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Lettres à un bon catholique

LETTRES à un bon catholique

JOSE LUIS MARQUES UTRILLAS MAISON D'EDITIONS BAHA’IES D'ESPAGNE

© Assemblée spirituelle des bahá'ís d'Espagne

Editorial Bahá’í de España Calle Marconi, 250 08224 Terrassa (Barcelone)

Première édition : 1986 Deuxième édition : 1987

Dépôt légal : 31.404-1987 ISBN : 84-85238-24-9

Traduction française par Julien Hagelstein À mes parents et à mes frères, à mes camarades et à mes amis qui continuent à œuvrer pour libérer et faire avancer l'homme à partir de leur foi chrétienne. TABLE DES MATIERES

Introduction .......................................................................................... 11

LETTRE 1 .............................................................................................. 17 Vivre sa foi dans un monde à peine croyant. Y a-t-il quelque chose là-haut? Le plus grand œcuménisme.

LETTRE 2 .............................................................................................. 21 Changement de mentalité. Les athées et les croyants. Les révélations de Dieu. Le Père, le Fils et le Saint- Esprit. La véritable religion, le syncrétisme, le salut en dehors de l'Église. Un front commun des religions. La foi, très personnelle.

LETTRE 3 .............................................................................................. 31 Le Voleur dans la nuit. Les encyclopédies définissent le bahaïsme. Foi bahá'íe, adeptes et ouvrages de présentation. À la recherche d'un jugement critique.

LETTRE 4 .............................................................................................. 47 L'essence de toutes les religions. Le christianisme et l'histoire de l'Occident. Deux courants au sein de l'Église. La théologie libérale. Le catholicisme des années 1950. Naissance et croissance d'une vocation. L'Opus Dei, les jésuites, les mouvements ouvriers... Jean XXIII et son encyclique « Pacem in Terris » La sé- cularisation et l'œcuménisme. La venue du Fils de l'homme. Utopies universalistes.

DOCUMENT I ......................................................................................... 63 Poèmes d'espoir. DOCUMENT II ........................................................................................ 67 Conférence à Barcelone : « Le Retour du Christ ».

LETTRE 5............................................................................................... 79 Les paroles cachées. Un sacerdoce incarné. La matérialisation de Dieu. Une rencontre inespérée.

DOCUMENT III ...................................................................................... 89 « La vérité vous rendra libres ».

DOCUMENT IV ...................................................................................... 93 Conférence à Rimini : « La théologie chrétienne vue par un bahá'í ». La trinité. Le Fils de Dieu. L'incarnation. Le salut des chrétiens.

LETTRE 6............................................................................................. 107 La vie d'un curé de campagne. Promenade dans la neige. Rêves et utopies à portée de main. Rencontres risquées. Un prêtre médecin. Un ami chanoine. Parenthèses obligées. Le bout du tunnel.

LETTRE 7............................................................................................. 123 La résurrection du Christ. Les fondateurs d'autres religions.

DOCUMENT V...................................................................................... 133 La préexistence du Christ. Les miracles. Le Saint- Esprit. Le pain et le vin. Le Jugement dernier.

LETTRE 8............................................................................................. 139 Le mystère absolu et ses manifestations. L'essence des Prophètes. La Pentecôte et l'autre consolateur. Un frère majorquin du XIVe siècle. LETTRE 9 ............................................................................................ 147 Preuves de la mission de Bahá'u'lláh. L'unité dans la diversité. Une révolution interne et externe. La force des Prophéties. Un Congrès mondial sur le mont Carmel. Le livre Le voleur dans la nuit.

DOCUMENT VI .................................................................................... 161 « Prophéties bibliques sur Bahá'u'lláh » (Notes d'étude).

POST SCRIPTUM .................................................................................. 199 Fidélité au christianisme. Foi et raison. Points communs entre bahá'ís et catholiques. Neufs points qui illustrent la nouveauté du Message bahá'í. INTRODUCTION

Dans ce livre, le lecteur trouvera le récit d'un homme qui nous relate en toute franchise ses aventures sur le chemin difficile et semé d'embuches de la recherche de la vérité. Cette histoire pourrait être utile à toute personne qui ressent, dans son esprit, le désir de se rapprocher de plus en plus de Dieu, au mépris de tous les obstacles qui peuvent se trouver sur son chemin, surtout dans un monde aussi matérialiste que celui qui nous entoure. M. Marqués explique avec sincérité et objectivité le parcours qui l'a vu passer du statut de prêtre catholique, engagé au service du Seigneur et de l'Église, à celui de croyant d'une nouvelle religion. Il nous raconte ses recherches, ses doutes, ses peines et ses douleurs et au bout du compte, son triomphe spirituel lorsqu'il a atteint état de certitude et de sécurité absolues, tel le navigateur solitaire qui, à la barre de son navire sur une mer tumultueuse, pose enfin pied sur la terre ferme. Ce livre n'est pas une simple apologie de la foi bahá'íe qu'un quelconque croyant, amateur de prophéties, philosophie et théologie, pourrait écrire sur une religion, mais bien l'histoire vraie d'un chercheur de la vérité qui nous explique tout ce qui lui est arrivé, les doutes qui l'ont envahi et les hésitations qui l'ont assailli avant d'atteindre son but. Il ne se comporte pas comme un professeur de géographie qui, après s'être enfermé dans sa bibliothèque pour y étudier ses livres, nous décrit des pays, leurs villes et leurs merveilles. À l'exemple d'un voyageur, il a osé quitter sa demeure et parcourir les chemins, les villages et les villes. Aujourd'hui il est heureux de nous conter ce qu'il a vu et où il est arrivé. Que nous soyons des amis ou des collègues de José Luis, voire de simples lecteurs de ce récit, tous, nous nous demandons : devons-nous marcher sur ses traces ? Là est la question.

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE De nos jours, l'immense majorité des habitants de la Terre croient en une des six religions révélées par le passé : l'hindouisme, le bouddhisme, le zoroastrisme, le judaïsme, le christianisme et l'islam. Même si chacun de ces croyants considère la religion comme une partie essentielle et importante de sa vie et essaie de conformer la moindre de ses actions aux enseignements de sa religion, en acceptant souvent d'aller jusqu'à donner sa vie pour elle, peu s'interrogent, à un moment ou un autre, sur la véracité de leur propre religion. Les gens croient en une religion non pas parce qu'ils ont étudié les différentes religions et estimé qu'une d'entre elles était la seule et unique véritable religion, mais plutôt parce que leurs parents la pratiquaient. C'est pour cela par exemple que les Espagnols considèrent le christianisme comme la véritable religion, que les Marocains ont vu la vérité dans la religion musulmane et que les Israéliens n'ont d'yeux que pour le judaïsme. Ainsi, la religion, perçue par les croyants comme une question de vie ou de mort, n'est en fait qu'un héritage qui se transmet de père en fils, comme le serait un meuble, une maison ou une langue. Cela donne parfois lieu à des débats et des conflits entre religieux par livres, articles de presse, conférences et discours interposés, mais ces débats se déroulent généralement à un niveau théologique et académique et concernent principalement les textes d'une seule religion et leurs différentes interprétations. Il en va de même au sein des sectes qui en émanent, en témoignent les débats entre catholiques, protestants, adventistes et Témoins de Jéhovah dans le christianisme, ou entre sunnites, chiites, acharites et mutazilites dans la religion musulmane. Les croyants plongés dans ces religions n'envisagent pas la possibilité de s'intéresser aux autres religions. Et encore moins d'adopter ce que leur jugement et leur logique, guidés par l'intuition et les sentiments, peuvent leur faire considérer comme acceptable. Lorsqu'on évoque un sujet d'une telle importance, on entend généralement les excuses suivantes : 1 — Si je m'y intéresse, cela veut dire que je doute, mais si j'ai la foi, je ne peux pas me permettre de douter. Alors, pourquoi s'y intéresser ? N'importe quel observateur peut voir qu'ils ne font que jouer sur les mots et que les croyants de toutes les religions pourraient dire la même chose. Il faut tenir compte du fait que la foi en une religion ne peut pas être héritée. À un moment de sa vie, tout jeune doit décider de ses propres croyances. C'est là INTRODUCTION qu'il doit chercher sa propre religion et trouver sa vérité, en sortant du cocon que ses parents ont tissé autour de lui, pour dé- couvrir de nouveaux horizons. Et si, au final, il trouve la vérité dans la religion de ses parents, sa foi sera inébranlable car ses croyances auront été acquises par ses propres efforts. Tel un étudiant devenu scientifique à force de travail et non pas parce que son père lui a laissé son laboratoire et une bibliothèque bien fournie.

2 — La seconde raison généralement invoquée est qu'il y a tant de religions dans le monde qu'une vie ne suffit pas par pour toutes les étudier.

Je pense utile de préciser un point souvent confus : la plupart de celles que nous appelons « religion » sont en fait des sectes religieuses et non des religions. Il existe une ligne claire et sans ambigüité aucune entre une religion et une secte. À la différence d'une secte, une religion possède un Envoyé de Dieu et un livre sacré avec des règles et des lois nouvelles. En outre, ses fidèles proviennent généralement de plusieurs religions et croyances. Par exemple, le christianisme et l'islam font partie de ces grandes religions. En revanche, une secte est une branche d'une religion révé- lée, qui naît lorsque les croyants de cette dernière commencent à s'opposer au sujet de l'interprétation du livre sacré. Parfois, ces branches connaissent elles-mêmes des centaines de sous-divisions. Le christianisme est un exemple vivant de ce phénomène, avec ses innombrables sectes et sous-sectes qui reconnaissent toutes l'autorité du Christ et de son Évangile. Ainsi, dans le monde, il n'existe que les six religions mentionnées précédemment, auxquelles s'ajoute la foi bahá'íe, une religion nouvelle, universellement ré- pandue et acceptée comme telle par d'éminents historiens. Les prêtres des anciennes religions ont toujours été les ennemis sans pitié des Envoyés de Dieu, et les premiers croyants ont toujours fait partie des couches les plus modestes et les plus ignorantes. C'est à cela que Saint-Paul fait référence lorsqu'il dit : « Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour couvrir de honte les sages »1. Des personnes modestes se sont tournées vers la foi bahá'íe, mais de nombreux prêtres du pays d'origine ont égale-

1 I Corinthiens 1,27. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE ment rejoint la nouvelle Foi : ils ont abandonné leur rôle de guide éminent pour faire partie de ceux qui devaient souffrir et témoigner par leur sang de la nouvelle Révélation. En Occident, plusieurs prêtres chrétiens ont également fait partie des premiers disciples de Bahá'u'lláh... Ils espéraient que leur sacrifice et leur générosité suscitent l'intérêt des fidèles, voire que cela les amène à rechercher la vérité. Au lieu de cela, ils se sont toujours heurtés à un mur de silence et d'indifférence. Chacun d'eux souhaitait que sa voix et son périple soient entendus par les centaines et les milliers de croyants qui, pendant des années, l'avaient considéré comme leur guide spirituel et leur confident. Mais ça n'a pas été le cas. L'entrée dans la foi bahá'íe de George Townshend, célèbre chanoine irlandais de la cathédrale de Saint-Patrick à Dublin, archidiacre de Conflert et écrivain réputé, en est un exemple dramatique. Il découvrit le message bahá'í en 1916 et l'étudia ensuite pendant plusieurs années. Quoique son cœur fût irrésistiblement attiré par la lumière de cette nouvelle révélation, il ne devint bahá'í que bien plus tard. Cette lenteur s'explique principalement par des problèmes familiaux et par son souhait d'attirer l'attention de ses collègues depuis l'intérieur de l'Église. Il voulait annoncer aux autres prêtres qu'une flamme avait surgi dans son cœur. Dans une de ses lettres, il a écrit : « J'aimerais n'être qu'un instrument que ‘Abdu’l-Bahá pourrait utiliser à sa guise »1. Cependant, tous ses efforts se heurtèrent à un mur d'indifférence et de silence. En envoyant un exemplaire du livre The Heart of the Gospel (Le Cœur de l'Évangile, sur la foi bahá'íe)à son évêque, il espérait éveiller en lui une certaine curiosité, ou, tout au moins, recevoir une réponse de censure ou de désapprobation. Au lieu de cela, l'évêque lui répondit en exprimant son intérêt pour ce livre et en lui suggérant de le présenter à un concours littéraire pour la force d'expression de son style. George Townshend allait se souvenir de cette ironie jusqu'à sa mort. Mais il continua à écrire des livres sur la foi, tels que The Promise of all Ages2, The Mission of Bahá'u'lláh, Christ and Bahá'u'lláh »3, ainsi que de nombreux articles et essais, sans jamais parvenir à attirer l'attention d'autres

1 David Hofman, George Townshend (Éd. George Ronald, Oxford), p. 94. 2 Traduction française : La promesse de tous les âges (Maison d'éditions bahá'íes, Bruxelles, 1971). 3 Traduction française : Christ et Bahá'u'lláh (MAISON D'EDITIONS BAHA'IES, Bruxelles, 1968). INTRODUCTION prêtres et à briser la glace du silence. Dans un dernier effort d'envergure, George Townshend écrivit son célèbre livre intitulé The Old Churches and the New World Faith (Les vieilles Églises et la nouvelle foi mondiale), distribué à plusieurs milliers d'exemplaires, principalement à des ecclésiastiques et des leaders d'opinion. Cependant, le clergé continua à répondre par le silence le plus absolu. Le cas de José Luis Marqués est semblable à celui de George Townshend puisque son acceptation de la foi bahá'íe ne suscita aucune réaction des autorités ecclésiastiques ni de ses collègues. Personne ne prit la peine de l'interroger pour comprendre pourquoi il avait décidé d'emprunter ce chemin dur et rocailleux. Un chemin qui l'amena à faire face aux désaccords de sa famille, à connaitre des problèmes matériels et physiques, à faire son service militaire à 28 ans, à rencontrer des problèmes de travail et à vivre dans un milieu social auquel il n'avait jamais été habitué dans son enfance. Aucun de ses collègues ou compagnons du sacerdoce ne prit la peine de consacrer quelques jours, ni même quelques heures, à étudier le sujet dans son ensemble pour le sauver de ce qu'ils considéraient comme « un mauvais chemin ». Ils se bornèrent à s'étonner de sa conduite et à montrer de l'empathie pour son erreur. Cela ne surprendra pas ceux qui connaissent l'histoire du christianisme, car ses débuts furent identiques. Au début, les écrivains et historiens non chrétiens, les prêtres et les dirigeants ignorèrent tant Jésus et sa Cause qu'il a fallu près de cent ans avant de voir son nom mentionné dans un texte historique. Cela amena les chercheurs de ces derniers siècles à douter de l'existence même d'un Christ. En 1840, le célèbre historien Bruno Bauer tenta de prouver par ses écrits que Jésus était un mythe personnifié. D'autres ont suivi les traces de Bruno Bauer et depuis lors, certains historiens commencent toujours par évoquer ce doute lorsqu'ils souhaitent écrire sur la vie de Jésus. Will Durant, dans sa célèbre Histoire de la civilisation (The Story of Civilization), commence le tome « Cé- sar et le Christ » par : « Jésus a-t-il vraiment existé ? L'histoire de la vie du fondateur du christianisme est-elle un produit du chagrin, de l’imagination et de l’espérance des hommes ? ». En 1808, Napoléon posait la même question à l'érudit allemand Ackermann1, et Volney était envahi du même doute dans son livre Les Ruines (1791).

1 Reinach S. : Short History of Christianity, p. 22 ; Guinevert Ch. : Jesús, p. 63. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Si le Christ a été ignoré de ses contemporains, et si, comme l'affirment les historiens, rappeler le passé sert avant tout à apprendre des expériences de nos ancêtres, ces ironies de l'histoire devraient nous permettre d'éviter de répéter une telle erreur en ignorant la révélation de Bahá'u'lláh.

R. Mehrabkhani

LETTRE 1

Cher ami,

Jour après jour, nous avons vécu et travaillé ensemble. Entre camarades naît l'affection et l'amitié. Quelque chose fait que nous nous sentons comme en famille. Nous apprenons à nous connaître : nos gouts, notre caractère, nos soucis familiaux, notre manière de penser... Un jour, tu as compris que nous ne partagions pas la même religion, que la mienne t'était jusqu'alors inconnue. En bon catholique, moderne qui plus est, tu as eu une réaction d'ouverture, voire d'harmonie : « Ce qui compte, c'est de garder la foi en Dieu, et nous l'exprimerons, quoique de manière différente. Ensuite, nous nous sommes quittés et je ne sais pas quand nous nous reverrons. J'ai eu la même sensation que lorsque je téléphonais à ma petite amie : après avoir raccroché, je me rendais compte que je ne lui avais pas dit la moitié de ce que je ressentais. Alors, je prenais une feuille et je lui écrivais une longue lettre ou un de mes meilleurs poèmes. À travers nos conversations, nous révélions une partie de nos secrets. Ton enfance, tes relations familiales, tes activités au sein de l'Église, cette Église post-conciliaire que tu aides à incarner l'Évangile du Christ dans le monde actuel. Je me suis décrit presque directement comme bahá'í, un nom légèrement exotique et que tu respectes. Un jour, coupant court à tes soupçons, je t'ai avoué que non seulement j'avais été catholique, mais qu'en plus j'avais fait le séminaire et que j'étais devenu prêtre. C'est ce qui a dû le plus te surprendre. L'estime que tu me portais n'en a aucunement été affectée, et je t'en remercie sincèrement. Au fond, ce point commun a rendu notre harmonie encore plus forte. De nombreuses expériences nous unissent : ces messes en latin, notre dévotion envers la Vierge, le renouveau liturgique, l'étude de LETTRES A UN BON CATHOLIQUE la Bible, les retraites religieuses, les conversations à la paroisse, les réunions de groupe... De nos jours, absorbés avec le consumérisme, la télévision, la politique, l'ennui, la crise économique, les problèmes de couple, les désillusions... avoir foi en Dieu et en la vie dans l'au-delà est peu fréquent. Il est encore plus rare de vivre pleinement cette foi et d'en parler avec une conviction absolue. Toi et moi savons qu'avoir une foi et vivre pour elle donne, plus que toute autre chose, un sens à la vie et l'envie de vivre. Les inquiétudes sociales sont également importantes, tout comme les efforts que nous devons déployer pour rendre la société plus juste et la planète plus habitable. Mais, si l'on y réfléchit vraiment, la planète évolue depuis des millions d'années dans un système solaire perdu parmi des milliers de galaxies... et tout cela ne servirait qu'à faire de nous une espèce animale un peu plus parfaite... cela semble illogique, non ? Une immense fourmilière qui devient chaque jour plus complexe et qui, dans le meilleur des cas, mène à une société juste et heureuse dont peut profiter pendant quelques années chaque individu (et encore, pas tous). Puis cette immense fourmilière disparaitra. Nous entrerions dans l'histoire du monde, comme les dinosaures. Ou plutôt, nous tomberions dans l'oubli parce que nous serions remplacés par des rongeurs, des insectes ou par le néant. Tu seras d'accord avec moi si je dis qu'il est difficile de remplacer l'idée de Dieu. Et il ne s'agit pas là que d'« une idée » ; c'est la clé de voûte qui donne toute sa cohérence à l'univers. Agacés par certaines mentalités religieuses inconciliables avec la raison ou la science, les intellectuels de ces deux derniers siècles se sont efforcés à tuer Dieu pour que l'homme vive. La majorité des hommes et femmes en sont venus à se passer de Dieu, plus par oubli et par dé- sintérêt que par véritable conviction. Peut-on réellement prouver qu'aucune Intelligence suprême n'a donné une vie et un but à l'évolution, infinie et éternelle, de cet univers ? Pourquoi la vie est-elle apparue sur Terre si elle n'y existait pas avant ? Pourquoi sommesnous arrivés à ce degré de « conscience » si avant il n'y avait rien d'autre que de la matière aveugle et inconsciente ? Refuser l'existence d'un Dieu nous amènerait à accepter les théories existentialistes, selon lesquelles être humain est un trou dans le néant, une absurdité, une déception. Personnellement, j'ai envisagé plus d'une fois la possibilité d'accepter le schéma théorique d'un athée. Mais je n'y suis jamais LETTRE 1 parvenu. Les athées diront que nous avons été conditionnés depuis notre tendre enfance, que notre incertitude nous amène à considé- rer Dieu comme un « Superpapa » alors qu'il n'est, en définitive, qu'une création à l'image et à la ressemblance de l'homme. Je suppose que tu seras d'accord avec moi si j'affirme que pour le moment nous devons accepter qu'il existe un « quelque chose » ou un « quelqu'un » qui sous-tend l'univers, qui lui donne pleinement sa raison d'être. Comme le dit le Coran : « Nous sommes à Dieu et à Lui nous retournerons ». C'est précisément le « principe et la base » des Exercices spirituels de Saint Ignace de Loyola. Même si ce n'était qu'une « hypothèse de travail » pour entamer le dialogue, nous pourrions dire que Dieu représente ce que les scientifiques considèrent comme la nature ou l'énergie motrice de l'évolution. Une force vitale parcourt indéniablement les sphères cé- lestes et chacun des atomes. Elle les transforme et les amène continuellement vers des existences nouvelles et, en principe, plus parfaites. Cette force est « de vie », d'union, d'amour (une cohésion et une harmonie entre les atomes, les cellules et les astres). Mais ne serait-elle pas également consciente d'elle-même et de tout le processus qu'elle maintient ? Ne pourrions-nous pas donner le nom de « Dieu » à cette « force de vie, d'amour et d'intelligence » ? Je me suis inconsciemment étendu sur ce sujet et je ne sais pas mes propos te semblent acceptables. Je pense que nous partageons ce qui compte le plus : une foi en un Dieu infini et éternel. De là, nous pouvons poursuivre un dialogue, non seulement entre êtres humains, mais également entre êtres qui se projettent vers l'éternité, souvent oubliée, de manière inconsciente sans doute, parce que notre rythme de vie ne nous permet pas d'accéder au silence inté- rieur nécessaire pour nous livrer à une introspection personnelle et y penser sérieusement. Un jour, nous parlerons d'autres sujets qui nous unissent, comme le Christ par exemple. Ou de sujets qui semblent nous diviser. Pourquoi ai-je quitté l'Église pour entrer dans la foi bahá'íe ? Que représente le Christ pour moi désormais ? Nous, bahá'ís, reconnaissons toutes les religions. Nous considérons leurs fondateurs comme les Envoyés d'un seul et même Dieu. Mais un jour tu m'as dit : « Pour unir tous les croyants, quelle que soit leur religion, vous devrez renoncer à la vôtre ». « Qui plus est, le Christ est le Fils unique de Dieu, le seul à avoir dit de lui-même qu'il était Dieu. le Christ est le seul à avoir eu le pouvoir de se ressusciter. Les LETTRES A UN BON CATHOLIQUE autres religions sont peut-être bonnes, mais le Christ ne peut pas être comparé à Moïse, Bouddha ou Mahomet ». Je te l'ai peut-être déjà dit, mais j'ai eu la même réaction que toi lorsque j'ai découvert la foi bahá'íe. Cependant, quelque chose m'a intrigué en elle. Existe-t-il un idéal œcuménique plus noble que d'unir à la fois chrétiens, juifs, musulmans, zoroastriens, hindous et bouddhistes ? La tâche d'unir tous les croyants du monde dans une foi commune et universelle dépasserait en principe le rôle historique qu'ont joué le Christ, Mahomet et Bouddha au fil des siècles. Si cette foi mondiale existe, si des milliers, voire de millions de croyants de différentes confessions s'unissent véritablement à elle tout en gardant la conviction de ne pas abandonner leur chemin antérieur mais plutôt de l'amener à son aboutissement... alors qui a pu créer cet œcuménisme universel ? Seul Notre Père éternel pourrait y parvenir, ce même Dieu-Amour qui nous a appelés par différents chemins et qui veut désormais nous rassembler en un troupeau unique, guidé par un berger unique.

LETTRE 2

Cher ami,

Je te réécris à propos de ce sujet qui me tient à cœur. Lorsque nous travaillons ensemble, tu avais déjà remarqué que j'évitais de parler de sujets religieux. Mais nous le faisions parfois spontané- ment. Un jour tu m'as répondu : « Je me sens l'esprit paisible avec ma croyance ». Et cela m'a paru tout à fait logique. Généralement, tout homme est fidèle à certains schémas mentaux, renforcés au fur et à mesure que la personnalité arrive à maturité. Enfants, nos pères et enseignants nous transmettent leurs idées. Adolescent, nous nous rebellons souvent contre celles-ci. Ou tout du moins nous les vérifions, les jugeons et les remplaçons par d'autres. Ou nous les adaptons pour en faire les nôtres. Ensuite, nous avons besoin d'une certaine stabilité pour nous épanouir et pour cela nous consolidons nos idées. Les convictions nées de notre maturité doivent être sincères, réfléchies, mais également flexibles et en constante évolution. Sinon, elles nous entrainent vers des attitudes fanatiques qui visent à défendre leur propre étroitesse d'esprit. J'ai reçu une éducation catholique au sein de ma famille et des différents centres d'études où j'ai étudié pendant vingt ans. Je pense que j'étais certain du chemin que j'empruntais. Au séminaire, on étudie tout type d'idéologies philosophiques et théologiques. Parfois, certains connaissent une crise. D'un point de vue émotionnel, j'étais heureux de faire partie de l'Église catholique, et encore plus d'une Église post-conciliaire, avec des idées novatrices et remplies d'espoir. Comme toi, si des choses devaient être améliorées, j'étais prêt à aider depuis l'intérieur de l'Église. Je crois qu'il ne me serait jamais venu à l'esprit d'entrer dans l'Église évangélique et encore moins dans une des sectes chré- tiennes modernes, dont les théories bibliques sont rétrogrades et

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE intenables pour toute personne qui a étudié la Bible à un niveau universitaire. Lorsque j'ai entendu parler de la foi bahá'íe pour la première fois, j'ai pensé comme tout le monde qu'il s'agissait d'une secte bizarre ou d'une religion orientale comme il y en a beaucoup ces derniers temps. Je me sentais fermement accroché à l'arbre le plus haut et le plus feuillu de la forêt des religions et ils me parlaient d'une branche brisée ou égarée. J'étais persuadé de me trouver sur la branche la plus solide de l'unique véritable religion. Et en même temps je respectais sincèrement tout le bon qui pouvait se trouver sur d'autres chemins. Lorsque nous étions au séminaire, les seuls doutes qui pouvaient nous tarauder portaient sur le fond, pas sur la forme. Je veux dire que le choix se réduisait toujours plus. Aujourd'hui, il pourrait être restreint à la tentation, entre la foi et la non-foi, entre Dieu et le scepticisme pragmatique. Marx, Nietzsche, Freud, Sartre et Rusell auraient-ils raison ? Ou est-ce toujours acceptable au XXe siècle de croire en Dieu, comme l'ont fait Platon, le Christ, François d'Assise, Descartes, Spinoza, Kant, Gandhi, Einstein, Alexis Carrel... ? Une idée confuse se répand parmi la population : croire en Dieu est archaïque, dépassé, frustrant...c'est pour les simples d'esprit, les impuissants et les conformistes. Ne pas croire en Dieu, ou faire abstraction de Lui, semble pratique, intelligent, habituel ; cela semble permettre de profiter de la vie, de la croquer à pleines dents. Grâce à l'éducation que j'avais reçue, en plus de croire à un Dieu (comme les philosophes et les courants ésotériques tels que la franc-maçonnerie, la théosophie, la Rose-Croix, etc.), j'étais convaincu que ce Dieu avait parlé aux hommes. La religion ne s'appuie pas uniquement sur quelques raisonnements philosophiques. Ce faisant, Platon arrivait à la Vérité et au Bien suprême, Aristote au Moteur immobile et à la Cause première. La manifestation de Dieu au travers de certains actes et personnages constitue la base des religions. Dieu est entré dans l'histoire humaine. Dans le Sinaï, il a communiqué avec Moïse et lui a transmis les Dix Commandements. Par l'intermédiaire des Prophètes de la Bible, il a guidé un peuple vers la pleine révélation de l'Évangile.

« Après avoir autrefois, à plusieurs reprises et de plusieurs manières, parlé à nos pères par les prophètes, Dieu, dans ces derniers

LETTRE 2 temps, nous a parlé par le Fils, qu'il a établi héritier de toutes choses, par lequel il a aussi créé le monde ».1

Il y a plus de cent ans, Bahá'u'lláh a lancé un défi au Pape Pie IX et à tous les chrétiens :

« O pape, déchire les voiles. Celui qui est le Seigneur des Seigneurs est venu, couvrant de son ombre les nuées, et Dieu, le Tout- Puissant, l'Indépendant, a accompli son décret. Il est réellement venu du ciel comme Il en vint la première fois ». « Voyez ! Le Père est venu, et ce qui vous fut promis dans le Royaume est accompli... ».

Face à ces paroles, un chrétien ne devrait pas rester indifférent. Dans l'Évangile, il est dit qu'après avoir envoyé ses messagers et son propre Fils, Dieu viendra en personne demander des comptes aux vignerons. Cependant, spontanément, on pourrait penser que de telles affirmations doivent être le fruit d'un imposteur ou d'un présomptueux, voire d'un blasphémateur. Ou tout du moins, que ces propos ne se recoupent pas avec le schéma mental dans lequel nous avons été éduqués. Tout chrétien sait que Dieu est trois. le Fils s'est incarné il y a près de deux mille ans en un juif appelé Jésus. Il est l'axe et le centre de l'histoire humaine. À la fois Dieu et homme, par sa mort et dans un mérite éternel, Jésus nous a affranchis d'une dette infinie que l'on trainait depuis Adam. Le Père est le Créateur et l'Être supérieur auquel le Christ faisait toujours référence. Mais jamais il ne nous viendrait à l'esprit que le Père puisse s'incarner. En fait, nous attribuons au Père la véritable essence de l'Esprit absolu et transcendant, infini et éternel. Le Saint-Esprit apparait à plusieurs reprises dans la Bible : « L'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux » avant que la lumière fût. Il est venu à Marie pour qu'elle enfante celui qui « sera appelé Fils du Très Haut ». Il a amené Jésus dans le désert... Même Jésus le considérait comme supérieur : « Quiconque parlera contre le Fils de l'homme, il lui sera pardonné ; mais quiconque parlera contre le Saint-Esprit, il ne lui sera pardonné ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir ». Malgré cela, le Saint-Esprit se situe en troisième position du « mystère trinitaire » parce que le Christ l'a désigné comme héritier et continua-

1 Hébreux 1.

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE teur de son œuvre. Sa mission principale a débuté à la Pentecôte, lorsqu'il est descendu sur les apôtres et il est resté dans la vie de l'Église, la guidant « jusqu'à la fin du monde ». Tous les chrétiens ont foi en ces propos. Tu m'as dit plus d'une fois, en parlant d'autres fondateurs religieux, que : « Aucun n'a dit de Lui-même qu'il était Dieu, sauf le Christ ». Je crois que le Christ ne l'a jamais dit (tu peux vérifier dans les quatre évangiles). Bahá'u'lláh non plus, dans le sens où il ne s'est jamais identifié de manière absolue avec Lui. Certes, l'expression « Fils de Dieu » vient de la tradition juive et est équivalente à Messie, Oint ou Élu. Cependant, le Christ a toujours préféré se désigner comme le « Fils de l'Homme », ce personnage mysté- rieux qui, selon Daniel, devait venir sur les nuées du ciel. Non sans difficultés, les professeurs de théologie, évangile en main, parvenaient à prouver que le Christ était le Fils de Dieu, comme cela fut défini trois cents ans plus tard au Concile de Nicée. L'argument premier pour les théologiens ne se trouve pas dans l'expression « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant », ni dans le prologue de Saint-Jean1, mais plutôt dans la façon très particulière qu'avait Jésus de parler du Père et de se lier à Lui. Il l'appelait « Abba », ce qui veut dire : « papa ». Il disait : « mon Père et votre Père ». « Celui qui m'a vu a vu le Père ». Mais il disait également : « Je suis en mon Père, vous êtes en moi, et je suis en vous ». « Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père ; car le Père est plus grand que moi ». Le Christ et son Père possèderaient-ils une identité essentielle, au point de former ensemble un seul et même Dieu ? Quelle est cette union et identification si mystérieuse ? Le Christ et les apôtres eux-mêmes étaient juifs et par consé- quent absolument monothéistes. La pire accusation émise envers Jésus était le blasphème de s'être pris pour Dieu. Le fait est que Saint-Paul insiste continuellement sur l'idée que Jésus était le « premier-né » et que Dieu nous a envoyé son Fils unique pour nous sauver. Saint Jean commence son évangile avec ces phrases si poétiques et mystérieuses, pour ne pas dire gnostiques, sur la « Parole » qui existait déjà depuis le Commencement. La Parole, le Verbe en latin, le Logos des philosophes grecs, le Démiurge, l'intermédiaire entre Dieu et la création, entre l'Esprit pur et la ma-

1 « La Parole était Dieu... Et la parole a été faite chair ».

