq sens physiques et cinq sens non physiques. A travers les Écrits de Bahá’u’lláh, on peut découvrir toute une panoplie de capacités potentielles que nous détenons grâce à nos sens et à notre raison :

– “la capacité de connaître et de vénérer (louer - adorer) Dieu”27, raison même de notre existence en tant que création de Dieu : “Je porte témoignage, ô mon Dieu, que Tu m'as créé pour Te connaître et T'adorer.”28 Cette capacité “doit être perçue comme étant l'impulsion génératrice et l'objectif premier de la création

26 SAQ, chap. 58 27 GL, XXVII 28 Courte prière obligatoire. 18 Âme, raison, conscience

tout entière.”29 Elle est si fondamentale que Bahá’u’lláh précise : “Nous avons décrété, ô peuple, que le but ultime et le plus élevé de toute étude soit la reconnaissance de Celui qui est l'objet de tout savoir.”30

– “la capacité de prêter attention au Verbe de Dieu”31, le Verbe (ou Parole divine) dont doit dépendre le rassemblement et la résurrection spirituelle de tous les êtres humains.

– “la capacité de refléter la grandeur de Sa gloire”32, car nous possédons en nous-mêmes, à un certain degré, les attributs divins. “Sache que chaque chose créée est un signe de la Révélation de Dieu.”33. “...toutes choses créées, dans leur plus intime réalité, témoignent de la révélation des noms et attributs de Dieu en elles-mêmes. Chacune, selon sa capacité, indique, et est l'expression, de la connaissance de Dieu.”34

– “la capacité d'apprécier la beauté de Dieu”35

– “la capacité de percevoir ce qui nettoiera et purifiera les peuples du monde des conflits et dissensions.”36

– “la capacité d'exercer une influence particulière et d'être dépositaire d'une vertu distincte.”37

– “le don de la compréhension”38 “Ce don donne à l'être humain le pouvoir de discerner la vérité en toutes choses, le conduit à

29 GL, XXVII 30 Kitáb-i-Aqdas par. 102 31 Lawḥ-i-Dunyá 32 GL, XXXIV 33 Ibid. XCIII 34 Ibid.XC 35 Ibid., LXV 36 Kalimát-i-Firdawsíyyih, 11ème feuille 37 GL, XCIII 38 Ibid., XCV La condition humaine 19

ce qui est juste, et l'aide à découvrir les secrets de la création. Ensuite vient en rang le pouvoir de vision, le principal instrument par lequel sa compréhension peut fonctionner. Les sens de l'ouïe, du cœur et de choses semblables, doivent de même être comptés parmi les dons que possède le corps humain.”39

– “la capacité de refléter la gloire des noms et attributs de Dieu 40

– “la capacité de reconnaître les signes de Dieu”41

Et particulièrement important : “Chaque chose créée sera rendue capable (si grand est son pouvoir de réflexion) de révéler les potentialités de son rang prédestiné, et reconnaîtra ses capacités et limitations.”42

De cette liste partielle, nous pouvons en déduire que les caractéristiques et facultés dont nous sommes dotés intrinsèquement nous permettent, ou devraient nous permettre, de développer nos potentialités les plus importantes que sont la faculté de comprendre le monde qui nous entoure, comprendre notre propre place dans cet environnement, comprendre notre propre moi, comprendre les réalités spirituelles, d'élargir notre vision et connaissance, - tout cela dans le but de connaître et adorer Dieu. Le facteur essentiel requis pour développer ces potentialités est l'éducation spirituelle, autrement dit la connaissance de la Révélation divine et de la Manifestation de Dieu, qui équivaut à la connaissance de Dieu.

“Lui qui est à tout jamais caché aux yeux de l'être humain ne peut jamais être connu si ce n'est à travers Ses Manifestations, et Sa Manifestation ne peut produire de plus grande preuve de la vérité de Sa mission que la preuve de Sa propre Personne.”43 “La 39 Ibid. XCV 40 Ibid. , CXXIV 41 Ibid., LII 42 Ibid. CXXIV 43 GL, chap. XX 20 Âme, raison, conscience

porte de la connaissance de l'Être Ancien a toujours été fermée à la face de l'être humain, et continuera toujours à l'être. ... Il a manifesté aux humains les Soleils de Sa guidance divine, les Symboles de Son unité divine, et a ordonné que la connaissance de ces Êtres sanctifiés soit identique à la connaissance de Son propre Soi.”44

C'est là que prend tout son sens la contemplation : “Il contemplera les signes évidents de l'univers et pénétrera les mystères cachés de l'âme. Regardant avec l’œil de Dieu, il percevra en chaque atome une porte qui conduit aux rangs de la certitude absolue.”45

Parlant de capacités, ‘Abdu’l-Bahá précise : “La capacité est de deux sortes : innée et acquise. La capacité innée, qui est la création de Dieu, est intégralement et complètement bonne - dans la nature innée il n'y a pas de mal. Cependant, la capacité acquise peut devenir la source de mal.... Il s'ensuit dès lors que dans l'existence et dans la création il n'y a pas de mal du tout, mais que lorsque les qualités humaines innées sont utilisées d'une façon illicite, elles deviennent blâmables. ... Considérez que la pire de toutes les qualités et le plus odieux de tous les attributs, la fondation même de tout mal, est le mensonge, et que dans toute l'existence, l'on ne peut imaginer de qualité plus malfaisante ou répréhensible. Il réduit à néant toutes les perfections humaines et donne naissance à d'innombrables vices. Il n'y a pas de pire attribut et il est la fondation de toute la perversité.”46

‘Abdu’l-Bahá précise également que tout le monde n'a pas le même degré de capacités : “Chaque être humain possède capacité et intelligence, mais l'intelligence, la capacité et l'aptitude diffèrent d'une personne à l'autre. Cela est évident... Il est donc clair que dans la nature innée des êtres humains il y a une différence de degré, d'aptitude et de capacité mais cela n'est pas une question de bien ou de mal – c'est simplement une différence de degré.”47 44 GL, chap. XXI 45 GL, chap. CXXV 46 SAQ, 57 47 Ibid. La condition humaine 21

L'objectif d'une vie est dès lors l'acquisition par notre âme des qualités spirituelles, chacun selon ses propres capacités. Et malheureusement, ces capacités, facultés, pouvoirs sont limités, si bien que la connaissance de l'essence et de la réalité divine nous est impossible. ‘Abdu’l-Bahá l'exprime en termes de degrés, non plus d'une personne comparée à une autre, mais du rang et de la place de l'être humain dans la création : “Les différences de degré dans le monde de la création sont une barrière à la connaissance... Comment alors une réalité qui a été créée peut-elle comprendre cette Réalité qui a existé de toute éternité ?... Dès lors, comprendre Dieu signifie la compréhension et la connaissance de Ses attributs et non de Sa Réalité. Et même la connaissance de Ses attributs ne s'étend pas plus loin que ne le permettent les pouvoirs et capacités humaines, et reste tout à fait inadéquate.”48

Puisque la finalité de notre vie terrestre est de développer et faire progresser l'âme, il serait bon d'en cerner les caractéristiques, même si Bahá’u’lláh confirme que l'âme, dans son intime réalité et dans son essence, nous est inconnaissable et représente un mystère qui sera dévoilé dans l'autre monde. Nous disposons pourtant de toute une série d'éléments qui nous en donnent un aperçu. En voici les plus explicites :

D'abord, l'âme porte également d'autres noms : c'est aussi le moi (ego en latin ; nafs en arabe ; Ψυχή / psyché en grec ; anima en latin), notion développée dans la religion, la philosophie et la psychologie avec chaque fois un angle d'étude différent. Le mot ego cependant est généralement utilisé pour désigner le côté obscur et négatif du moi.