LETTRE 2 tière. Deux termes irréconciliables. Il n'y a que par le Logos que l'un peut venir de l'autre et ensuite s'associer. De même, tout chrétien sait que ce Fils de Dieu est monté au Ciel et qu'il reviendra à la fin des temps. Quand le monde ne sera plus. Étant donné que la Terre tourne encore, le Fils de l'homme n'a pas pu venir à travers les nuées et aucune autre révélation n'a encore pris son sens. Le Christ nous a sauvés, il nous a ouvert les portes du ciel, une fois pour toutes. Je comprends qu'un chrétien ne ressente rien de plus que de la condescendance lorsqu'il entend parler d'une autre religion. Nous avons toujours considéré les religions hindoue, bouddhiste ou musulmane comme des tentatives honorables, mais humaines, de rapprochement vers Dieu. Tout comme les différentes philosophies. Et les sectes modernes sont souvent des tentatives réformatrices de prétendus visionnaires qui annoncent le retour ou la venue imminente du Christ. Pourquoi la foi bahá'íe se présente-t-elle comme une nouvelle révélation ? Y-a-t-il un sens à tout cela ? Remarque que je ne parle pas de « religion » étant donné que les bahá'ís ne croient pas en l'existence de plusieurs religions. Nous pensons qu'il n'y en a qu'une seule, révélée par Dieu Notre Père à différents endroits, à différentes époques, adaptée aux nécessités des hommes. Toutes les religions proviennent du même Dieu. Tous leurs fondateurs sont les Messagers d'une seule et même vérité. Tous « sont, sans exception, les porteurs de ses noms et les personnifications de ses attributs. Ils ne diffèrent entre eux que par l'intensité de leur révélation et la puissance relative de leur lumière ». Tous sont « les temples de la cause de Dieu, apparus sous des aspects différents. Et si tu y fais attention, tu verras qu'ils habitent tous dans le même tabernacle, planent dans les mêmes hauteurs, sont assis sur le même trône, parlent le même langage, proclament les mêmes lois »1. À priori, tu peux imaginer qu'un œcuménisme entre chrétiens ne pourra au mieux qu'amener au respect mutuel d'idées irréconciliables. L'union authentique des chrétiens nécessitera que chacune des branches de la religion renonce à « des choses essentielles » permettant d'atteindre une base commune à tous. Seul le Christ luimême pourrait y parvenir s'il descendait du ciel et qu'il épurait les différentes formes de christianisme jusqu'à laisser son évangile af-

1Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh, XIX et XXII.

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE franchi des structures et des habillements que le temps a placé sur lui. La quête d'un œcuménisme à grande échelle entre les quatre ou cinq grandes religions du monde dépasse toute possibilité humaine. Tous les dirigeants des grandes religions et leurs meilleurs théologiens ne pourraient-ils pas, ensemble, parvenir à un accord ? Même s'ils essayaient, cela n'amènerait qu'à un « syncrétisme » artificiel et humain. Plusieurs dirigeants s'y sont essayés pour des raisons politiques ou pacificatrices : Juliano, Kublai Khan... Plusieurs s'y sont attelés avec un questionnement plus idéologique, ce qui a donné naissance à des philosophies religieuses, telles que la théosophie. D'autres sont parvenus à engendrer certaines synthèses ou réformes des religions antérieures, comme les sikhs, la mission Râmakrishna, etc. De nos jours, presque toutes les manifestations religieuses en vigueur croient détenir la vérité et estiment que les autres font erreur. Quant à la position historique du christianisme, il semble un peu injuste que le salut du Christ prenne plusieurs milliers d'années à venir — pas quatre mille comme on le pensait auparavant — et que maintenant, plus de deux mille ans après, il soit exclusivement limité à la race blanche. Pourquoi les peuples d'Europe, d'Amé- rique, d'Afrique du Sud et d'Australie sont-ils chrétiens et ceux du reste de l'Afrique et de l'Asie sont-ils animistes, musulmans, hindous ou bouddhistes ? Ne sont-ils pas également les fils de Dieu ? Je sais déjà que toute personne qui n'a pas connu le Christ peut sauver son âme s'il agit de bonne foi. Mais à notre époque, qui n'a pas encore entendu parler du Christ ? Où sont ces éventuels infidèles dont la « religion naturelle » les empêche de reconnaître le Christ ? Autre question, moins hypothétique qu'il n'y parait : Si d'autres êtres rationnels existaient quelque part dans l'univers, profiteraient-ils également indirectement de la Rédemption du Christ ? N'auraient-ils pas commis le péché originel ? Dans le cas où le pé- ché originel a été commis sur d'autres planètes, le Fils de Dieu devra-t-il se réincarner de nouveau, ou les habitants devront-ils attendre qu'un nouveau Christophe Colomb les découvre et les évangélise ? Cela prouve simplement que le salut de Dieu fut exprimé plusieurs siècles auparavant et qu'il était adapté à une conception géocentrique de l'univers dans laquelle la Terre était plate. Ce salut, exprimé dans la Bible, peut être conservé si nous parvenons à le comprendre avec une mentalité du XXIe siècle.

LETTRE 2 Je sais déjà que depuis le Concile, l'axiome classique « en dehors de l'Église, point de salut » a perdu sa vision exclusiviste. Je sais également que toutes les religions profitent « indirectement » de la Rédemption, mais de manière bien plus limitée et insuffisante. Tu n'es pas d'accord ? L'alternative est claire : si la Rédemption du Christ, consacrée par le baptême, est nécessaire pour entrer au royaume des cieux, la majorité des personnes se condamne ; si elle n'est pas indispensable, alors quel est le sens du péché originel ? En quoi la Rédemption et le baptême étaient-ils nécessaires ? Tous ces problèmes restés sans réponse pourraient être résolus par une théologie « démythologisatrice ». En première année de théologie, on nous a fait travailler sur un thème très intéressant. Lorsqu'on abordait le « phénomène religieux » en général, les avis commençaient à diverger. D'un côté, nous avions l'athéisme commun (Feuerbach et Marx) ou individualiste (Nietzsche et Sartre). De l'autre, le syncrétisme, une solution de rechange provenant de l'observation d'une culture de plus en plus mondialisée et de la diversité des religions. Plusieurs courants d'indifférentisme religieux sont nés de l'hindouisme actuel : toutes les religions sont vraies, elles se différencient uniquement par leurs idées ou leurs rites et peuvent s'unir par l'esprit (Râmakrishna). Ils proposent que chaque personne garde sa religion. Dans notre milieu, beaucoup pensent plus ou moins la même chose. Tous les chemins sont bons si leur issue est bonne. Dans le monde occidental, deux intellectuels se distinguent par leurs réflexions. Selon HOCKING, nous avons besoin d'une foi universelle. D'après lui, le christianisme pourrait s'avérer être cette foi, à condition qu'il trouve une solution à ses problèmes internes et qu'il renonce à plusieurs de ses conventions historiques concrètes.

« La civilisation mondiale à venir embrassera une seule religion mondiale et aura besoin d'un gouvernement mondial fédéré et d'une économie mondiale intégrée ».

« La survie et le progrès de l'homme nécessitent une religion mondiale capable d'insuffler une compréhension de la nature spirituelle, de la fraternité et de l'unité de l'homme aux peuples de cette civilisation mondiale « 1.

1 William Ernest Hocking, cité dans En route vers l'avenir (Rumbo Hacia el Futuro, non traduit en français), de Gayle Woolson, p. 17.

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE

L'historien TOYNBEE propose un front commun des religions dans ce qu'elles ont de plus spirituel et de surhumain. Ce fin connaisseur des cultures et des religions estime également que le christianisme devrait cesser d'être si occidental et exclusiviste. Je ne peux m'empêcher de citer les propos que cet historien anglais a maintes fois tenus sur la foi bahá'íe :

« Lorsque je suis à Chicago et que je quitte la ville en direction du nord, je passe devant le temple bahá'í qui se dresse là bas et je sens que, dans un sens, ce bel édifice peut augurer de l'avenir. Je suppose que la plupart des bahá'ís de Chicago sont d'anciens chré- tiens... Il est vrai qu'on peut se convertir au Bahaïsme sans sacrifier la plupart de ses propres racines religieuses ancestrales »1. Lors d'un discours prononcé à l'Université de Lima (1956), il a dit :

« Si nous analysons le cours de l'histoire à la lumière des civilisations, nous pouvons conclure que notre progrès religieux a été continu. Depuis que les premières sociétés formées par les grandes religions sont apparues il y a environ 2500 ans, plusieurs religions ont existé simultanément les unes à côté des autres. De nos jours nous en comptons au moins huit. À l'exception de la foi bahá'íe, toutes prétendent représenter l'unique chemin, l'unique vérité et l'unique vie »2.

C'est intéressant de voir que lui aussi souligne cette différence significative. Et, soit dit en passant, il considère que la foi bahá'íe n'est une secte, ni un courant ésotérique, ni un « syncrétisme » comme d'aucuns l'appellent parfois. Toynbee l'a une fois exprimé de manière plus explicite :

« La foi bahá'íe est sans aucun doute une religion ; une religion indépendante, au même titre que le christianisme, l'islam et les autres grandes religions. Ce n'est pas une secte d'une autre religion. C'est une religion distincte qui a le même statut que les autres reli-

1 Le Christianisme et les autres religions du monde (El Cristianismo entre las religiones del mundo), p. 131. 2 Cité dans En route vers l'avenir (Rumbo Hacia el Futuro), p. 33.

LETTRE 2 gions officielles. Cette opinion se fonde tant sur l'étude que sur mes connaissances personnelles des bahá'ís ».

Pourquoi le professeur de théologie dogmatique ne nous a-t-il jamais évoqué l'existence de cette solution ? J'admire la noblesse spirituelle, humaine et scientifique de ce Père jésuite et je suis sûr qu'il l'aurait mentionné si cela lui avait semblé opportun. Je crains qu'il ne connaissait pas la foi bahá'íe ou alors qu'il la considérait comme marginale et insignifiante. C'est une des choses qui m'a étonné. Pourquoi la foi bahá'íe est elle si peu connue ? Pourquoi l'Église n'a-t-elle pas d'opinion sur elle ? Tout comme toi et mes parents, je me suis posé la question : Qu'en pense l'Église ? Quoi qu'il en soit, la foi est une chose totalement personnelle. Je ne peux pas la défendre en affirmant que mes parents me l'ont enseignée, que d'éminents théologiens et que toute l'Église sont pour ou contre. Avec de tels arguments, toi et moi serions musulmans si nous étions nés au Maroc ou bouddhistes si nous étions nés en Orient. Et nous serions convaincus d'être en pleine possession de la vérité. Toujours selon cette logique, nous n'aurions pas suivi le Christ, comme l'ont fait ces pêcheurs incultes lorsque tous ces rabbins et prêtres, Bible en main, se sont opposés à Lui. Face à Dieu je suis heureux d'avoir été fidèle à ma conscience. Je n'aurais jamais pu rester sur le bord du chemin. Une fois Bahá'u'lláh connu, le rejeter équivaudrait à rejeter le Christ et tout ce en quoi je croyais avant. Je ne suis pas sûr que ce soit déjà le cas, mais un jour tu comprendras peut-être.

LETTRE 3

Cher ami,

Ma précédente lettre se terminait sur deux questions : Pourquoi la foi bahá'íe est elle si peu connue ? Qu'en pense l'Église ? Je crois que pour le moment, il n'est pas facile de répondre à la première question, et encore moins à la deuxième. Un présentateur de télévision américain s'est penché en profondeur sur le « millénium manquant ». Alors qu'il cherchait ce millé- nium dans les mouvements apocalyptiques du siècle passé, dans les sectes modernes et dans les prophéties bibliques, il est venu à la rencontre de la foi bahá'íe. William Sears est entré dans cette foi mondiale et ses livres sont connus des bahá'ís. Dans un de ceux-ci, il raconte de manière passionnante l'aventure qui l'a amené à dé- couvrir « le trésor caché » et à vendre tout ce qu'il possédait pour l'obtenir. Le livre s'intitule Le Voleur dans la nuit. Cette œuvre est l'une des prophéties qui définissent le mieux la situation de la foi bahá'íe dans le monde actuel. Les premiers chrétiens déclaraient : « Nous ne sommes que d'hier, et nous remplissons tout ». Les bahá'ís sont présents aux quatre coins de la planète, des Nations Unies jusqu'à l'île la plus lointaine. Et pourtant, personne ne semble avoir entendu parler d'eux. Après avoir étudié cette foi en profondeur, je me suis moimême souvenu que lors de ma dernière année d'étude, j'avais lu un article à ce sujet dans le journal Pueblo. Je ne me rappelais plus de grand-chose, uniquement d'un homme venu d'Orient (je croyais qu'il venait d'Inde) qui parlait d'une de ces milliers de religions qui y poussent comme des champignons. Le reste a glissé sur moi sans laisser de trace et est tombé dans l'oubli. Au début de l'année 1969, j'étais très loin d'imaginer qu'il y avait des bahá'ís espagnols depuis 1947. En fait, dès les années vingt une journaliste appelée Marta Root avait essayé, en vain, de rencontrer Alphonse XIII d'Espagne LETTRE 3 et Miguel Primo de Rivera pour leur faire connaitre ce nouveau message. Marta Root a eu plus de chance avec la reine Marie de Roumanie, devenue par la suite une sincère adepte de la cause bahá'íe. Je ne pouvais pas m'imaginer que cette même année une personne allait me donner l'envie de découvrir cette étrange religion. Je me suis documenté sur cette foi pendant deux ans. Mais les dé- finitions que je trouvais dans les dictionnaires des bibliothèques n'avaient rien à voir avec ce que j'apprenais des bahá'ís et de leurs livres. Le Salvat Uno (1981) le définit toujours comme un « Rationalisme anti-musulman et irréligieux », tout comme le dictionnaire encyclopédique Salvat de 1964 que j'avais consulté à l'époque. J'ai également lu le célèbre historien catholique TACCHI VENTURI qui, dans son livre Storia delle religioni affirme : « Ce système capricieux réunit l'Ancien Testament, le Nouveau Testament et le Coran... raison pour laquelle il a reçu un écho positif sur le continent américain et dans d'autres régions enclines aux fantaisies théosophiques et aux utopies humanitaires ». Il va même jusqu'à l'accuser d'« exploitation égoïste des peuples orientaux fanatiques et simples d'esprit ». Le Babisme et le bahaïsme, ou béhaïsme dans certaines encyclopédies, sont généralement classés parmi les sectes de la branche chiite de l'Islam —SAURAT, D. : Histoire de Religions, LARRAYA, JUAN : Religiones y Creencias ; Monitor, etc. Les Romains considéraient le christianisme comme ni plus ni moins qu'une secte juive. Lorsqu'une plante nait, est-ce facile de savoir si elle deviendra un grand arbre ou un petit arbuste ? La principale erreur qui empêche de comprendre la foi bahá'íe consiste à la faire découler d'une culture musulmane. Plusieurs raisons expliquent ce phénomène, mais je ne veux pas m'y attarder pour le moment1.

1 À partir de la moitié du XXe siècle, des théologiens et érudits éminents, tels que Gerhard Rosenkranz, Helmuth von Glasenapp et Alessandro Bausani ont dé- montré que la foi bahá'íe n'est pas une secte islamique... Dans l'Encyclopédie catholique publiée par le Vatican, A. Bausani décrit la foi bahá'íe comme une « nouvelle religion ». F. Vahman (« Bahá'ísmus » dans la TRE, Theologische Realenzyklopädie, Vol. 1, pp. 131-132) décrit la foi bahá'íe comme « la religion découverte le plus récemment » et la classe parmi les « religions mondiales ». Voir note 4 du chapitre 6 du livre de UDO SCHAEFER, La Domination impérissable (El Dominio imperecedero, non traduit en français). Son précédent livre, La lumière brilla dans les ténèbres (La Luz brilló en las tinieblas, non traduit en français), reprend plusieurs études sur la foi bahá'íe et sur l'islam, ainsi qu'un LETTRES A UN BON CATHOLIQUE J'ai trouvé les commentaires les plus méprisants dans l'Encyclopédie Treccani1 :

« Interprétation fantaisiste de l'Ancien et du Nouveau Testament ». « Sorte de théorie humanitaire et d'aspiration utopique à la paix universelle et à une fusion totale des races et des diverses croyances religieuses. « Avec ‘Abdu’l-Bahá, le bahaïsme est devenu un mélange de fantaisies orientales et d'idées occidentales. Le tout masque simplement une indifférence religieuse ».

Je n'ai pu m'empêcher de me souvenir que les premiers chré- tiens étaient accusés d'être irréligieux car ils ne possédaient pas de temples et de rites spectaculaires. Le christianisme laissait les grands historiens romains totalement indifférents. Après avoir mentionné les sectes islamiques ou les « tendances indépendantes » — yézidisme, Ahmadiyya et babisme / bahaïsme —, JUAN LARRAYA ajoute, en parlant du fils de Bahá'u'lláh, que : « Avec lui, les doctrines paternelles se sont fortement écartées de l'islam, car il veut extraire les meilleures idées de l'islam, du judaïsme, de la théosophie et de la maçonnerie. NICOLA TURCHI dans Le Religioni del Mondo, le Nouveau Larousse illustré Suppl. p. 66 et l'Encyclopédie de l'islam, entre autres, classent désormais la foi bahá'íe au rang des religions indépendantes, ce que Toynbee affirmait déjà énergétiquement. Une religion universelle, de l'envergure du christianisme ou de l'islam, ne devrait-elle pas être connue depuis des siècles et avoir donné naissance à toute une civilisation ? Les grandes religions connues jusqu'à présent ont au moins accompli cette mission. Pourtant, le monde actuel est tout aussi paganisé et a tout autant besoin d'un renouveau spirituel que sous l'Empire romain. La principale différence est que le Christ et Mahomet ont vécu dans un monde géographiquement très limité. Seul de nos jours une religion pourrait devenir mondiale et une civilisation, planétaire. J'ai trouvé les définitions les plus objectives du mouvement babi et de sa filiale bahá'íe dans un dictionnaire spécialisé sur le sujet, le Dictionnaire des religions d'E. ROYSTON PIKE2. Je ne suis tombé

passage visant expressément à répondre aux critiques du théologien protestant Dr Kurt Hutten (Oxford 1977). 1 Tome V, p. 870. 2 Paris, 1954. LETTRE 3 que sur une étude théologique mentionnant la foi bahá'íe. Elle se trouve dans la formidable encyclopédie qu'on m'avait offert pour mon ordination sacerdotale, Les concepts fondamentaux de la théologie1 : « ...les sciences de la religion prouvent que l'ère pré- chrétienne n'a pas été l'unique théâtre de la naissance de nouvelles religions : le manichéisme, l'islamisme, la religion bahá'íe, le tenrikyō ainsi que certaines nouvelles religions africaines ou asiatiques prouvent le dynamisme des religions à l'ère chrétienne ». Il semble que les grands théologiens avaient déjà compris que la foi bahá'íe existait et qu'elle n'était pas qu'une simple secte. Lorsque HUSCHMAND SABET, un bahá'í perse, ingénieur et théologien, a publié son ouvrage The Heavens are Cleft Asunder en Allemagne, le théologien protestant libéral Rudolf Bultmann (connu pour sa démythologisation de la Bible) a émis un avis favorable à l'analyse des églises chrétiennes par H. Sabet. Par contre, il ne porte pas de jugement sur le contenu essentiel du livre : le message bahá'í comme véritable renouveau du christianisme. Je n'étais pas parvenu à trouver une critique constructive sur le sujet. J'aurais aimé trouver une personne dont les connaissances du sujet auraient été sans limites, mais cette tâche s'est avérée encore plus ardue. On aurait dit que personne n'avait été averti de ce que je considérais d'une importance historique. J'ai du rencontrer les bahá'ís pour découvrir que de nombreuses personnes de notre culture s'étaient en réalité déjà rapprochées de la foi bahá'íe. Cette foi s'est fait entendre en Europe dès 1850, lorsque le Báb, précurseur de la foi bahá'íe, fut livré au martyre et que des milliers de ses disciples furent massacrés de manière atroce. ERNEST RENAN mentionne brièvement ces évènements dans son livre Les apôtres : « Un jour sans pareil peut-être dans l'histoire du monde fut celui de la grande boucherie qui se fit des bâbis à Téhéran. On vit ce jour-là dans les rues et les bazars de Téhéran, dit un narrateur qui a tout su d'original, un spectacle que la population semble devoir n'oublier jamais. On vit s'avancer entre les bourreaux des enfants et des femmes, les chairs ouvertes sur tout le corps, avec des mèches allumées, flamblantes, fichées dans les blessures. On traînait les victimes par des cordes et on les faisait marcher à coups de fouet. Enfants et

1 Tome IV, p. 85 (Madrid, 1966, Éditions Cristiandad). LETTRES A UN BON CATHOLIQUE femmes s'avançaient en chantant un verset qui dit : « En vérité, nous venons de Dieu et nous retournons à lui !" »

Des années plus tard, l'auteure russe GRINEWSKAYA s'est rendue en Palestine, où Bahá'u'lláh et plusieurs de ses proches et amis avaient été faits prisonniers, pour en apprendre plus sur le message bahá'í. Elle a publié deux livres sur le sujet et a mis sur pied une adaptation théâtrale. LEON TOLSTOÏ a ainsi eu vent de cette nouvelle foi qui naissait et s'y est intéressé jusqu'à sa mort. Il en parle à de nombreuses reprises dans ses lettres personnelles et j'aimerais te faire part de certains de ces passages :

« Le monde est en désarroi, la clé de ses problèmes se trouve entre les mains du Prisonnier de Saint-Jean-d'Acre : Bahá'u'lláh »1. « Il n'y a qu'un chemin pour le salut du monde, celui que nous a tracé le Créateur de l'univers : la foi bahá'íe »2. « Les enseignements bahá'ís sont les garants d’un avenir grandiose car ils transmettent l'égalité, la fraternité, l'amour divin et le sacrifice au service de Dieu. C'est le cadeau qu'attend l'humanité entière »3.

Dans sa biographie de Tolstoï, Romain Rolland souligne les inquiétudes que nourrissait le romancier russe en sa fin de vie : « Tolstoï était véritablement fasciné, attiré et charmé par les principes bahá'ís et les enseignaient à ses amis... ». Répondant à Gabriel Sacy, Léon Tolstoï a écrit : « Tôt ou tard, le christianisme devra obligatoirement s’associer à la foi bahá’íe ». Avec une rigueur scientifique, l'historien français A.L.M. NICOLAS, le COMTE DE GOBINEAU et l'orientaliste d'Oxford EDWARD BROWNE — qui avait rendu personnellement visite à Bahá'u'lláh en 1890 — ont étudié en profondeur les origines de cette religion. Consul d'Espagne à Téhéran, A. RIBADENEYRA a été le premier à évoquer la foi bahá'íe en Espagne, la mentionnant dans son livre publié en 1880 : Voyage au cœur de la Perse (Viaje al interior de Persia). Lors du premier Parlement mondial des religions (1893), un missionnaire a fait brièvement allusion à ce mouvement religieux d'origine iranienne. Depuis lors, des Nord-américains ont commen-

1 1901, lettre à l'ambassadeur de l'Iran à Istanbul. 2 10/06/1908. 3 12/12/1908. LETTRE 3 cé à se rendre à Haifa et à Saint-Jean d’Acre (Israël) où ‘Abdu’l- Bahá, fils et continuateur de Bahá'u'lláh était retenu, afin de se familiariser avec le nouveau message. Le changement des autorités de l'Empire ottoman a ensuite permis la libération de ‘Abdu’l- Bahá. Entre 1911 et 1913, il s'est rendu à plusieurs reprises en Égypte, en Europe, aux États-Unis et au Canada. Âgé, il avait passé toute sa vie en prison et en exil pour accompagner et servir son père avec dévotion. Il rencontrait des personnes de tout horizon : universitaires, intellectuels, socialistes, mormons, juifs, chrétiens, agnostiques, espérantistes, féministes, représentants de sociétés pacifiques, etc. Le poète Khalil Gibran a dressé son portrait. À Paris, ‘Abdu’l-Bahá a rencontré le philosophe Henri Bergson. Ce dernier était captivé par la sagesse simple et profonde de ce « sage d'Orient ». Les volumes de The Bahá'í World regorgent d'anecdotes inté- ressantes et des témoignages de nombreuses personnalités : ALFRED W. MARTIN dans The World's Great Religions and the Religion of the Future, W. WARREN WAGER dans A Short History of The Future, le révérend DAVID RHYS WILLIAMS dans World Religions and the Hope for Peace, le révérend J. TYSSUL DAVIS dans A League of Religions, le révérend T.K. CHEYNE dans The Reconciliation of Races and Religions, les historiens ARNOLD TOYNBEE et HERBERT ADAMS GIBBONS, les scientifiques GEORGE W. CARVER et LUTHER BURBANK, les anciens présidents tchécoslovaques MASARIK et EDUARDO BENES, HELEN KELLER, LUIS E. NIETO CABALLERO, JEAN ARNETT et, bien sûr, la REINE MARIE DE ROUMANIE qui a aidé à faire connaitre la foi dans laquelle elle était entrée. MARCUS BACH (père de Richard Bach, auteur de Jonathan Livingston le goéland) a publié un livre reprenant quatre entretiens marquants, dont un avec Shoghi Effendi, gardien de la foi bahá'íe. Le bahá'í le plus éminent a été sans aucun doute le psychiatre et entomologiste suisse DR AUGUSTE FOREL (1848-1931), dont le visage se trouve de nos jours sur les billets de mil francs suisses. Voici son témoignage :

« Selon moi, le mouvement bahá'í pour l'unité de l'humanité est de nos jours le plus grand mouvement qui œuvre pour la paix et la fraternité universelle ».

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE J'aimerais simplement te citer deux personnes non bahá'íes. Le DR BENJAMIN JOWETT, du Balliol College de l'Université d'Oxford, a déclaré :

« Ce mouvement bahá'í est la plus grande lumière jamais vue au monde depuis l'époque de Jésus Christ. Observez là et ne la perdez pas de vue. Trop grande et trop proche, cette génération n'arrivera pas à la comprendre. Seul le futur permettra de révéler son importance ».

SIR A. RAMASWAMI MUDALIAR, Président du Conseil économique et social lors de la Conférence fondatrice des Nations Unies, a rencontré les bahá'ís de San Francisco en 1945.

« ... La foi bahá'íe nous transmet le grand et précieux message de l'unité de la religion. Les bahá'ís ne sont pas une secte. Grâce aux enseignements de leur prophète, ils essayent plutôt d'illuminer les vérités éternelles de toutes les religions et de galvaniser les nobles aspirations des véritables croyants de toutes les religions dans un esprit d'universalité et de fraternité. Le monde actuel a tant besoin d'un esprit comme celui-là ! Nous sommes encore si loin de cet évènement divin vers lequel toute la création est destinée à avancer : la paternité de Dieu et la fraternité des hommes. Il se peut que la foi bahá'íe soit destinée à devenir la plus principale impulsion — et il est possible de prouver qu'elle l'est — capable d'atteindre ces accomplissements sacrés, divins... ».

Lors de ses dernières années passées en prison, de 1904 à 1906, ‘Abdu’l-Bahá a entretenu des conversations intéressantes avec LAURA CLIFFORD BARNEY sur des thèmes philosophiques ou théologiques, particulièrement chrétiens. Laura Clifford Barney les a regroupées sous le titre Les leçons de Saint-Jean d'Acre. Même sans avoir suivi d'études, ‘Abdu’l-Bahá éclaire et découvre l'essence première de thèmes tels que le baptême du Christ, sa divinité et sa résurrection, les miracles, la trinité, les cycles universels, l'évolution des espèces, les niveaux de l'esprit, etc. Grâce à sa simplicité et sa concision, cet ouvrage devance les intuitions que des théologiens libéraux et Pierre Teilhard de Chardin ont développées des années plus tard.

LETTRE 3 Même si la foi bahá'íe s'est étendue à toutes les classes sociales et à toutes les cultures indigènes, en Occident, elle a tout d'abord trouvé un écho parmi les classes sociales supérieures. Le DR JOHN E. ESSLEMONT, qui a rencontré ‘Abdu’l-Bahá à Londres, est l'auteur de l'ouvrage le plus complet jamais rédigé sur les différents aspects de la foi bahá'íe : Bahá'u'lláh et l'ère nouvelle. Dans son ouvrage Les voies de la liberté, HOWARD COLBY IVES, pasteur évangélique new-yorkais, raconte ses entretiens avec ‘Abdu’l-Bahá et comment ce dernier a changé sa vie. C'est le premier livre bahá'í que j'ai lu. À l'époque, je débutais comme curé de village. Même si je ne comprenais pas encore tout, savoir qu'un autre prêtre avait entrepris cette aventure avant moi m'encourageait. Contrairement à tous ceux qui comme moi ont marché dans ses traces, il avait eu le privilège de rencontrer ‘Abdu’l-Bahá. GEORGE TOWNSHEND (1876-1957), prêtre irlandais de l'Église épiscopale a également suivi la même voie. Il a pris 28 ans pour abandonner définitivement son Église et pour officiellement se dé- clarer bahá'í. Cependant, pendant tout ce temps son cœur s'était dé- jà converti à cette nouvelle révélation et son aide à la cause nouvelle a été inestimable. Il a mis ses immenses qualités d'écrivain au service de la révision de la publication en anglais des écrits bahá'ís les plus importants. Il a rédigé et lu un communiqué au « Congrès mondial des Religions » à Londres en 1936 au nom du Gardien de la foi bahá'íe. Il a écrit de nombreux essais et de nombreux livres, dont : La promesse de tous les âges, Le cœur de l'Évangile et Christ et Bahá'u'lláh. Ayant accédé aux fonctions de chanoine de la cathédrale de Dublin et d'archidiacre de Conflert, quelle fut la souffrance de George Townshend lorsqu'il a constaté que l'Église restait absolument indifférente à la bonne nouvelle qu'il voulait transmettre à tous les chrétiens depuis sa position de premier rang. Cependant, des croyants de toutes les religions rejoignent continuellement la foi bahá'íe. Presque tous les pays comptent désormais des communautés bahá'íes, certes minoritaires mais vigoureuses, en leur sein, même si elles sont plus ou moins cachées dans les pays islamiques et très isolées dans les pays communistes. Le premier temple bahá'í a été construit à Ashgabat sous l'Empire russe dans l'actuel Turkménistan, mais ces communautés floris-

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE santes ont été expulsées1. Les membres de notre communauté mondiale sont des plus bigarrés : catholiques, protestants, juifs, musulmans, zoroastriens, bouddhistes, agnostiques ou athées, contestataires ou toxicomanes... Certains étaient fatigués de ne croire en rien, d'autres cherchaient leur vérité. Quelques-uns, comme moi, alors qu'ils ne cherchaient rien, ont vu Dieu venir à leur rencontre et leur annoncer ce que peu osaient encore espérer : que Jésus, le Christ cosmique de Teilhard, est revenu de la fin des temps pour unir tous les chrétiens. Et pas seulement nous, mais bien tous ceux qui cherchent Dieu et désirent un monde plus juste, plus uni et plus humain.

« Le remède souverain ordonné par le Seigneur, le moyen le plus puissant pour la guérison du monde entier, c'est l'union de tous ses peuples en une cause universelle, une même foi ».2

La majorité des bahá'ís vivent dans des pays du tiers monde. Il n'y a qu'en Inde que l'on compte plus d'un million de bahá'ís. En 1966, seules 30 000 localités recensaient des bahá'ís sur leur sol. En 1984, on en dénombrait 105 542. Les bahá'ís proviennent d'un total de 2112 groupes ethniques et races différents. Le nombre de langues dans lesquelles des écrits bahá'ís ont été traduits s'élève à 739. Loin de moi l'idée de quantifier la foi bahá'íe. Je veux juste te montrer que le temps passe et que notre communauté se développe. La venue de personnes de toutes races, conditions sociales et croyances illustre véritablement la croissance que connait actuellement la foi bahá'íe. Les sectes chrétiennes se développent plus facilement dans des milieux chrétiens et les sectes musulmanes dans les pays musulmans. Certaines sectes orientales arrivent jusqu'à nous, mais leur caractère exotique empêche leur diffusion. Par sa simplicité idéologique, sa compatibilité avec la raison et la science, son charisme spirituel et sa structure de base sans classe dirigeante, la foi bahá'íe s'est révélée capable de guider à la fois la vie spirituelle de tous les croyants et la vie sociale des populations

1 Note de la 3e édition : La situation dans les pays de l'Europe orientale a changé du tout au tout au début des années 1990. Des bahá'ís très âgés coupés de tout ont vu les communautés bahá'íes croitre avec parfois plus de vigueur que dans le reste de l'Europe. 2Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh. LETTRE 3 qui ont décidé de progresser, économiquement et culturellement parlant, grâce aux enseignements bahá'ís. Ce n'est pas étonnant que la communauté internationale bahá'íe soit justement membre consultatif du Conseil économique et social des Nations Unies et qu'elle se soit vu conférer le droit d'assister aux séances plénières du plus grand organisme international. Malgré tout, la foi bahá'íe reste peu connue du grand public. Elle avance, certes lentement, mais elle avance. Comme une tache d'huile, elle se répand dans ce monde qui se fissure1. Nous voulons simplement trouver toutes les personnes qui pensent comme nous et qui sont bahá'ís sans le savoir. Il leur suffit de se joindre à nous, qui pensons qu'une nouvelle civilisation, cette fois-ci planétaire, est sur le point de voir le jour. « L'accession à ce stade final est non seulement nécessaire mais inéluctable, sa réalisation approche à grands pas, et rien si ce n'est un pouvoir né de Dieu ne peut réussir à l'établir ». Arnold Toynbee, que j'ai déjà cité à plusieurs reprises, propose également une comparaison d'une grande richesse historique : « Dans le monde hellénique, au début du IIe siècle PCN, l'Église chrétienne n'était, aux yeux d'une minorité de personnes d'éducation classique, pas plus importante que ce qu'est la communauté bahá'íe aux yeux de la classe occidentale équivalente au XXIe siècle. Dès lors, ne t'étonne pas de n'avoir jamais entendu le mot « bahá'í » avant de m'avoir connu. J'espère avoir au moins suscité un peu de curiosité en toi. En vérité, et tu le sais, nous, bahá'ís, n'essayons pas de convaincre les autres, et encore moins de leur imposer nos idées. Par contre, nous sentons le besoin intérieur de leur faire connaître ce que nous ressentons. En partant travailler, tant de fois j'ai pensé te dire : « Si tu savais... », « si je pouvais te faire comprendre ce que je pense et ce que je sens... ». Je sais que tu es heureux avec ta foi. Et je ne voulais pas t'ennuyer. J'avais dû passer par tant de luttes intérieures lors de mes premiers pas dans la foi bahá'íe que parler de cette foi me mettait mal à l'aise, surtout avec des catholiques et des prêtres. J'avais peur de les plonger dans une crise semblable à celle que j'avais vécu. Désormais je suis habitué à faire face à un mur d'indifférence, sur fond de compassion, alors que le chemin que j'ai suivi me semble

1 La série documentaire sur les religions diffusée par la chaine de télévision anglaise BBC a débuté avec un épisode d'une heure consacré à la foi bahá'íe, éloquemment intitulé La Révolution silencieuse (The Quiet Revolution). LETTRES A UN BON CATHOLIQUE si clair que j'aimerais ouvrir les yeux aux autres et crier : « L'Esprit du Christ est revenu ! Dieu est entré une fois de plus dans l'histoire de l'homme et il appelle tous les croyants sur Terre à unir leurs forces et à l'aider à établir le règne qu'il nous avait annoncé. » Comme disait Saint-Paul : « Malheur à moi si je n'annonce pas l'Évangile ! » Excuse-moi si je t'ennuie avec toutes ces histoires. Je crains qu'elles ne t'intéressent peut-être pas. Mais j'aimerais au moins que tu te renseignes. J'aimerais que tous les chrétiens et encore plus que tous les théologiens prennent le temps de s'informer. Quelle est la vérité dans tout cela ? Bahá'u'lláh est-il un réformateur ou un visionnaire, comme José Smith, William Miller, Carlos Russell, Ghulam Ahmad, Ramakrishna, Dayananda, Saravasti et tant d'autres ? Tant de Christs et de prophètes sont apparus... un serait-il vrai ou sont-ils tous faux ? Les livres sont là pour être étudiés. La plupart des personnes qui ont plongé dans ces livres n'en sont toujours pas ressorties. À un moment ou à un autre, elles se sont identifiées à cette forme de vie et sont devenues bahá'íes. C'est la raison pour laquelle je cherche et j'apprécie énormément les avis extérieurs. Les opinions retrouvées dans les dictionnaires dont je t'ai parlé précédemment sont superficielles, incomplètes et remplies de préjugés. Parfois, ils s'empruntent leurs définitions sans même savoir de quoi ils parlent. En Espagne, le premier document digne et objectif a été rédigé par le journaliste catalan Robert Saladrigas. Il a publié une série d'articles dans la revue Destino vers 1968 et les a regroupés dans son livre intitulé Les confessions non catholiques en Espagne (Las Confesiones No Católicas en España). L'impression finale qu'il transmet peut se résumer à cet éloge : « Je crois que le croyant bahá'í est au-dessus de l'homme de bonne volonté, qui parle de paix et de justice universelles, et qui, pour y parvenir, tente d'abolir les divisions, qu'elles soient religieuses ou politiques. Leurs temples, un sur chaque continent, sont leur symbole. Tous comptent neuf portes d'accès constamment ouvertes au cas où un jour les hommes décident de passer leurs seuils et de se réunir dans le sommet des coupoles qui amènent les espoirs vers le royaume de Dieu... Voici l'esprit qui se trouve au plus profond de la foi bahá'íe ». Récemment, Le monde des religions (El Mundo de las Religiones, éditions Paulinas) incluait quelques pages sur le sanctuaire du Báb, accompagné d'une photo. Les bahá'ís pourraient approuver LETTRE 3 tout ce qui y est dit. Cependant, en lisant ces pages, personne ne pourrait imaginer la transcendance de la foi bahá'íe. Évidemment, cet ouvrage informe sur la foi ; il ne la transmet pas. Seule une personne qui la vit peut le faire. Un autre passage du livre analysait les idéologies qui prétendaient concurrencer le christianisme : le marxisme, l'anarchisme, l'existentialisme et le syncrétisme. La foi bahá'íe se voit incluse dans le sac sans fond des syncrétismes, avec tout un tas d'idéologies religieuses différentes, plus ou moins ésoté- riques et difficiles à classer, de l'albigéisme à la théosophie en passant par la Rose-Croix. Le prêtre JULIAN GARCIA HERNANDO a dirigé la rédaction des deux tomes de Pluralisme religieux (Pluralismo Religioso, éditions Atenas : Centre œcuménique des Missionnaires de l'Unité). Dans le second tome, avec ses collaborateurs il a passé en revue les diverses sectes qui abondent depuis plusieurs années. Presque toutes sont mises à mal, mais d'après mes propres connaissances, leurs descriptions sont très objectives. En suivant le classement de Vermander, la foi universelle bahá'íe est reprise dans les « sectes d'origine orientale » et est caractérisée comme « humanitaire ». García Hernando l'inclut dans les « religions syncrétiques » de « pauvreté doctrinale », aux côtés de la société théosophique et de la Rose- Croix. Malgré ce classement et une autre référence dans l'introduction, on peut le remercier de ne pas inclure la foi bahá'íe dans les sectes apocalyptiques, de « lavage de cerveau » ou théosophiques mais bien dans les « religions non chrétiennes », tout comme le judaïsme, l'islam, le bouddhisme et l'hindouisme. Mieux encore, il a pris le soin (une exception dans ce chapitre) de laisser la plume à JOSE LOPEZ MONGE, un bahá'í de longue date vivant à Murcie (Espagne). Par conséquent, ce sont des informations de première main, mais, pour une fois, je trouve dommage de ne pas obtenir le jugement critique d'un spécialiste et de rester sans connaitre clairement l'opinion de l'Église post-conciliaire sur les bahá'ís. Je suppose que si l'Église s'y intéressait, elle la respecterait sincèrement et l'évaluerait de manière positive, surtout pour ses principes sociaux et éthiques. Il n'en serait certainement pas de même au niveau théologique, étant donné que la doctrine traditionnelle n'intègre pas l'acceptation de toutes les religions comme égales et encore moins l'idée d'une nouvelle révélation. J'aimerais que cette « religion si rare » que nous ne connaissions pas auparavant soit mise sur le tapis. Ce n'est pas facile de LETTRES A UN BON CATHOLIQUE distinguer un beau diamant dans une poignée de cristaux de bijoux fantaisies. Dans certains pays, le mot BAHA'I possède un poids spé- cifique. De nombreuses thèses de doctorat ont été rédigées sur ce sujet. Pour être précis, entre 1923 et 1984, 68 thèses, dont 31 thèses doctorales, ont été écrites dans un total de 21 pays diffé- rents, notamment en Écosse, aux États-Unis, en Allemagne, en Russie, en France, en Autriche, au Canada, en Malaisie, aux Philippines, en Australie et en Inde. Jusqu'à présent, aucune n'a été rédigée en espagnol. Les autorités gouvernementales de certains pays associent les communautés bahá'íes à leurs projets culturels et humanitaires. Je possède une étude publiée dans la revue Annales universitaires (1975) de la faculté des Lettres et Sciences humaines d'Avignon. Elle s'intitule « La Foi mondiale bahá'íe : religion planétaire de l'avenir ? ». Je la trouve intéressante parce que son auteur, JACQUES CHOULEUR, en observateur impartial et non-croyant, parcourt tous les religions et mouvements actuels, à la recherche d'une potentielle religion du futur. Avec un jugement critique, il analyse l'histoire et le contenu de la foi bahá'íe. Son opinion générale sur cette « communauté multi-nationale, multi-raciale, et profondément anti-raciste » est la suivante : « Les Bahá'ís s'efforcent calmement de VIVRE en groupes multi-raciaux. Apprendre à vivre ENSEMBLE, à surmonter les réflexes racistes dont chaque être humain est malheureusement capable, leur paraît plus courageux et plus réaliste que de dénoncer bruyamment le racisme DES AUTRES. Une des grandes vertus bahá'íe réside justement dans l'absence d'accusations, de condamnations, de sarcasmes à l'égard du prochain... Une égalité absolue caractérise la répartition des tâches et des responsabilités. La cellule bahá'íe tend ainsi à constituer la maquette, le modèle vivant du type de société que le mouvement voudrait promouvoir pour les siècles futurs. Les Bahá'ís s'opposent aux discriminations selon la richesse et le rang social tout autant qu'à celles du racisme. Ils s'abstiennent de prendre parti dans la controverse capitalisme-socialisme, mais affirment qu'une société saine devrait abolir les inégalités criardes, les "extrêmes de la richesse et de la pauvreté". Ils se refusent par ailleurs à entrer dans les luttes politiques... Sur un autre plan encore, les Bahá'ís œuvrent pour l'égalité des êtres humains : ils proclament en effet l'égalité absolue des droits de l'homme et de la femme. Qu'ils l'aient

LETTRE 3 fait dès le milieu du XIXe siècle, et en pays musulman, est une preuve de leur originalité, de leur sincérité et de leur audace ». Après avoir dressé un bilan des « attraits et écueils qui influenceront certainement les destinées de la Foi dans son projet d'expansion universelle », Jacques Chouleur conclut son étude par ces mots : « Que l'humanité entière ne soit qu'une seule et même famille, et les hommes "les gouttes d'un même océan, les feuilles d'un même arbre..." selon les paroles poétiques et, espérons-le, prophé- tiques de Bahá'u'lláh, voici ce à quoi tout humaniste, même religieusement incroyant, ne peut que souscrire en son âme et conscience ». « La Foi Mondiale Bahá'íe a donc ses chances de s'imposer un jour. D'un point de vue simplement humaniste, reconnaissons que notre petite planète n'aurait vraisemblablement qu'à s'en féliciter... ».

LETTRE 4

Cher ami,

J'ai été ravi de recevoir ta lettre, après t'en avoir envoyé plusieurs longues presque à la suite les unes des autres. Je te remercie pour tes remarques ponctuelles sur certains passages et surtout, je te remercie du respect que tu portes à ce que tu appelles mes « interrogations intérieures ». Cependant, je ne m'interroge plus beaucoup, surtout ces dernières années. Je dirai plutôt que je vis l'expé- rience d'une foi qui me donne sérénité et espoir au moment où la société actuelle vit des moments difficiles. Je vis ma spiritualité, seul avec Dieu, en lisant et méditant. Je vis ma foi en communauté avec mes amis bahá'ís et dans les réunions régionales ou nationales auxquelles nous nous rendons souvent. Comme tu le sais, je vis principalement en essayant de rendre mon épouse et mes deux fils heureux. Avec elle, nous éduquons nos enfants de notre mieux. Personnellement, mon travail de fonctionnaire n'est qu'un moyen de subvenir aux besoins de ma famille. Cependant, je le fais avec plaisir et cela me permet de consacrer le reste de mon temps et de mon énergie à rédiger des discours, à réviser des publications et toutes ces choses de la foi qui ne me rapportent rien économiquement mais qui m'épanouissent. Dans un sens, je réalise ma vocation de curé, à la seule diffé- rence que mon épouse partage cette vocation également. Nous prê- chons tous la parole de Dieu. Nous communions avec Dieu par nos prières personnelles, surtout dans la prière que nous devons réciter en privé chaque jour. C'est toujours l'un de nous qui préside les fêtes sacrées en communauté, même l'« agape ». Ainsi, nous sommes tous prêtres et personne n'est prêtre. Plus d'une fois j'ai entendu mes compagnons de séminaire et d'autres catholiques employer les propos par lesquels tu définis au mieux ta position face à ce que je t'ai expliqué. Tu me dis : « Pas LETTRE 4 besoin de changer pour croire en une fraternité de tous les hommes et pour œuvrer à une société plus juste et sans guerre. Ces inquié- tudes se trouvent également au sein de l'Église. Je crois que l'Évangile contient la base de tous les changements et améliorations dont l'homme et la société tout entière ont besoin ». Je te donne raison sur ce dernier point. L'amour est l'essence de toute chose et l'Amour est l'essence de la bonne nouvelle du Christ. Par contre, je ne dis pas qu'il faut changer et je n'essayerai même pas de justifier mon changement. Ce changement est très personnel, c'est une prise de conscience. Que penses-tu des Juifs qui ont « changé » en découvrant le Messie qu'ils attendaient depuis si longtemps ? Les Juifs qui ne sont pas sortis de leurs synagogues, de leur judaïsme, de leur schéma mental classique, sont restés et restent de bons croyants. Ils continuent à marcher vers Dieu, avec leur spiritualité et leurs idées issues de l'Ancien Testament et du Talmud. La Loi de Moïse reprend également l'essence de toute chose : « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et tu aimeras ton prochain comme toi même ». Cette Loi d'or se retrouve aussi dans les enseignements de Krishna, de Bouddha, de Zarathoustra y de Mahomet. Toutes les révélations de Dieu coïncident par leur essence. La seule différence, c'est qu'elles se sont adaptées aux circonstances de l'époque et du lieu dans lesquelles elles sont apparues. Toutes les religions sont vraies dans la mesure où elles proviennent du même Dieu le Père et nous parlent de l'amour universel et d'une autre vie après la mort. Mais certaines ne sont plus adaptées à notre époque. Pense à ce qui se passe en Iran. Ils ont voulu imposer le strict respect des lois de Mahomet qui, au VIIe siècle, ont servi de base à l'essor d'une grande civilisation, le plus rapide et le plus éclatant jamais vu. Les Juifs en Israël auraient pu en faire de même. Cependant, ils ont laissé la Torah aux rabbins et se sont ouverts aux idées économiques et politiques modernes. L'Évangile présente le grand avantage que le Christ, lors de ses trois courtes années de prédication, a insufflé un nouvel esprit mais n'a pas dicté la forme de l'incarner. L'inconvénient a été que les chrétiens ont dû construire ce corps pour accueillir l'esprit évangé- lique. Les traditions juives, les mythes païens, les structures sociales romaines, la mythologie grecque, le culte de Mithra et plus tard l'influence des barbares... ont donné naissance à des dogmes, à une liturgie, à des hiérarchies et à une civilisation entière qui s'est LETTRES A UN BON CATHOLIQUE pleinement manifestée au Moyen-âge. Nous ne sommes jamais parvenus à atteindre une véritable société « chrétienne ». Si la foi bahá'íe se présente comme la continuation et l'accomplissement du christianisme et des autres religions, c'est parce qu'il reconnait la mission remplie par le christianisme lors des siècles précédents : sauver et éduquer l'humanité. Contrairement aux sectes modernes, la foi bahá'íe ne prétend pas supplanter les églises parce qu'elles ont altéré le christianisme depuis le début. Le Christ a dit : « Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde ». Il est vrai que son esprit vit dans le cœur des chrétiens et que son amour se répand depuis plus de vingt siècles. Cependant, cela n'avalise pas chacune des expressions du message du Christ : les dogmes, les idées théologiques, les coutumes, etc. L'histoire de l'Église est pavée de personnes en désaccord avec le noyau institutionnel et qui avaient sans doute en partie raison. Hérétiques, ré- formateurs, saints, fondateurs d'ordres religieux ou de mouvements laïques... tous ont voulu de diverses façons retourner à un christianisme primitif ou à l'esprit évangélique authentique car ils estimaient l'avoir perdu. Chaque religion, comme un arbre ou une personne, grandit, mûrit et vieillit. De nombreuses religions primitives, érodées par le temps, ont déjà disparu. Les religions toujours présentes, dont les plus anciennes sont l'hindouisme, le judaïsme et le zoroastrisme, continuent à porter leurs fruits. Cependant, elles ont perdu leur force originale, leur source de progrès. Elles ont déjà accompli leur mission historique ; elles ont été le point de départ d'une grande civilisation. Pour en venir à l'histoire de notre culture chrétienne, une poussée d'humanisme a eu lieu à la Renaissance, en grande partie grâce à la culture islamique qui avait plusieurs siècles d'avance. La religiosité médiévale ne séduisait pas les nouvelles mentalités. Elle se fondait plus sur la peur que sur l'amour et mélangeait valeurs évangéliques, traditions, superstitions et autres erreurs humaines. À partir de là, la culture occidentale a commencé à se diviser principalement en deux grands axes. D'un côté, les Églises et leur vision médiévale considèrent l'existence humaine comme une vallée de larmes, suspendue entre le ciel en haut et l'enfer en bas. Elles suivent une philosophie scolastique et se préoccupent avant tout du salut de l'âme. De l'autre, l'humanisme, Galilée, Keppler, Copernic et ensuite les Lumières, le LETTRE 4 développement scientifique et industriel, l'athéisme triomphant et désormais une société qui se construit d'elle-même et fait abstraction du christianisme de ses débuts. Le comportement des forces vives et progressistes de l'Église illustre clairement, bien plus que la laïcité actuelle, la position de retrait des Églises. Toi-même tu admettras que vous, catholiques d'avant-gardes, avez accepté le rôle de ferment de changement au sein de la société. En groupe, vous travaillez main dans la main avec les socialistes, communistes, humanistes de tout type pour transformer les structures de la société. Vous n'attendez plus de l'Évangile qu'il illumine l'ensemble de la société, mais uniquement les quelques chrétiens qui, comme toi, continuent d'y puiser les forces spirituelles nécessaires à une lutte que d'autres mènent avec des idées purement humaines. J'ai toujours admiré votre courage et celui des premiers chré- tiens. Cependant, vos situations respectives sont radicalement distinctes. Ils essayaient de christianiser une société païenne décadente. Vous survivez dans une société qui se déchristianise et qui est redevenue païenne. La population en arrive à considérer les fêtes chrétiennes elles-mêmes comme des évènements folkloriques traditionnels, conçus pour dépenser. Noël, Carnaval, Pâques, la Saint-Jean, etc. redeviennent des évènements païens comme il en existait beaucoup avant la naissance du Christ. Qui plus est, la scission est latente au sein même de l'Église. D'un côté, l'Église (catholique) doit être fidèle à elle-même, à sa tradition dogmatique, à ses conciles, aux sacrements — dont la confession orale des péchés — et à ses principes : le célibat, la dé- votion à la Vierge, la structure hiérarchique, l'exclusion des femmes du sacerdoce, l'indissolubilité du mariage... De l'autre côté ont surgi des curés ouvriers, des curés mariés, des femmes qui voulaient devenir prêtres, des communautés de base, une théologie de la libération, des théologiens plus libéraux... Cela m'attriste de voir que la base de l'Église, dont tu fais partie, se trouve dans une position d'équilibre instable en voulant accepter ces deux axes. Beaucoup de personnes sont passées de mouvements catholiques à des mouvements laïques pour finir dans des mouvements uniquement politiques. D'un point de vue intellectuel, les théologiens modernes ont tant progressé en quelques années, tout comme les protestants libé- raux, qu'ils scandaliseraient la majorité des fidèles qui se rendent à LETTRES A UN BON CATHOLIQUE l'Église chaque dimanche. Tout du moins ils ont scandalisé Jean- Paul II qui, entre Lefevre et Ernesto Cardenal, choisirait sans aucun doute le premier. Pose toi cette question et demande l'avis de curés modernes : De nos jours, comment devons-nous interpréter le péché d'Adam, la Rédemption, les miracles du Christ, sa résurrection, le ciel, l'enfer, les anges, les démons, le salut en dehors de l'Église, l'assomption de la Vierge... ? Ça ne m'étonne pas lorsqu'un de mes condisciples, très bon ami et théologien très progressiste, me dit : « Mais nous non plus nous ne croyons plus à l'enfer, ni a bien d'autres choses... C'est dépassé tout ça ! ». Plus que toi, il considère qu'il n'est pas obligatoire d'être bahá'í pour réfléchir avec une mentalité du XXIe siècle. L'adaptation est fulgurante et qui sait où elle s'arrêtera. Cela me fait penser à une phrase du Christ qui me taraudait lorsque je me renseignais sur la foi bahá'íe : « Personne ne déchire d'un habit neuf un morceau pour le mettre à un vieil habit. Et personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ». La structure du protestantisme et son interprétation libre de la Bible donnent lieu à une multitude de sectes et d'idéologies. Chaque Église est indépendante. Chaque berger a son troupeau. Chaque croyant s'appuie sur sa propre interprétation de la Bible mais également en grande partie sur le courant idéologique ou la communauté ecclésiale qu'il choisit. La démythologisation exhaustive de Bultmann et d'autres théologiens libéraux côtoie le fondamentalisme le plus conservateur des évangélistes avec lesquels j'ai souvent parlé. Sais-tu que selon eux le monde a six mil ans et que les archéologues nous mentent ? La réforme de Luther avait marqué un progrès, mais en quelques années, je crois que la théologie catholique l'a rattrapée et même dépassée.

***

Hier j'ai veillé tard et j'avais encore envie de te raconter mes expériences de catholique et à quel point j'apprécie les grands changements qui s'opèrent en son sein. Le pape Jean XXIII a été un homme providentiel pour l'Église catholique. Avec son cœur pur et son esprit sincère, il a ouvert les portes du Vatican et y a invité tous les évêques du monde et les meilleurs théologiens. Plus d'une fois on a dit que lui-même ne pouvait pas s'imaginer quelles al- LETTRE 4 laient être les conséquences de cette décision. Personnellement, je rends grâce au concile Vatican II. Il a permis d'ouvrir de nombreux esprit à une façon de vivre la foi bien mieux adaptée à l'époque dans laquelle nous vivons. Le changement fut véritablement copernicien. Alors adolescents, nous sommes passés d'une chrétienté presque médiévale à un christianisme raisonnable, pratique et dynamique. La transition fut si douce, et à la fois si encourageante, que nous n'avons subis aucun traumatisme lorsque nous nous sommes débarrassés de ces siècles de croutes et de poussières. Nous nous sommes même défaits de schémas mentaux qui désormais nous paraissent étroits, inacceptables et que nos enfants n'auraient jamais pu comprendre. Contrairement à la majorité des Espagnols qui de nos jours se sont « libérés de tout » et redoublent de critique envers ce catholicisme répressif et moralisateur, je ne garde curieusement aucun traumatisme et ne ressens aucune rancœur. Comme tu le sais, j'ai reçu une éducation très catholique. Mon père avait étudié au séminaire et au fond la vocation de curé l'attirait, même s'il n'a jamais voulu l'inculquer à ses enfants. Les « Sœurs de la Charité » m'ont appris à lire. C'est avec elles et avec mes parents que, des années plus tard, je me suis rendu pour la première fois à Lourdes. Jusqu'à l'âge de dix ans, j'ai étudié dans l'école des Frères de la Salle. Ensuite, j'ai décidé d'entrer au séminaire. C'était le temps des prières, des neuvaines, des processions, des costumes du Domund, de ma première communion, de ma mé- daille de congréganiste, de la peur de me confesser... À l'époque c'est une « mission populaire » menée par certains frères qui m'a certainement le plus impressionné. Ils mobilisaient les villages avec des mégaphones, des sermons, des cantiques pour les amener à se repentir et à se confesser. Ces évènements, ajoutés à quelques conversations d'adultes que j'avais entendues, m'ont conduit à me poser des questions plutôt étranges pour mes dix ans : pourquoi ce monde existe-t-il ? Comment était l'éternité avant la création ? (elle a toujours été, toujours... elle n'a jamais connu un commencement). Comment sera cette éternité une fois que je serai mort ? (elle sera à tout jamais... pour des millions et des millions d'années). L'angoisse de l'éternité m'inquiétait plus que l'enfer. Cette idée d'avoir commencé à exister et de ne jamais pouvoir sortir de cet univers. « Même si je meurs, je ne pourrai jamais sortir de cette existence. Dieu lui-même ne LETTRES A UN BON CATHOLIQUE pourrait pas effacer mon existence ». Plusieurs facteurs psychologiques expliquent mon malêtre existentiel et pourquoi l'éternité m'angoissait au point d'en avoir la boule au ventre. En fait, tous ces sujets me préoccupaient plus que tout et un soir d'automne — je me souviens du jour et de l'heure exacte — j'ai eu une idée en rentrant du collège. J'ai envisagé d'entrer au séminaire pour pouvoir étudier en détail ces problèmes de la vie après la mort, bien plus importants que le fait d'étudier, de manger, de jouer, d'avoir un travail ou de se marier. J'ai imaginé un escalier en l'air, avec douze marches et un autel tout en haut. Les douze ans à monter pour devenir prêtre. Ampli d'espoir et prêt à relever tous les défis, il m'a fallu treize ans pour les gravir une à une. Au séminaire, j'allais apprendre que la vocation sacerdotale n'a pas pour premier but de se sauver soi-même mais plutôt d'aider les autres. Mais cela prend du temps. J'ai passé quatre ans au petit sé- minaire de Teruel (Espagne), dans le froid et la nostalgie de ma famille. Mais j'y ai également découvert de bonnes choses, comme les amis, la musique, le latin, la littérature, la nature et j'y ai vécu de nombreuses expériences, souvent bonnes, parfois moins bonnes. Le Père spirituel nous parlait souvent de Sainte-Thérèse de Lisieux et de Saint-Jean de la Croix. J'étais plus attiré par la vie de Sainte-Thérèse de Lisieux, qu'il nous lisait quotidiennement. Le Père voulait par-dessus tout que nous nous passionnions pour le Christ. Cependant, je n'y suis jamais totalement parvenu. Par contre, je les avais écoutés : je m'étais fixé le plus grand des idéaux, devenir un SAINT, oui oui, en majuscule. À propos, t'es-tu un jour demandé pourquoi nous appelons certains prêtres et religieux Père alors que le Christ nous a expressément interdit de le faire ? En deuxième année, nous avons eu des professeurs membres de l'Opus Dei. Ils ont amené avec eux un air moderne et plus attirant. Sans me lancer dans d'autres idées, ils m'ont appris, entre autres, « la valeur divine de l'homme » et l'envie de faire du mieux possible jusqu'aux plus petites des tâches. Ils ont choisi trois étudiants parmi nous pour suivre des études à Comillas (Santander, Espagne). J'ai été sélectionné et j'ai commencé une des étapes les plus intéressantes de ma vie : de 15 à 22 ans. J'ai découvert une spiritualité dont certains aspects étaient archaïques : des réunions de congressistes, des conversations spirituelles en promenade et les typiques « Exercices spirituels » d'une LETTRE 4 semaine en silence absolu. Mais le Concile était en marche et il a amené un renouveau biblique et liturgique. De nouvelles expé- riences d'apostolat nous venaient de France : les curés ouvriers, le passage en revue de sa propre vie ou les prêtres du Prado. Ceux qui étudiaient comme moi à l'Université de Comillas appréciaient plus que tout, même que la richesse intellectuelle, le contact enrichissant avec leurs camarades qui venaient des quatre coins de l'Espagne et avec les personnalités qui étaient de passage, que ce soit les dirigeants d'Action catholique, de HOAC (la fraternité ouvrière d'Action catholique), de Jeunesse ouvrière chrétienne, de Apostolado del Mar, ou d'anciens élèves comme le Père Silva (du collège Ciudad de los Muchachos, où j'ai travaillé un été), etc. Lors de nos conversations, nous ne manquions pas d'aborder les problèmes des ouvriers, l'Amérique du Sud, les protestants œcuméniques de Taizé, le mariage, Bertolt Brecht, les films les plus polémiques — nous tenions un ciné forum hebdomadaire — et toutes les inquié- tudes sociales qui aiguillonnaient notre souhait de devenir des prêtres à la fois très spirituels et proches du monde. Je n'oublierai jamais cet après-midi de début juin 1963. Alors que je sortais de l'église pour aller manger, en traversant le terrain de football j'ai été surpris par le contraste entre la couleur rouge vif du ciel, le vert des prairies et l'étrange bleu de la mer calme. Jean XXIII venait de nous quitter et une tristesse résignée flottait dans l'air. Son encyclique « Mater et Magistra » a constitué une avancée importante par rapport aux encycliques précédentes avec lesquelles les papes avaient rythmé leurs actions face aux problèmes sociaux depuis la « Rerum Novarum » de Léon XIII (1891). La « Pacem in Terris » de Jean XXIII (11 avril 1963) était, pour la première fois dans l'histoire, adressée « à tous les hommes de bonne volonté ». Le Dr UGO GIACHERY, un des premiers bahá'ís d'Italie, a été frappé par une coïncidence révélatrice. Cette même année, la proclamation de Bahá'u'lláh avait tout juste cent ans. Des bahá'ís des quatre coins du monde se réunirent sur le mont Carmel afin élire pour la première fois parmi eux les neuf membres de la « Maison universelle de justice » qui allaient les guider en collège durant cinq ans. Dans son étude « Un Dieu, une Vérité, un Peuple », Dr Giachery analyse une à une les parties essentielles de l'encyclique, des vé- rités qui, tel l'arbre dans sa graine, attendaient patiemment dans

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE l'évangile depuis des siècles. Mais c'était la première fois que l'Église les formulait toute aussi clairement.

« Le bien de toutes les nations... requiert la création d'une autorité publique... ». « Le droit naturel à la liberté dans la recherche de la vérité ». « Le droit d'accéder aux biens de la culture, et, par conséquent, d'acquérir une instruction de base ». « Mêmes droits et mêmes devoirs pour l'homme et la femme ». « Aussi, du moins en théorie, ne trouve-t-on plus de justification aux discriminations raciales ». « La raison exige des hommes... qu'ils vivent leur action comme une synthèse de l'effort scientifique, technique et professionnel avec les plus hautes valeurs spirituelles ». « La sagesse, le sens de l'humanité réclament... le désarmement graduel dûment effectué d'un commun accord et accompagné de contrôles efficaces ». « Le droit de défendre leur développement économique propre... le droit au travail... et le droit à un salaire conforme à la justice et à l'équité ». « Une collaboration internationale pour tâcher de créer une communauté de capitaux, de biens et même de personnes plus intense... ». « Obéissance aux pouvoirs publics ».

Ce n'est pas étonnant que six ans plus tard, lorsque j'ai connu la foi bahá'íe, ses principes de bases me semblaient familiers. De nos jours, tout le monde les accepte, personne ne s'en étonne tant ils sont devenus communs. J'ai été surpris par cet appel au désarmement, à l'égalité de droit entre l'homme et la femme, à la confédération internationale et à tous les autres principes que tu connais déjà. En effet, il reprenait précisément l'idéologie pour laquelle Bahá'u'lláh avait passé quarante ans de sa vie en exil et en prison. Un appel à la paix que les rois de son époque n'ont absolument pas écouté. Un appel à l'union et au renouvellement de toutes les religions, dont les effets se répercutent aujourd'hui directement et indirectement. Quelle fut ma surprise lorsque j'ai vu que le nouveau christianisme, que toutes les réformes visaient et visent toujours, avait déjà était inventé cent ans plus tôt. Et qu'il avait probablement — il LETTRE 4 m'en fallait trouver la preuve — été inventé par la même autorité divine qui s'était manifestée en Jésus de Nazareth. L'œcuménisme a surgi en ce XXe siècle. Le processus de sécularisation a désempli les couvents et les séminaires. Les prêtres estiment avoir le droit de se marier. Les laïques commencent à être entendu au sein de l'Église. Désormais, certaines communautés chrétiennes ne font presque plus la différence entre un curé et un laïque/ Les femmes exigent leur égalité au sein de l'Église et même dans le sacerdoce. La spiritualité s'intègre à la vie professionnelle, au travail, à la construction de ce monde. Le salut de l'âme n'est plus un objectif absolu. On lutte pour transformer la société de l'intérieur et, grâce à cela, parvenir au progrès spirituel de tout un chacun. La science et la raison s'associent parfaitement à la foi pour interpréter la Bible, l'histoire de l'homme et la morale. À première vue, ces changements de mentalités sont dus aux influences du monde extérieur, aux « signes du temps ». Mais je sais qu'au fond ils sont dus à un courant beaucoup plus puissant.

« Une vie nouvelle est actuellement en train de se manifester chez tous les peuples de la Terre et aucun n'en a découvert la cause ni perçu les motifs ». Bahá'u'lláh a tenu ces propos il y a plus de cent ans. Il faisait directement référence à la force intérieure d'où vient toute révélation de Dieu sur Terre. « À tout âge et dans chaque cycle, par la resplendissante lumière des manifestations de sa merveilleuse Essence, il a recréé toutes choses ».

Certains principes bahá'ís semblent acceptés de tous ou coïncident avec les droits de l'homme, la « Pacem in Terris » et les idéaux les plus élevés. Cependant, si on les exprime tous ensemble, presque tous les hommes diront : « C'est une utopie ! ». Surtout à propos de la « paix universelle ». Cependant, à cela je réponds qu'en cent ans nous avons fait plus de la moitié du chemin vers ces « idéalismes utopiques ». Bahá'u'lláh a proposé une Cour internationale de Justice, une langue auxiliaire internationale, le désarmement et une « vaste assemblée d'hommes représentant le monde tout entier. Les rois et dirigeants de la Terre devront la constituer, prendre part à ses délibérations, et aviser aux voies et moyens propres à établir entre les hommes la grande paix du monde ».

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Un siècle plus tard, nous avons la Cour internationale de Justice à La Haye, l'espéranto, les Nations unies et bien d'autres tentatives qui se rapprochent des objectifs proposés par Bahá'u'lláh. Ce qui importe, c'est que les mentalités ont changé, que tout le monde a compris l'interdépendance et le besoin de collaboration entre les nations, que nous avons tous honte de l'existence d'armées et d'armes, que la paix universelle n'est pas seulement notre principal souhait, mais bien l'unique échappatoire face à la menace nucléaire. Bahá'u'lláh a mis en évidence les graves problèmes sociaux liés à l'alcool et aux autres drogues. Il a mis en garde contre les consé- quences funestes que pourraient amener la liberté et la civilisation « si elles sont portées à l'excès » et « si on lui laisse franchir les limites de la modération ». Bahá'u'lláh a même affirmé : « La flamme d'une civilisation dévorera les villes ». D'un autre côté, il a autorisé le divorce, en tant que moindre mal et en dernier recours. Le Christ l'avait également presque totalement aboli — les Églises divergent — car les hommes en abusaient, au détriment de la femme. Bahá'u'lláh a invité les prêtres :

« Abandonnez vos cloches et sortez de vos églises. Avec ma permission, quittez-les et consacrez-vous à ce qui sera profitable à vos âmes et à celles des hommes ». « Entrez dans la vie conjugale afin que quelqu'un puisse vous succéder ». « Recevez des mains du très Miséricordieux le vin qui, en vérité, est la vie ».