“Dans les Écrits bahá’ís, le moi a deux significations ou est utilisé dans deux sens : l'un est le moi, l'identité de l'individu créé par Dieu. C'est le moi mentionné dans des passages tels que 'il a connu Dieu celui qui s'est connu lui-même', etc. L'autre moi est l'ego, l'héritage sombre, animal, que possède chacun, la nature inférieure qui peut se développer en un monstre d'égoïsme, de brutalité, de luxure, etc. C'est contre ce moi-là , ou ce côté de

48 Ibid. 59 22 Âme, raison, conscience

notre nature, que nous devons lutter afin de renforcer et libérer l'esprit qui est en nous et l'aider à atteindre la perfection.”49

“Sa Cause [de Dieu] ne vient ni pour les luttes ni pour les guerres... Sa seule armée est l'amour de Dieu... sa seule bataille la démonstration de la Vérité, sa seule croisade est contre le moi insistant...”50 “Ne suivez pas les incitations du moi, car il en appelle avec insistance à la vilenie et à la luxure.”51

Sans entrer dans trop de détails, les mises en garde contre cette tendance égoïste abondent dans les Écrits et toute notre vie est une longue lutte contre cet ennemi qui est en nous. C'est d'ailleurs le sens symbolique de la jihad (guerre sainte) : “Prenez garde à vous-mêmes, car le Malin est à l'affût, prêt à vous piéger. Protégez-vous de ses procédés malfaisants, et, conduits par la lumière du nom du Dieu qui voit tout, échappez à l'obscurité qui vous entoure. Que votre vision englobe le monde, plutôt que d'être confinée à votre propre moi. Le Malin est celui qui entrave l'élévation, et qui freine le progrès spirituel des enfants des humains”52

“Ô étranger, ami ! La chandelle de ton cœur est allumée par la main de Mon pouvoir, ne l'éteins pas aux vents contraires du moi et de la pas- sion...”53 “Ton cœur est Mon trésor, ne permets pas à la main perfide du moi de te dépouiller des perles que J'y ai précieusement gardées.”54

Notre destinée est donc de chercher à vaincre ce moi insistant et égoïste, seule possibilité de croître spirituellement et d'acquérir progressivement les vertus et qualités morales, les seules richesses que nous emporterons à l'heure du décès et qui nous permettrons d'approcher le Soi divin : “Dis : le premier et plus fondamental témoignage établissant Sa vérité

49 From a letter written on behalf of Shoghi Effendi to an individual believer, December 10, 1947. 50 ‘Abdu’l-Bahá, SW, chap. 206 51 Kitáb-i-Aqdas, par. 64 52 Lawh-i-Dunya 53 Parole cachée persan 32 54 GL, chap. CLII La condition humaine 23

est Son propre Soi.”55 “Par les Enseignements de l'Étoile de Vérité, chaque être humain avancera et se développera jusqu'à ce qu'il at- teigne le rang où il peut manifester les forces potentielles dont son vé- ritable et plus intime moi a été doté.”56

La connaissance de la réalité de l'âme est malheureusement impossible : “La nature de l'âme après la mort ne peut jamais être décrite et il n'est ni approprié ni acceptable de dévoiler l'intégralité de son caractère aux yeux des êtres humains.”57 Concentrons-nous dès lors sur les bribes d'explications que l'on peut trouver dans les enseignements bahá’ís. Des textes à notre disposition nous pouvons déduire les éléments suivants :

– l'âme est fondamentalement notre individualité, notre identité. De même qu'il existe une empreinte digitale, on pourrait dire que l'âme est notre empreinte spirituelle, unique et indélébile. “L'âme rationnelle est dès le début dotée d'une individualité ; elle ne l'acquiert pas par l'intermédiaire du corps. Tout au plus, ce que l'on peut dire c'est que l'individualité et l'identité de l'âme rationnelle peuvent être renforcées en ce monde, et que l'âme peut soit progresser et atteindre les degrés de perfection, soit rester dans les abysses les plus profonds de l'ignorance et être privée par un voile de la contemplation des signes de Dieu.”58

– l'âme est étroitement associée à la raison. “Les facultés telles que l'intellect, la raison, la compréhension et l'imagination sont des propriétés intrinsèques de l'âme, tout comme le rayonnement lumineux est la propriété du soleil. Le corps de l'homme est comme un miroir, son âme comme le soleil et ses facultés mentales comme les rayons qui émanent de cette source de lumière.”

– sans la raison, l'âme serait amputée : “Il y a une faculté en l'être

55 Ibid. LII 56 Ibid. XXVII 57 Ibid. LXXXI 58 SAQ 66 24 Âme, raison, conscience

humain qui dévoile à sa vision les secrets de l'existence. Elle lui donne un pouvoir par lequel il peut investiguer la réalité de chaque objet. Elle conduit l'être humain encore et encore vers le rang lumineux de la sublimité divine et le libère de toutes les entraves du moi, car l'âme n'est pas capable d'elle-même de dévoiler les mystères des phénomènes ; mais la raison peut l'accomplir et en ce sens elle est un pouvoir supérieur à l'âme.”59

– l'âme apparaît au moment de la conception60 et poursuit ensuite une évolution permanente et infinie. “Sache en vérité que l'âme, après sa séparation du corps, continuera à progresser jusqu'à ce qu'elle atteigne la présence de Dieu, dans un état et une condition que ni la révolution des âges et des siècles, ni les changements et les hasards de ce monde ne pourront altérer.”61

– l'âme est indépendante du corps qui ne lui sert que de véhicule pendant cette vie terrestre. “L'âme, tout comme l'intellect, est une abstraction. L'intelligence n'épouse aucune des propriétés de l'espace, bien qu'elle soit connexe au cerveau humain. L'intellect y réside mais pas matériellement. Si vous cherchez dans le cerveau, nous ne trouverez pas l'intellect. De la même façon, bien que l'âme réside dans le corps, elle n'y sera pas trouvée.”62 “L'âme rationnelle ne descend pas dans le corps, c'est-à-dire n'y entre pas, car la descente et l'entrée sont caractéristiques des corps et l'âme rationnelle en est affranchie. L'esprit n'est jamais entré dans ce corps, et donc lorsqu'il le quittera, il n'aura aucun besoin d'une demeure : non, l'esprit est connecté avec le corps, comme cette lumière l'est avec ce miroir. ”63

– à la naissance, l'âme est pure : “Sache que chaque âme est 59 DP 12 60 Shoghi Effendi, Lights of Guidance, p. 504 61 GL, chap. LXXXI 62 DP 127 63 Ibid. La condition humaine 25

façonnée selon la nature créée par Dieu, chacune étant pure et sainte à sa naissance. Ensuite, cependant, les individus varient selon les vertus ou les vices qu'ils acquièrent en ce monde. Bien que tous les êtres existants soient, selon leur nature, créés selon des degrés ou des rangs - car les capacités sont diverses -, chaque individu est néanmoins venu au monde pur et saint, et c'est seulement après qu'il devient souillé.” “Il est évident que chaque être humain est pur à l'origine car des qualités divinement créées sont déposées en lui. Si l'être humain étend et développe son individualité en acquérant des sciences, il deviendra une personne sage ; s'il s'engage dans des actes louables et s'efforce d'acquérir la connaissance réelle, il deviendra quasi divin.”64

– alors que l'on pourrait logiquement penser que l'âme est le fruit de nos sens physiques et facultés mentales, il faut se rendre à l'évidence que c'est tout à fait l'opposé. “Considère la faculté de raisonner dont Dieu a doté l'essence humaine. Examine ton propre moi et vois comment ton mouvement et ton calme, ta volonté et ton but, ta vue et ton ouïe, ton sens de l'odorat et ton pouvoir de discourir, et tout ce qui est lié à tes sens physiques ou à tes perceptions spirituelles, ou qui les transcende, proviennent tous, et doivent leur existence à cette même faculté.”

– son état ou réalité nous est inconnaissable pendant notre vie terrestre. “Sache qu'en vérité l'âme est un signe de Dieu, un joyau céleste dont la réalité a échappé aux plus érudits des êtres humains et dont le mystère ne peut être élucidé par aucun esprit, aussi perspicace soit-il.” “La nature de l'âme après la mort ne peut jamais être décrite et il n'est ni convenable ni permis d'en révéler le caractère entier aux yeux des êtres humains.” 65

– il peut exister une connexion entre les différentes âmes, mais de nature inconnue. “Sache que les âmes du peuple de Bahá ...

64 ‘Abdu’l-Bahá, Divine Philosophy 65 GL, chap. LXXXI 26 Âme, raison, conscience

s'associeront et communieront intimement l'une avec l'autre et seront si étroitement liées dans leurs vies, leurs aspirations, leurs buts et leurs efforts qu'elles seront tout comme une seule âme...” “Le peuple de Bahá, qui sont les habitants de l'Arche de Dieu, sont tout un chacun bien conscients de l'état et de la condition l'un de l'autre, et sont unis par des liens d'intimité et de camaraderie. Un tel état cependant dépend de leur foi et de leur conduite.”66

– L'âme n'est pas un élément composé et est donc immortelle : “L'âme n'est pas une combinaison d'éléments, elle n'est pas composée de plusieurs atomes, elle est une substance indivisible et donc éternelle Elle est totalement en dehors de l'ordre de la création physique ; elle est immortelle !” “L'âme n'étant pas composée d'éléments, est, par nature, comme un élément simple et donc ne peut cesser d'exister. L'âme étant de cette substance indivisible, ne peut subir ni désintégration ni destruction et n'a donc aucune raison d'atteindre sa fin.”67

– il n'y a pas identité entre l'âme et les facultés mentales : “Ces facultés ne sont que les propriétés de l'âme, tels que le pouvoir de l'imagination, de la pensée, de la compréhension ; pouvoirs qui sont les requis essentiels de la réalité humaine, de même que les rayons solaires sont la propriété inhérente du soleil.”68

– L'âme n'a aucune des caractéristiques d'une entité matérielle : “L'âme humaine est exaltée au-delà de toute émersion et régression. Elle est immobile et pourtant vole ; elle se meut et pourtant est immobile. Elle est, en elle-même, un témoignage qui atteste l'existence d'un monde qui est contingent aussi bien que de la réalité d'un monde qui n'a ni commencement ni fin.”69

66 Ibid., chap. LXXXVI 67 ‘Abdu’l-Bahá, Paris Talks, p. 90 68 Forel 69 GL, chap. LXXXII La condition humaine 27

– L'âme n'est réellement libre qu'après la mort : “Sache que l'âme humaine est exaltée au-delà de toute infirmité du corps et de la raison et en est indépendante... Chaque maladie affligeant le corps humain est un obstacle qui empêche l'âme de manifester son pouvoir et sa puissance intrinsèques. Lorsqu'elle quitte le corps elle manifestera un tel ascendant et révélera une telle influence qu'aucune force sur terre ne peut les égaler.”

– L'âme est immuable et ne dépend pas du corps : “Considère comment l'intellect se développe et s'affaiblit et peut parfois n'aboutir à rien, tandis que l'âme ne change pas. Pour que la raison puisse se manifester, il faut que le corps existe dans sa globalité ; et une raison saine ne peut exister que dans un corps sain, tandis que l'âme ne dépend pas du corps. C'est par le pouvoir de l'âme que la raison comprend, imagine et exerce son influence, tandis que l'âme est un pouvoir qui est libre.” “L'âme imprègne le corps tout entier et ses ordres sont effectifs dans toutes les parties et membres de l'être humain. Malgré sa sanctification extrême (ou abstraction), l'âme est évidente et manifeste dans tous ses degrés dans cette forme matérielle.” “..si l'on cherchait dans tout le corps humain, il ne serait pas possible de trouver un endroit ou une localisation spécifique de l'esprit. L'esprit est absolument sans lieu et immatériel, mais il a une connexion avec le corps...”70

– dans le monde spirituel l'âme progresse en fonction des qualités et vertus acquises pendant sa vie terrestre, ou plus exactement des efforts accomplis pour obtenir ces qualités et vertus. “La perfection divine est infinie et dès lors le progrès de l'âme est aussi infini. Dès la naissance d'un être humain, l'âme progresse, l'intellect croît et la connaissance augmente. Lorsque le corps meurt, l'âme continue à vivre. Tous les différents degrés des êtres physiques créés sont limités mais l'âme est sans limites !”

– L'âme est le principe animateur de la vie : “ ...les divers organes 70 LSA 67 28 Âme, raison, conscience

et membres, les parties et les éléments qui constituent le corps humain, bien que différents, sont pourtant tous connectés l'un avec l'autre par cet agent unificateur connu comme l'âme humaine, qui les fait fonctionner en parfaite harmonie et absolue régularité, rendant ainsi possible la poursuite de la vie. Le corps humain cependant est totalement inconscient de cet agent unificateur, fonctionne pourtant avec régularité et accomplit ses fonctions selon sa volonté.”71

– l'âme en tant que force unificatrice : “En élargissant la vision et en observant minutieusement la question, il devient certain que chaque réalité n'est qu'un requis essentiel des autres réalités. Dès lors, pour connecter et harmoniser ces réalités diverses et infinies, un pouvoir unifiant le tout est nécessaire afin que chaque élément des êtres existants puisse exécuter sa propre fonction avec un ordre parfait.”72

– L'évolution de l'âme après la mort peut être favorisée par les prières (intercession) et les bonnes actions faites au nom de la personne décédée : : “En cette plus grande Dispensation Tu acceptes l'intercession des enfants pour leurs parents. Ceci est l'une des effusions spéciales et infinies de cette Dispensation.”73 “Ô divine providence ! Immerge le père et la mère de ce serviteur de Ton seuil dans l'océan de Ton pardon, purifie et sanctifie-les de tout péché et transgression.”74

D'un côté donc le corps est le véhicule de l'âme pendant cette vie terrestre, et après la mort l'âme devient le véhicule de notre moi spirituel.

De tout ceci, et maintenant que nous avons une idée plus claire des potentialités de l'âme, il ressort qu'au-delà des découvertes scientifiques dans tous les domaines, et en particulier des avancées dans l'étude des 71 Ibid. 72 Forel 73 Abdu’l-Baha, Baha’i Prayers 74 Bahá’u’lláh, Baha’i Prayers La condition humaine 29

fonctions mentales de l'être humain, tous les pouvoirs et capacités dont nous sommes dotés ont pour but principal la connaissance de Dieu et de notre existence spirituelle. Pourtant, et c'est une des beautés des enseignements bahá’ís, cette connaissance rationnelle est complétée par un autre type de connaissance qui est celle du cœur.

Dans de nombreux textes, on peut lire : “Réfléchissez en votre cœur...”, “ceux qui ont un cœur qui comprend..”., ou encore “inclinez vos cœurs, ô peuple de Dieu, vers les conseils de votre véritable, incomparable ami. La parole de Dieu peut être comparée à un arbrisseau qui a été planté dans le cœur des êtres humains...”75

On oppose souvent l’intelligence du cœur à l’intelligence de l’esprit, l’esprit ayant ici le sens d’intellect. L’intelligence du cœur se fonde sur une sorte d’élan vital, positif et inclusif ; elle est plus large et moins mé- canique que l’intelligence de l’esprit. L’intelligence du cœur n’a pas de rapport direct avec les facultés intellectuelles de l’individu : c’est la rai- son pour laquelle on la situe symboliquement au niveau du cœur, organe de la vie, du lien et de l’amour, alors que l’intellect est associé au cer- veau, ce que confirme ‘Abdu’l-Bahá : “La raison n'a pas d'endroit bien qu'elle soit connectée au cerveau... De même, l'amour n'a pas d'endroit mais il est connecté avec le cœur.”76

Loin d'être anodine, cette intelligence du cœur, destinée à la connais- sance des réalités spirituelles, est un des moyens les plus importants d'y accéder : “La compréhension de Ses mots et la compréhension des pa- roles des Oiseaux du ciel ne dépendent en aucune façon de l'apprentis- sage humain. Elles dépendent seulement de la pureté du cœur, de la chasteté de l'âme et de la liberté d'esprit.”77 “Le cœur doit donc néces- sairement être nettoyé des dires inconsistants des êtres humains, et être sanctifié de tout attachement terrestre, afin de pouvoir découvrir le sens caché de l'inspiration divine et devenir le trésor des mystères de la connaissance divine.”78 75 GL, chap. XLI 76 SAQ 67 77 Kitáb-i-Íqán 78 Ibid. 30 Âme, raison, conscience

Ces deux formes d’intelligence s’appliquent en réalité à des domaines différents : •la première touche à la spiritualité, à la manière d’être au monde et au “moi”, •la seconde touche à la matière ; elle est de nature plutôt scientifique. Ces deux formes d’intelligence ne sont pas incompatibles. La lucidité du coeur n’est pas contraire à la raison, elle peut se nourrir de l’intellect et de la logique. De même, l’intelligence de l’esprit n’est pas fermée à l’intuition ni aux émotions, elle n’est pas dénuée de vie. Contrairement à l’intellect, l’intelligence du coeur ne place pas le raisonnement au centre mais analyse plutôt le ressenti ou l'intuition, qui peuvent très bien être validés par la raison.

L’intelligence du coeur décrit un certain état de conscience qui se caractérise par la compassion, l’amour et le sentiment que tout est lié, autrement dit le sentiment d'unité. Ici, l’ego s’efface pour accueillir la réalité dans sa globalité et notre champ de connaissance s'accroît. L’intelligence du coeur consiste non pas à accumuler une somme de savoirs et de méthodes, mais au contraire à vider l'esprit de sa “science”, afin de laisser une plus grande place à l'intuition. C’est ainsi que les postulats et les présupposés s’effacent au profit d’un esprit ouvert, libre de toute influence ou déterminisme. La perception du monde et du moi est filtrée par les sentiments qui viennent compléter la connaissance rationnelle, pragmatique, des choses. Il en résulte que l'intuition, la compassion, l'attraction vers les vertus que nous développons dans notre cœur accroissent également notre vision du monde et de notre propre moi.