Bahá'u'lláh s'est présenté au pape Pie IX de manière particulière, comme l'accomplissement de la venue du Fils de l'homme, qui avait dit :

« Toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne ». « Je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne, jusqu'au jour où j'en boirai du nouveau avec vous dans le royaume de mon Père ».

Selon les traditions mystiques orientales, le vin possède un symbolisme totalement spirituel : la parole de Dieu, l'union mystique, l'enivrement de l'esprit. LETTRE 4 Désormais, l'Esprit du Christ lui-même proclame :

« O pape, déchire les voiles. Celui qui est le Seigneur des Seigneurs est venu, couvrant de son ombre les nuées et a accompli son décret. Avec la main de la confiance, saisis la coupe de vie et, après en avoir bu, offre-la à ceux des autres religions qui se tournent vers elle ». « Vends tous les beaux ornements que tu possèdes et dépense-les sur le chemin de Dieu ». « Le jour de la moisson est certes venu et toutes choses furent séparées l'une de l'autre ».

Tu peux imaginer que le pape qui a lu cela n'y prêta aucune attention, si tant est qu'il l'ait lu. Cette carte fut donnée à un diplomate espagnol pour qu'il la lui fasse parvenir, mais elle ne figure même pas dans les archives du Vatican. Ce défi a peut-être être interprété comme une blague ou un blasphème, mais personne dans l'Église ne pouvait imaginer son sens historique. Le fait est que deux ou trois ans après avoir reçu ce message, Pie IX a perdu les États pontificaux qui occupaient une grande partie de l'Italie ainsi que son titre de Roi temporel, et a même subi l'affront d'être prisonnier de son propre palais. Tu te feras ta propre opinion sur ce que je te raconte. À chacun sa conscience. Pour ma part, je me suis sincèrement senti intrigué. Si Bahá'u'lláh n'est pas juste un autre visionnaire, ni un autre pré- tentieux... si ce qu'il dit était vrai... ne serait-ce pas l'évènement le plus important de ces derniers siècles, voire de tous les temps ? Il est évident que cela suppose l'effondrement de nos schémas mentaux. Comme le disaient les prophéties : « Les fondements de la Terre sont ébranlés ». Les chrétiens ont toujours imaginé que le Fils de l'homme viendrait à la fin des temps. Ils supposent également que cela repré- sente la fin de l'histoire de l'homme sur cette planète. Ils acceptent presque littéralement la mise en scène de l'effondrement du soleil, de la lune et des étoiles, et d'un Jésus triomphal sur les nuées du ciel. C'est ainsi que Daniel et presque tous les prophètes avaient décrit le « Jour de Yahwew » et la « Venue du Fils de l'homme ». En fait, c'était un charpentier, enfanté par une femme. Il parcourait les routes et a, au final, été exécuté. Ce n'est pas étonnant que les érudits juifs ne l'aient pas accepté et ne l'acceptent toujours pas. Beaucoup le considèrent comme un prophète, au même titre que Ésaïe. Mais quand arrivera « ce jour grand et terrible » ? LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Les musulmans croient en Moïse, Jésus et Mahomet, mais ce dernier est le « sceau des Prophètes ». À la fin des temps viendra le Mahdi, égal à un Messie pour eux. Ils attendent même la venue du Christ. Les traditions annoncent ces deux personnages. Les zoroastriens attendent le Shah Bahram depuis des siècles. Les hindous attendent le retour périodique de Krishna : « Pour libérer les pieux et anéantir les mécréants, ainsi que pour rétablir les principes de la religion, J'apparais en personne, millénaire après millénaire »1. Les bouddhistes savent qu'à la fin des temps, le Bouddha universel, ou Maitreya, unira tous les peuples de la Terre. Si tout cela était vrai, si nous étions sur le point de connaître « la fin des temps », la fin d'une époque avec plusieurs religions, la révélation de Dieu pour toutes les unir... ne serait-ce pas fantastique ? Ne t'étonne pas de voir que, comme moi, des croyants de toute religion se sont laissés « éblouir » par cette lumière qui nous remplit d'espoir. Qui nous prouvera que nous faisons fausse route ? « Et il donnera à ses serviteurs un autre nom ».2 « Celui qui vaincra... j'écrirai sur lui mon nom nouveau ». « Un nom nouveau, que personne ne connaît, si ce n'est celui qui le reçoit »3. Tout comme les autres livres sacrés, la Bible est remplie de prophéties qui annoncent ce jour. Toute personne qui le souhaite peut les étudier. « L'un sera pris et l'autre laissé ». « Car plusieurs viendront sous mon nom ». Le Christ veut dire que lors de sa seconde venue, il n'utilisera plus le même nom. Par contre, des milliers de détails apparaitront entre les lignes et seule sa venue pourra les expliquer pleinement. Tu sais, pas exemple, que Bahá'u'lláh veut dire « gloire de Dieu ». N'est-ce pas la formule répétée dans l'Ancien et le Nouveau Testament lorsque la fin des temps est mentionnée ? « La gloire du Liban lui sera donnée, la magnificence du Carmel et de Saron. Ils verront la gloire de l'Éternel, la magnificence de notre Dieu »4. « Alors la gloire de l'Éternel sera révélée »5. « Et la gloire de Yahweh entra dans la maison par le chemin de la porte

1 Shoghi Effendi dans : L'ordre mondial de Bahá'u'lláh (1993). 2 Bhagavad-Gita, 4,8. 3 Ésaïe 62,2 ; 65,15. 4 Apocalypse 3,12 ; 2,17. 5 Ésaïe 35,2. LETTRE 4 dont la façade était dans la direction de l'orient »1 « Car le Fils de l'homme doit venir dans la gloire de son Père ».2 Du peu que tu as lu sur Bahá'u'lláh, tu sais certainement qu'il a été banni par ses oppresseurs d'Iran — où se situent les prophéties de Daniel — et est parti en exil en Irak, en Turquie et finalement à la forteresse de Saint-Jean d'Acre, face au mont Carmel, lieu qu'Il a visité à plusieurs reprises et qui contient de nos jours de célèbres jardins et bâtiments sacrés bahá'ís.

« O disciples du Fils ! Vous êtes-vous fermés à moi à cause de mon nom ? Pourquoi ne méditez-vous pas en vos cœurs ? Jour et nuit vous avez appelé votre Seigneur, le Tout-Puissant, mais lorsqu'il vint des cieux de l'éternité dans sa grande gloire, vous vous êtes détournés de lui et êtes restés plongés dans l'insouciance ».

La prochaine fois, je t'enverrai des photocopies d'un discours que j'ai prononcé à Barcelone sur le « retour du Christ », un peu par hasard dans l'église de Hospital de la Santa Cruz, transformée en salle de réunions. Mais aujourd'hui je ne veux pas plus t'ennuyer. J'espère que tu le prends bien et que tu comprends qu'un feu brule en moi et, quels que soient mes efforts, je ne parviens pas à l'étouffer. Si cela te permet d'approfondir et de renforcer ta foi dans le Christ, cela aura servi à quelque chose. Ce n'est pas la première fois que ça m'arrive avec un catholique. Mais si tu oses te lancer dans cette aventure, je t'assure qu'à la fin tu verras de plus en plus cette lumière et rendras grâce à Dieu toute ta vie. Je dis « à la fin » parce que ce chemin n'est pas facile. Tout du moins il m'a fallu passer par une lutte intérieure assez amère. Cette lutte fut particulièrement intense lorsque tout se mélangeait dans ma tête. Mais une intuition claire dans mon cœur me disait qu'au bout du tunnel, de l'autre côté de la montagne, j'allais découvrir un paysage ouvert et merveilleux. Tout comme les prophéties ont servi d'indices pour que les croyants d'une époque reconnaissent la révélation suivante, Dieu peut lancer certains signaux à chacun d'entre nous... il suffit de vouloir les reconnaître. Je ne suis pas entré dans la foi bahá'íe parce que je la cherchais, comme c'est arrivé à certains. Le plus étrange, c'est que lors de mes années de philosophie et de théolo-

1 Ésaïe 40,5. 2 Ezechiel 43,4. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE gie, j'avais eu une prédilection particulière pour l'Avent, cette pé- riode liturgique durant laquelle l'espoir du Messie qui va naître à Noël fusionne avec l'espoir du retour du Christ. Je t'enverrai quelques-uns des poèmes que j'avais écrits à cette époque de l'année. Je ne sais pas pourquoi j'attendais que quelque chose de spécial vienne de l'Orient. Le soleil, qui me manquait durant ces longues journées nuageuses, était alors devenu tout un symbole. Je ne sais pas pourquoi, mais mon inspiration poétique me donnait l'intuition que le jour du Jugement serait un recommencement. Ce n'est que des années plus tard que j'ai pleinement compris ce que cela signifiait.

DOCUMENT I

« JEUDI SAINT »

Ce matin-là, le soleil dardait ses rayons. Pâques semblait vouloir être en avance. Mais finalement, non. Le jour devient gris et l'après-midi, longue. GG: Le jour redevint gris et l'après-midi se prolongea.

Seigneur, quand donc viendra le moment Où prendront fin les jours sans nom ? Où il n'y aura plus qu'un seul jour. Un jour grand et éternel. Où nous te verrons briller, puissant, tout là-haut. Où nous te verrons. Face à face. Les yeux dans les yeux. Seigneur, pourquoi devons-nous encore attendre ? Ta demeure n'est-elle pas prête ? Quand pourrons-nous suivre l'Agneau avec un nouveau cantique ? Un cantique unique, inconnu de tous. Un cantique d'amour, chanté par les justes. Tous à l'unisson. Un chant de frères sous un même toit. Qu'attends-tu Seigneur ? Pourquoi nous garder dans l'incertitude ? Rassemble ton troupeau, jusqu'à la dernière brebis, Et conduis ton peuple vers sa destinée. Vers cette union de regards et de voix. Face à la lumière de l'Agneau. Les jours de notre vie s'égrènent lentement. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE La pluie fine reprend sa mélodie. Et nous espérons que la nuit noire se déchire et transforme d'un seul coup notre rêve en réalité. Nous resterons ici. Tant que tu le souhaiteras. Nous ne savons rien faire d'autre. Main dans la main. Les yeux fermés. Jusqu'à ce que tu nous réveilles, triomphal. Un moment éternel. La lumière de ton regard.

Comillas, 15 avril 1965.

« JOUR DE SOLEIL »

— Lève-toi. Et je me dois d'ouvrir mon balcon. De part en part. À la fraicheur du matin. À la lumière abondante. — Entre, Soleil, jusque dans ma chambre ! Amplis-moi de tes rayons. Et réchauffe mes entrailles.

Il apparaît au loin faisant fondre la glace. Le voilà. Le jour éternel commence. Sortez en cortège, torche en main pour l'allumer dans le feu du Roi de la lumière. — Debout vous qui dormez. Sortez de la nuit. Le matin arrive : Les bras en avant, il frappe à toutes les portes. Habillez-vous, chaussez vos sandales. Serrez votre ceinture et en avant. Marchez vers l'Orient, où convergent les sillons et où les nuages se dissipent. DOCUMENT I — La nuit reste seule, derrière nous. Et les fils de la lumière marchent de bon matin. La torche dans une main, l'épée dans l'autre.

La lumière du jour nouveau est là. Ouvrez vos portes et vos fenêtres. Prenez la route et chantez. Vers l'Orient va la musique. Vers l'Orient vont les pas. Vers la véritable lumière. Vers le feu qui nous consumera tous en cette journée éternelle.

Comillas, mardi 22 novembre 1966.

« À LA FIN »

Quand la fin arrivera, quand tout arrivera à son terme, tout recommencera. La fin et le début ne feront qu'un. Ce sera le jour, ce sera la nuit. Ce sera Pâques, ce sera Noël.

Les étoiles — étoiles de vérité — tomberont du ciel et se poseront une à une sur chaque branche, sur chaque forêt. Chaque feuille aura son étoile, chaque ombre aura sa lumière. Le soleil, majestueux, descendra sur Terre. Il se posera, s'encrera sur la Montagne la plus haute. — La lune se balancera. Oui, elle remplira l'étendue de l'océan, illuminant jusqu'au dernier abîme.

Et un ange, un ange olympien avec sa torche en feu, LETTRES A UN BON CATHOLIQUE passera en courant dans la grande ville, dans les rues, les sentiers, les grandes autoroutes, les chemins de boue et même là où il n'y a pas de chemin... — La nuit, les gens auront chaud dans leurs maisons.

Ils ne pourront pas garder leurs portes fermées. Ils sortiront en chantant dans les rues, dans toutes les rues. La neige ne sera pas froide. Elle sera molle, seulement molle. Et une foi l'ange olympien passé, tous courront se saluer, les bras grands ouverts. — Ceux qui dorment, ceux qui ont toujours dormi sortiront de leurs lits de pierre arrachés de leur sommeil par la musique de milliers de haut-parleurs. En avant, en avant ! La journée éternelle arrive. Personne ne peut dormir car arrive l'unique Soleil. Et les gens continueront de courir de la nuit au jour, du néant au Tout, du mensonge à la vérité. Toutes les courses, tous les bruits de pas ne feront plus qu'un. Et on entendra plus rien d'autre qu'un cri à l'unisson, un accord assourdissant qui explosera dans toutes les bouches : GLOIRE A DIEU ! Madrid, 5 novembre 1967.

DOCUMENT II

« LE RETOUR DU CHRIST » (Barcelone, 6 mai 1977)

Il y a une vingtaine de siècles, un vieil homme appelé Jean vivait sur l'ile de Patmos. Il avait vécu au plus proche du Christ et dans un élan visionnaire il nous a laissé l'Apocalypse, un livre plein de mystères, qui ne se dévoileraient qu'une fois le moment venu. Par contre, sa dernière phrase a toujours été évidente, chargée d'émotion. Elle clôture le livre de l'Apocalypse, mais aussi la Bible :

« Celui qui atteste ces choses dit : Oui, je viens bientôt. Amen ! Viens, Seigneur Jésus ! Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec tous ! Amen ! ».

Comme je l'ai dit, près de vingt siècles se sont écoulés. Qui attend encore le retour du Christ ? Si on analyse bien l'origine du christianisme, on voit sans nul doute possible que la base fondamentale qui lui a donné vie était la suivante : une foi ferme en la résurrection du Christ et en son retour, bientôt. Jésus n'était pas mort pour toujours. Sa si courte histoire ne s'était pas terminée par son corps exsangue sur une croix. Mysté- rieusement, il vivait, il était dans le ciel avec le Père et allait revenir. Selon les disciples, son retour était imminent. Jésus lui-même avait dit lors du dernier repas : « Encore un peu de temps, et vous ne me verrez plus »1. Mais c'est l'Apocalypse qui reflète le mieux cette urgence, cette foi vive des premiers chré-

1 Mat. 16,27.

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE tiens en la venue de Jésus, « bientôt » : « Je viens bientôt »1. « Voici, je me tiens à la porte, et je frappe ».2 Au début, même Paul pensait vivre la venue du Christ : « Nous les vivants, qui seront restés, nous serons tous ensemble enlevés avec eux sur des nuées, à la rencontre du Seigneur dans les airs ».3 Parfois, il doutait et ne savait pas si le Christ était vivant ou non.4 Mais dans tous les cas, la parousie était proche ; il ne manquait que la manifestation totale de l'antéchrist.5 C'est la raison pour laquelle dans sa deuxième lettre aux Thessaloniciens, Paul essayait de calmer un peu les esprits. En effet, des fausses rumeurs courraient dé- jà sur une date imminente, la population commençait à paniquer, ou du moins elle était inquiète et ne voulait déjà plus travailler. La ferveur était à son apogée durant ce premier siècle. Selon eux, comment devait leur apparaître le Christ ? Si l'on suit les paroles de Jésus devant le Sanhédrin6 et celles des anges de l'ascension7, il devait venir à travers les nuées du ciel. C'est ainsi que Paul pensait être enlevé à la rencontre du Seigneur dans les airs. L'Apocalypse de Jean8 a ajouté plusieurs nuances à cette venue. Beaucoup étaient sûrs que le Christ ressusciterait les martyrs pour régner avec Lui pendant une période de mil ans. Pensez aux Té- moins de Jéhovah. C'est seulement ensuite que les autres ressusciteraient, une fois que le Christ aurait vaincu Satan avec Gog et Magog. S'ensuivrait le Jugement de toutes les nations, il y aurait un nouveau ciel et une nouvelle Terre et la Nouvelle Jérusalem descendrait du ciel.9 Cette idée des « mille ans », appelée millénarisme, provenait des croyances zoroastriennes et de nombreux chrétiens, dont des Saints-Pères de l'Église, y ont cru pendant longtemps. Cependant, elle n'a finalement pas été imposée comme croyance définitive ni comme dogme. Le cœur de l'espoir « eschatologique », c'est-à-dire de la fin des temps, se trouve dans le chapitre 24 de l'Évangile de Saint Mat-

1 Jean 16,16. 2 Apocalypse 2,5-16 ; 3,11. 3 3,20. 4 I Thessaloniciens 4,17. 5 II Corinthiens 5,3 ; Philippe 1,23. 6 II Thessaloniciens 2,1-12. 7 Matthieu 26,54. 8 Faits 1,11. 9 Chapitre 20.

LETTRE 5 thieu. Dans ce chapitre se mélangent des choses distinctes de manière plutôt confuse :

1. Apparition de faux prophètes. 2. Guerres, tremblements de terre et autres désastres sur Terre. 3. Persécution des disciples du Christ. 4. Prédication de la bonne nouvelle sur Terre. 5. Abomination de la désolation, référence au prophète Daniel. 6. Destruction de Jérusalem. 7. Catastrophes cosmiques : soleil, lune et étoiles... 8. Avènement du Fils de l'homme sur les nuées du ciel. 9. Rassemblement des hommes par des anges pourvus de trompettes. 10. Jugement dernier. Le Christ envoie les hommes bons au ciel et les mauvais en enfer.1

Toutes ces prophéties se trouvent au même endroit et le Christ a affirmé que personne ne savait ni l'heure, ni le jour de leur réalisation, pas même Lui2. Cependant, cela arriverait bientôt : « Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point, que tout cela n'arrive ». 3 « Le ciel et la Terre passeront, mais mes paroles ne passeront point ». Le fait est que les années sont passées et le Christ n'est pas revenu. Nous avons déjà vu que Paul s'était fait à l'idée de mourir sans le voir. Peu à peu, l'espoir s'est dirigé vers une époque plus lointaine. Le règne que le Christ avait préparé pendant ses trois années sur Terre, et qu'il allait établir lorsqu'il arriverait, était un règne spirituel, mais tout de même un règne, ici sur Terre. Voilà le sens primitif de tout le « Notre Père » : « Que ton Règne vienne », avec autant d'emphase que dans « Viens, Seigneur Jésus » (Marán Athá). Sa venue prenant du retard, elle s'est transformée en un règne plus intérieur, dans le cœur de chaque croyant et dans la vie de l'Église. Entre-temps, l'an 70 est arrivé et plusieurs prophéties se sont accomplies : Jérusalem a été détruite par l'armée romaine de Titus et écrasée par les nations. Il ne restait là aucune « pierre sur pierre

1 Apocalypse 21. 2 Matthieu 25. 3 24,36.

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE qui ne soit renversée »1 lorsqu'en 132 l'armée de Hadrien l'a encore plus dévastée. L'« abomination de la désolation » s'est installée. Les disciples ont été trainés devant les tribunaux et livrés au martyr les uns après les autres. Il y a également eu des faux prophètes, et même un antéchrist.2 Qu'est-il resté de l'espérance ? Une croyance générale a prévalu dans le christianisme sur ce thème :

1. Le règne du Christ a déjà commencé dans l'Église. 2. Il s'étendra toujours plus jusqu'à ce que l'Évangile soit prêché à tous les hommes. 3. En réalité, le règne du Christ grandit à chaque fois qu'une personne y entre, par son baptême ou par les autres sacrements. Le Christ vient aux croyants au travers de sa parole et des sacrements. Sa présence est spirituelle et mystique et croît à l'inté- rieur de chaque chrétien. 4. À la fin du monde, lorsque Dieu décidera de la fin de l'Histoire humaine, le Christ reviendra sur les nuées du ciel. De nos jours, le chaos de l'univers commence à être interprété de manière plus symbolique. Par contre, le triomphe du Christ et le Jugement dernier continuent d'être considérés comme vrais. Lors du Jugement dernier, le comportement de chaque être humain sera révélé ; chacun se verra désigner sa place définitive, soit au ciel, soit en enfer.

Lors de l'an mil, cette espérance a été ravivée, dans une certaine inquiétude. Même si l'Église officielle n'a pas accepté le « millénarisme », l'idée a perduré. De plus, cette date, si ronde, avait donné lieu à des conjectures sérieuses sur l'accomplissement des prophé- ties de l'Apocalypse. Un phénomène semblable s'est déroulé vers la moitié du XVIII e siècle. Énormément de croyants, de diverses confessions chré- tiennes, ont vécu les années 1840 et 1850 avec impatience. De nombreuses prophéties semblaient porter surtout sur l'année 1844. À tel point que certains ont vendu tout ce qu'ils avaient et se sont préparés au Jugement dernier. Un groupe d'Allemands appelés les « templiers », menés par LEONARD H. KELBER, a tout abandonné et

1 24,34. 2 Matthieu 24,2.

LETTRE 5 est parti s'installer en bas du versant du mont Carmel, où se trouve la grotte d'Élie et l'origine des Carmélites. À l'entrée d'une des maisons, on peut toujours lire la phrase suivante gravée dans la pierre : Der Herr Ist Nahe (Le Seigneur est proche). Le cas de WILLIAM MILLER, prédécesseur des « adventistes du septième jour » fut tout aussi marquant. Tous espéraient ardemment la venue du Christ en 1844 et vu qu'elle ne se réalisait pas de manière littérale, ils lui ont donné un sens spirituel et symbolique. D'autres sectes se sont fondées sur l'idée de l'imminence apocalyptique. Nous connaissons tous les mormons, dont le fondateur, JOSE SMITH, a cru que le Christ était uniquement revenu pour lui envoyer des visions personnelles et reconstruire, à travers lui, l'Église authentique. Fondés par CHARLES TAZE RUSSELL, provenant au départ de groupes adventistes, les Témoins de Jéhovah considé- raient l'année de début de la Première Guerre mondiale, 1914, comme la date du retour du Christ. Ensuite, ils ont donné d'autres dates, retardant toujours l'arrivée du Christ. Allait-ce être en l'an 2000, une autre date ronde et fascinante ? Il est clair que les conjectures et augures n'ont pas manqué à la fin du siècle passé. La « prophétie de Saint Malachie » est l'un des arguments les plus souvent invoqués. Selon cette prophétie, seuls quatre papes resteraient dans l'Église, sous les symboles « De Veritate Lunae », « De Labore Solis », « Gloria Olivae » et « Petrus Romanus Secundus ». Seuls eux présenteront l'Église au Christ. Les pontificats de Jean-Paul Ier, Jean-Paul II, Benoit XVI étaient les trois premiers signes. Selon eux, François Ier devait être le dernier. Cependant, cette prophétie n'a rien à voir avec la Bible et sa valeur critico-historique est très discutable. Alors, comme au début je me demande : qui attend le retour du Christ ? En fait, très peu l'attendent encore. Si on leur posait la question, la majorité des chrétiens — surtout les catholiques — répondraient que dans tous les cas son retour n'est pas urgent. De nos jours, peu sont ceux qui, à l'image des premiers chrétiens, vivent dans l'angoisse d'un retour imminent du Christ. Si une prophétie devait s'accomplir, ce serait celle-ci : La charité s'est refroidie, beaucoup se sont endormis... Si le Christ venait comme un voleur dans la nuit, il trouverait certainement peu de personnes en train de veiller et de l'attendre. À quoi est-ce dû ?

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Des poètes, comme Rubén Darío, ont écrit des poèmes sollicitant le retour du Christ. Les chants musicaux noirs et les chants liturgiques modernes ont renouvelé ce cri d'espérance : Marán Athá ! Viens, Seigneur ! Plusieurs papes nous ont également avertis que l'époque actuelle, d'indifférence et de laïcité, est une des preuves que la fin est proche. C'est le cas de Pie XI dans son encyclique « Miserentissimus Deus » et de Pie XII le 22 avril 1946 et dans son « message de Pâques » en 1957 : « Combien d’âmes se consument de désir pour le jour où Tu vivras et règneras seul dans les cœurs ! Viens, Jésus, Notre Seigneur... Il y a tant de signes que ton Retour n’est pas loin ! ». Pense au livre de VICTORIANO DOMINGO, Et l'ange a dit (Y dijo el Ángel). Mais la vérité est que personne n'attend la venue du Christ, ni cette nuit, ni demain ni même cette année. Nous avons connu des guerres, des tremblements de terre, l'indifférence des croyants... mais il en allait de même au Moyen-âge et à n'importe quel siècle, même au premier siècle, non ? Saint Jean affirmait que l'antéchrist, celui qui devait arriver à la veille de la Parousie, était déjà venu. « Petits enfants, c'est la dernière heure » dit-il dans sa première lettre : 2,18, « il y a maintenant plusieurs antéchrists : par là nous connaissons que c'est la dernière heure ». Le Christ aurait pu venir à ce moment, mais il n'est pas venu. Les siècles sont passés et on suppose, je ne sais pas pourquoi, que bien d'autres peuvent encore passer. Surtout aujourd'hui, car la science nous a tant éclairés sur l'univers que nous lui faisons confiance et personne n'imagine que le soleil s'assombrira avant des millions d'années, et encore moins que la chute des étoiles sur Terre s'appliquera au pied de la lettre. Il est évident que ces signaux doivent être pris de manière symbolique. Malgré tout, dans la mentalité générale, la « venue du Christ » est synonyme de « la fin de toute vie sur cette planète ». Pourquoi ? C'est le principal problème dont j'aimerais te parler ce soir. Nous verrons s'il existe une réponse ou tout du moins j'essayerai de te l'expliquer. Le « retour du Christ » et la « fin totale du monde » ne font-ils qu'un ?

* Cela semble évident au vu de certaines prophéties :

LETTRE 5

— Mention des expressions « fin des temps », « temps de la fin », « fin du monde ». Cependant, même si les textes évangéliques mentionnent la fin des temps (aion), ils n'annoncent pas de la fin du cosmos. — Il nous jugera et nous enverra au châtiment éternel ou à la vie éternelle. 1 — Résurrection des morts, partielle ou totale. — « Ainsi donc, pendant que nous en avons l'occasion, pratiquons le bien envers tous ».2 — « La Terre avec les œuvres qu'elle renferme sera consumée ».3

* D'autres prophéties laissent entrevoir la fin, mais succédée par autre forme de vie :

— « de nouveaux cieux et une nouvelle Terre ».4 — « Tu as fait d'eux un royaume et des sacrificateurs pour notre Dieu, et ils régneront sur la Terre ».5 — « Ils régnèrent avec Christ pendant mille ans ».6 « L'un sera pris et l'autre laissé ».7 Le fait est que les prophéties peuvent s'interpréter de diverses façons. Généralement, elles sont tellement voilées, « scellées » disait Daniel, qu'on ne les comprend que lorsqu'elles s'accomplissent. Il est donc inutile de réfléchir à de veines interprétations. Toute exégèse des textes bibliques peut être juste ou erronée. Mais deux leçons devraient nous servir... de leçon. Ou tout du moins nous mettre en garde.

PREMIERE LEÇON :

La destruction de Jérusalem et la persécution des disciples se sont déroulées à cette époque. Le reste ne s'est pas produit. Quand et comment se produira-t-il ?

1 I Jean 2. 2 Matthieu 25,46. 3 Galates . 6,10. 4 II Pierre 3,10. 5 Ésaïe 65,17 ; II Pierre. 3,13 ; Apocalypse 21,1. 6 Apocalypse 5,9. 7 Apocalypse 20,4.

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE DEUXIEME LEÇON :

Les juifs croyaient en certaines prophéties assez claires et convaincantes sur la venue du Messie. Elles étaient fort semblables à celles qui devaient s'accomplir lors de sa seconde venue :

— Des catastrophes cosmiques le jour de Yahwew (le soleil qui se change en ténèbres, la lune en sang, des tremblements de terre, du feu).1 — La venue du prophète Élie comme précurseur.2 — La venue de « quelqu'un de semblable à un fils de l'homme » sur les nuées des cieux.3 — Un Messie guerrier qui détruirait ses ennemis et élèverait Israël au-dessus de tous les peuples de la Terre. — Une nouvelle vie pour Israël : richesse, paix et prospérité.4

Avec la mission de Jésus de Nazareth, toutes ces prophéties se sont accomplies... symboliquement. Il est intéressant de noter que Jésus lui-même déclare qu'Élie est déjà venu, mais en réalité c'est Jean Baptiste qui rejoue mystérieusement le rôle d'Élie de par sa vie de pénitence dans le désert et sa prédication.5 Par conséquent, l'espérance des juifs a été réalisée, mais pas comme eux l'imaginaient. C'est la raison pour laquelle seul les plus modestes, les plus innocents l'ont accepté. Contrairement aux érudits et lettrés de l'époque. Est-ce possible que le Christ vienne de nouveau comme la première fois, amenant le Jugement dernier, provoquant une destruction atomique de la planète ? Ou devrons-nous attendre un cataclysme cosmique imprévisible, voire reporter cette espérance jusqu'à ce que le soleil se refroidisse dans des millions d'années ? Au XIXe siècle, certains signaux annonciateurs de la fin des temps ont été envoyés. Cette idée perdure et est chaque jour plus présente. Je ne ferai pas référence aux guerres et aux tremblements de terre, ni aux divers antéchrists que certains peuvent mentionner.

1 Matthieu 24,40. 2 Joël 2,10 et 3,3-14 ; Abdias 13,18 ; etc. 3 Malachie 3,24. 4 Daniel 7,13. 5 Joël 4,18 ; Michée 4 ; etc.

LETTRE 5 Des faits très clairs, qui n'étaient jamais survenus dans les siècles passés, se sont désormais déroulés.

1. La prédication de la bonne nouvelle sur Terre1

1804 — Société biblique britannique et étrangère (British and Foreign Bible Society). 1816 — Société biblique américaine. 1842 — Société biblique dans la mer de Chine. 1844 — Missions chrétiennes en Centrafrique. Projet Livingstone. 1844 — La Turquie reconnait le droit de devenir chrétien. 1853-1858 — l'Inde, le Siam, la Birmanie, la Chine, le Japon, la Turquie, l'Afrique, etc. reconnaissent à leur tour le droit de devenir chrétien. Selon le Dr Pierson,

depuis les premiers siècles certains ont essayé d'étendre le christianisme en Orient : l'apôtre Saint Thomas, Marco Polo, Saint François Xavier... L'Amérique et l'Océanie ont dû attendre d'être découvertes pour être évangélisées. L'exploration de l'intérieur de l'Afrique et de certaines régions de l'Asie n'a pas été possible avant le XIXe siècle. S'il faut reconnaitre une chose aux protestants, c'est l'ardeur avec laquelle ils ont amené la Bible aux endroits les plus retirés de la planète. Comme si ça ne suffisait pas pour expliquer la prophétie du Christ, nous pouvons écouter les propos tenus par Paul VI aux Nations unies :

« Nous avons conscience de vivre l'instant privilégié où s'accomplit un vœu que nous portons dans le cœur depuis près de vingt siècles. Nous célébrons ici l'épilogue d'un laborieux pèlerinage à la recherche d'un colloque avec le monde entier, depuis le jour où il nous fut commandé : Allez, portez la bonne nouvelle à toutes les nations. C'est vous qui représentez toutes les nations ».

2 — La fin du « Temps des nations »2

Depuis la destruction de Jérusalem en l'an 70, et encore plus en 132, la Ville Sainte a été écrasée par les nations : d'abord les Ro-

1 Marc 9,11 ; Matthieu 17,3. 2 Matthieu 24,14.

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE mains, ensuite les musulmans. Les juifs ont vagué, errant, à travers le monde sans avoir le droit de fouler leur propre terre d'origine. En 1844, les autorités turques, grâce à des accords commerciaux avec l'Europe, ont officiellement ouvert leurs frontières aux juifs. Pendant cent ans ils sont arrivés, de plus en plus nombreux. Ils se sont ensuite vus accorder le droit de posséder des terres. La Seconde Guerre mondiale a entrainé la séparation du territoire entre Juifs et Palestiniens, avec la création de l'État d'Israël le 14 mai 1948. Est-ce possible que le temps se soit accompli, que les prophé- ties soient si évidentes et que, par contre, la promesse du Christ n'ait toujours pas été honorée ? Avec des milliers de chrétiens à travers le monde, nous proclamons que le Christ est revenu. Nous nous appelons bahá'ís et en même temps nous nous considérons comme les plus fidèles chré- tiens car nous avons reconnu le Christ alors que les autres dorment encore. Nous donnerions notre vie, comme de nombreux bahá'ís l'ont fait en Perse, pour témoigner de ce que nous croyons. Les promesses ont été accomplies et le Roi des Rois, le Seigneur des Seigneurs est venu pour juger les hommes et recréer toutes choses. La parole de Dieu s'est réincarnée, se manifestant en un être humain. Nous avons le même choix qu'il y a deux mille ans : l'accepter ou le rejeter. Il est parmi nous et nous ne le reconnaissons pas.

Pourquoi le Fils de l'homme est-il revenu ? 1 — Pour raviver le christianisme et l'actualiser à notre époque. 2 — Pour unir les croyants de toutes les religions en un seul troupeau, avec un seul berger. 3 — Pour établir un « Nouvel ordre mondial » clairement tracé dans les écrits révélés : la « Nouvelle Jérusalem descendue du ciel », le règne de Dieu sur Terre qu'il était venu préparer il y a deux millénaires.

LETTRE 5

LETTRE 5

Cher ami,

Tu m'as répondu alors que je ne m'y attendais plus. Je m'étais trop étendu sur ma dernière lettre et pourtant tu n'en as pas encore assez de m'entendre parler et parler. Au contraire, tu me reposes des questions. Des questions que tu m'as déjà posées mais qui restaient jusque-là sans réponse. Un de ces jours, je t'enverrai des notes que j'ai sur ma perception de la rédemption et de la divinité du Christ. Je les exprime simplement en d'autres termes. Dès sa sortie, l'Évangile fut le sujet de nombreuses interprétations. Celles qui ont prévalu furent considérées comme authentiques. Les autres, comme hérétiques. Il se peut que la vérité se trouvait parmi une d'entre elles. Il se peut aussi que chaque interprétation donnait une réalité du Christ, à l'image de ces aveugles qui ont palpé un élé- phant : certains ont senti la trompe, d'autres une patte et d'autres encore les défenses ou la queue. Désolé pour la comparaison, mais il en va de même avec les nombreuses idées qui tournent autour du Christ ou de Dieu lui-même. Je ne vais pas répondre aux questions que tu te poses sur la foi bahá'íe par lettre. Plusieurs excellents livres peuvent apporter des réponses à tes questions, et bien plus encore. Si tu veux, je te prêterais mon exemplaire de La Renaissance de la civilisation de DAVID HOFMAN. Il est très court mais personnellement je l'ai adoré et je l'ai déjà offert à plusieurs personnes. Dedans, David Hofman reprend brièvement la vie des trois figures centrales de la foi bahá'íe : le Báb, Bahá'u'lláh et ‘Abdu’l-Bahá ainsi qu'une explication des principes de base de cette foi. D'autres livres, plus complets, approfondissent des thèmes en particulier. Et puis il y a les écrits de ces trois personnes elles-mêmes. Ils regorgent de trésors cachés à lire et méditer. Mais les lire demande, si ce n'est une foi en leurs origines divines, au moins un esprit ouvert et sincère.

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Pendant ses quarante ans de révélation, alors qu'il était banni, envoyé en prison et persécuté à travers le monde, Bahá'u'lláh a écrit de nombreux livres et lettres sur à peu près tous les thèmes de la foi bahá'íe. Pour la plupart, y compris pour son Livre le Plus Saint (Kitāb-i Aqdas), seuls les fragments les plus importants ont été traduits. Bien sûr, je possède ses trois premières œuvres, écrites alors qu'il était toujours considéré comme un fidèle important et respecté du Báb et qu'il n'avait pas encore proclamé sa mission prophétique.1 Son Livre de la Certitude clarifie les prophéties apocalyptiques de Matthieu 24 et du Coran, comme seul Lui aurait pu le faire : la fin des temps, le retour, l'obscurcissement du soleil et de la lune, les nuées du ciel, etc. Les sept vallées est un livre mystique, de la tradition soufie de l'islam, qui avait déjà de l'influence sur les courants européens de l'époque : Saint Jean de la Croix, Sainte Thé- rèse d'Avila (Les sept demeures), etc. Le troisième livre s'intitule Les Paroles cachées. Ce sont comme des phrases adressées par Dieu à notre âme, parfaites pour méditer de temps à autres. En voici quelques-unes. Ainsi, tu pourras te faire une idée :

O FILS DE L'HOMME ! Caché en mon être éternel et dans l'antique éternité de mon essence, je savais mon amour pour toi, aussi t'ai-je créé. J'ai gravé en toi mon image et je t'ai révélé ma beauté.

O FILS DE L'EXISTENCE ! Aime-moi pour que je puisse t'aimer. Si tu ne m'aimes pas, par aucun moyen mon amour ne pourra t'atteindre. Sache-le, ô serviteur.

O FILS DE L'ÊTRE SUPREME ! DE LA MORT J'AI FAIT POUR TOI UNE MESSAGERE DE JOIE. De la mort j'ai fait pour toi une messagère de joie. Alors pourquoi t'affliges-tu ? J'ai fait la lumière pour qu'elle t'illumine de sa splendeur. Pourquoi te voiles-tu devant elle ?

O FILS DE L'HOMME !

1 Luc 21,24.

LETTRE 5 Pour toute chose, il existe un signe. Le signe de l'amour est la force d'âme face à mes décrets et la patience dans mes épreuves.1

Quant à tes questions personnelles, je préfère ne pas trop parler de moi ni des difficultés que j'ai rencontrées sur ce chemin. Tu connais déjà la moitié de ma vie, je t'ai raconté que je voulais véritablement devenir prêtre et tu sais également pourquoi je ne le suis pas. Je suppose qu'il te manque toujours une partie de l'histoire pour mieux comprendre comment je suis passé d'une étape de ma vie à l'autre. La façon dont nous avons connu la foi bahá'íe diffère pour chacun d'entre nous. Généralement, ces histoires sont remplies d'évènements curieux, ou tout du moins très significatifs pour les personnes qui les ont vécues. Margarita, mon épouse, a découvert la foi bahá'íe un jour de Noël. Elle a entendu deux bahá'ís jouer du psaltérion et de la guitare dans une discothèque. Sa rencontre avec le Christ a été si claire qu'il ne lui a fallu qu'une semaine pour se dire bahá'í. Son amie et deux anciens du séminaire, avec lesquels elle s'était rendu la veille au soir à la messe de minuit, ont également suivi ce chemin, à leur rythme. Dans mon cas, fait plutôt étonnant, j'ai découvert la foi bahá'íe dans ma petite ville natale, Teruel, où je n'avais jamais entendu parler d'un seul bahá'í ou membre d'une secte étrange. Et je l'ai dé- couvert simplement en devenant prêtre, au bout de cet escalier dont j'avais tant rêvé. C'est comme si Dieu m'avait porté jusque-là, pour justement devenir le premier curé bahá'í d'Espagne. Pas une mince affaire ! D'autres prêtres m'avaient précédé, mais loin d'ici. Mon aventure était risquée et je me suis senti un peu seul. Après sept ans passés dans ce coin de paradis qu'était Comillas, situé à côté de la mer Cantabrique, l'université a été transférée à Madrid. Nous avions envie de vivre dans cette grande ville, pour nous « incarner » encore plus dans le monde, comme on disait. Il me restait deux ans de théologie et j'en ai profité un maximum pour entrer en relation avec tout type de personne. Mon frère m'a pré- senté à un mouvement apostolique séculier (M.A.S.), fondé par un jésuite, mais plutôt autonome selon lui. Réunions de jeunes, messes dans les montagnes, guitares, discours, groupes de travail, discutions sur les inquiétudes sociales... Ils m'ont beaucoup appris. Et

1 Bagdad : 1853-1863.

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE plus important encore, j'avais le sentiment de faire partie de ces jeunes travailleurs et ils me considéraient comme leur égal. Chaque semaine, je me rendais également aux réunions bibliques dans la bibliothèque de religieuses qui s'habillaient en civil. Je suis entré en relation avec d'autres mouvements tels que le HOAC (la fraternité ouvrière d'Action catholique) et le « Hogar del Empleado » (la Maison du travailleur). Une fois, pendant les vacances, j'ai même suivi les célèbres « Cursillos de Cristiandad », les « petits cours de christianisme », que j'ai trouvé pré- conciliaires. Pour eux, les sacrements et « la vie en état de grâce » semblaient être une fin en-soi, alors qu'avec mes compagnons du séminaire ou du mouvement laïque, nos sentiments étaient moins personnalistes et dévotionnels. Notre but n'était pas de nous libérer du péché mortel et de nous sentir heureux marchant vers les cieux. Nous voulions nous aider les uns les autres à nous trouver une personnalité humaine tout en améliorant les conditions de vie de la population. La foi nous donnait le courage et nous aidait à garder espoir. L'Évangile et l'eucharistie nous orientaient et nous alimentaient. En travaillant ensemble dans ce monde, nous nous ouvrons à l'amour et nous préparons à notre ultime rencontre avec Dieu. Dans un sens, dans la vie la religion serait une aide, pas une fin en soi. Le but de notre vie est de connaître et d'aimer Dieu, de le trouver dans l'amour que nous portons à nos proches et aux autres. Pratiquer une religion, quelle qu'elle soit, c'est utiliser certains moyens, suivre certains enseignements, qui sont utiles et qui servent à ce but primaire. Un cours des « prêtres du Prado », ce mouvement français qui se fonde sur l'Évangile, m'a été très profitable. Avec eux, j'ai suivi la méthode de la « révision de la vie », appliquant l'évangile à un fait concret vécu par un des membres du groupe. Je me souviens que c'était l'année de Mai 68 et du Printemps de Prague. Un air nouveau soufflait à l'intérieur et en dehors de l'Église. Les jeunes étaient pleins d'espoir. C'est ainsi que j'ai gravi les dernières marches pour devenir prêtre. Lors de mon ordination comme sous-diacre, j'ai dû prononcer mes vœux de célibat. Même si le célibat commençait à être remis en question, nous le considérions tous comme important et nous étions prêts à l'accepter avec tout ce que cela entrainait. En devenant diacre, j'ai pu toucher l'eucharistie, ce pain sacré par le-

LETTRE 5 quel les catholiques adorent Dieu le Christ. De nouvelles théories venaient aussi des Pays-Bas, lui donnant une valeur symbolique. L'idée de la transsubstantiation, insoutenable pour toute personne non catholique, était ainsi édulcorée. Monseigneur Dadaglio, nonce de Sa Sainteté, nous a ordonnés prêtres en mars 1969. Certains, qui avaient pourtant suivi tous les cours, n'ont pas été ordonnés. À l'époque, il était normal qu'environ 10 % de ceux qui avaient commencé dès leurs plus jeune âge arrivent en dernière année. Mais n'ordonner que la moitié de ceux qui avaient terminé leurs études était le premier symptôme d'une crise de sécularisation à laquelle nous venons à peine de remédier. Heureusement, il nous était déjà permis de mettre une robe grise avec un col blanc. Nous étions les premiers prêtres sans tonsure et sans la classique soutane, que nous avions déjà souvent portés dans les cloitres et champs de Comillas. Malgré les préparatifs de ces dates et de la Messe de Pâques solennelle de Teruel, la dernière année je me suis impliqué plus que jamais dans mes études et j'ai préparé mon examen. Une grande partie de ce que j'étudiais renforçait ma spiritualité et ma foi catholique. J'annotais quelques phrases clés qui attiraient mon attention sur le calendrier :

« Dieu est en le Christ, par le Saint-Esprit ; Il est amour pour nous ».1 « La promotion humaine est sacrement, signe du salut évangélique. Par exemple : les miracles du Christ et des apôtres et les œuvres sociales des Saints ».

Dans cette idée de la nouvelle théologie, j'ai écrit une description poétique du Christ, sous la forme d'une litanie :

Le corps d'un enfant recroquevillé sous le soleil : — signe suprême et efficace de l'Amour de Dieu. Le corps brûlant d'un adolescent : — signe suprême et efficace de l'Amour de Dieu. Le corps musclé et sec d'un ouvrier... Le corps robuste d'un marcheur... Le corps ensanglanté par deux fouets... Le corps exténué d'un torturé... Le corps décomposé d'un cadavre en sang : — signe suprême et efficace de l'Amour de Dieu.

1Les Paroles cachées : 3, 4, 32 et 48.

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE

Mon enthousiasme pour le mystère de l'incarnation m'amenait en revanche à des expressions pour lesquelles j'ai désormais un avis différent : matérialiser Dieu est humain, mais illogique.

Et les oiseaux respirent le même air que Dieu. Et les mers sont l'eau et le sel du corps de Dieu. Et les fleurs vivent une vie comme celle de Dieu. De nombreux animaux possèdent des poumons, du sang, des os, de la peau, une sensibilité, comme Dieu. Et les briques, les carapaces, les vieux troncs d'arbres sont faits de la même matière que Dieu.

Pour ma thèse de dernière année, j'ai mené une étude qui m'a plus tard permis de confronter mes schémas chrétiens aux schémas bahá'ís. Je crois qu'elle s'intitulait : La théologie fonctionnelle chez Oscar Cullmann : le Fils de Dieu. Père Alonso, mon excellent professeur d'Écriture, que j'appréciais énormément, m'a proposé ce thème et m'a donné les consignes :

— Comme tu le sais, l'évangile de Saint Marc, le plus primitif, ne contient aucune affirmation attribuable au Christ dans laquelle il se déclare comme étant le Fils de Dieu. De plus, cette expression avait un sens symbolique, spirituel, très différent de ce qui a ensuite été dit dans les conciles. Tu dois montrer les différences entre deux mentalités bien distinctes : d'un côté la mentalité juive, par conséquent orientale, du Christ et des évangélistes, et de l'autre la mentalité grecque, conceptuelle, métaphysique, dans Saints-Pères qui ont formulé les dogmes.

Je me suis rendu dans plusieurs bibliothèques en suivant la piste d'une polémique à propos d'OSCAR CULLMANN, due à son explication de la trinité en termes de « fonctions » et pas de personnes. Je pense qu'il a lui-même adouci ses propos pour laisser les choses se tasser. Il semble qu'une fois de plus, le schéma mental « d'un seul Dieu et de trois personnes distinctes » ait été préservé. J'ai réussi l'examen et une fois dans le sacerdoce venait l'heure de me mettre au service des autres. J'ai continué de me rendre aux réunions des jeunes laïcs jusqu'en juillet. Dorénavant, j'allais de-

LETTRE 5 voir célébrer moi-même la messe et leur transmettre la parole. Je me sentais bien avec eux, je m'identifiais à eux. À tel point que j'ai écrit une ou deux lettres à l'évêque de mon diocèse pour qu'il me permette de rester à Madrid. Disons que d'un point de vue « administratif », je faisais partie de la ville de Teruel et ce n'était pas facile qu'elle laisse s'échapper un de ses prêtres sur une simple demande. Mon envie de partir en Amérique du Sud s'en était allée. Il faut savoir que cette région manquait cruellement de curés alors qu'en Espagne il y en avait trop. J'étais en contact avec un diocèse d'Argentine depuis déjà plusieurs années. À l'époque, j'ai donc dû rentrer chez moi et attendre les ordres opportuns. Un été, mon évêque m'a permis à contrecœur de travailler dans une usine de production de briques. À l'époque, je devais attendre le mois de septembre pour recevoir mon affectation. Le prêtre des Carmélites m'avait demandé la faveur de le remplacer pour la messe du matin. Par hasard, appelons cela ainsi, j'ai appris qu'elles allaient lancer des cours complémentaires pour certaines élèves de primaire. Elles manquaient de professeurs. J'ai été voir la directrice et me suis proposé de leur donner quelques cours sur la Bible. Elle m'a expliqué que certaines étaient protestantes, même si elles préfé- raient que personne ne le sache.

— Il y a aussi une fille d'une secte bizarre. Elle est « baaï »... mais ça ne la dérange pas qu'on le sache. — Pas de problème. De nos jours, nous nous respectons tous. En plus, je pense que mes cours leurs seront utiles à elles aussi.

J'ai profité de ce mois d'août pour leur parler des divers « genres littéraires » de la Bible et pour dessiner au tableau les schémas de l'histoire d'Israël et de l'histoire de la rédemption. Elles m'ont proposé de prêcher les fêtes de l'Ascension et de la Saint- Roch dans un village voisin. Je n'ai pu m'empêcher de comparer cela à l'exploit des astronautes qui viennent de fouler la lune et à celui encore plus grand des anges qui amènent le corps physique de Marie vers le ciel. Je suppose que plus d'un chrétien se sera enthousiasmé, et peut-être scandalisé, de voir qu'une telle « tradition » soit définie comme dogme infaillible dès 1950. Une pierre

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE sur le seuil de la basilique Saint-Pierre le rappelle à toute personne qui y rentre.

Une fois le cours bien avancé, la directrice m'a dit : — La fille bahá'í voudrait vous parler. C'est celle qui vous a posé plusieurs questions au dernier cours. Le vendredi 22, à la fin du cours, elle et moi sommes allés à mon bureau. Elle m'a parlé de sa religion, de ses principes les plus importants et de ses fondateurs. Je lui ai demandé de noter dans mon cahier ces noms étranges et les titres des principaux livres bahá'ís. — Les autres sont gentilles avec toi ? — Oui, bien sûr. Elles sont très gentilles et nous nous entendons très bien. J'ai été compréhensif et respectueux avec elle. Je m'étonnais de voir qu'une fillette espagnole croit en une religion d'origine perse et qu'en plus elle porte tant d'intérêt et d'estime envers la Bible. — Tes parents aussi sont bahá'ís ? — Oui. Avant nous étions catholiques, mais mes parents ont découvert cette foi et nous sommes heureux.

Pendant un instant, j'ai pensé que si cette religion, qu'elle préfé- rait appeler foi, était vraie, nous serions face à quelque chose de semblable au christianisme, qui utiliserait simplement des noms différents, d'autres processions à la semaine sainte, d'autres films d'histoires sacrées... Une telle idée m'ennuyait. Elle m'a prêté un petit livre qu'elle avait avec elle. Les Fleurs des autels (Las Flores de los Altares). Une compilation des phrases de Krishna, Bouddha, Zoroastre, Moïse, Jésus, Mahomet et Bahá'u'lláh. J'ai été choqué de voir le Christ figurer parmi d'autres personnages selon moi bien inférieur à Lui. D'après le livre, on comprenait que tous avaient tenu des propos similaires sur une trentaine de thèmes religieux et moraux. Tous mentionnaient la loi de l'amour. Le lundi suivant, une fois la classe de midi à une heure finie, je suis resté là pour parler, debout, avec Carmina. Elle faisait partie du groupe qui était venu par hasard cet été de Murcie pour vivre dans notre région. Je ne me souviens plus trop de quoi nous avons parlé durant ce bref instant. L'origine du monde, les diverses religions, le retour du Christ... et bien d'autres choses que j'ai redécou-

LETTRE 5 vert par la suite dans des livres, avec l'impression de l'avoir écouté elle pendant ces petits moments de discussion. À un moment, mes schémas bibliques mentaux se sont agrandis. L'histoire de la révélation s'est étendue à travers le temps et l'espace, bien avant Abraham et bien plus loin qu'Israël. Avant, je voyais un projecteur illuminant l'histoire humaine avec Moïse, et surtout avec le Christ. Maintenant, je m'imaginais des dizaines de feux allumés par Dieu à divers endroits de la Terre au fil des siècles. Cela m'impressionnait de savoir que cette fillette puisse posséder la solution pour voir toutes les choses, plus simplement, plus clairement que me le permettaient toutes les connaissances théologiques que j'avais obtenues jusque-là. En moi, je me suis dit : « Si cela vient de Dieu, je devrais le suivre. Peut-être me faudra-t-il dix ans pour m'assurer de cette vérité... mais un jour je serai bahá'í ». Pendant un instant, je me suis dit que ce chemin m'amènerait à abandonner le sacerdoce, l'Église et à accepter de me marier... Mais je ne m'en suis pas plus soucié. L'aventure venait de recommencer. Qu'importe le temps et les difficultés par lesquelles j'allait devoir passer. Tout comme ce soir d'automne, quatorze ans plus tôt. À la seule différence que nous étions en été et qu'il faisait plein jour. Je marchais dans une rue parallèle à l'autre, celle qui va du séminaire jusqu'à la place. Une grande inconnu s'étendait devant moi : cet escalier existait déjà ; ce tunnel, c'est moi qui allait devoir le construire. La flèche signalait un autre chemin, mais l'espoir et le pressentiment étaient les mêmes. Le dimanche suivant, j'ai été reçu de manière triomphale dans le village où l'évêque m'avait envoyé. Les autorités sont venues à ma rencontre plusieurs kilomètres avant le village, tous les habitants attendaient à l'entrée du village et les rues étaient parées de petites banderoles. J'ai commencé ma vie de prêtre, médecin et maître d'école lorsqu'un ancien prêtre m'a présenté au village lors de la grande messe du dimanche. Tout au long de cet hiver interminable, j'ai été heureux et j'ai connu de nouvelles expériences, accompagné de ma sœur et parmi quatre cents habitants que je n'oublierai jamais. Mais la graine au plus profond de moi grandissait lentement, calmement, avec bonheur, jusqu'à ce qu'elle brise mes entrailles tant elle voulait sortir. Tu peux voir que je suis très communicatif, presque nostalgique. En fait, j'aurais préféré taire ces expériences si intimes, mais

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE je sais que maintenant tu me comprendras mieux. Que tu sois d'accord avec moi ou non, j'espère au moins que tu apprécies ma sincé- rité. Pour que tu comprennes totalement ce que j'ai ressenti lorsque j'ai découvert la foi bahá'íe, voici mot pour mot ce que j'ai écrit dans le cahier que j'utilisais pour donner ces cours sur la Bible.

DOCUMENT III

« LA VERITE VOUS RENDRA LIBRE » (Teruel, 28/08/1969)

Je suis parti pour qu'on m'enseigne et j'ai fini par enseigner. J'ai amené ma part de vérité, mes connaissances de la révélation de Dieu et une simple petite fille m'a guidé vers un nouveau message. Jamais on ne m'avait exposé une chose avec tant de détachement et de sérénité, sans prétention aucune de convaincre ou de s'imposer. J'ai su écouter attentivement. Cela m'a sauvé. J'ai voulu comprendre une personne, accepter sa vision de la Vérité. Le premier jour se mélangeaient la compréhension, une ardeur œcuménique et un certain scepticisme. Le deuxième jour, j'ai admiré sa « sagesse ». Elle a su répondre à mes questions avec des réponses exactes, précises, équilibrées. Elle me donnait la vision d'une religion structurée, très humaine et très divine. Une nouvelle étape franchie par Dieu vers la maturité de l'humanité. Est-elle peut-être trop rationnelle, trop en rapport avec l'intelligence humaine ? Pourquoi Dieu ne devrait-il pas être fidèle à l'intelligence qu'il à Lui-même créé ? Le troisième jour, hier, je suis resté un peu confus, nous ne tombions pas d'accord sur certains chiffres. En vérité, je n'aimerais pas arriver à la Vérité simplement avec des additions et des soustractions. Par contre, j'aimerais y arriver en suivant la parole divine. Elle prophétise, annonce et représente la sagesse divine qui connait et guide l'histoire humaine. Ma foi reste intacte. Elle n'est pas supprimée, mais intégrée. Fondamentale à mes yeux, la résurrection du Christ continuera de faire partie de ma religion : les disciples n'ont pas pu mal l'interpré- ter. Je ne sais pas encore si les sacrements, avec le sacerdoce et l'organisation hiérarchico-ecclésiastique proviennent d'une mau- LETTRES A UN BON CATHOLIQUE vaise interprétation des conseils du Christ ou s'ils ont été authentiques mais transitoires. Et la filiation divine du Christ ? Qu'en estil ? Reçoit-elle un sens plus biblique et aucunement philosophique ? Je découvre des similitudes : le silence messianique s'est répété. La promesse de l'unité n'a jamais été tenue. Le Fils de l'homme a été anxieusement attendu, mais sa venue a dû être reportée à une fin bien trop lointaine. Le discours apocalyptique et les Apocalypses de Daniel et Jean n'ont jamais été totalement compris par nos exégèses. Ce qui m'attire avant tout, c'est la beauté d'une religion qui arrive au sommet de l'amour dans l'unité totale de l'humanité, sans prédilections transitoires. Je suis sincèrement ravi de constater que tous les hommes « religieux » ont eu un pan de vérité, qu'ils avaient tous entendu une bribe de la parole de Dieu et qu'ils allaient dans la bonne direction. Cette religion est convaincante. Épurée, elle ne s'intéresse pas aux faits historiques per se, ni à leurs protagonistes mais bien au message fondamental que Dieu a voulu nous révéler : Elle s'inté- resse à la parole en elle-même, pas au moyen d'expression ni au porteur du message. Elle se passe des prêtres, médiateurs peut-être autrefois nécessaires, mais qui ont depuis toujours couru le risque de devenir les « professionnels de la religion »... et le sont devenus. En effet, en fin de compte, ils monopolisaient les relations personnelles homme-Dieu et, malgré leur bonne volonté, ils utilisaient la profession à des fins de commerce, d'autorité, de prestige et, dans le meilleur des cas, à des fins de salut personnel au travers des autres, et de salut des autres au travers du sien. En définitive, dans cette religion domine ce que Dieu considé- rait comme essentiel : l'amour jusqu'à l'unité pleine et totale. L'homme de Dieu est avant toute chose un témoignage d'amour, exprimé par les fruits authentiques présents dans la « vie humaine » : le travail, le mariage, l'amour envers tous et la lutte continue pour que les hommes soient égaux et unis dans la diversité. Tous véritablement unis dans la liberté que Dieu l'unique, qui est Amour, nous a donnée. Je ne ressens pas encore de libération, parce que je ne me suis pas encore libéré. Mais j'ai le pressentiment que je découvrirai une liberté plus grande lorsque j'accepterai, spontanément, tout ce que

DOCUMENT III je vais devoir m'exiger à moi-même pour vivre la Vérité et l'Amour. Cette libération équivaudra à une mort progressive. J'ai peur de regretter par la suite certaines de ces libérations elles-mêmes. J'aimerais que l'envie de me libérer d'une autorité hié- rarchique, du style de vie très restreint que je vis, d'un célibat que j'ai, en définitive, accepté par moi-même ne soient pas des arguments suffisamment efficaces. Au moins, je suis sincère lorsque je me rends compte qu'aucun lien affectif ne m'a amené à cette main qui m'a conduit vers ce nouveau jour. J'oublierai son visage et sa voix, mais jamais ses paroles. J'espère être libre, plus libre, mais je suis conscient des énormes sacrifices que cela pourrait me demander le fait de mourir, de mourir avec le Christ et de ressusciter dans une vie nouvelle.

DOCUMENT IV

« LA THEOLOGIE CHRETIENNE VUE PAR UN BAHA'I » (Rimini, Noël 1983)

Le centre de la foi chrétienne se trouve en Jésus, aussi appelé le Christ, le Messie, Meshuaj en hébreux, ce qui veut dire l'Oint ou l'Élu de Dieu. Un charpentier de Nazareth (Israël), qui a prêché l'amour et qui n'a été compris que par les pauvres et les malades, et encore, qu'à moitié. Le centre de cette histoire, l'histoire du salut, se situe au moment de sa mort sur la croix, comme un pauvre esclave, comme un quelconque criminel, comme un révolutionnaire qui portait atteinte au gouvernement et à l'Église de son époque. Comme vous le savez, peut-être même par cœur, Bahá'u'lláh déclare que :

« Lorsque le Fils de l'homme rendit son âme à Dieu, toute la création fut secouée d'un long sanglot. Mais il avait, en se sacrifiant, insufflé dans toutes choses créées une capacité nouvelle. Les preuves qu'ont eues de lui tous les peuples de la Terre sont aujourd'hui manifestes devant toi. La plus profonde sagesse qu'aient exprimée les plus sages des hommes, les plus hautes connaissances qu'aient acquises les plus savants d'entre eux, les arts que les mains les plus habiles aient produits, l'influence qu'ont pu exercer les plus puissants monarques, ne sont que des manifestations du pouvoir vivifiant dégagé par son esprit transcendant, omnipénétrant et resplendissant ».1

1 W. Kasper. DOCUMENT IV Toute la foi et la vie d'un chrétien tournent autour de ce double évènement : La mort et la résurrection du Christ qui était le Fils unique de Dieu.

Pour comprendre cela, prenons comme point de départ certaines idées de base sur Dieu contenue dans la Bible :

— Selon le judaïsme (Ancien Testament), Dieu a créé l'univers, en sept jours. Il a placé Adam et Ève au paradis. Ces derniers ont péché en désobéissant à Dieu ; ils ont mangé une pomme de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Dieu n'est pas coupable des maux et des souffrances humaines ; nous le sommes car nous avons mal utilisé notre liberté.

— Ces derniers temps, l'Église catholique accepte une certaine harmonie entre la « création du monde à partir du néant » et l'« évolution », non pas comme l'exprime Darwin, mais plutôt spiritualisée, comme la décrit le jésuite Pierre Teilhard de Chardin : L'esprit de Dieu sommeille à tous les niveaux de la nature, des atomes, des minéraux, des plantes, des animaux et des hommes.

— L'humanité oublie toujours Dieu et le Bien. Dieu a presque dû l'anéantir totalement avec le déluge. Seul Noé et sa famille ont survécu.

— Plus tard, Dieu a élu un peuple, spécial et préféré aux autres, pour sauver l'humanité : Abraham et ses descendants.

— Moïse fut le chef de ce peuple rebelle, qui avait besoin d'être dirigé d'une main ferme. Toute l'histoire d'Israël a consisté en une lutte continue entre un Dieu sévère qui voulait les éduquer par des punitions et la promesse de récompenses, et un peuple qui préférait s'amuser et profiter de la vie comme les peuples voisins, les Cananéens, etc.

— Depuis la création et au travers de l'histoire de Adam, Noé, Abraham, Moïse, David, des prophètes comme Ésaïe et Jéré-

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE mie... Dieu avait prévu de sauver son peuple grâce à un Messie : un Élu.

— Les juifs pensaient que cela serait la victoire totale et définitive du peuple d'Israël sur tous les autres peuples de la Terre. Yahwew allait démontrer qu'il était l'unique vrai Dieu et que les juifs étaient ses fils préférés.

— Selon les chrétiens, le Messie a été le rédempteur, le sauveur de l'Humanité entière. Comment ?

Même si le Christ ne parlait de lui que comme le « Fils de l'homme », ceux qui l'entendaient, surtout les Romains comme le centurion, ou les malades possédés par le démon... l'ont appelé '« Fils de Dieu ». Les juifs, de par leur foi monothéiste, ne pouvaient croire qu'en un seul Dieu, un Dieu unique. Les mots « Fils de Dieu » avaient été déjà employés dans la Bible pour désigner les anges, les juifs et parfois même de forme spéciale le roi. Par exemple, le roi David et le futur roi espéré : le Messie. Les évangélistes, surtout Saint-Jean, expliquent que Jésus est le Fils de Dieu d'une manière très spéciale.1 Saint Paul, pharisien d'éducation, mais en même temps d'un environnement païen, décrit tout le mystère de ce personnage à la fois humain et presque divin avec un schéma similaire à celui des mythes païens : « Dieu a condamné le péché dans la chair, en envoyant, à cause du péché, son propre Fils dans une chair semblable à celle du pé- ché ».2 « Lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son Fils, né d'une femme, né sous la loi, afin qu'il rachetât ceux qui étaient sous la loi, afin que nous reçussions l'adoption ».3

1Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh, XXXVI. 2 La conscience chrétienne sur la réalité du Christ évolue au travers des communautés palestinienne, diasporique et hellénistique. De Fils de Dieu « juridique », il devient « physique » ; l'idéalisation de Jésus, homme, le transforme en le Christ, Dieu. LEONARDO BOFF, un des auteurs de la « théologie de la libération » le constate, sans pour autant perdre la foi, dans son livre Jésus-Christ, le libérateur (Jesucristo el Liberador, Santander, 1983). 3 Romains 8,3. DOCUMENT IV « Nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils... ».1 « Si nous sommes morts avec Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui ».2

Et dans sa lettre3, Saint Jean dit : « Dieu est amour... L'amour de Dieu a été manifesté envers nous en ce que Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui. Dieu nous a aimés et a envoyé son Fils comme victime expiatoire pour nos péchés ».

Les disciples du Christ, même s'ils étaient monothéistes, sont parvenus à concevoir que ce titre de « Fils de Dieu » devait se comprendre dans un sens spécial et que Jésus était à la foi HOMME et DIEU, qu'Il était le fils de Dieu et d'une femme, comme les héros de la mythologie païenne. C'était la seule façon de « libérer » les hommes, de payer la dette infinie qu'avait l'humanité depuis le péché et l'offense commise envers un Dieu infini.

Christ — Homme : — Assume les péchés des hommes. — Offre le sacrifice de sa vie.

1 Galates 4,4-5. 2 Romains 5,10. 3 Romains 6,8. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Christ — Dieu : — Son mérite est infini. — Son sang paye la dette de ses frères les hommes.

Mais les chrétiens ne pouvaient pas imaginer un dieu païen, avec des fils. Ils ne s'imaginaient qu'un Esprit pur et éternel, unique et immuable. Les trois facettes de Dieu : — Dieu le Père éternel — La parole incarnée (Logos) — L'Esprit Saint présentaient une certaine contradiction avec l'unicité de Dieu. Une contradiction supplémentaire se retrouvait entre le côté humain et le côté divin du Christ. Pendant trois siècles, les Saints-Pères, les théologiens de l'Église, ont tenté d'expliquer la réalité de la trinité par diverses images : un arbre à trois branches, une bougie qui procure de la lumière et de la chaleur... et ils l'ont adaptée à la terminologie des philosophes grecs. L'idée qui a dominé fut imposée lors du Concile de Nicée, en 325, avec le dogme de la trinité et la double nature du Christ :

— Une nature divine (Dieu), avec trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

— le Christ : * Nature divine et nature humaine. * Une personne divine (la personne humaine de Jésus a été annulée, substituée par la personne divine).