“En ce jour, tout ce qui sert à réduire l'aveuglement et à accroître la vision est digne de considération. La vision agit comme agent et guide pour la vraie compréhension. En vérité, selon les personnes dotées de sagesse, la finesse de la compréhension est due à l'acuité de vision.”79

79 Bahá’u’lláh, Ṭarázát, 1ère La condition humaine 31

L’intelligence du coeur amène à développer un regard large, non restreint à sa propre individualité. Cette connaissance-là n’a rien de scientifique. Elle n’est pas non plus une omniscience, qui est un attribut réservé à Dieu. Elle est au contraire l’aveu que nous ne savons rien, ce qui nous amène à relativiser le regard que nous portons sur les autres et sur le monde. L'ensemble formé par la raison et l'intelligence du coeur nous permet dès lors, à condition que les deux soient utilisées, à voir les choses avec plus de justice : “Ô fils de l'Esprit ! La plus précieuse de toutes choses à Mes yeux est la Justice ; ne t'en détourne pas si tu Me désires, et ne la néglige pas pour que Je puisse avoir confiance en toi. Par son aide, tu verras par tes propres yeux et non par les yeux des autres, et sauras par ta propre connaissance, et pas par la connaissance de ton prochain. Réfléchis en ton cœur à comment il t'incombe d'être. En vérité, la justice est Mon don pour toi, et le signe de Ma tendre bonté. Place-la alors devant tes yeux.” 80 “Si tu prêtais attention à ces mots, si tu réfléchissais dans ton cœur à leur sens apparent et à leur sens profond, tu saisirais la signification de tous les problèmes abstrus qui, en ce jour, sont devenus d'insurmontables barrières entre les êtres humains...”81

Sans entrer dans de savantes considérations neurophysiologiques concernant l'effet des émotions - positives ou négatives -, sur le fonc- tionnement du cœur et sa relation avec le cerveau, il est maintenant avé- ré qu'il existe un lien entre ce que nous ressentons et nos pensées. Il a été constaté que l’individu a la capacité de percevoir plus justement le monde autour de lui. Sa créativité est accrue ainsi que sa capacité à communiquer avec autrui. C'est pourquoi il est si important d'enseigner les arts aux enfants car cela permet de développer l'imagination, la créa- tivité et l'expression extérieure des sentiments. “Il est naturel pour le cœur et l'esprit de prendre plaisir et se réjouir de toutes choses qui dé- montrent symétrie, harmonie et perfection.... en fait, toutes choses qui ont en elles-mêmes grâce ou beauté sont plaisantes pour le cœur et l'es- prit...”82 80 Parole cachée arabe n° 2 81 Kitáb-i-Íqán 82 ‘Abdu’l-Bahá, quoted in “A Brief Account of My Visit to Acca” 32 Âme, raison, conscience

Plus on étendra les diverses facultés de l'être humain et plus il compren- dra l'intime réalité des choses et des événements qui l'entourent : “Les faveurs accordées à l'humanité [par Dieu] ont toujours été illimitées dans leur étendue, et le resteront toujours. La première et principale fa- veur conférée à l'être humain par le Tout-Puissant est le don de la com- préhension. Son dessein en octroyant un tel don n'est rien d'autre que de rendre Ses créatures capables de connaître et reconnaître le seul vrai Dieu...Ce don donne à l'être humain le pouvoir de discerner la vérité en toutes choses, le conduit à ce qui est juste et l'aide à découvrir les secrets de la création. En deuxième rang vient le pouvoir de la vision, l'instrument principal par lequel la compréhension peut fonctionner. Les sens de l'ouïe, du cœur, et autres semblables, sont de même comptés au nombre des bienfaits dont le corps humain est pourvu.”83

Le cœur étant le siège présumé des sentiments, l'amour y tient la place la plus importante et toute une série de vertus en sont les signes: gen- tillesse, altruisme, empathie, charité, honnêteté, loyauté, piété, véracité, etc. Et en réunissant la raison et cette faculté d'aimer, l'être humain a dès lors les capacités pour lesquelles il a été créé : connaître et aimer Dieu. “Dès lors, ô frère, avec l'huile de la sagesse, enflamme la lampe de l'es- prit dans l'endroit le plus intime de ton cœur et protège-la sous le globe de la compréhension.”84 “Par un acte de la Volonté divine, chaque chose créée est devenue un signe de Sa gloire... le fait que le cœur soit le trône où la Révélation de Dieu le Très-Compatissant est centrée est attesté par les saintes paroles que Nous avons précédemment révélées.”85 “L'esprit humain est un pouvoir qui englobe toutes choses créées, qui comprend leur réalité, dévoile leurs mystères cachés et les soumet à son contrôle. Il comprend même des choses qui n'ont pas d'existence apparente, c'est-à-dire des réalités invisibles, imperceptibles et compréhensibles telles que la raison, l'esprit, les attributs et qualités humains, l'amour et la tristesse – tout cela constituant des réalités intel- ligibles.”86 83 GL, chap. XCIV 84 Kitáb-i-Íqán 85 GL, chap. XCIII 86 SAQ, 48 La condition humaine 33

“Ô ami, le cœur est la demeure de mystères éternels... Dans chaque cité, il contemplera un monde, dans chaque vallée il atteindra une fontaine, dans chaque clairière il entendra un chant. Mais le faucon du ciel mystique a beaucoup de merveilleux cantiques de l'esprit en sa poitrine, et l'oiseau persan garde en son âme beaucoup de douces mélodies arabes ; pourtant, celles-ci sont dissimulées, et dissimulées resteront.”87

Comme nous l'avons vu plus haut, chaque être humain possède les capa- cités nécessaires pour accéder à la connaissance mais à des degrés di- vers. “La connaissance est une lumière que Dieu dépose dans le cœur de celui qu'Il veut. C'est ce genre de connaissance qui est et a toujours été louable, et non la connaissance limitée qui a germé dans des esprits voilés et obscurcis.”88 “Transgresser les limites de son rang et de sa po- sition n'est en aucune façon permis. L'intégrité de chaque rang et posi- tion doit nécessairement être préservée. Cela veut dire que chaque chose créée devrait être examinée à la lumière du rang qui lui a été or- donné.”89 “De la source exaltée... [Dieu] a investi chaque chose créée d'un signe de Sa connaissance, de sorte qu'aucune de Ses créatures ne peut être privée de sa part, en exprimant cette connaissance, chacune selon sa capacité et son rang....Chaque chose créée sera rendue ca- pable de révéler les potentialités de son rang pré-ordonné, et reconnaî- tra ses capacités et ses limitations...”90

Par ailleurs, ce que l'humain peut connaître de façon générale a des limites : “Ce qui peut être conçu par l'être humain est une réalité qui est limitée et n'est pas illimitée ; elle est circonscrite, et n'englobe pas tout. Cela peut être compris par l'humain, et c'est contrôlé par lui. De même, il est certain que toutes les conceptions humaines sont contingentes, non absolues ; qu'elles on une existence mentale, et non matérielle. De plus, la différenciation des stades dans le monde contingent est un obstacle à la compréhension. Comment le monde 87 The Call of the Divine Beloved, The Seven Valleys, #73,59 88 Ibid. 89 GL, chap. XCIII 90 Ibid., chap.CXXIV 34 Âme, raison, conscience

contingent peut-il alors concevoir la Réalité de l'Absolu ?”91 “Quelle que soit la hauteur jusqu'à laquelle l'esprit des êtres les plus exaltés puisse voler, aussi grandes que soient les profondeurs que les cœurs détachés et perspicaces puissent atteindre, de tels esprits et cœurs ne peuvent jamais transcender ce qui est la création de leurs propres conceptions et le produit de leurs propres pensées.”92 “L'essence intime de l'être humain est inconnue et insondable, mais elle est connue et caractérisée par ses attributs.... Bien que l'esprit humain englobe toutes choses, et que toutes choses extérieures sont à leur tour englobées par lui, ce dernier est inconnu au regard de son essence et ne peut être connu que par ses attributs.”93

Doit-on considérer que chaque être humain a une différente sensibilité au spirituel et par exemple une différence de réceptivité à la prière ? N'est-ce pas là également un pouvoir latent qui peut être développé ?

“Le noyau de la foi religieuse est ce sentiment mystique qui unit l'être humain à Dieu. Cet état de communion spirituelle peut être provoqué et maintenu grâce à la méditation et à la prière.” 94

C'est dès lors par une éducation spirituelle dès le plus jeune âge que cette connexion intime avec le spirituel pourra être développée : “l'école des enfants doit être un lieu d'ordre et de discipline extrêmes, l'instruction doit y être complète, et l'on doit s'assurer d'y corriger et d'y affiner le caractère de l'enfant, de façon à ce que, dès sa naissance, la fondation divine soit posée au plus profond de son être et que la structure de sainteté y soit érigée.”95 “Dans les écoles, l'instruction doit débuter avec l'étude de la religion. Après la formation religieuse et après avoir attaché le coeur de l'enfant à l'amour de Dieu, poursuivez son éducation par l'étude des autres branches du savoir.”

91 Forel 92 GL, chap.. 148 93 SAQ 59 94 Shoghi Effendi, 8 December 1935 to an individual believer, published in “Bahá’í News” 102 95 Sélections des écrits de 'Abdu'l-Baha, n° 111 La condition humaine 35

Il faut nous arrêter un instant sur une importante nuance : il ne faut pas confondre connaissance et compréhension. Il est tout à fait inutile d'accumuler des connaissances si on n'en comprend ni l'utilité ni les enseignements qu'elles nous prodiguent sur la vie, l'organisation de la société, la destinée humaine et l'essence de l'être humain. Chaque événement, chaque mot, ont une signification intérieure, profonde, que seules peuvent faire apparaître la réflexion et la méditation.

Soyons clair, nous parlons ici de la connaissance et de la compréhension des Écrits bahá’ís, de leurs implications et applications. Avec tout en haut de l'échelle, la connaissance de Dieu qui passe par la reconnaissance de Sa Manifestation. “Nous avons décrété, ô peuple, que le but ultime et le plus élevé de toute étude soit la reconnaissance de Celui qui est l'objet de tout savoir.”96 Ceci ne veut pas dire que toute autre connaissance soit inutile, mais elles ne concernent que notre vie terrestre et non la vie spirituelle. Les acquis de l'esprit humain sont les seules choses que nous emporterons dans nos bagages vers l'au-delà. Et ces acquis sont ceux qui restent dans la mémoire, en particulier les sensations et sentiments qui auront jalonné notre vie spirituelle. Il y aurait beaucoup à dire sur la connaissance mais ce n'est pas l'objet de cet essai.

Et donc, arrivés à ce stade, connaissant maintenant les facultés et capacités que l'être humain possède intrinsèquement, et constatant que l'être humain est encore loin de la maturité spirituelle que permettraient d'atteindre l'âme, la raison et l'intelligence du cœur, il nous faut mentionner un autre pouvoir tout aussi important que la raison et qui lui est corrélé, celui de la conscience.

La conscience est un des dons de l'esprit humain, et chacun en est pourvu, tout comme les facultés d'imagination, de réflexion, de compréhension, l'intelligence, etc. Toutes ces facultés ou dons sont inhérents à l'être humain, acquis dès la conception et c'est grâce à eux que nous forgeons notre caractère, notre compréhension des mondes

96 Kitáb-i-Aqdas par. 102 36 Âme, raison, conscience

matériels et spirituels, notre individualité et personnalité. Le tout est d'en faire bon usage, et c'est là qu'apparaissent les notions de bien et de mal. Or, sans point de repère, il nous serait impossible de discerner le bien du mal, la raison nous permettant de distinguer le vrai du faux. C'est là qu'interviennent les Éducateurs spirituels, car de lui-même l'être humain est incapable de faire la distinction. Nous en parlerons plus loin.

Un animal n'est ni bon ni mauvais. Il obéit à des instincts auxquels il ne peut échapper. Par contre l'être humain, par ses différents pouvoirs immatériels peut déroger aux lois de la nature et peut contrôler ce qui lui reste d'instinct animal. J'interprète l'histoire d'Adam et Eve comme le symbole du moment où l'être humain prend conscience de lui-même. Ayant acquis la connaissance du bien et du mal en désobéissant à l'ordre divin, ils prennent conscience que cette désobéissance était mal, et en ressentent de la honte, symbolisé par leur prise de conscience de leur nudité. C'est à ce moment qu'ils découvrent leur moi, et leur bonheur naïf et inconscient et leur liberté -symbolisés par un jardin paradisiaque - ne seront plus jamais les mêmes.

Et effectivement l'éducation joue un rôle primordial : “L'éducation ne peut modifier l'essence intime d'un être humain, mais elle exerce une influence énorme et avec ce pouvoir elle peut faire émerger chez un individu n'importe quelles perfections et capacités qui sont déposées en lui...il est donc clairement démontré que par leur nature essentielle, les esprits varient quant à leurs capacités, tandis que l'éducation joue aussi un grand rôle et exerce un puissant effet sur leur développement.”97

“Le Grand Être dit : Considérez l'être humain comme une mine riche en pierres précieuses d'une inestimable valeur. L'éducation seule peut en révéler les trésors et permettre à l'humanité d'en profiter.”98

Notre conscience serait le principal outil de cette éducation puisqu'elle nous connecte au monde physique à partir duquel nous créons notre

97 SW, 104 98 Bahá’u’lláh, Lawḥ-i-Maqṣúd La condition humaine 37

propre vision et compréhension, via une transposition dans le domaine de l'abstrait grâce aux différents pouvoirs immatériels que nous possédons. Nous avons conscience que les choses matérielles ont une réalité - forme, couleur, consistance, odeur, goût - et par l'imagination, la compréhension, et la pensée, nous créons dans notre esprit d'autres choses qui n'ont pas d'existence concrète et sont du domaine de la parabole et de la métaphore.

Mais par dessus tout, nous sommes conscients que notre conscience existe. A cet instant précis, vous êtes conscient que vous êtes en train de lire et que vous réfléchissez à ce qui est écrit en vous forgeant des images mentales. Nous sommes conscients que nous sommes en train de réfléchir et de créer des pensées. Le sommeil ou un coma sont les deux situations où notre conscience n'est pas utilisée, ce qui ne veut pas dire qu'elle a cessé d'exister. Au réveil, si la mémoire a engrangé des données - souvent incompréhensibles - nous en prendrons connaissance consciemment. Ceci montre que la conscience est tout à fait indépendante des sens. Tout cela est ce qu'on appelle la conscience de soi, définie comme étant la faculté de l'humain de penser ce qu'il vit et dès lors de se penser lui-même. Ayant ainsi conscience qu'il possède une individualité, l'être humain, par l'éducation, doit apprendre à discerner ce qui, dans son comportement et caractère, est digne de louange ou pas. Et c'est là qu'interviennent les Manifestations divines et leurs enseignements, car ce sont elles qui fixent les repères et déterminent les normes à respecter. Nous y reviendrons plus loin, mais prenons déjà la mesure d'un avertissement donné par Bahá’u’lláh : “Ô Mon serviteur ! Libère-toi des entraves de ce monde, et affranchis ton âme de la prison du moi. Saisis ta chance car elle ne te reviendra plus.”99

Sous un certain angle, la conscience ne serait-elle pas cette faculté commune dont parle ‘Abdu’l-Bahá ? C'est bien par la mise en contact avec son environnement que le bébé prend conscience de lui-même, grâce à ses facultés d'analyse et de réflexion qu'il possède déjà potentiellement au sein de la matrice. Cette conscience de soi ne peut se développer sans la raison ; quant à la raison, elle n'aurait aucune utilité

99 Parole cachée persan 40 38 Âme, raison, conscience

si elle ne servait pas à alimenter la réflexion sur nous-même et sur notre évolution spirituelle. Raison et conscience sont donc étroitement liées.

La conscience de soi est l'instrument qui nous permet de connaître notre âme, pour peu que nous ayons des moments d'introspection et de réflexion sur notre évolution spirituelle. Tout comme l'âme, elle ne disparaît pas avec la mort physique, et au contraire est encore plus développée car débarrassée du voile de nos attachements terrestres. Une série d'Écrits confirment cette idée : Il est clair et évident qu'après leur mort physique, tous les êtres humains estimeront la valeur de leurs actes et réaliseront ce que leurs mains ont forgé.100

“La prise de conscience de soi chez l'être humain est un processus graduel qui ne commence pas à un point défini. Elle grandit en lui en ce monde et continue à le faire dans le futur monde spirituel. L'être humain peut certainement se remémorer ses expériences lors de son évolution et même lorsque son âme quitte ce monde elle se souviendra de son passé.”101

“L'être humain devrait connaître son propre moi et reconnaître ce qui conduit à l'élévation ou à l'abaissement, à la gloire ou à l'humiliation, à la richesse ou à la pauvreté.”102

“La vraie perte est pour celui dont les jours ont été dépensés dans l'ignorance absolue de son moi.”103

“À l'origine, Dieu a doté l'humain d'une individualité qui jouissait de ce qui est bénéfique... mais l'humain, par mauvaise habitude, change cette création et transforme l'illumination divine en obscurité satanique. Aussi longtemps que l'humain sera captif d'habitudes, poursuivant les dictats du moi et du désir, il sera vaincu et anéanti. Cet ego personnel passionné prend les rênes en ses mains, amasse les qualités de l'ego

100 GL, LXXXVI 101 From a letter written on behalf of Shoghi Effendi to an individual believer, November 20, 1937 102 Bahá’u’lláh, The first Ṭaráz 103 Bahá’u’lláh, Aṣl-i-Kullu’l-Khayr La condition humaine 39

divin et se change en animal, une créature incapable de discerner le bien du mal ou de distinguer la lumière de l'obscurité. Il devient aveugle aux attributs divins car cette individualité acquise, résultat d'une routine maléfique, devient la note dominante de sa vie.”