Ceux qui n'acceptèrent pas ces dogmes furent considérés comme hérétiques (ex. Nestorius, Arius, etc.), parce qu'ils affirmaient que le Christ était uniquement Dieu, ou uniquement homme. Le concile d'Éphèse est allé plus loin encore : puisque Jé- sus était une personne divine, sa mère, Marie, est devenue mère de cette personne, et donc Mère de Dieu. ‘Abdu’l-Bahá, dans ses Leçons de Saint-Jean d'Acre, chapitre XXVII, affirme : « Ce que l'intelligence ne peut comprendre, comment pourrait-elle se donner la peine de l'accepter ? ». Dans ce chapitre, il explique la trinité en prenant l'exemple des miroirs qui

DOCUMENT IV reflètent la lumière du soleil. Dans cet exemple, tiré du livre Les sept vallées, chapitre « La vallée de l'unité », Bahá'u'lláh indique clairement :

1. L'unicité absolue de Dieu. 2. la transcendance absolue de Dieu : « Car Dieu, par son Essence, est au-dessus de la montée ou de la descente, ou de l'entrée et de la sortie... Nul ne L'a jamais connu ; aucune âme n'a trouvé la voie vers son Être ». 3. « En réalité toutes ces explications concernant les degrés du savoir tiennent à la connaissance des manifestations de ce Soleil de vérité projetant sa lumière sur les miroirs ». 4. Dieu ne peut être connu qu'à travers ses saintes manifestations.

l'apôtre Jean dit : « Personne n'a jamais vu Dieu ».1

« Le Fils unique de Dieu s'est fait homme » est l'idée, la croyance la plus fondamentale du christianisme. Presque toutes les Églises s'accordent sur ce point : catholiques, orthodoxes, évangé- liques. Avec cette foi stable et ferme, un chrétien ne peut pas devenir bahá'í, ni accepter que d'autres religions soient égales au christianisme. Krishna, Bouddha, Zoroastre, Mahomet... peuvent être des personnes privilégiées, d'une grande sainteté, et même être inspirées par Dieu comme Moïse et les prophètes juifs. Mais aucun d'eux n'est le Fils de Dieu, aucun d'eux n'est Dieu. Le Christ est Dieu, c'est l'unique et éternel passage de Dieu dans l'histoire humaine. Dieu n'a qu'un fils et il ne s'est fait homme qu'une seule fois. En cela résident la gloire et la grande erreur du christianisme : avoir trop humanisé Dieu, l'avoir « anthropomorphisé », l'avoir fait à l'image et à la ressemblance de l'homme. Un chrétien pourrait-il s'imaginer que le Père éternel puisse s'incarner ? Si les bahá'ís affirmaient que Bahá'u'lláh est l'incarnation du Père, comme le Christ est celle du Fils, les chrétiens seraient scandalisés et crieraient au blasphème : le Père ne peut pas s'incarner, ni souffrir... Il ne peut pas « se matérialiser », parce qu'ils ont donné au Père toutes les caractéristiques authentiques du

1 I Jean 4,8-10. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Dieu le Saint-Esprit, immuable et éternel, le « Tout-Autre » comme dit le théologien protestant Karl Barth, se recoupant sur ce point avec les enseignements bahá'ís. Pour mieux comprendre le processus de l'élaboration théologique du christianisme, il convient de distinguer différents plans, différents moments historiques de la réalité :

1. La réalité authentique du Christ : selon les évangiles, il est apparu face à ses contemporains sous une forme humaine, de chair et d'os, mais avec des pouvoirs divins, avec une relation intime particulière avec Dieu. 2. Sa conscience de Lui-même et son identification avec le Père. « Moi et le Père nous sommes un », et à la fois distinct : « Mon Père, s'il est possible, que cette coupe s'éloigne de moi ! » ; « Pour ce qui est du jour et de l'heure, personne ne le sait, ni les anges des cieux, ni le Fils, mais le Père seul. ». 3. Les expériences vécues par les premiers disciples : les apôtres et Paul. Leurs schémas mentaux juifs se sont heurtés à cet être qui semblait divin. Ils ont utilisé un langage symbolique avec leur mentalité orientale, sémitique, mais ont également mis à profit les schémas d'autres environnements culturels. Le Logos de Saint-Jean provenait de la philosophie grecque, dans laquelle il était considéré comme un intermédiaire entre Dieu et la création. Le concept de « Fils de Dieu » juif, symbole de privilège, a été chargé d'un plus grand réalisme au vu de la similitude entre le Christ et les héros ou semi-dieux de la mythologie. Même sa mort et sa résurrection, convertis en symboles et rites dans l'eucharistie, se recoupaient clairement avec Apollon et les autres rites païens. 4. Les théologiens des premiers siècles et, en définitive, les Conciles se sont exprimés avec les termes propres à leur culture : la philosophie grecque. Saint Thomas d'Aquin a encore plus associé la théologie chrétienne à la philosophie d'Aristote, ce qui a donné de la profondeur et de la cohérence aux dogmes catholiques, mais les a en même temps limités à une philosophie et à une culture concrètes, l'empêchant d'être acceptée par des personnes ayant une mentalité différentes : les populations orientales et les philosophes occidentaux modernes. Ces derniers n'acceptent pas facilement l'aristotélisme et encore moins la scolastique, philoso-

DOCUMENT IV phie traditionnelle catholique qui a adapté l'aristotélisme pour surmonter les contradictions entre ses dogmes : trinité, double nature du Christ, transsubstantiation de l'eucharistie, etc. 5. Au cours de l'histoire de l'Église catholique, des esprits ont compris ces « mystères » de façon différente. Ils étaient considérés comme hérétiques ou étaient excommuniés. Par exemple, l'Espagnol MIGUEL SERVET, d'Aragon, a été mis sur le bûcher par Calvin. Contrairement aux croyances courantes, il n'a pas été mis sur le bûcher parce que ses écrits faisaient référence à la petite circulation sanguine (aussi appelée circulation pulmonaire), qui va du cœur aux poumons, presque inconnue à l'époque. Servet l'a été pour l'unique motif qu'il soutenait l'idée d'une trinité fonctionnelle. Nous allons voir un peu plus tard de quoi il s'agit. 6. Des protestants libéraux du XXe siècle ont donné des versions totalement différentes de celles que les Église ont soutenues pendant des siècles. Bultmann a exposé la « démythologisation » : dénuder l'Évangile de tous ses mythes et en retirer les enseignements fondamentaux que Dieu a voulu transmettre aux hommes à travers l'homme qui s'appelait Jésus de Nazareth et qui a prêché un message d'amour avec ses paroles et sa vie.

Oscar Cullman s'est également rapproché de la théologie fonctionnelle qui pourrait mieux s'harmoniser avec la mentalité symbolique des évangélistes, avec certains Saints-Pères des premiers siècles et avec Miguel Servet. Selon cette compréhension de la trinité, Dieu n'est pas à la fois trois et un. Ce ne sont pas trois personnes aussi distinctes que trois hommes. Il s'agit de trois facettes d'un seul Dieu, comme trois « fonctions » (d'où le « fonctionnel ») d'un être unique. Revenons au feu qui procure de la lumière et de la chaleur. De par son origine, le mot « personne » lui-même n'indiquerait pas trois individus distincts, mais plutôt trois facettes, trois visages d'une même personne. Les acteurs grecs utilisaient des masques pour jouer un rôle dans une tragédie, ainsi que pour prendre le visage d'Œdipe ou d'Électre (à l'époque, les troupes de théâtre n'étaient composées que d'homme). Les masques servaient à faire « résonner » la voix, ce qui se dit « personare », d'où le fait qu'au départ « personne » signifiait « masque », « rôle de représentation », « rôle ».

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Une foi la trinité comprise de cette façon, à la lumière des enseignements de Bahá'u'lláh nous pourrions dire que : — Le Père est : Dieu en Lui-même, comme le soleil lui-même, réel. — L'Esprit : Dieu qui communique ; les rayons du soleil qui sortent de Lui et qui procurent lumière et chaleur. — Le Fils : Dieu qui communique, qui se manifeste dans un être humain, plus profondément que dans tout autre ; la lumière du soleil reflétée plus profondément que dans une pierre, que dans les plantes, que dans les êtres humains : la lumière reflétée dans un miroir totalement pur.

Dans ce sens, le Christ est le Fils de Dieu d'une façon différente des autres juifs, des autres êtres vivants de son époque. Il était le Fils unique, le privilégié. Ils voyaient Dieu à travers Lui. Mais cette manifestation de la divinité dans un temple humain a pu avoir lieu de différentes façons en Moïse, Mahomet, Bouddha ou Bahá'u'lláh. Qu'est-ce que la parole, le logos, la sagesse... de Dieu ? C'est l'idée éternelle que Dieu possède en Lui la sagesse divine, la connaissance de la Loi universelle de l'Amour. Seul Dieu sait que l'Amour gouverne les astres, les atomes et que l'Amour est le seul qui puisse rendre les êtres humains heureux. C'est pourquoi il fallait que cette sagesse divine, qui n'est pas une autre personne mais bien quelque chose de totalement distinct de son essence, soit portée à la connaissance des hommes. « Et la parole a été faite chair » : cela s'est concrétisé dans la vie, dans les paroles et les actes d'un être humain en particulier, le Christ, dont la réalité spirituelle, comme celle de tous les messagers divins, est d'un rang supérieur à celle de l'homme, mais qui n'est jamais véritablement Dieu. Les trois plans du symbole de l'anneau bahá'í. Tout comme les idées d'un écrivain se concrétisent sur le papier, tout comme un grand musicien s'incarne dans sa symphonie, la sagesse ou la parole de Dieu s'est incarnée en Jésus. Nous pouvons dire que la Pietà, le Moïse ou la chapelle Sixtine s'incarnent pleinement dans la personnalité artistique de Michel-Ange. D'une certaine manière, il fait partie de ses œuvres ; nous pouvons voir Michel-Ange dans ses peintures et ses sculptures. Mais il ne se matérialise pas, il ne s'est pas représenté dans la pierre. C'est son art,

DOCUMENT IV le meilleur de sa personnalité artistique que nous percevons dans ses œuvres. Ainsi, Dieu ne s'est pas fait chair. Il n'y a pas, il n'y a jamais eu, ni un corps de 70 kg de chair et d'os qui soit le Dieu infini condensé dans ces atomes, ni une partie de Dieu, la seconde Personne, qui se soit changée en l'âme d'un homme qui sente, pense et soit conscient de Lui-même comme Dieu. La parole de Dieu s'est exprimée à travers une vie humaine. Les paroles du Christ, ses qualités, sa bonté, son amour... étaient l'expression de ce que Dieu voulait nous dire, mais que personne n'arrivait à entendre. Une fois cela entendu, Dieu en sort grandi, sublimé. Nous pouvons accepter d'autres « incarnations » de la parole de Dieu. Si nous avons encore du mal à le faire, c'est parce que nous avons de l'affection envers ce porteur humain du nom de Jésus. Dans nos mentalités infantiles, dans notre subconscient culturel vieux de plusieurs siècles, l'identité s'est pleinement révélée : Christ = Dieu ; Dieu = Christ. Désormais, l'Esprit de la vérité est là et il témoigne du Christ, tout en nous guidant vers une vérité plus complète que nous ne pouvions pas comprendre auparavant.

RESUME

CHRISTIANISME : Dieu sauve les hommes par la rédemption du Christ au travers de sa mort et de sa résurrection.

FOI BAHA'IE : Dieu sauve les hommes par l'Éducation, grâce à sa parole manifestée aux messagers et qui, dans le cas du Christ, a connu son expression la plus vive et la plus dramatique dans sa mort et le symbolisme de son triomphe dans la résurrection.

Dans la Bible, l'humanité est marquée par deux faits historiques concrets et capitaux :

1. Le péché originel d'Adam et Ève, qui condamne tous les hommes à naître dans le péché. 2. La mort du Christ, qui nous libère de cette condamnation et nous ouvre les portes du ciel, jusqu'alors fermées.

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Dans la foi bahá'íe, le salut de Dieu est considéré comme un processus continu. L'homme, dans son évolution, est passé par des étapes proches de l'animal et avance sur le chemin, de l'« ignorance » et l'« égoïsme » vers la « connaissance » et l'« amour ». Un peu comme chaque enfant passe de l'égoïsme et de l'ignorance infantile à la maturité. « Tout homme a été créé pour faire aller de l'avant une civilisation toujours en progrès »1. « L'unique mission des prophètes et messagers de Dieu est de guider l'humanité dans le droit chemin de la vérité. L'objet de leur révélation est d'instruire tous les hommes de telle sorte qu'à l'heure de leur mort ils puissent, dans un état de pureté, de sainteté et de parfait détachement, s'élever jusqu'au trône du Très-Haut »2. Cette éducation est de deux sortes. L'une est universelle. Son influence pénètre toutes choses et entretient leur existence. C'est pour cette raison que Dieu s'est donné le titre de « Seigneur de tous les mondes ». L'autre est réservée à ceux qui se sont mis à l'ombre de ce nom et qui ont recherché l'abri de cette puissante révélation »3. Avec cela, nous pouvons voir que, même si le salut est universel, il existe tout de même des différences entre ceux qui acceptent son nom et ceux qui le rejettent. L'illumination de sa Parole profite directement ou indirectement à l'humanité entière. Nous voyons donc que les principes fondamentaux de Bahá'u'lláh se sont insinués dans la société de ce siècle, même s'ils sont mélangés à d'autres courants négatifs4.

1 I Jean 4,12. 2Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh, CIX. 3Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh, LXXXI. 4Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh, XCIII. DOCUMENT IV DESSIN p. 109.

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE DESSIN p. 110.

LETTRE 6

Cher ami,

Je suis heureux d'apprendre que mes notes t'ont paru intéressantes, même si, comme je pouvais m'y attendre, tu n'es pas d'accord avec tout ce qui y est dit. Je ne pense pas non plus être plus intelligent que tous les grands hommes qu'a connus l'Église, Dieu m'en garde ! Il ne s'agit pas d'une approche purement intellectuelle, mais d'une révision à la lumière d'une nouvelle révélation prouvée par divers faits. Personnellement, je ne me considère absolument pas comme un théologien. Cela fait plusieurs années que je suis à peine les progrès des théologiens modernes et je suppose que chaque jour ils « dépassent » des choses auparavant intouchables. Mais leur chemin sera encore long. Personnellement, j'ai été ralenti par toutes ces idées que j'avais en tête, ainsi que par cette pelote de fils affectifs qui nous unissent au passé. Une partie de mon être sentait que c'était le souhait de Dieu et que je devais suivre son chemin. Mon subconscient et mon esprit rationnel m'envoyaient des messages opposés. Mon travail comme curé de village m'a laissé beaucoup de temps pour lire, méditer, écrire et éprouver cette religiosité traditionnelle avec l'autre plus moderne que j'avais connu à Madrid et avec celle que je venais de découvrir, tout du moins en théorie. Je suis resté treize mois et j'ai particulièrement apprécié les quatre premiers. Ma principale tâche était de célébrer la messe chaque dimanche à Villarroya de los Pinares, mon village, et à Miravete de la Sierra. Nous la célébrions également chaque jour dans la sacristie avec quelques femmes, à la chaleur du poêle. Je m'occupais aussi des activités typiques auxquelles les curés s'attelaient depuis des siècles : visite aux malades, catéchisme, mariages, enterrements, etc. Avec ma soeur, nous donnions des cours LETTRES A UN BON CATHOLIQUE de soutien scolaire aux enfants et adolescents. Nous préparions des spectacles pour Noël et enseignions à danser la jota pour qu'ils se produisent sur le portique de l'église après la messe de minuit. Notre petit frère nous a accompagnés et aidés à tout préparer pendant un certain temps. Tous deux s'entendaient très bien avec les enfants du village, filles comme garçons, et donnaient une ambiance joviale et ouverte à la bâtisse paroissiale dans laquelle nous vivions. Ma sœur jouait le rôle qu'aurait une épouse si les curés se mariaient, comme j'ai vu chez les pasteurs évangéliques par exemple, mais avec la tranquillité permise par le fait de ne pas avoir d'enfants. Avec elle, nous sommes devenus très proches de nos voisins, même si je crois que ça se voyait que nous n'avions jamais vécu dans un petit village. J'ai passé la nuit de la Saint Sylvestre à la veillée funèbre de la grand-mère de l'épicier. Les hommes discutaient dans une pièce à côté, avec des galettes et du cognac, pendant que je priais avec les femmes près du cadavre. Entre deux rosaires, je lisais quelques pages d'un livre que Carmina m'avait envoyé : La grande nouvelle. Elle ne m'avait prêté que ce livre et celui de ce pasteur évangélique de New York. Je me suis mis en contact avec un homme perse qui vivait à Valence et il a pratiquement disparu. L'année suivante, il s'est marié avec une bahá'íe marocaine. Là-bas, la situation est beaucoup plus difficile. Des bahá'ís ont déjà été emprisonnés et certains ont même été condamnés à mort. Alors que je voyais la foi bahá'íe de plus en plus clairement, l'indécision et l'angoisse intérieures se faisaient de plus en plus sentir. Mes doutes n'étaient pas grands, j'avais seulement un doute sur le fond. Serait-ce vrai que Dieu s'est révélé à nous ? Cette perception si large et globale des religions ne serait-elle pas un simple mirage ? Comment Dieu peut-il me demander de renoncer à un sacerdoce pour lequel je me suis préparé pendant 14 ans ? La nuit de Noël, alors que nous sortions de la messe de minuit, il a commencé à neiger. Nous sommes restés isolés de tout pendant plusieurs jours. Pour le nouvel an, quatre hommes, armés de pelle au cas où, m'en emmené dans un Land Rover pour célébrer la messe dans l'école de Miravete. La chaleur du poêle et le fait d'être serrés les uns les autres ont rendu cette célébration plus conviviale. J'ai utilisé la neige comme métaphore pour décrire la situation à la fois confuse et épanouissante que nous étions en train de vivre. LETTRE 6

La nuit se fait longue et le chemin, lent. Je ne sais plus si je marche ou si je dors. Pourquoi serais-je parti de nuit et dans la neige ? Tout est blanc, blanc, vide. Je n'ai jamais emprunté un chemin si seul. Sans personne pour me guider, sans personne pour me dire : voilà le chemin. Sans savoir où je vais. Sans savoir si j'arriverais.

Je n'ai vu qu'une étoile qui m'a hypnotisé. Si elle est fausse, je reviendrai. En serais-je capable ? Si elle est vraie, je continuerai d'avancer. Le chemin ne se termine jamais.

Mais entretemps, la maison chaude que j'ai laissée me manque, tout comme mon fauteuil à bascule, mon poêle... ma vie honorable, ma famille, mon devoir, mon métier, les idées que je nourris, les mots que j'ai répétés des milliers de fois.

Pourquoi serais-je fou au point d'être insatisfait ? Pourquoi chercher un bien, si j'en ai déjà un ? Pourquoi chercher une vérité si j'en ai déjà plein... ? Plein, plein de vérités qui me donnaient du prestige, de la joie. Je suis un capricieux, un rêveur,

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE un utopiste, un futuriste. Pourquoi me lancer, sans personne sur ce chemin ?

Tous les chemins allaient au final m'amener à cette dérive. Ce n'est rien d'autre que mon chemin, mon cheminement éternel de flèche en flèche. Personne ne fait marche arrière ; aucun chemin n'est réversible. Ceci est mon étoile et elle ne veut pas s'arrêter. En sortant de Jérusalem, elle éclairera encore. Je ne pouvais que la suivre. Je la suis, je la suis, je laisse tout derrière pour quelque chose de nouveau qui se trouve là, devant, qui m'attend.

Pourquoi suis-je seul, le premier à marcher dans la neige ? Il n'y a aucune trace de pas. La tempête de neige fait rage. Tout est blanc, sans mots. Personne ne parle.

Je n'ose poser de question à personne. Que dois-je laisser, que dois-je garder ? J'abandonne mon sac à dos. À la moitié du chemin, j'ai faim. Je ne suis nulle part, je suis fatigué et je veux manger. Je ne bois que de la neige, je ne mange plus depuis des jours. Et je tombe sur mes empreintes fraiches, me demandant si l'étoile brille. Et l'étoile doit s'éclairer de nouveau, parce que la nuit est blanche et la lune est nouvelle. Que de la neige noire. Qu'un espoir glacé. LETTRE 6 Villaroya de los Pinares, 7 janvier 1970.

En janvier, j'ai entamé le livre que je t'ai justement prêté : La Renaissance de la civilisation. Tu verras par toi-même qu'en quelques pages le « Nouvel ordre mondial » apparaît comme le vé- ritable parcours de la maturité mondiale. Si tu as déjà terminé ce livre, je suis sûr qu'il t'aura plu et que tu n'auras que peu de critiques envers cette œuvre. Les livres bahá'ís choquent, car ils exposent des idées ouvertes, religieuses et sociales, qui paraissent tellement logiques qu'elles sont incontestables. Tout ce qu'on peut faire, c'est répéter banalement qu'elles sont utopiques ! Comme disait Victor Hugo : « Rien n'est plus puissant qu'une idée dont l'heure est venue ». Le fait que les bahá'ís ne critiquent, ni ne parlent mal des autres, et encore moins des autres religions, interpelle également. Mais c'est l'esprit que Bahá'u'lláh nous a enseigné : « Fréquentez les fidèles de toutes les religions dans un esprit d'amitié et de camaraderie ». J'espère ne pas y avoir fait exception avec mes commentaires. J'apprécie les nouveaux changements entrepris par l'Église et surtout j'apprécie l'esprit de ceux qui servent Dieu et les hommes qui en font partie. Je me suis confié à toi, seul à seul, et j'espère de tout cœur qu'à aucun moment tu ne t'es senti offensé. Comme je te le disais, mon enthousiasme, tout comme ma grande lutte intérieure, grandissait de jour en jour. Voici ici un autre genre de poème. C'est en fait une feuille de mon journal, mais parfois j'avais plus facile de m'exprimer dans ce style. Comme tu pourras le voir, les poèmes que j'avais écrit au séminaire me sont revenus en mémoire, pleins de sens. Est-ce que je n'avais pas rêvé que le dernier jour il y aurait de la neige et que j'aurais chaud ? Pour moi ce jour était arrivé.

Mais pourquoi pas ? En une semaine, la température change et le temps tourne et retourne. J'ai mangé de nouveaux aliments avec grand appétit ; j'ai tout avalé et, satisfait, j'ai répété sur un ton monotone que « je suis content ». Nuit en veille palpant de nouvelles aurores. Rêver et rêver. Lorsqu'on rêve, on vit. Et sans regarder derrière soi. Plonger dans l'abîme du risque. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Vendre tout pour acheter une perle précieuse, éblouissante, qui m'empêche de dormir. Serait-ce la pointe de la flèche ? Va-t-elle continuer de grandir ou a-t-elle pris sa taille définitive ? Même face au dernier horizon, la flèche continuera d'indiquer le chemin.

C'est son but. Le but n'est pas de mourir. Nous ne nous endormirons pas parce que la trompette a sonné. C'est l'heure de se réveiller. Les haut-parleurs retentissent et la neige est molle, chaude. Alors que beaucoup dorment encore, des chants se font entendre. Beaucoup sortent maintenant dans la rue torche en main. Qui est là ? Qui vient pour unir les torches en un feu de joie ? Notre feu de joie sera énorme. Brûlons tout le passé qui n'a pas voulu brûler. Tout ce qui ne nous a pas unis dans sa froide utilisation à travers les siècles nous réchauffera à l'unisson, alors que les enfants naissent à la lumière nouvelle.

J'ai chaud et j'ai trop de pulls. J'ai oublié les contes de fées et j'ai trouvé une réalité plus belle. Je ne rêve plus de jouets. Mes rêves se sont réalisés et il suffit de rêver et de rêver, dans la barque qui se trouve dans le port mais qui doit continuer de naviguer, transformant les rêves en réalité.

Villaroya de los Pinares, 14 janvier 1970.

LETTRE 6

Dans la première lettre que j'ai envoyée à M. Mehrabkhani, le bahá'í iranien qui m'a contacté, j'ai dit :

« ... une grande joie s'immisce en moi. J'ai presque peur que ce ne soit qu'une soif de nouveauté, d'une nouvelle vie... même si en réalité cela pourrait me couter plus que ce que j'imagine. Pour le moment, je ne veux pas me précipiter. J'ai toujours voulu suivre les appels de Dieu, mais aucun n'était définitif. Après chaque flèche, j'en trouvais une autre qui m'emmenait vers de nouveaux chemins. Peut-être que celle-ci aura plus d'importance ».

Après lui avoir expliqué ma vocation d'enfant de devenir prêtre ainsi que l'appel que je sentais désormais, j'ai demandé à le voir et à ce qu'il me transmette quelques prières bahá'íes. Je l'ai rencontré pour la première fois le 25 janvier à Valence. C'est la seule fois où Carmina est venue pour me présenter. Nous avons bavardé pendant des heures. Parfois, je répondais moi-même à mes propres doutes, sans lui donner le temps de le faire. Je n'ai pas su dormir cette nuit, chez lui. Je me suis levé de bon matin pour feuilleter quelques livres et quelques interviews de bahá'ís publiées dans la presse. Je voulais mettre le pied à terre et confronter ce monde merveilleux à la réalité. Comment était-ce possible que je n'en aie jamais entendu parler avant, que personne n'ait eu vent d'une chose si importante ? La communauté bahá'íe de Valence était très petite : deux familles perses et quelques Espagnols. Asphyxié par l'inertie de mes années d'enfance, j'avais l'impression de me trouver dans un lieu interdit. Un peu comme lorsque je suis entré avec d'autres membres du séminaire dans une église protestante pour la Semaine de l'unité. Cette fois je n'y allais pas comme simple spectateur, mais bien comme sympathisant. C'était beaucoup plus risqué. Après ce voyage, j'ai écrit à M. Mehrabkhani :

« Dans mon fort intérieur fait rage une lutte entre la raison et le cœur, entre la patience et l'angoisse. Dès le premier jour, je me suis rendu compte que c'était le chemin que je devais suivre et que Dieu a voulu m'accorder la grâce de connaître son grand jour et de me consacrer à sa foi, en amenant ce message à mes frères spirituels. Mais je vois que le chemin à parcourir sera long. Les graines plantées dans ces montagnes si froides prennent du temps à pousser ; LETTRES A UN BON CATHOLIQUE elles doivent passer au moins un long hiver. J'ai besoin de deux longues années pour me préparer dans ce lieu solitaire, le meilleur endroit pour méditer et prier. Parfois, ce sentiment et cette angoisse intérieure m'envahissent et je me sens ici comme un exilé, sans pouvoir compter sur la compagnie des bahá'ís qui me soutiennent et me guident ».

Déjà à l'époque j'aurais aimé me déclarer bahá'í, mais je savais que j'allais encore devoir passer par plusieurs étapes. Je me voyais comme en haut d'un gratte-ciel. Me lancer d'un coup me tuerait. Je devrais descendre étage par étage. Tout d'abord, je devrais terminer mon année dans le village, pour que les habitants ne s'offensent pas. Ils n'auraient pas compris et cela aurait pu nuire à leur bonne foi. Il valait mieux que je reste un an et qu'ensuite je parte à Madrid, sous prétexte de vouloir continuer mes études. Ensuite, je devrais abandonner mes fonctions de prêtre. Et ce n'est qu'ensuite, si je m'y décidais, que je pourrais devenir bahá'í. Je devrais me chercher un travail, faire mon service militaire... Et avant tout, comment mes parents le prendraient-ils ? J'ai fait tout cela, comme j'y avais pensé. Ma conscience était le principal problème. De nombreuses nuits, face au sanctuaire, à côté du poêle de la sacristie, ou marchant dans la froide pénombre de l'église, j'aurais voulu pleurer mais les larmes ne sortaient pas. Je ne faisais que prier et prier. Je parlais avec le Christ, je lui demandais de me montrer la lumière. Es-tu celui qui doit venir ? « Nous attendons ta venue dans la gloire » ; « que ton règne vienne ». Je Te le demande chaque jour. Tu es peut-être déjà revenu, mais nous ne le savons pas. Je ne savais pas non plus si je devais parler avec le Christ ou simplement avec Dieu. Les prières bahá'íes me plaisaient. Certains ouvrages de Bahá'u'lláh me semblaient trop solennels. J'ai décidé de me diriger à Dieu, le Père éternel, au lieu des intermédiaires. Un après-midi, alors que je montais le long de l'arête d'une montagne, je me suis retrouvé entre deux vallées, sans savoir vers laquelle des deux avancer. Comme disait la tradition islamique : « À la fin des temps, il faudra franchir un pont plus étroit que le tranchant d'une épée ». Une de mes prières favorites, que je récite encore parfois, était celle du père de Foucauld.

LETTRE 6 « Mon Père, je m’abandonne à toi, fais de moi de qu’il te plaira. Quoi que tu fasses de moi, je te remercie. Je suis prêt à tout, j’accepte tout. Pourvu que ta volonté se fasse en moi, en toutes tes créatures... ».

J'ai entendu parler d'un prêtre espagnol qui était entré dans le message bahá'í et je lui ai écrit. Il avait été médecin pendant la guerre. Ensuite, il était rentré dans les ordres, mais son inquiétude sociale était telle qu'il avait été banni de Campo de Gibraltar et s'était rendu à Casablanca. Là, il a rencontré un médecin bahá'í et depuis, jusqu'à ce qu'il meure il y a quelques années, il se sentait à la fois chrétien, musulman et bahá'í. Il fêtait le carême ou le jeûne des trois religions. Dans ses lettres, il semblait aussi convaincu que moi. Mais selon lui, seules la messe et la dévotion à la Vierge le maintenaient uni à l'Église. Le père Justo était à la fois médecin et prêtre à Ceuta. Son âge avancé lui servait également d'excuse.

Dans une de ses lettres, il me disait : « J'ai peur qu'avec le temps la foi bahá'íe connaisse le même sort que le christianisme. Si elle s'institutionnalise trop, son esprit finira par s'étouffer ».

Il savait, comme moi, que la révélation de Bahá'u'lláh possédait certaines caractéristiques qui garantissaient la transmission authentique de cette dernière et la création d'une communauté qui accomplirait le Nouvel ordre mondial. Les erreurs humaines ne manqueront pas, mais au moins il nous a transmis de sa propre main les instructions pour éviter, tant que faire se peut, les usurpations, sectes, interprétations déformées, manipulations du pouvoir et autres déviations qui ont tant affecté les religions, divines dans leur origine et trop humaines dans leur développement. Ma réponse à ce prêtre, enjouée par le message bahá'í et à la fois évasive, a été spontanée : « Si nous refusons une chose si bonne car nous pensons que dans quelques siècles elle se sera détériorée, nous ne pourrions jamais rien faire. Aucune idée ne serait valide, personne ne se marierait, personne se créerait son entreprise. Je ne pourrais pas m'acheter une voiture si je commence à me dire que dans quelques années elle va vieillir. Vu que vous n'osez pas passer le pas, je le ferai pour vous. Comme si j'étais votre fils, qui suit la vocation que vous avez senti et que vous trouvez trop difficile à aborder à votre âge ». LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Il m'a remercié pour cette confidence et pour mon ton familier. Des années plus tard je lui ai rendu visite à Ceuta. Il avait accueilli chez lui deux jeunes garçons d'origines musulmanes, dont un était handicapé. C'était le ramadan et il s'est levé très tôt avec son ainé pour déjeuner et garder le jeûne le reste de la journée. Il pratiquait la médecine traditionnelle et la médecine spirituelle dans le village le plus pauvre de Ceuta, où vivaient de nombreux musulmans. Je venais d'effectuer un long séjour auprès des bahá'ís des îles Canaries et j'allais bientôt faire mon service militaire. Il n'a pas voulu parler de moi et de la foi bahá'íe. J'ai respecté son silence. C'était un curé ouvrier, chrétien, musulman, bahá'í.

J'aimerais désormais résumer cette seconde étape de ma vie, dans la paroisse de Villarroya. Ce furent de longs mois, de transition indécise, lors desquels je ne me sentais n'y d'un côté ni de l'autre. Ma joie partait peu à peu et ma guitare est restée muette pendant plusieurs années. Au Carême, j'ai dû confesser de nombreuses personnes dans plusieurs villages. J'ai célébré les processions de la Semaine sainte, des enterrements de temps en temps et quelques mariages au printemps et en automne. J'essayais d'accomplir mes tâches de prêtre, car c'est ce que j'étais pour ces personnes. Mais je ne faisais que jouer un rôle. Je n'oublierai jamais le pèlerinage que j'ai célébré avec les habitants de Miravete pour la « Croix de mai » (Cruz de Mayo). Nous sommes allés jusqu'à un lointain ermitage à dos de mules. Pour sortir du village et traverser le suivant, j'avais revêtis mes habits de procession, mais à certains moments j'enlevais mes ornements pour monter sur ma mule. Je me suis souvenu des films de Summers, en me voyant avec ma veste anti-pluie en train de chanter des Ave Maria à travers les champs. Je voyais mes amis bahá'ís presque tous les mois. À la mijournée, alors que je venais tout juste de terminer la messe du dimanche, j'ai pris la voiture jusqu'à Valence pour y passer quelques heures avec eux. M. Mehrabkhani se souvient que lors d'une de ces visites, en arrivant, je lui ai dit : — En venant, je me disais à moi-même : quand j'arriverai, je n'aurais pas envie de parler, juste de m'asseoir et d'être avec eux.