Il est dès lors fondamental que chaque être humain fasse sa propre recherche de la réalité afin de se définir au sein de la multitude d'opinions et de faire coïncider sa vie avec les enseignements divins : “Évoluer de cette conscience inférieure vers une conscience supérieure – vers la réalité de la vie, au-delà du requis des mondanités quotidiennes – implique faire des efforts à la recherche de signification. L'intention de Dieu n'est pas que l'être humain imite ses pères et ancêtres. Il l'a doté de la raison par l'exercice de laquelle il recherche et découvre la vérité, et il doit accepter ce qu'il trouve réel et vrai. Il ne doit pas être un imitateur ou un disciple aveugle d'une âme quelconque. Il ne doit pas s'appuyer implicitement sur l'opinion d'un autre sans investigation ; non, chaque âme doit chercher intelligemment et indépendamment, et arriver à une conclusion réelle et s'en tenir à cette seule réalité.”104

Le français n'a malheureusement que le mot 'conscience', là où les an- glophones font une distinction entre les termes conscience, conscious- ness, awareness et wakefulness. Parmi toutes les définitions de la conscience, - biologique, philosophique, psychologique, neurologique -, celle qui nous intéresse dans cet essai a trait d'une part à la conscience de soi (self-awareness) et au libre-arbitre. Au sens moral, elle désigne la “capacité mentale à porter des jugements de valeur moraux sur des actes accomplis par soi ou par autrui”. Au sens psychologique, elle se définit comme la “relation intériorisée immédiate ou médiate qu'un être est capable d’établir avec le monde où il vit et avec lui-même”. En ce sens, elle est fréquemment reliée, entre autres, aux notions de connaissance, d'émotion, d'existence, d'intuition, de pensée, de psychisme, de phénomène, de subjectivité, de sensation, et de réflexivité.

104 ‘Abdu’l-Bahá, Promulgation of Universal peace, p. 291 40 Âme, raison, conscience

La Maison Universelle de Justice la définit ainsi :

“Un bahá’í reconnaît que l'un des aspects de sa croissance spi- rituelle et intellectuelle est de favoriser le développement de sa conscience à la lumière de la Révélation divine – une Révéla- tion qui, en plus de fournir une richesse de principes spirituels et éthiques, exhorte l'être humain à “se libérer des futiles fan- taisies et des imitations, à discerner Son œuvre glorieuse avec l 'œil de l'unité et à examiner toutes choses avec un œil scruta- teur.” Dès lors, ce processus de développement implique un examen lucide de la situation du monde avec à la fois la raison et le cœur. Un bahá’í comprendra qu'une vie intègre est basée sur l'observance de certains principes qui dérivent de la Révéla- tion divine et qu'il reconnaît comme essentiels pour le bien-être à la fois de l'individu et de la société. Pour préserver de tels principes, il sait que dans certains cas la soumission volontaire aux incitations de sa propre conscience personnelle à la déci- sion de la majorité est une exigence consciente, tout comme en acceptant de tout cœur la décision majoritaire d'une assemblée à l'aboutissement de la consultation. La conscience, cependant, n'est pas un absolu immuable. Une définition du dictionnaire, bien qu'elle ne couvre pas tous les usages courants du terme, présente la compréhension commune du mot conscience comme “le sens du bien et du mal en ce qui concerne des choses dont on est responsable ; la faculté ou le principe qui s'articule autour de la qualité morale des actes ou des motiva- tions d'un individu, approuvant le bien et condamnant le mal.”105

On peut voir via de nombreux extraits d'Écrits qu'une distinction est faite entre la raison et la conscience, et qu'il s'agit de deux entités distinctes même si, en fin de compte, elles sont inter-dépendantes et qu'elles utilisent les mêmes instruments que sont la réflexion, la compréhension, la méditation, etc. Très schématiquement, nous dirons

105 The Universal House of Justice, 1998 Feb 08, Materialistic Elements in Academic Scholarship, p. 3 La condition humaine 41

que la raison permet de distinguer le vrai du faux et que la conscience fera la part entre le bien et le mal. La conscience est-elle comme la raison un fruit de l'âme ? Peut-on dire que l'esprit humain est une âme dotée de raison et de conscience ?

Ce qui semble certain c'est que la conscience a pour intérêt qu'elle entraîne la connaissance de notre moi et permet grâce à la raison de faire les ajustements nécessaires de nos pensées, de notre compréhension du but de la vie terrestre et des actions à entreprendre pour réaliser notre destinée personnelle. Et en définitive, chaque être humain est responsable devant Dieu de l'usage qu'il fait des capacités qu'il possède ; la conscience ne doit jamais être le fruit d'une contrainte, soit par d'autres individus, soit par des institutions.

“La conscience d'une personne peut se former par une re- cherche désintéressée de la vérité et de la justice, tandis que celle d'une autre personne peut dépendre d'une prédisposition irréfléchie à agir en accord avec ces modèles de normes, prin- cipes et interdictions qui sont le produit de son environnement social. Dès lors, la conscience peut servir de rempart à un ca- ractère intègre ou bien peut représenter une accumulation de préjugés appris de ses ancêtres ou imprégnés d'un code social limitatif.”106

Ceci montre que, tout comme pour la raison, il y a des limites à ce que nous pouvons connaître et comprendre : “Il y a beaucoup de mondes de lumière. Car de même que la plante imagine que la vie s'arrête avec elle-même et n'a aucune connaissance de notre existence, l'être humain ayant un esprit matériel n'a aucune connaissance d'autres mondes de conscience.”107

[Quant à la question que l'on peut légitimement se poser, ‘Abdu’l-Bahá répond : La vertu distinctive ou plus de l'animal est son sens des perceptions : il voit, entend, sent, goûte et ressent, mais en retour il est 106 The Universal House of Justice, 1992 Dec 10, Issues Related to Study Compilation 107 DP, p. 123. 42 Âme, raison, conscience

incapable de conceptualisation ou de réflexions conscientes qui caractérisent et différencient le royaume humain.]

Il nous reste maintenant à mentionner et prendre en considération le dernier élément essentiel, sans lequel tous ces pouvoirs, facultés et capacités, aussi loin que puisse être poussée l'éducation, ne serviraient à rien : l'esprit de foi.

“Mais l'esprit humain, tant qu'il n'est pas assisté par l'esprit de foi, ne peut prendre connaissance des mystères divins et des réalités célestes. C'est comme un miroir qui, bien qu'il soit clair, brillant et poli, a quand même besoin de lumière. Ce n'est que lorsque un rayon de soleil tombe sur lui qu'il peut découvrir les mystères divins.”108

“Le progrès spirituel se fait via les souffles du Saint-Esprit et consiste en l'éveil de l'âme consciente de l'être humain à la perception de la réalité de la divinité. Le progrès matériel assure le bonheur dans le monde matériel. Le progrès spirituel assure le bonheur et l'évolution éternelle de l'âme.”

“En ce qui concerne la capacité de comprendre, la grâce de l'Esprit saint est le véritable critère au sujet duquel il n'y a aucun doute ou incertitude. Cette grâce réside dans les confirmations de l'Esprit-saint qui sont accordées à l'être humain et par lesquelles la certitude est atteinte.”109

“L'autre sorte de connaissance, qui est une connaissance intuitive ou existentielle, est comme la connaissance et la perception de son propre moi. Par exemple, la raison et l'esprit de l'être humain perçoivent tous les états et conditions de toutes les parties et tous les membres du corps, et de toutes les sensations physiques aussi bien que des pouvoirs spirituels, des perceptions et des conditions. Ceci est une connaissance existentielle par laquelle l'humain prend conscience de sa propre condition. Il ressent et comprend tout à la fois car l'esprit englobe le

108 SAQ 55 109 Ibid. 83 La condition humaine 43

corps et est conscient de ses sensations et pouvoirs. Cette connaissance n'est pas le résultat d'un effort et d'une acquisition.”110

Une exploration croissante de la relation existant entre la “conscience” et le cerveau indique que la source du “moi” est métaphysique et non biologique, même si il communique en va et vient par l'intermédiaire du cerveau aussi longtemps que dure cette relation. Mais sans cet esprit de foi, si l'on s'en tient à une approche purement raisonnée, sans vision d'un monde transcendant, notre compréhension de l'existence humaine reste très limitée : “Il y a beaucoup de mondes de lumière. Car de même que la plante imagine que la vie s'arrête avec elle-même et n'a aucune connaissance de notre existence, l'être humain ayant un esprit matériel n'a aucune connaissance d'autres mondes de conscience.”111

Nous voici maintenant en possession de tous les éléments nécessaires pour nous faire une image de la condition humaine. Elle repose sur trois aspects de l'être humain. Sa nature animale, humaine, et spirituelle, qui impliquent chacune à la fois notre grandeur et notre faiblesse.