Ils ne m'ont jamais proposé de faire de moi un bahá'í. Ils respectaient mes doutes, mes moments d'attente... C'est moi qui vou- LETTRE 6 lais en savoir plus et m'unir à eux. Comme le papillon, je me sentais attiré par la lumière, même si je savais que son feu allait s'emparer de moi. C'est ce que je désirais par-dessus tout. Un jour, mon ami perse m'a exposé les difficultés que je rencontrerais si j'entrais dans la communauté bahá'í. Je lui ai répondu : — Je connais les obstacles que j'aurais à surmonter, mais je ne peux pas faire ne serait-ce qu'un pas en arrière. Si je ne deviens pas bahá'í, je devrais rester sans religion, parce que toutes les preuves qui m'ont fait accepter le Christ, je les retrouve amplifiées en Bahá'u'lláh. Si ces preuves ne suffisent pas pour prouver la foi de Bahá'u'lláh, il n'y en aura pas de meilleures pour prouver la vérité du Christ.

Les fêtes patronales de la Saint-Jacques ont eu lieu en juillet. Le Saint s'est vu retiré l'épée avec laquelle il menaçait les quelques maures placés sous les pattes de son cheval. Elle a été remplacée par un crucifix, ce qui m'a paru plus chrétien et plus adéquat pour un saint. Les curés de ma région avaient également épuré l'église des saints et les avaient mis dans un coin de la sacristie. Une fois par mois, nous nous réunissions avec les curés des alentours, plutôt âgés, pour partir une journée en retraite. Nous nous confessions les uns les autres, même si à un moment j'ai arrêté de le faire. Les deux plus jeunes, qui prêchaient près de mon village, les seuls aux courants de mes problèmes intérieurs, sont venus me voir à la veille de la Saint-Jacques. Ils m'ont demandé de venir me promener avec eux. Ils m'ont fait marcher entre eux deux et m'ont dit leurs quatre vérités. Ils voulaient me secouer moralement et obtenir de moi une quelconque réaction. Ils m'accusaient principalement d'être immature. Ils n'avaient pas d'opinion sur la foi bahá'íe, ils n'avaient pas vraiment compris ce que c'était. Lors de ces quelques mois, c'est D. Victorio, docteur des saintes Écritures et chanoine de la cathédrale, qui m'a le plus écouté, surtout au niveau idéologique. Il se trouve qu'il est devenu évêque de la ville dans laquelle je vis. Au vu de sa formation intellectuelle, de sa spiritualité, de son humanisme et de l'amitié que j'entretenais avec lui et sa famille, je n'aurais pas pu trouver meilleur guide pour sortir de ce bourbier dans lequel je m'enfonçais. Si j'avais vraiment voulu en sortir. Mais je l'ai mis dans la balance, comme contrepoids, pour que M. Mehrabkhani et les livres bahá'ís n'aient pas autant d'influence sur moi. Une partie de mon être aurait LETTRES A UN BON CATHOLIQUE voulu être convaincue par les arguments de D. Victorio, afin d'être libérée de l'aventure dans laquelle je m'étais lancé et de retourner dans la chaleur familiale du passé. Mais une partie plus importante de moi-même était convaincue que tous les théologiens réunis, extérieurs à la foi bahá'íe, ne pourraient pas m'amener à rejeter cette nouvelle révélation avec l'argument que Jésus s'est dit être « le chemin, la vérité, et la vie ». Je lui ai prêté un livre avec les lettres de Bahá'u'lláh au pape et aux rois de son époque. Il n'a répondu que par l'indifférence : « Je ne vois pas ce que tu y trouves de nouveau. On dirait le style des prophètes de l'Ancien Testament, rien de plus ». Je trouve déjà bien qu'un spécialiste des saintes Écritures reconnaisse sans le vouloir ce style prophétique trouvé dans les écrits de Bahá'u'lláh. D. Victorio n'est pas parvenu à envisager que l'origine divine puisse être la même. Je soupçonnais sérieusement Dieu d'avoir continué sa révélation, mais D. Victorio ne pouvait même pas admettre que ce soit possible. Nous nous sommes vus plusieurs fois pour parler longuement et je lui ai écrit plusieurs lettres. Cela l'amenait à des élucubrations théologiques que ma soeur ne pouvait pas comprendre. De leurs côtés, mes camarades curés préféraient m'amener uniquement sur le terrain du vécu et de la pratique. À la mi-avril, j'avais mentionné à D. Victorio mon envie pressante d'informer notre évêque de ma situation. Même si je lui rendais régulièrement visite lorsque j'étais au séminaire, je ne faisais que supporter timidement ses monologues. D. Victorio m'a servi d'intermédiaire pour lui communiquer ma décision irrévocable de quitter le village après y avoir prêché pendant un an. Lorsque j'ai pris congé de l'évêque, ce dernier a juste discrètement désapprouvé mon attitude et a mentionné les conséquences de mon irresponsabilité. Malgré eux, ni D. Victorio ni l'évêque n'ont pu en faire plus pour moi. J'aimerais te raconter la fin de l'histoire de cette étape de transition, qui est bien sûr assez amère. Toujours pendant les fêtes patronales, j'ai commencé à dévoiler à mes parents que je pensais quitter le village pour étudier diverses religions... et même abandonner le sacerdoce. J'avais à peine insinué cette dernière idée que mes parents étaient en état de choc. Je me rendais moi-même compte de la gravité de mes actes, mais au fond de moi je les trouvais plus que justifiés. Cependant, pendant les mois qui ont suivi, je n'ai pas arrêté de penser à mes parents, qui avaient rêvé pendant LETTRE 6 tant d'années de me voir devant l'autel et étaient si heureux et fiers d'avoir un tel fils. De mon côté, j'étais prêt à jouer ma vie, mais comment faire pour leur éviter de telles souffrances ? Le monde leur est tombé sur la tête et des années plus tard, ils n'ont toujours pas oublié la peine qui a assombri leur vie, plus que si j'étais mort. C'est principalement pour eux que j'ai entrepris de mettre une année entre parenthèses, même si cela me semblait irrationnel. J'ai tout repris de la maison que j'avais hâtivement meublée, j'ai vendu la voiture que j'avais achetée avec un prêt de l'évêché et je suis retourné à Madrid. J'ai demandé à obtenir une équivalence de diplôme pour obtenir une maitrise en philosophie et ensuite j'ai commencé à travailler à la poste, dans les sous-sols de l'aéroport de Barajas. Pendant neuf mois j'ai essayé d'oublier la foi bahá'íe. J'en rendu tous les livres et n'ai plus rendu visite aux bahá'ís de Madrid que j'avais déjà rencontrés. Je suis même parti vivre avec mon frère et ses camarades catholiques du mouvement laïc. Quelques fois, je cherchais dans les bibliothèques tout ce que les dictionnaires pouvaient me dire sur cette religion si peu connue. Je t'ai déjà mentionné les surprenants résultats de mes recherches. Je cherchais en vain un « avocat du diable » de la cause bahá'íe. Quelqu'un qui aurait étudié cette foi en détail et en aurait dévoilé les erreurs1. Il existe des jugements critiques envers les mormons ou les Témoins de Jéhovah, mais toute personne peut se faire son opinion sur leurs arguments. Je ne trouvais presque rien sur la foi bahá'íe, à peine quelques articles favorables à cette cause, rédigés par des journalistes — et aussi par un prêtre — à propos de leurs visites dans les lieux sacrés de Haifa ou à propos de la « signification prophétique » de cette religion de l'unité. J'ai timidement abordé le thème avec un professeur de Comillas et avec d'autres prêtres. Cependant, aucun ne connaissait ce mouvement ou n'y montrait qu'un tant soit peu d'intérêt. Le seul jugement critique que j'ai déniché se trouvait dans un petit livre, évangélique semblait-il. La foi bahá'íe y était classée entre les religions ésotériques et les philosophies syncrétistes qui n'acceptent pas l'idée de la révélation divine. Je n'ai trouvé aucun expert de la foi bahá'íe qui puisse me donner des raisons de ne pas accepter cette nouvelle révélation. Des raisons a priori, tout le monde peut en avoir. Et si Dieu s'était

1 Voir Le Développement de la civilisation mondiale et autres écrits de Shoghi Effendi. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE véritablement révélé à nous, avec la même plénitude que par le passé ? Cette nouvelle mentalité religieuse ne pouvait pas rester assoupie dans un coin de mon cerveau. Je savais que toute tentative serait vaine. Mais deux choses m'étaient nécessaires avant de passer à la dernière étape et j'ai tout fait pour y parvenir : — Mûrir humainement, me sentir sûr de moi, me positionner dans le monde d'un point de vue pratique. — Renoncer au sacerdoce et accepter toutes les conséquences qui en découlerait, car ma conscience m'interdisait de poursuivre sur cette voie.

Pour cela, j'allais devoir arracher une partie de moi-même de manière irréversible. Dis toi que si tu voulais devenir bahá'í, évangélique ou Témoin de Jéhovah, en tant que fidèle catholique ta vie externe resterait la même. De même, si tu te repentissais, tu redeviendrais comme avant, tu mènerais la même vie de catholique que tu vis aujourd'hui. Pour moi c'était un changement radical. Je ne le faisais pas pour me marier, je n'avais pas de reproche à faire à l'Église et je ne la rejetais pas. Au contraire, je ressentais une grande affection envers l'Église, la même qu'envers mes parents. Mais ma fidélité à Dieu était plus importante encore que ma famille, que l'Église ou que le sacerdoce qu'Il m'avait offert. Je me suis souvenu du pauvre Abraham lorsque Dieu lui a demandé de sacrifier son fils promis. Contrairement à lui, j'ai dû passer à l'acte. Pour éviter que le bateau ne coule, j'ai dû jeter du lest. Nous étions déjà en mars 1971 lorsque j'ai donné ma dernière messe dans une paroisse du sud de Madrid. Cela faisait tout juste deux ans que j'étais prêtre. C'est en été, deux ans après avoir eu vent de la foi bahá'íe, que je me suis risqué à demander ma sécularisation. À l'évêché de Teruel, on m'a posé quatorze questions : sept sur ma chasteté et sept sur ma foi. Je n'ai rien à raconter sur les sept premières. Quant à la deuxième salve de questions, j'ai expliqué que face à la nouvelle foi que j'avais découverte, je ne me sentais plus capable d'être le berger spirituel d'autres personnes. Grâce à Dieu, se séculariser commençait à devenir plus facile, bien plus facile qu'auparavant. Le curé qui m'a remplacé à Villarroya et celui du village voisin se sont plus tard également sécularisés et aujourd'hui ils vivent leur engagement chrétien dans le mariage. Dans mon cas, la résolution de Rome a pris six mois, mais je LETTRE 6 me sentais déjà libre. La marche la plus difficile était gravie. Le 12 août 1971, j'ai signé une simple carte devant l'Assemblée spirituelle locale des bahá'ís de Madrid. Quelques jours plus tard, j'ai eu une visite inespérée. Mon camarade de séminaire, Joaquín, de quelques ans mon ainé, était passé par le magasin de ma mère et elle s'était mise à pleurer. Le jour suivant, il avait pris sa voiture et était venu à Madrid, décidé à ré- cupérer sa brebis égarée. Il se trouve qu'il a dû venir me chercher à la piscine universitaire, où j'allais nager et manger après mon travail à l'aéroport. Je ne sais pas de quel dictionnaire il s'est inspiré pour s'armer contre les mauvaises idées qui m'avaient perturbé. Ses arguments contre « le rationalisme théologique », condamné par l'Église dataient de plusieurs dizaines d'années et n'avaient rien à voir avec le processus de foi que j'étais en train de vivre et que je n'ai pas su lui expliquer. Il est reparti bredouille, mais j'avais apprécié ce geste de mon frère ainé, tout comme sa venue quelques années plus tard à Majorque pour célébrer mon mariage. « José Luis, sache que l'Église catholique ne t'a pas abandonné ». Certains prêtres comme D. Victorio, Joaquín et d'autres ont continué à me montrer leur amitié et leur affection. Mais mon chemin était diffé- rent. De dehors, ils ne pouvaient pas comprendre. Lorsque j'ai commencé ma vie de bahá'í, je n'étais pas rempli d'enthousiasme, j'avais simplement la conscience tranquille de suivre le chemin que Dieu m'avait indiqué. Il m'avait fallu deux ans pour traverser ce tunnel. J'étais fatigué après tant de mois sans vivre à fond ni une foi ni l'autre et sans une communauté d'amis avec lesquels m'identifier pleinement. Ce que j'ai vécu jusqu'à mon adaptation à la vie profane n'est pas fort différent de ce que des milliers de prêtres ont vécu ces dernières années. Plusieurs de mes camarades l'ont mal vécu également. Mais leurs efforts ont payé. Ils ont formé une famille, ou ont vécu un christianisme plus sécularisé, en dehors des ordres religieux. Moi, je le faisais dans l'espoir de suivre le Christ dans sa seconde venue, ce que personne n'allait comprendre sauf ces quelques personnes qui l'avaient compris aussi clairement que moi. Soudain, on m'a rendu bien plus que ce que j'avais abandonné. Contrairement à ce que j'avais imaginé au départ, il ne m'a pas fallu dix ans pour me déclarer bahá'í. Cependant, ces années m'ont été nécessaires pour me sentir complètement heureux de l'être.

LETTRE 7

Cher ami,

Hier, j'ai reçu ta lettre et il est vrai que je n'ai pas encore répondu à certaines des questions primordiales que tu m'as posées il y a déjà longtemps sur le christianisme. Selon moi, l'incarnation et la rédemption sont les dogmes fondamentaux du christianisme : un homme-Dieu meurt sur la croix pour libérer la race humaine du pé- ché originel et nous réconcilier avec Dieu le Père. Je crois que les autres dogmes se réunissent autour de ce noyau central de la foi chrétienne : le mystère de la trinité, la résurrection et l'ascension du Christ, la virginité et la maternité divine de Marie, l'eucharistie, etc. Comme tu le sais, ces vingt derniers siècles, des milliers de personnes ont donné leur avis sur la question. Nombre d'érudits du christianisme estiment que les disciples du Christ, particulièrement Saint-Paul, ont médiatisé les actes et le message du Maitre, donnant naissance à certaines croyances que Jésus lui-même n'aurait pas reconnues. Mais ne nous enfonçons pas dans les tréfonds des historiens, exégètes et théologiens. Si tu me le permets, j'aimerais juste t'exposer les questions que je me suis posées sur la résurrection du Christ depuis que j'ai découvert la foi bahá'íe. Même si elle ne semble pas être le dogme le plus important, elle va de paire avec la rédemption : Le Christ nous sauve par sa mort et sa résurrection. En outre, elle a été fondamentale à l'origine de la foi chrétienne. « Si le Christ n'est pas ressuscité, notre foi est vaine » disait Saint-Paul.

1. Le fait même de la résurrection du Christ n'est pas un fait historique vérifiable. Ça, je le sors de mes notes de théologie catholique. Personne n'a été témoin du moment de sa résurrection, comme ce fut le cas lorsque Lazare, la fille de Jaïrus et le fils LETTRE 7 de la veuve de Naïm sont revenus à la vie grâce au pouvoir spirituel de Jésus.

Les seules données historiques sont : une tombe vide, le linceul replié, le mystérieux saint suaire et les apparitions d'un Jésus plus spirituel que physique. Les informations alléguant qu'on pouvait le toucher et qu'il mangeait sont considérées comme ajoutées afin de rendre ces apparitions plus réalistes. En revanche, toutes les autres informations confirment que la réalité corporelle du Christ était différente de celle avant sa mort : il traversait les murs, apparaissait et disparaissait, était à peine reconnu (par les disciples qui ont marché avec Lui jusqu'à Emmaüs). Saint Paul lui-même dit : « Le corps est semé corruptible ; il ressuscite incorruptible... il est semé corps animal, il ressuscite corps spirituel »1. Avec les connaissances du monde physique actuelles, pouvonsnous imaginer où le Christ est resté pendant ces quarante jours et où il est finalement monté aux cieux ? Si nous prenons la résurrection matérielle au pied de la lettre, qu'elle est devenue la condition physique des atomes qui le composaient ? Dans quelle partie de cette planète ou de l'espace peuvent-ils se trouver désormais ? À l'époque, il était très facile d'accepter qu'il « est monté au ciel ». Dans quel ciel ? Au-delà des nuages, de la stratosphère, perdu dans les galaxies ?

2. Nous ne percevons pas à quel point nous sommes conditionnés par certains schémas mentaux mythologiques. Dans les années 1960, le livre Honest to God (Honnête envers Dieu), de l'évêque anglais ROBINSON avait fait grand bruit dans les milieux théologiques. Il exposait simplement que ce n'est pas honnête de croire à un ciel en haut, à un enfer en bas et à des choses du style, qui ne concordent pas avec les connaissances les plus élémentaires d'un enfant.

1 Récemment, j'ai eu entre les mains des livres remplis de savoir du bahá'í allemand UDO SCHAEFER, juriste de Heidelberg : La Domination impérissable (El Dominio Imperecedero, non traduit en français) et La lumière brilla dans les té- nèbres (La luz brilló en las Tinieblas, non traduit en français). Il y mentionne, parmi d'autres, KURT HUTTEN et GERARD ROSENKRANZ comme critiques de la foi bahá'íe. Les œuvres de Schaefer sont très précieuses pour étudier la foi bahá'íe, au vu de leur imposante bibliographie et surtout au vu de la profondeur intellectuelle avec laquelle il traite tous les thèmes. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Afin de comprendre la différence entre la résurrection des juifs et l'immortalité des Grecs, il faut savoir que pour les juifs la vie réside dans le sang, d'où son rôle rituel dans les sacrifices et le fait qu'ils ne puissent pas manger le sang des animaux. Selon Platon, et selon les bahá'ís, à la mort, l'âme se libère du corps, elle se défait de lui comme d'un vêtement. La cage se brise et l'oiseau vole plus librement. Tel l'enfant qui se détache du placenta maternel lorsque son corps est formé et qu'il n'en a plus besoin, l'âme immortelle se libère du corps qui lui a servi de véhicule et de moyen d'expression pendant toutes ces années. « Et quand l'âme sera en la Présence divine, elle prendra la forme la plus convenable à son immortalité, la plus digne de son habitation céleste »1. Mais l'existence de l'âme dans l'au-delà prend une dimension totalement distincte, qui ne « pourra jamais être décrite », comme l'enfant à l'intérieur du vendre de sa mère ne pourra jamais comprendre la vie bien plus riche et bien plus libre qu'il aura par la suite. Dans le contexte juif, le Christ a accepté l'immortalité sous la forme de la résurrection, à la manière les pharisiens. C'était préfé- rable au refus de toute autre vie comme l'on fait les saducéens, plus traditionalistes et fidèles à l'idée ancienne du Sheol, lieu d'ombres et de mort. Le mythe mainte fois répété du dieu-soleil qui meurt et ressuscite constitue un autre facteur culturel qui a pu avoir de l'influence : Osiris, Apollon, les cultes de Mithra... Le schéma du hé- ros, fils d'un dieu et d'une femme, ou vice versa, qui meurt après de longues épreuves et est par la suite exalté, jusqu'à être admis dans l'Olympe (pensons à Hercules), a été très courant, notamment dans la culture gréco-romaine.

3. Cela ne veut absolument pas dire que les disciples ont inventé la résurrection du Christ. Tous les miracles et faits prodigieux repris dans la Bible possèdent une valeur de « signe » que Dieu utilise pour nous transmettre « quelque chose » de plus profond, que nos sens ne distinguent pas. Le message religieux essentiel à la résurrection se trouve dans la « glorification de Jésus ». Le Père accepte son sacrifice sur la croix et le soutient dans sa mission salvatrice. Il représente également le symbole et la su-

1 I Corinthiens 15,42-44. LETTRE 7 prématie de notre résurrection future. C'est ainsi que le comprend la théologie catholique.

4. Qu'est réellement devenu son corps ? Personne n'a su donner d'explications convaincantes. L'hypothèse selon laquelle les disciples eux-mêmes l'auraient subtilisé est rejetée. Étrangement, dans l'histoire du Báb, semblable à celle de Jésus en de nombreux points, son corps, traversé par 750 balles avec celui de son disciple, a été caché pendant plusieurs décennies avant de reposer dans la tombe du mont Carmel. La majorité de ses disciples ne savaient pas où se trouvait cet endroit.

Celui du Christ s'est-il transformé, volatilisé, spiritualisé ? L'important, c'est que la réalité spirituelle du Christ a survécu et a acquis une présence très spéciale parmi ses disciples.

5. Si tu me le permets, je vais te transcrire une partie de l'interpré- tation que ‘Abdu’l-Bahá a donnée sur ce thème en 1905 :

« Personne n'est monté au ciel, si ce n'est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme qui est dans le ciel ».1 « Notez qu'il dit : Le fils de l'homme est au ciel alors qu'à ce moment le Christ se trouvait là sur Terre. Notez également qu'il affirme que le Christ est descendu du ciel, alors qu'en réalité, il a été conçu dans l'utérus de Marie et qu'il est né du ventre de sa mère. Dès lors, il est clair que lorsqu'il dit que le fils de l'homme est venu du ciel, le sens n'est pas littéral mais symbolique ; c'est un fait spirituel, pas matériel. Le sens est que le Christ est en fait venu du ciel... spirituel du règne divin. Par conséquent, sa disparition en bas sur Terre pendant trois jours possède un sens symbolique et n'est pas un fait réel. De la même manière, sa résurrection des entrailles de la Terre est également symbolique : c'est un fait spirituel, pas matériel... ».

6. Une autre idée me semble séduisante. Je ne l'ai pas explicitement retrouvée dans les écrits bahá'ís, mais elle pourrait en être facilement tirée. Dans la Bible, la mort de certains personnages reste en suspens avec un symbolisme particulier : Melchisé-

1Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh, LXXXI. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE dech, Hénoch, Moïse... D'une certaine manière, ils ne meurent pas, ils sont directement projetés vers l'éternité. Le cas d'Élie, monté au ciel sur un char de feu, est plus probant encore. S'il n'a pas été enlevé par des extraterrestres, comme d'aucuns l'affirment aujourd'hui, il est évident que l'espoir de son retour donne tout son sens à cette histoire. En fait, Élie est apparu avec Moïse (« le Prophète » et « la Loi ») aux côtés de Jésus sur le mont Thabor. Mais les disciples voulaient le retour d'un Élie plus réel, en chair et en os, identique à celui qui avait perdu son manteau, ramassé par Élisée, lors de sa montée au ciel. Alors, les disciples ont demandé au Christ : « Pourquoi donc les scribes disent-ils qu'Élie doit venir premièrement ? Il répondit : Il est vrai qu'Élie doit venir. Mais je vous dis qu'Élie est déjà venu, qu'ils ne l'ont pas reconnu, et qu'ils l'ont traité comme ils ont voulu. De même, le Fils de l'homme souffrira de leur part. Les disciples comprirent alors qu'il leur parlait de Jean Baptiste »1.

En résumé, quelle que soit notre interprétation de la résurrection, elle comprend toujours certains éléments essentiels. Certains faits de la Bible (la création, l'arbre défendu du paradis, le passage de la mer Rouge...) ne perdent pas leur sens lorsqu'ils sont démythologisés. Au contraire, le message religieux qu'ils portent au fond d'eux apparaît plus clairement. La résurrection du Christ entre les morts signifie que :

— la foi des apôtres a été revivifiée, encouragée par la découverte du tombeau vide, les apparitions et la croyance que le Christ avait quitté le lieu des morts pour revenir bientôt ;

— cette foi leur a confirmé que le Christ n'était ni un imposteur, ni un misérable. Dieu était à ses côtés et l'aidait dans sa tâche ;

— la foi en la présence du Christ dans une dimension autre que la nôtre, mais proche de la nôtre, leur a permis de comprendre la promesse du Christ de revenir bientôt ;

1 Jean 3,13. LETTRE 7 — tout cela nous amène à relier la résurrection du Christ avec son retour à la fin des temps. Tu te rappelles du discours que je t'ai prêté ? Si la résurrection a été le fait fondamental à l'origine du christianisme, ne crois-tu pas que son retour est son objectif final, son point culminant ?

« Élie est déjà venu, [mais] ils ne l'ont pas reconnu ». Le Christ est déjà revenu, mais « ils ont des yeux pour voir et qui ne voient point, des oreilles pour entendre et qui n'entendent point ».

7. Selon moi, utiliser la résurrection comme preuve apologétique et barème pour mesurer les autres révélations la dénature : « Le Christ est ressuscité, il est donc Dieu ». « Le Christ s'est ressuscité lui-même, donc il est plus important que Bouddha, Mahomet, Moïse ou Bahá'u'lláh ». « Aucun d'entre eux ne possède cette preuve suprême de divinité ».

Comme je te l'ai déjà dit, la résurrection per se n'est pas un fait historique. Seuls les disciples ont été témoins des données logiques qui la soutiennent (le tombeau vide et les apparitions). Même en l'acceptant totalement, elle constitue uniquement la preuve prodigieuse que le pouvoir de Dieu se manifeste à travers le Christ. Elle ne permet pas de tirer de conclusions sur son identité, telles que « le Christ est égal à Dieu » ou »seul Dieu peut se ressusciter luimême ». Dieu peut-il mourir ? Cela semblerait absurde, même si nous nous le répétions des centaines de fois. La relation du Christ avec le Père, différents mais unis, se retrouve tout au long de l'Évangile. Le texte de la conférence que je t'ai envoyé abordait dé- jà ce sujet. ‘Abdu’l-Bahá l'explique encore plus clairement et simplement dans ces paragraphes :

« ... Dieu est la pure perfection, et la créature n'est qu'imperfections ; pour Dieu, la descente dans les degrés de l'existence serait la plus grande des imperfections. Au contraire, sa manifestation, son apparition, son lever sont comme le resplendissement du soleil dans un miroir clair, pur, poli. Toutes les créatures sont des signes évidents de Dieu, comme les choses terrestres qui, toutes, reçoivent les rayons du soleil ; mais sur le désert, sur les montagnes, sur les arbres, sur les fruits, un seul rayon brille qui les fait apparaître, les élève, et les fait parvenir à la maturité de leur existence ; tandis que LETTRES A UN BON CATHOLIQUE l'homme parfait est comme un miroir poli dans lequel le Soleil de Vérité, avec tous ses attributs et toutes ses perfections, devient visible et manifeste. Ainsi la réalité du Christ était un miroir clair et poli qui était de la finesse et de la pureté les plus grandes, et le Soleil de Vérité, l'Essence de Divinité, a resplendi dans ce miroir, et il y a manifesté sa lumière et sa chaleur. Mais, de la hauteur de sa sainteté et du ciel de sa divinité, il n'est pas descendu pour habiter et résider dans le miroir. Non, il continue toujours à subsister dans son exaltation et sa sublimité, tout en apparaissant et en devenant manifeste dans le miroir, avec sa beauté et sa perfection. Or, si nous disons que nous avons vu le soleil dans deux miroirs, l'un le Christ, l'autre le Saint-Esprit, c'est-à-dire que nous avons vu trois soleils, l'un au ciel, les deux autres sur Terre, nous sommes sincères. Et si nous disons qu'il y a un Soleil, et qu'il est seul, n'a ni associé, ni semblable, nous disons encore la vérité ». C'est pour cela que le Christ a dit : « Le Père est dans le Fils ». C'est-à-dire : ce Soleil est visible et manifeste dans ce miroir »1.

Pourquoi ne pouvons-nous pas accepter que Dieu se soit manifesté de la même manière en Abraham, Moïse, Bouddha, Zoroastre, etc. ? Je conçois que ce soit difficile à entendre. Au début, cela m'a aussi beaucoup choqué. C'est logique, nous avons fortement idéalisé le Christ, Marie... et tout ce qui fait partie de notre contexte culturel et intime. Enfants déjà nous nous sommes familiarisés à cette identité « Christ = Dieu ». Et nous disons tout naturellement « Dieu est né à Bethléem, Dieu est mort sur la croix, la Mère de Dieu... » sans même nous rendre compte que nous affirmons que l'Être suprême, infini et éternel est né, mort et qu'il a eu une mère. Des affirmations tout aussi contradictoires que de dire qu'un esprit est matériel et qu'une chose éternelle vient de mourir. Des millions d'hommes ne l'ont pas compris et ne le comprennent toujours pas. Pourquoi ? Ne connaissent-ils pas le Christ ? Les musulmans, les juifs, les bouddhistes... connaissent l'histoire du Christ et pourtant ils ne le considèrent pas comme Dieu. Eux ont idéalisé d'autres personnages, leur conférant le rôle principal de leur histoire. Connaitrions-nous mal les autres religions et aurionsnous des préjugés sur leurs fondateurs ?

1 Matthieu 17,10-13. LETTRE 7 Selon les juifs, Moïse est celui qui a parlé avec Dieu, face à face, et sa révélation durera jusqu'à la fin du monde, jusqu'au jour de Yahwew et de l'apparition du Messie. Moïse a également été idéalisé mais le monothéisme absolu a évité qu'il soit divinisé. Selon les musulmans, Mahomet est le sceau des prophètes. Il n'y aura plus d'autres prophètes jusqu'au jour de la résurrection. Les histoires sur Krishna et Bouddha sont remplies de prodiges, à tel point que leurs fidèles puissent considérer les miracles de Jésus, voire sa résurrection, comme des faits banals. Dans ce cas, il nous semble qu'ils exagèrent et que ce ne sont rien d'autre que des légendes. Pourquoi certains prodiges seraient acceptables et d'autres pas ? Plusieurs coïncidences significatives avec d'autres traditions religieuses se retrouvent dans certains détails de l'enfance du Christ. D'un autre côté, les experts de l'hindouisme et du bouddhisme affirment que les expériences vécues représentent plus l'essence de la religion que les faits historiques, les dogmes ou les structures communautaires. En définitive, les hommes ont tendance à se prendre pour le centre de l'univers. Depuis notre naissance, notre culture est européenne, la philosophie, l'art et la littérature semblent avoir été créés par les Grecs et la religion, la seule vraie religion, se limite à la Bible et plus concrètement à nos églises. Mais que penserions-nous en ce moment si toi et moi étions tout simplement nés au Maroc ou si les musulmans s'étaient définitivement établis en Espagne ? Il est clair que nous devrions tous regarder au-delà de nos propres murailles et voir que le soleil brille chaque jour sur d'autres vallées. J'espère ne pas te blesser dans ta sensibilité de bon chrétien. Je ne souhaite absolument pas attaquer tes croyances. Lorsque nous étudions la théologie, peu à peu nos professeurs démystifiaient les histoires que nous avions apprises plus jeunes. Une fois ces voiles levés, nous voyions la bonté de Dieu et sa providence brillait plus intensément. J'ai vécu ce même processus en découvrant cette nouvelle révélation, dans laquelle l'esprit de la vérité nous a guidés vers une vérité plus complète et nous a fait découvrir des choses auparavant non comprises. Tu pourrais demander aux bahá'ís de ta région de te prêter le livre Les leçons de Saint-Jean d'Acre de ‘Abdu’l-Bahá. Tu y trouveras les thèmes chrétiens dont je t'ai parlé, et bien d'autres encore. Tu verras que les bahá'ís ne rejettent pas les révélations du Christ. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Ils conçoivent la trinité, l'incarnation, la préexistence de la parole, la rédemption... dans le sens profond qu'ils avaient pour le Christ et que son esprit nous a désormais révélé. « Le consolateur, l'Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses, et vous rappellera tout ce que je vous ai dit ». Si tu mets la main sur ce livre, tu verras que la révélation bahá'íe accepte la conception virginale du Christ, les miracles, la résurrection, la descente du Saint-Esprit sur les apôtres... Toutes ces réalités, tout comme le sacrement du pain et du vin, possèdent une valeur spirituelle qui transcende le signe physique au travers duquel elles s'expriment. L'interprétation dogmatique ajoute par ailleurs une valeur métaphysique qui ne s'appuie pas clairement sur l'évangile, dénature le contenu religieux et confronte l'esprit humain à des contradictions difficiles — pour ne pas dire impossibles — à accepter. L'esprit infini et éternel de Dieu se matérialise en un corps de chair et d'os et ensuite tous deux, Dieu et le corps humain, se transforment en un morceau de pain... ne crois-tu pas que cela va audelà de toutes les lois de la logique, de la physique et de la métaphysique ? Et pourtant cela nous paraît simple une fois compris correctement. Des siècles de philosophie scolastique n'ont pas suffi pour expliquer des postulats restés incompréhensibles pour l'esprit que Dieu nous a donné. En dernier ressort, on appelle ça la foi : ce sont des mystères et ils doivent être acceptés comme tels. Notre esprit est limité et la foi est nécessaire pour accepter l'existence et la révélation de Dieu. Mais il ne faut pas étirer l'argument de la foi au-delà du nécessaire. Au cas où tu ne trouverais pas le livre que je t'ai recommandé, je vais t'envoyer en plus quelques paragraphes sur différents thèmes du christianisme. J'espère qu'ils t'apporteront la lumière. Une fois que tu les auras lu, tu me diras ce que tu en as pensé.