La nature animale de l'humain est soumise à toutes les lois de la nature – naissance, faim, soif, maladie, souffrance, instincts, procréation, mort.

La nature humaine qui se caractérise par des facultés mentales permet- tant d'étudier ces lois naturelles, de les comprendre, de les reproduire et de s'en affranchir jusqu'à un certain point. L'étendue de ces facultés ce- pendant reste soumise aux lois qui régissent les circuits neuronaux, ren- dant ainsi parcellaire notre connaissance et compréhension des phéno- mènes physiques.

La nature spirituelle est celle d'un esprit amené à évoluer vers l'Absolu à travers une infinité de mondes spirituels qui échappent à notre compré- hension. Cette évolution est elle-même soumise à des lois que nous ré- vèlent les grands Éducateurs spirituels de l'humanité.

110 Ibid. 40 111 DP, p. 123. 44 Âme, raison, conscience

Quelque soit le plan sur lequel nous nous plaçons, la condition humaine est donc celle de la soumission - à la nature, à la pensée et à l'ego. La grandeur de l'être humain réside dans le fait qu'il peut en partie contrôler les lois naturelles (sauf la naissance et la mort), qu'il peut développer ses facultés mentales et qu'il peut progresser spirituellement grâce à la conscience de soi en se détachant du moi. L'ensemble des lois agissant pour constituer un être dit humain peut être résumé en une seule : la Loi de Dieu, cette Loi universelle qu régit tous les événements et le fonc- tionnement de l'univers et de tout ce qui est créé.

“Tous les êtres, universels ou particuliers, ont été créés parfaits et complets dès le commencement. Tout ce que l'on peut dire est que leur perfection n'est devenue apparente que graduellement. La loi de Dieu est une ; l'évolution de l'existence est une ; l'ordre divin est un. Tous les êtres, petits ou grands,sont sujets à une seule loi et un seul ordre.”112

L'élément le plus important au sein de cette Loi est la force d'attraction. Cette force qui attire les particules élémentaires entre elles, formant des atomes qui se lient pour former des molécules, constituant des éléments de plus en plus complexes jusqu'à l'être humain ; la même force qui régit les relations entre étoiles, planètes et galaxies ; et cette force qui lie les êtres humains et nous attire vers Dieu, n'est autre que ce que l'on appelle l'amour. Sans cette force, tout ce qui existe se désagrégerait et ne serait plus que néant. Bien que disposant d'un libre arbitre qui permet à l'être humain d'accepter ou pas, se soumettre à la Volonté divine est donc en soi un acte d'amour.et la condition humaine est de nous développer spirituellement car l'acquisition des vertus et qualités divines déterminera notre évolution dans l'autre monde, tandis que pendant cette vie terrestre nous atteindront le rang le plus élevé, celui de la noblesse.

“La condition humaine est celle d'une profonde impuissance et d'une absolue pauvreté. Toute la puissance et tout le pouvoir appartient à Dieu seul, et l'exaltation ou l'abaissement de l'être humain dépendent de

112 SAQ 51:4 La condition humaine 45

la volonté et du dessein du Suprême. ... De plus, l'immobilité de l'humain ou son mouvement même sont conditionnés par l'aide de Dieu. Si cette assistance échouait à l'atteindre, il ne peut faire ni bien ni mal. Mais lorsque l'assistance du Très-Généreux confère l'existence à l'être humain, il est capable de faire les deux. Et si cette assistance était supprimée, il deviendrait absolument démuni... tous les actes des êtres humains sont soutenus par l'assistance divine, mais le choix du bien ou du mal n'appartient qu'à lui seul.”113

La condition humaine repose donc sur la vision que nous avons de la finalité de la création et de l'être humain en particulier. Bien que ce dernier dispose d'un libre-arbitre, il est tributaire à la fois des lois de la nature et de sa réalité spirituelle, qu'il le veuille ou non, et en ce sens il est déterminé. L'être humain ne peut se soustraire ni à l'une ni à l'autre. Sur le plan physique, il ne peut échapper à la maladie, à la souffrance ou au vieillissement, et sur le plan spirituel il dépend de la volonté divine qui prescrit les règles. Il est tout à fait illusoire d'essayer de contourner la réalité physique, tandis que notre destin spirituel repose sur l'acceptation consciente et la soumission librement consentie à notre réalité d'êtres créés. Dieu a voulu pour nous un rang particulier dans l'univers et les efforts faits pour atteindre ce rang nous approcheront de ce que nous appelons la noblesse.

La véritable noblesse est d'accepter consciemment et volontairement la volonté divine, en faisant abstraction des désirs du moi, en faisant preuve d'humilité face au Créateur. Elle est la manifestation de la vraie liberté et le signe de la vraie connaissance. Elle se traduit bien sûr dans l'apparence, mais aussi dans le langage, les pensées et les actes. S'amé- liorer spirituellement c'est “...atteindre le but ultime de l'existence qui est le rang de la vraie compréhension et de la noblesse.”114 “Et pour ce faire l'être humain devrait connaître son propre moi et reconnaître ce qui conduit à l'élévation ou à la bassesse, à la gloire ou à l'humiliation, à la richesse ou à la pauvreté.” “Dis : l'honnêteté, la vertu, la sagesse et un caractère saint rejaillissent sur l'élévation de l'être humain, tandis

113 Ibid. 70 114 Bahá’u’lláh, Lawḥ-i-Maqṣúd 46 Âme, raison, conscience

que la malhonnêteté, l'imposture, l'ignorance et l'hypocrisie conduisent à son abaissement. Par ma vie ! La distinction de l'être humain ne ré- side pas dans les ornements ou la richesse mais plutôt en une conduite vertueuse et une véritable compréhension.”115 “Selon l'estimation du peuple de Bahá, la gloire de l'être humain réside en sa connaissance, la droiture de sa conduite, son caractère louable, sa sagesse et non en sa nationalité ou son rang.”116 “L'être humain acquière des vertus ; la nature en est privée. L'être humain peut volontairement mettre fin aux vices, la nature n'a aucun pouvoir de modifier l'influence de ses ins- tincts. Globalement, l'être humain est plus noble et supérieur ; il y a en lui un pouvoir idéal surpassant sa nature. Il possède une conscience, la volonté, l'intelligence, les attributs divins et des vertus dont la nature est complètement privée, dépourvue et réduite ; dès lors, l'être humain est supérieur et plus noble en raison des forces idéales et célestes qui sont latentes et manifestes en lui.” ‘Abdu’l-Bahá déclare également que “l'honneur suprême et le véritable bonheur réside dans le respect de soi, de hautes résolutions et de nobles desseins, dans l'intégrité, dans les qualités morales et la pureté de l'esprit.”117

Le constat n'est malheureusement que trop évident : “Noble t'ai-Je créé, pourtant tu t'es abaissé.”118 Et la question abrupte : “Je t'ai créé noble, à cause de quoi t'abaisses-tu ?”, rappelant que l'attachement aux choses matérielles et à notre moi est le principal obstacle à surmonter.

“Ô peuple du monde ! Ne suivez pas les incitations du moi, car il appelle avec insistance à la vilenie et à la luxure.”119 “Dis : délivrez vos âmes, ô peuple, de l'asservissement au moi, et purifiez-les de tout attachement à autre chose que Moi.”120 “Ton cœur est Mon trésor ; ne permets pas à la main perfide du moi de te voler les perles que j'y ai

115 Bahá’u’lláh, Kalimát-i-Firdawsíyyih 116 Ibid. 7ème feuille 117 ‘Abdu’l-Bahá , Secret civilisation mondiale 118 Parole cachée arabe 22 119 Kitáb-i-Aqdas, par. 64 120 GL, CXXXVI La condition humaine 47

précieusement placées.”121

La condition pour atteindre la noblesse est dès lors de s'élever “jusqu'à ce pour quoi tu fus créé.” Et le chemin le plus souvent mis en évidence est la souffrance : “C'est seulement par la souffrance que la noblesse du caractère peut devenir manifeste.”122 La souffrance est incontournable si l'on veut progresser spirituellement, mais une condition s'impose : comprendre ce que cette souffrance veut nous apprendre. “L'existence physique de l'être humain sur cette terre est une période pendant laquelle l'exercice moral de son libre arbitre est mis à l'épreuve et testé afin de préparer son âme pour les autres mondes de Dieu et nous devons accueillir les afflictions et les tribulations comme des op- portunités de perfectionnement de notre moi éternel.”123 La souffrance nous aide entre autre à développer une des plus importantes qualités spi- rituelles, la compassion, car sans avoir souffert, il serait impossible de participer à la souffrance des autres. Elle permet également de dévelop- per la force d'âme, la patience, le contentement et est paradoxalement reliée au bonheur, toutes choses qui sont en dehors du cadre de cet essai.

“La raison et l'esprit de l'être humain avancent lorsqu'il est mis à l'épreuve par la souffrance... la souffrance et les tribulations libèrent l'être humain des affaires insignifiantes de cette vie terrestre jusqu'à ce qu'il arrive à un état de complet détachement. Son attitude en ce monde sera celle du bonheur divin. L'être humain, pour ainsi dire, est immature ; la chaleur du feu de la souffrance le développera.”124

La vraie condition humaine étant donc essentiellement une relation de soumission à la loi divine qui régit notre vie physique aussi bien que spirituelle, il existe néanmoins une soumission qui n'est pas acceptable, la soumission à notre ego, à nos désirs de pouvoir, de gloire et de richesse, toutes choses qui nous séparent de Dieu. Sans entrer dans le détail, nous comprenons ainsi l'importance de la notion de détachement.

121 Ibid. CLII 122 Shoghi Effendi, Lights of Guidance, p. 603 123 Lights of guidance 367 124 The Divine Art of Living 48 Âme, raison, conscience

“En référence à ce que signifie le fait qu'un individu devienne entièrement oublieux de son moi : l'intention est qu'il devrait se lever et se sacrifier, dans le bon sens du terme, c'est à dire qu'il devrait masquer les injonctions de la condition humaine et se débarrasser lui- même des caractéristiques telles que celles qui sont sujettes aux blâmes et qui constituent la ténébreuse obscurité de la vie sur terre – non qu'il doive laisser sa santé physique se détériorer et son corps devenir infirme.”125

Un autre élément de la condition humaine est le fait que l'être humain est fait pour travailler, à la fois pour vivre, faire vivre sa famille et servir l'humanité, le service étant une des autres clés du progrès spirituel. “Tous les êtres humains ont été créés pour faire progresser une civilisation en constante évolution.”126 “Tout le travail et l'effort déployés par l'humain du profond de son cœur est une adoration, si ils sont motivés par les plus hautes intentions et la volonté de rendre service à l'humanité.”127

La condition humaine apparaît donc comme suit : l'être humain est basi- quement un animal mais doté intrinsèquement de facultés extraordi- naires et de pouvoirs très puissants, désignés de façon globale comme l'esprit humain, à savoir une âme qui a la particularité de pouvoir connaître tout un univers dit spirituel, et dont la raison d'être est de dé- velopper en lui-même tout ce qui le rapprochera du Souverain de cet univers invisible et transcendant. Chaque être humain a une individuali- té propre (son âme), dotée d'une capacité de compréhension, grâce au pouvoir de réflexion du cerveau et du cœur (sa raison), et à la connais- sance de son moi via sa conscience. La finalité de sa vie est de progres- ser spirituellement dans sa connaissance de Dieu et dans l'amour qu'il a pour Lui. Pour ce faire, chaque être humain a reçu une mesure pré-or- donnée de capacités qu'il est libre de développer ou pas, sachant que sa vie ici bas n'est qu'un tremplin pour une autre vie faite d'un voyage continu et sans fin vers l'Absolu, dans lequel nous conservons la raison 125 The Universal House of Justice, 1998 Feb 08, Materialistic Elements in Academic Scholarship, p. 3 126 GL, chap. CIX 127 ‘Abdu’l-Bahá, Causeries à Paris La condition humaine 49

et la conscience. Toutes ces richesses, facultés, pouvoirs, capacités, sont largement tributaires de l'éducation acquise dans des environnements fa- miliaux et sociaux très variés mais où les qualités spirituelles enseignées de tout temps par les Éducateurs divins sont le fil conducteur.

Nous pensons souvent, à tort, que nous sommes capables de vivre en nous appuyant uniquement sur nos facultés mentales et qu'il n'est nul besoin de faire intervenir un Dieu qui, pour certains, relève de la pure imagination. C'est là commettre une grossière erreur car toute cette humanité, cette vie humaine, dépendent complètement de la volonté divine et tous les problèmes rencontrés proviennent de notre refus d'admettre.que l'être humain, de lui-même, ne peut s'améliorer.

“Est-il dans le pouvoir humain d'effectuer une transformation si complète des éléments constituant les minuscules particules indivisibles de la matière qu'elles seraient transmuées en or pur ? Aussi complexe et difficile que cela puisse paraître, la tâche encore plus grande de convertir les forces sataniques en pouvoir céleste est l'une de celles que Nous avons le pouvoir d'accomplir. La Force capable d'une telle transformation transcende la puissance de l'Élixir lui-même. Le Verbe de Dieu, seul, peut revendiquer la distinction d'être doté de la capacité requise pour accomplir un changement si considérable et de si grande ampleur.”128

En guise de résumé, la condition humaine apparaît sous ses multiples aspects : celui d'un être de chair et d'os soumis aux lois de la nature, en particulier la souffrance et la procréation ; celui d'un être social travaillant et servant l'humanité ; celui d'un être en besoin d'éducation pour développer les facultés intrinsèques qu'il possède de façon latente ; et celui d'un être spirituel, doté d'une âme, abstraction utilisant la raison, la conscience de soi et l'esprit de foi pour évoluer dans le sens spirituel en préparation à une vie après la mort où il conservera son individualité.

128 GL, chap. XCIX 50 Âme, raison, conscience

“Ces énergies dont l'Étoile de la bonté divine et la Source de guidance céleste a doté la réalité de l'être humain se trouvent latentes en lui,tout comme la flamme est cachée dans la bougie et les rayons de lumière sont potentiellement présents dans la lampe. Le rayonnement de ces énergies peut être obscurci par les désirs terrestres tout comme la lu- mière du soleil peut être dissimulée sous la poussière et les impuretés qui couvrent le miroir. Ni la bougie ni la lampe ne peuvent être allumées par leurs propres efforts seuls, et il n'est jamais possible pour le miroir de se libérer lui-même des impuretés. Il est clair et évident que tant qu'un feu n'est pas allumé, la lampe ne sera jamais allumée, et à moins que les souillures ne soit enlevées de la face du miroir, il ne peut jamais représenter l'image du soleil ni réfléchir sa lumière et sa gloire.”129

“Grâce aux Enseignements de cette Étoile de vérité, chaque être humain avancera et se développera jusqu'à ce qu'il atteigne le rang où il peut manifester les forces potentielles dont son véritable moi profond a été doté. C'est pour ce dessein précis qu'en chaque âge et en chaque Dispensation, les Prophètes de Dieu et leurs élus sont apparus au sein des êtres humains et ont démontré un pouvoir né de Dieu et une telle puissance que seul l'Éternel peut révéler.”

Reste donc à chaque être humain de choisir, en âme et conscience, s'il veut progresser dans le sens des vertus et atteindre à la noblesse, ou s'il veut obstinément rester attaché à son confort matériel, de façon égoïste et perpétuer les côtés sombres de l'humanité. Le chemin du progrès spirituel est certes long, tortueux et parsemé d'épreuves, mais vaincre la bataille contre le moi est à la portée de tous, pour peu qu'existe la volonté, consciente, assumée, de se soumettre à la grande Loi qui sous- tend l'univers créé. Le voyage continuera ensuite dans d'autres mondes que malheureusement nous ne pouvons imaginer mais dont de mot-clé est félicité.

129 GL, chap. XXVII La condition humaine 51

“L'être humain est un enfant de Dieu ; le plus noble, le plus élevé et bien-aimé de Dieu son créateur. Dès lors, il doit toujours s'efforcer que les bontés et vertus divines qui lui ont été accordées prédominent et le contrôlent. Pour le moment, le sol du cœur humain semble foncé comme la terre mais au sein de la plus profonde substance de ce sol foncé, il y a en latence des milliers de fleurs parfumées. Nous devons nous efforcer de cultiver et éveiller ces potentialités, découvrir le trésor secret dans cette mine et ce réceptacle de Dieu et faire émerger ces resplendissants pouvoirs longtemps cachés dans les cœurs humains. Alors les gloires des deux mondes seront combinées et accrues et la quintessence de l'existence humaine sera rendue manifeste.”130

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130 Bahá’u’lláh, Tabernacle de l'unité divine 52 Âme, raison, conscience

Principales sources :

Bahá’u’lláh : • Gleanings of the Writings of Bahá’u’lláh • Tablets revealed after the Kitáb-i-Aqdas • Tabernacle of unity • Hidden Words • Seven Valleys • Kitáb-i-Aqdas • Kitáb-i-Íqán

‘Abdu’l-Bahá • Some Answered Questions • Divine Philosopphy • Secret of Divine Civilization • Letter to Pr. Forel • Foundations of World unity

Lights of Guidance

Letters from the Universal House of Justice La condition humaine 53 54 Âme, raison, conscience