DOCUMENT V

LA PREEXISTENCE DU CHRIST

« Maintenant, toi, ô Père, glorifie-moi près de toi de la même gloire que j'avais près de toi avant la création du monde ».1

Il y a deux sortes de préexistences : la préexistence de l'essence est celle qui n'est pas précédée par une cause ; au contraire, son existence est en elle-même. Par exemple le soleil, dont la lumière est en lui-même, et qui ne dépend pas pour cela de l'abondance des autres étoiles : c'est ce qu'on appelle une lumière d'essence. Mais la lumière de la lune provient du soleil, car, pour la lumière, la lune dépend du soleil. Donc, au point de vue de la lumière, le soleil est une cause, et la lune devient un effet. La seconde sorte de préexistence est la préexistence du temps ; et celle-là n'a pas eu de commencement. Le Verbe de Dieu est audessus du passé, du présent, de l'avenir ; tout, par rapport à Dieu, est égal. Hier, aujourd'hui, demain, n'existent pas dans le soleil ! De même, il y a une préexistence en ce qui tient à la gloire, c'est-à-dire que le plus glorieux précède le glorieux. Donc, le Christ, qui est le Verbe de Dieu, précède certainement les créatures, en ce qui concerne l'essence, les attributs, l'honneur. Avant d'apparaître sous la forme humaine, le Verbe de Dieu était établi dans la gloire et la sainteté les plus grandes, dans la splendeur, la beauté les plus parfaites, et dans tout l'éclat de sa magnificence. Et lorsque, par la sagesse du Très-Haut, il resplendit des hauteurs de la gloire dans le monde corporel, le Verbe de Dieu, par le fait de ce corps, devint limité ; de sorte qu'il tomba entre les mains des juifs, devint le captif des tyrans et des ignorants, et à la fin fut crucifié.

1Les leçons de Saint-Jean d'Acre, chapitre XXVII. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE

LES MIRACLES

Les saintes manifestations de Dieu sont la source de miracles, et le spectacle de prodiges merveilleux. Tout ce qui est difficile ou impossible est, pour elles, possible et facile ; car, par un pouvoir extraordinaire, des choses extraordinaires émanent d'elles, et par une puissance surnaturelle, elles influencent le monde de la nature. De chacune d'elles, des choses étranges ont apparu. Mais, dans les Écritures saintes, il est fait usage d'une terminologie spéciale. Quant aux manifestations, elles n'attachent aucune importance à ces miracles et à ces signes étranges : elles ne désirent même pas qu'on en parle. En effet, si nous appelons ces miracles des preuves considérables, ils ne seront une preuve et un argument que pour ceux qui étaient présents, et non pour les absents. Mais, au jour de la manifestation, les gens qui savent voir trouvent que toutes les conditions des manifestations sont des miracles, car elles sont supérieures à tout ce qui existe, et cela seul est un miracle. Rappelez-vous que le Christ, seul et sans aide, sans compagnon et sans appui, sans armée ni troupes, et au comble de l'oppression, brandit le drapeau de Dieu à l'encontre de tous les habitants de la Terre, à qui il ne cessa de résister. À la fin il les vainquit tous, bien qu'en apparence il fût crucifié. Or cela est un véritable miracle qu'on ne peut nier ; et point n'est besoin d'autre chose pour prouver la vérité du Christ. Les miracles matériels n'ont d'ailleurs aucune importance pour les gens de la vérité. Par exemple, si un aveugle devient voyant, à la fin il redeviendra aveugle, car il mourra et sera privé de tous ses sens et de toutes ses facultés. Il n'y a donc aucune importance à rendre la vue à un aveugle, car cette faculté peu à peu disparaîtra. Et si le corps d'un mort est ressuscité, à quoi cela sert-il, puisqu'il doit mourir à nouveau ? L'important réside dans le don de la perception et de la vie éternelle, c'est-à-dire de la vie spirituelle et divine. Car cette vie corporelle ne dure pas : son existence est le pur néant. C'est ainsi que le Christ, répondant à l'un des disciples, dit : « Laissez les morts enterrer les morts », car « ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l'esprit est esprit. »

L'ENTREE DU SAINT-ESPRIT DANS LES APOTRES

LETTRE 8

Cette entrée du Saint-Esprit n'est pas comme celle de l'air à l'intérieur de l'homme : c'est une façon de parler et une comparaison, non une expression exacte à prendre littéralement. C'est comme l'entrée de l'image du soleil dans un miroir : c'est-à-dire que son éclat y apparaît. Après la mort du Christ, les apôtres étaient troublés : leurs pensées et leurs idées étaient opposées et contradictoires ; plus tard, ils devinrent fermes et unis ; lors de la fête de la Pentecôte, ils s'assemblèrent, se détachèrent des choses de ce monde, fermèrent les yeux sur eux-mêmes, renoncèrent au repos et aux joies de la Terre, sacrifièrent leur corps et leur âme pour le Bien-Aimé, abandonnè- rent leurs maisons, renoncèrent à l'honneur et aux biens, et oubliè- rent même entièrement leur propre existence. Alors, l'aide de Dieu leur arriva, et la puissance du Saint-Esprit devint visible : la spiritualité du Christ triompha, et l'amour de Dieu régna. Alors, ils furent assistés ; puis, chacun se dirigea de son côté pour répandre la cause de Dieu et donner les preuves et les témoignages.

LE SAINT-ESPRIT

Le Saint-Esprit, c'est la bonté de Dieu et les rayons lumineux qui émanent des manifestations ; car le point de concentration des rayons du Soleil de Réalité était le Christ, et de ce centre glorieux, qui était la réalité du Christ, la bonté de Dieu se reflétait sur les autres miroirs, qui étaient la réalité des apôtres. La descente du Saint-Esprit sur les apôtres signifie donc que les bienfaits glorieux de Dieu se réfléchissaient et apparaissaient dans la réalité des apôtres. Autrement, l'entrée et la sortie, la descente et la montée caractérisent les corps et non les esprits. En d'autres termes, les choses qui tombent sous les sens entrent et sortent, mais non les conceptions et les réalités intellectuelles comme l'intelligence, l'amour, le savoir, l'imagination, la pensée qui n'entrent ni ne sortent, ni ne descendent, et qui n'indiquent que des relations. Dans certains passages des Écritures saintes, on parle de l'Esprit ; et cela veut dire une certaine personne, comme on dit couramment dans la conversation qu'un tel est l'esprit personnifié, ou bien qu'il est l'honneur ou la générosité en personne. Dans ce cas, c'est la flamme qu'on regarde et non le verre,

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE comme dans l'évangile de Saint-Jean à propos du Promis qui doit venir après le Christ, au chapitre XVI, verset 12, on trouve : « J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais elles sont encore au-dessus de votre portée. Mais quand celui-là sera venu, c'est-à-dire l'Esprit de vérité, il vous conduira dans toute la vérité. Car il ne parlera pas par lui-même, mais il dira tout ce qu'il aura entendu. » Remarquez avec soin qu' « il ne parlera pas par lui-même, mais dira tout ce qu'il aura entendu » prouve clairement que l'Esprit de vérité est personnifié par un homme qui a une âme, qui a des oreilles pour entendre, une langue pour parler. De même, l'expression « l'esprit de Dieu » s'applique ainsi au Christ. Vous parlez de la lumière, et vous faites allusion à la lumière avec la lampe.

LE SYMBOLISME DU PAIN ET DU VIN

Au chapitre VI, verset 26 de l'évangile de saint Jean, il est écrit : « Je vous dis que vous me cherchez, non à cause des miracles que vous avez vus, mais à cause de ce pain que vous avez mangé et dont vous êtes rassasiés. » Il est clair que le pain que les disciples mangèrent et dont ils se rassasièrent n'était autre que les bienfaits célestes, car, au verset 33 du même chapitre, il est dit : « Car le pain de Dieu est celui qui est descendu du ciel et donne au monde la vie ». Il est clair que le corps du Christ ne vint pas du ciel, mais bien du sein de Marie, et que ce qui est descendu du ciel divin, ce fut l'esprit du Christ. Et comme les juifs pensaient que le Christ parlait de son corps, ils firent des objections, ainsi qu'il est dit au verset 42 du même chapitre : « Et ils dirent : n'est-ce pas là Jésus, fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère ? Comment peut-il dire qu' il est descendu du ciel ? » Il est donc évident que l'esprit du Christ est un bienfait céleste qui est descendu du ciel ; quiconque reçoit en abondance cet esprit, et accepte les enseignements divins, trouve la vie éternelle. C'est pour cela qu'au verset 35 il est dit : « Et Jésus leur dit : je suis le pain de vie ; celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif ». Remarquez qu'il dit « venir à lui » pour manger, et « croire en lui » pour boire. Il est donc clair et établi que la nourriture céleste

LETTRE 8 consiste dans les grâces divines, les splendeurs spirituelles, les enseignements célestes, en un mot dans le Christ. Manger, c'est aller vers lui ; boire, c'est croire en lui. De même, voyez que lorsque le Christ bénit le pain et dit : « Ceci est mon corps », et le donna aux disciples, il était auprès d'eux en personne, bien évident, en chair et en os, bien vivant ; il n'était pas transformé en pain et en vin. Autrement il n'aurait pas pu rester auprès d'eux, en chair et en os, en personne, bien évident. Il est donc clair que ce pain et ce vin étaient des symboles qui signifiaient : « Je vous ai donné mes bontés et ma perfection, et lorsque vous les avez reçues, vous avez gagné la vie éternelle, et vous avez pris votre lot et votre portion de la nourriture céleste ! ».

LA SECONDE VENUE DU CHRIST ET LE JOUR DU JUGEMENT DERNIER.

... Et il est admis généralement que le Christ est venu du ciel, bien que, en apparence, il soit venu du sein de Marie. Or, de même que la première fois, en vérité il est venu du ciel, bien qu'en apparence il soit venu du sein de sa mère, de même aussi, lors de la seconde venue, il viendra réellement du ciel, bien qu'en apparence il doive venir du sein de sa mère. Les conditions que l'Évangile mentionne pour la seconde venue du Christ sont les mêmes que celles qui sont indiquées pour la première, ainsi qu'il a été dit déjà. Le livre d'Ésaïe annonce que le Christ conquerra l'Orient et l'Occident, que tous les peuples du monde viendront sous son ombre, que son royaume sera établi, qu'il viendra d'un lieu inconnu, que les pécheurs seront jugés, et que la justice régnera à tel point que le loup et l'agneau, le léopard et le chevreau, le serpent et l'enfant à la mamelle se rassembleront à la même source, dans la même prairie, dans le même berceau. La première venue aussi dé- pendait de la réalisation de ces conditions, bien que, en apparence, aucune d'elles ne se soit réalisée ; aussi, les juifs refusèrent-ils de croire au Christ et... le considérant comme le destructeur de l'édifice divin, le regardant comme le briseur du sabbat et de la loi, ils ordonnèrent sa mise à mort. Car chacune de ces conditions avait une signification que les juifs ne comprirent pas ; aussi furent-ils privés de la vérité du Christ. De même, la seconde venue du Christ eut lieu aussi de cette manière : les signes et les conditions qui ont été énumérés ont tous

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE une signification symbolique, et ne doivent pas être pris à la lettre. S'il en était autrement, il est dit, par exemple, que toutes les étoiles tomberont sur la Terre. Or les étoiles sont immenses et innombrables. Raisonnablement et scientifiquement, cela est à tout jamais impossible. Ce qui est encore plus curieux, c'est que le Christ a dit : « Peut-être viendrai-je quand vous serez encore endormis ; car la venue du Fils de l'homme ressemble à la venue d'un voleur ; peut-être le voleur est-il dans la maison et le propriétaire de la maison ne le sait pas ». Il est donc clair et prouvé que ces signes ont une signification symbolique, et qu'il ne faut pas les prendre à la lettre. Leur sens a été expliqué tout au long dans le Kitáb-i-Íqán. Reportez-vous-y1.

1 Jean 17,5. LETTRE 8

Cher ami,

J'avais peur que tu te lasses de mes lettres et de toutes mes explications, mais c'est toi qui me réponds. Chacune de tes lettres remue une série d'idées et d'expériences qui ont mijoté en moi il y a maintenant plusieurs années. Cette époque était tumultueuse pour moi et je préfère ne pas trop m'en rappeler. Les eaux se sont calmées et mon lac intérieur est désormais paisible. Il est rare de trouver des personnes qui souhaitent aborder ce sujet, et j'en apprécie d'autant plus d'entretenir cette conversation écrite avec toi. En ce qui te concerne, je comprends que le schéma mental que je t'ai exposé soit un choc pour toi et que tu aies du mal à le concilier avec ton schéma traditionnel. J'apprécie plus que tout ta sincé- rité, ta façon de me dire les choses comme tu les penses. Tout d'abord, tu dis que si on explique les vérités fondamentales du christianisme de cette façon, elles deviennent trop rationnelles et trop simples. Crois-tu qu'il est inévitable de garder des mystères, des choses incompréhensibles pour l'esprit que Dieu nous a donné ? Dieu lui-même est le mystère le plus absolu. Dans la révélation bahá'íe, presque tout a été épuré de mystère, parce que seul Dieu est l'inconnaissable, celui qui transcende toutes les choses créées, celui qui nous connait et que personne ne connait. Dans ce sens, cette idée est proche de la théologie islamique. Selon les érudits chrétiens, l'idée d'un Dieu le Père révélée par le Christ est supérieure aux autres. En définitive, le Dieu du tonnerre et des éclairs du Sinaï ou le Père affectueux des paraboles évangéliques ne sont rien d'autre que les images d'un Dieu qui est justice, pouvoir et amour, mais qui transcende toute expression humaine. Comme le dit le théologien moderne Karl Barth, Dieu est « le Tout-Autre ». Et comme disait Saint Jean dans son épitre : « Personne n'a jamais vu Dieu ». C'est précisément la raison pour la- LETTRES A UN BON CATHOLIQUE quelle nous avons besoin de ses messagers ou des manifestations de Dieu, pour le voir en eux comme dans un miroir. « Philippe... Celui qui m'a vu a vu le Père ». Bahá'u'lláh l'exprime de la sorte dans certains passages de ses écrits :

« Sache, à n'en point douter, que l'invisible ne peut en aucune façon incarner son Essence et la révéler aux hommes. Il est et restera toujours infiniment au-dessus de tout ce qui peut être perçu et exprimé. Celui qui, de toute éternité, est resté caché aux yeux des hommes ne peut être connu que par sa manifestation, et sa manifestation ne peut apporter de plus grande preuve de la vérité de sa mission que la preuve qu'en apporte sa personne elle-même ».

« Toutefois, en gage de sa miséricorde et en signe de sa tendre bonté, Il a manifesté aux hommes les étoiles du matin de sa direction divine, les symboles de sa divine unité, et Il a voulu que la science de ces êtres sanctifiés soit identique à sa propre science. Chacun d'eux est la voie divine qui relie ce monde aux royaumes d'en haut. Chacun d'eux est l'Étendard et la Vérité de Dieu pour tous les habitants du ciel et de la Terre. Ils sont les manifestations de Dieu parmi les hommes, les preuves de sa vérité et les signes de sa gloire ».

« ... Et comme il ne saurait y avoir de lien direct entre le seul vrai Dieu et sa création, et que rien de commun ne peut exister entre l'Éternel et le transitoire, le contingent et l'Absolu, Dieu a ordonné qu'à tout âge et à chaque dispensation, une âme pure et sans tache soit manifestée dans les royaumes du ciel et de la Terre. À cet être subtil, éthéré et mystérieux, il a assigné une double nature : l'une, physique, appartenant au monde de la matière, l'autre, spirituelle, qui est née de Dieu Lui-même. Il lui a de plus conféré un double rang. Le premier rang, qui se relie à sa réalité la plus profonde, le représente comme celui dont la voix est la voix de Dieu Lui-même ; et c'est ce que la tradition atteste par ces paroles : « Multiple et mystérieuse est ma relation avec Dieu. Je suis Lui, Lui-même, et Il est moi, moi-même ; à part cela, je suis ce que je suis et il est ce Il est ». Le second rang, qu'illustrent les versets qui

LETTRE 9 suivent, est d'ordre humain : « Je ne suis qu'un homme comme vous »« 1.

Je me doutais également que citer le Christ entre Bouddha et Mahomet allait te surprendre, tout comme de le dénommer « prophète », comme cela se fait dans les écrits bahá'ís. Jésus n'a pas refusé ce titre, mais il n'aimait pas non plus l'utiliser pour parler de Lui. Pour éviter toute comparaison erronée, il a préféré se nommer le « Fils de l'homme » et il ne s'est jamais qualifié de Messie, prophète, ou même de Fils de Dieu, des termes qui pouvaient être mal interprétés. Même si la Bible mentionne plusieurs prophètes, petits et grands, tous descendent de la révélation de Moïse. Mahomet pourrait être placé au même niveau. D'un côté les descendants de Isaac et de l'autre, ceux d'Ismaël. Pourquoi les Juifs et les Arabes n'auraient-ils pas le même droit ? Et lorsque Dieu dit à Moïse : « L'Éternel, ton Dieu, te suscitera du milieu de toi, d'entre tes frères, un prophète comme moi : vous l'écouterez ! »2 S'il fait référence à un grand prophète de la même lignée que Isaac, nous devrions y voir l'image du Christ. S'il fait plutôt réfé- rence à un descendant « d'entre les frères », il aura voulu mentionner les autres tribus issues de Abraham. Tout d'abord Mahomet, par la lignée de Agar et Ismaël. Dans une prophétie plus lointaine, Bahá'u'lláh, descendant de Abraham et Ketura, sa troisième épouse.3 Donc, lorsque tu verras le mot « prophète » dans les livres bahá'ís, ce qui m'a également choqué au début, dis toi qu'il est équivalent au concept de « manifestation de Dieu ». Dans ce sens, les grands prophètes sont les fondateurs des religions, celles que nous connaissons et celles qui sont tombées dans l'oubli. Il ne s'agit pas de les mettre au niveau d'Osée, d'Amos ou d'Ésaïe. Ne crois pas non plus que le Christ soit rabaissé parce qu'il est comparé à ces derniers. Il s'agit d'élever les autres messagers divins au rang du Christ. Lui, et tous les autres, doivent être compris comme l'in-

1 Ces six thèmes sont tirés du livre Les leçons de Saint-Jean d'Acre de ‘Abdu’l- Bahá, chapitres XXVIII, XXII, XXIV, XXI et XXVI. Le Kitáb-i-Íqán est le Livre de la certitude de Bahá'u'lláh. 2Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh : XX, XXI et XXVII. 3 Deutéronome 18, 15-18. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE carnation de la parole divine dans un être humain hautement supé- rieur. Cette parole, ce Logos, ou sagesse divine, qui existait depuis le début en Dieu, qui était Dieu et dont « toutes choses ont été faites par elle ». Mais cela ne veut pas dire que ce soit une autre « hypostase », ni une autre personne engendrée par le Père qui, avec le Père et l'Esprit seraient à la fois trois et Un seul. Les trois expressions, le Père, le Fils et l'Esprit sont trois facettes d'un seul Dieu et non pas trois personnes qui peuvent aimer, penser ou parler de manière séparée. La théologie chrétienne leur attribue une intelligence et une volonté unique, mais est-ce conciliable avec la façon de parler du Christ dans les Évangiles lorsqu'il loue le Père, lui pose des questions, l'invoque... ? « Mon Père, s'il est possible, que cette coupe s'éloigne de moi ! ». « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? ». Dans la pratique, nous en arrivons à imaginer trois dieux là-bas dans l'éternité, parlant entre eux : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance ». Selon les experts, il ne s'agit pas des prémisses du dogme trinitaire dans la Genèse, mais bien des vestiges des anciennes traditions polythéistes. Lorsque Jésus parlait avec le Père, il était une personne humaine parlant avec Dieu. D'un autre côté, nous voyons en le Christ un pouvoir divin. « Qui peut pardonner les péchés, si ce n'est Dieu seul ? ». Dieu parle et communique véritablement à travers lui. Comment la divinité réside-t-elle dans le Christ ? Afin de ne pas dénaturer de si nobles concepts, je préfère que tu les lises et les médites dans les Évangiles eux-mêmes et à la lumière de cette nouvelle révélation, si tu l'acceptes. Ne serait-ce que comme hypothèse intellectuelle, ne penses-tu pas plus raisonnable de comprendre ainsi les propos du Christ, de l'évangéliste Jean ou de Bahá'u'lláh, plutôt que les exposés philosophiques élaborés lors des premiers Conciles ? Tout simplement parce qu'ils étaient dépassés par la réalité du Christ, clairement humaine mais possédant un élément divin.

« ... Ces prophètes, en leur essence, ne font qu'une seule et même personne. Leur unité est absolue. Dieu, le Créateur, dit : "Il n'y a de distinction d'aucune sorte entre les porteurs de mon message. Ils n'ont tous qu'un seul et même objet, et le secret de l'un est le secret de l'autre. Honorer l'un de préférence aux autres, en exalter certains au-dessus des autres n'est permis en aucune façon". LETTRE 9 Tout vrai prophète a tenu son message pour foncièrement le même que les messages des prophètes qui l'avaient précédé... »

« Seule diffère la mesure elle-même des révélations apportées au monde par les prophètes de Dieu. Chacun d'eux a reçu un message distinct, avec mission de le révéler d'une certaine manière. C'est ainsi que semble varier la grandeur des divers prophètes. Leur révélation peut être comparée à la lumière que la lune répand sur la Terre. Bien que, chaque fois qu'elle paraît, elle donne de son éclat une mesure nouvelle, sa splendeur inhérente reste cependant la même et demeure à l'abri de l'extinction ».

« Il en ressort avec évidence que toute apparente variation dans l'intensité de la lumière apportée par les divers prophètes n'est pas inhérente à cette lumière même, mais qu'elle doit être imputée à la réceptivité essentiellement variable d'un monde en perpétuel devenir ».

Par la suite, Bahá'u'lláh signale dans ce passage la finalité pratique de chaque révélation :

« Dieu, en envoyant ses prophètes aux hommes, a un double objectif : Il se propose d'abord de libérer les enfants des hommes des ténèbres de l'ignorance, de les guider vers la lumière de la vraie compréhension, et ensuite d'assurer la paix de l'humanité, en lui fournissant tous les moyens par lesquels cette paix peut être établie ». Il exprime encore plus clairement la grandeur de chaque messager de Dieu par ces paroles très fortes :

« Si quelqu'une de ces manifestations de Dieu embrassant toutes choses venait à déclarer : « Je suis Dieu », elle dirait sans aucun doute la vérité. Car il a été démontré à plusieurs reprises que, par leur révélation, leurs attributs et leurs noms, c'est la révé- lation même de Dieu, ses noms et ses attributs qui sont manifestés au monde. Et si l'un d'eux disait : « Je suis le messager de Dieu », il dirait encore, indubitablement, la vérité... Et si chacun proclamait : « Je suis le sceau des prophètes », ils ne diraient tous, sans l'ombre d'aucun doute, que la pure vérité. Car ils ne font qu'une seule personne, une seule âme, un seul esprit, un seul être, une seule révéla- LETTRES A UN BON CATHOLIQUE tion. Ils sont tous la manifestation du « Commencement » et de la « Fin », du « Premier » et du « Dernier », du « Visible » et de l' « Invisible » — tous attributs qui appartiennent à Celui qui est le plus profond Esprit des esprits et l'éternelle Essence des essences. Et s'ils disaient : « Nous sommes les serviteurs de Dieu », ils énonceraient encore un fait manifeste et indiscutable. Car c'est dans l'état de la plus absolue servitude qu'ils ont été manifestés, une servitude qu'aucun homme ne peut atteindre. Ainsi, lorsque ces essences de l'existence étaient plongées au fond des océans de l'éternelle sainteté ou lorsqu'elles planaient aux plus hauts sommets des mystères divins, elles proclamaient hautement que c'était la voix de la Divinité, l'appel de Dieu Lui-même qui se faisait entendre par leur bouche. Si l'on voulait ouvrir l'œil du discernement, on reconnaîtrait que, même dans cette condition sublime, elles se sont toujours tenues parfaitement effacées, se regardant elles-mêmes comme non-existantes devant la face de Celui qui est l'Omnipéné- trant, l'Incorruptible1.

Après des phrases si profondes, je préférerais ne plus rien écrire et te laisser méditer afin que tu en découvres tout le sens. Quel dommage que pendant plusieurs siècles nous ayons eu des idées si sommaires et erronées des autres religions. Cela nous conditionne jusqu'au plus profond de notre subconscient. Nous associons l'islam à la guerre, aux harems et au fanatisme. Tout au plus, nous avons entendu parler de sa littérature et de ses liens avec les avancées scientifiques, très peu de sa philosophie et presque pas de sa spiritualité et de son noble mysticisme. Nous portons des préjugés identiques ou similaires sur les religions plus orientales. Dans ce cas, je reconnais que moi-même j'ai eu du mal à accepter la ré- vélation de Dieu dans un environnement islamique. Dans ma lettre précédente, tu n'es pas d'accord lorsque j'explique que le Esprit Saint est déjà venu à la Pentecôte. Et pourtant c'est le cas. Si tu lis le livre de ‘Abdu’l-Bahá, tu y trouveras un chapitre consacré à ce sujet, dont je t'ai déjà parlé. Cependant, il est évident que certaines promesses du Christ n'ont pas encore été tenues. Le Saint-Esprit, la lumière de Dieu, les a illuminés pour comprendre les enseignements de Jésus et ils ont repris pleinement foi. Par contre, il ne leur a rien appris de nouveau.

1 Genèse 25. LETTRE 9 Les paroles de Jésus lors du dernier repas font référence à un personnage, un « autre consolateur », qui « ne parlera pas de luimême, mais dira tout ce qu'il aura entendu ». Il parlera et témoignera. Bultmann, le théologien de la démythologisation, estime que Jésus faisait référence à une « troisième personne », un autre Fils de l'homme, mais pas à lui-même étant donné que selon cet auteur Jésus n'avait pas prévu sa mort violente. Selon moi, tout est plus clair avec le concept bahá'í : les personnages humains de chaque révélation sont différents, mais la réalité divine qui se manifeste en eux est toujours la même. Bahá'u'lláh, mentionnant le Christ, déclare : « Lui, le révélateur de la Beauté invisible, s'adressant un jour à ses disciples, leur parla de son passage sur la Terre et, allumant dans leur cœur le feu de la privation de sa présence. « Je m'en vais, leur dit-il, et je vous reviendrai ». Et ailleurs, il leur dit encore : « Je m'en vais et un autre viendra après moi, qui vous dira ce que je ne vous ai pas dit et qui accomplira ce que j'ai dit ». Ces deux propos n'ont qu'une seule et même signification, si vous méditez profondément sur les manifestations de l'unité de Dieu »1.

Dans un certain sens, la venue de l'Esprit Saint a également eu lieu dans la révélation suivante, celle de Mahomet. Alors que j'étais à la faculté de philosophie, j'ai eu l'envie de mener une étude sur Anselm Turmeda. Ce franciscain majorquin du XIVe siècle s'était converti à l'islam, précisément parce qu'il avait reconnu en Mahomet le consolateur promis par le Christ. Un théologien de l'Université de Bologne, en Italie, lui avait ouvert les yeux. Là bas, la philosophie de Averroès et par conséquent une interprétation rationnelle des vérités théologique, était en plein essor. Et il ne fut pas le seul à se convertir. Que du contraire. Au nord de l'Afrique et au Moyen-Orient, des pays entiers sont passés du christianisme à l'islam. Et ils ne furent pas réprimés aussi durement là-bas que par les Wisigoths chrétiens en Espagne, sans donner d'exemple plus lointain. Même s'ils n'ont pas été aussi tolérants que Mahomet, les conquérants musulmans n'ont obligé personne à se convertir, seulement à s'acquitter du « djizîa », un impôt pour les non-musulmans.

1Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh : XXXIV et XXII. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Ne t'étonne pas de voir, premièrement, que la révélation de Mahomet ressemble dans ses lois à celle de Moïse, dans la mesure où les peuples primitifs de l'époque en avaient besoin, et deuxiè- mement, qu'au vu des populations, très idolâtres, sa révélation insiste tant sur le monothéisme biblique. Mahomet a dû voir que la religion chrétienne nécessitait d'être réformée pour entreprendre de l'amener à un véritable monothéisme. La foi en un Dieu unique est peu claire dans les croyances chrétiennes pour toute personne exté- rieure à cette foi chrétienne. Une de tes questions, très directe, reste toujours sans réponse mais j'y reviendrai un autre jour. Pour le moment, je crois que tu as de quoi méditer longuement sur les passages que je t'ai cités.

LETTRE 9

LETTRE 9

Cher ami,

La dernière question de ta lettre est fondamentale et directe : « Pourquoi accepter Bahá'u'lláh comme envoyé de Dieu et, selon tes propos, sa venue comme le retour du Christ ? ». T'es-tu déjà demandé pourquoi tu acceptes Jésus ? En principe, ta foi en Lui constitue ton point de départ. C'est ce que nous avons appris depuis tout petit. La théologie catholique fournit plusieurs raisons de base : l'identification de Jésus avec le Messie promis, les miracles, les prophéties, la sainteté de sa vie, la bonté et la sagesse de son message, son impact sur ses disciples et sur toute l'histoire... Ces raisons peuvent en grande partie s'appliquer à Bahá'u'lláh. Alors qu'il n'a jamais poursuivi d'études, Lui aussi a démontré une sagesse innée. Il a transmis un message et toute personne peut l'étudier si elle le souhaite. Les fidèles du Báb, son précurseur, et les bahá'ís eux-mêmes ont été des milliers à donner leur vie pour Lui. La tragédie des martyrs se poursuit toujours à notre époque. Les miracles ont eu lieu, mais comme je l'ai dit dans une des lettres précédentes, ce sont des signes pour ceux qui y assistent. Jacques Chouleur dans son article de la revue de Avignon expliquait : « ...l'absence de "miracles" spectaculaires me semblerait plutôt militer en faveur de Bahá'u'lláh ». Une fois, il a mis les prêtres au défi de lui demander un miracle qu'Il était prêt à réaliser s'ils acceptaient ensuite sa mission divine. Ses détracteurs ont pris peur et n'ont pas osé courir un tel risque devant l'ensemble du peuple. L'impact de son message est également visible. Au niveau individuel, toutes les religions et presque toutes les sectes peuvent rendre leurs fidèles meilleurs d'un point de vue éthique. Au niveau social, des idéologies et des mouvements politiques ont énormé- ment influencé la société actuelle. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Indirectement, le message de Bahá'u'lláh a déjà eu de l'influence sur la société actuelle, plus que ce qu'il n'y parait à première vue, et il est encore trop tôt pour prévoir la portée qu'il aura. Le président WOODROW WILSON était, par exemple, familiarisé aux écrits de Bahá'u'lláh et à ses idées sur l'unité mondiale, incarnée dans plusieurs des quatorze points présentés par Wilson devant la Société des Nations. De même, plusieurs des personnes associées au projet de création des Nations unies connaissaient les enseignements bahá'ís, précisément à San Francisco où ‘Abdu’l-Bahá avait prononcé des paroles prophétiques sur le sujet. Même si la communauté mondiale bahá'íe travaille continuellement avec les Nations unies et d'autres organismes internationaux, je dois admettre que son rôle est toujours très limité. Quoi qu'il en soit, depuis le début du XXe siècle les principes bahá'ís imprègnent petit à petit l'esprit de nombreuses personnalités en Europe et en Amérique. Dans la société actuelle, de nombreux groupes avancent vers l'unité et d'autres vers la séparation. Les premiers se rapprochent des postulats bahá'ís et tôt ou tard ils se rencontreront : unité des nations, désarmement, droits de la femme, coopération, participation des citoyens, harmonie entre la religion et la science, etc. Bien que notre présence soit minoritaire, elle se fait sentir dans de nombreux pays. Il est à craindre que les circonstances sociales et politiques n'empirent encore plus au lieu de s'améliorer. Les communautés bahá'íes formeront ce modèle de vie en commun que la société suivra car c'est la solution la plus saine. Après avoir comparé l'histoire des religions et des cultures, je suis profondément convaincu que la foi bahá'íe sera à la base d'une civilisation, planétaire cette fois-ci. Des personnes de tout horizon ont été transformées par cette foi au niveau individuel. Toute religion ou idéologie peut y parvenir. Mais souvent nous constatons que de braves gens ont des idées très fermées, ce qui les amène au final à verser dans de graves erreurs. La foi bahá'íe nous a fourni un esprit ouvert afin d'avancer à la fois sur les dimensions matérielle et spirituelle. Les communautés bahá'íes du tiers monde se développent sur la base d'une promotion humaine autochtone. Les populations ne se sentent pas colonisées par des technocrates ou des missionnaires. Les bahá'ís leur transmettent un style de vie, une religiosité et des méthodes de coopérations qu'elles adaptent elles-mêmes à leur situation culturelle. LETTRE 9 Chouleur, l'observateur français dont je t'ai parlé, signalait l'élément suivant : « La communauté bahá'íe est avant tout une communauté multi-nationale, multi-raciale, et profondément antiraciste. Au lieu de manifester l'anti-racisme par des défilés, des tracts vengeurs, des protestations solennelles et autres procédés tapageurs, les Bahá'ís s'efforcent calmement de vivre en groupes multi-raciaux. Apprendre à vivre ensemble ». Les similitudes entre toutes les religions peuvent sembler très intéressantes en théorie, mais le constater est encore plus surprenant. En Espagne, nous vivons avec des gens de diverses origines. Quelques-uns sont iraniens. Pour certains, leurs ancêtres les plus proches étaient bâbis ou bahá'ís, pour d'autres, ils étaient zoroastriens, juifs ou musulmans. Afin de pouvoir se déclarer bahá'í, ceux-ci, tout comme les hindous, les bouddhistes ou autres, même les membres de tribus primitives, ont du accepter le Christ comme une manifestation de Dieu, comme l'incarnation de sa parole. Avant, les bahá'ís espagnols étaient catholiques (convaincus ou sympathisants), protestants, Témoins de Jéhovah, spirites, communistes, anarchistes, espérantistes, gitans, théosophes, naturistes, vé- gétariens, etc. Nous avons tous trouvé dans la foi bahá'íe l'accomplissement le plus total et le plus réaliste des idéaux que nous poursuivions. Il est vrai que nous ne sommes pas parfaits et que nos communautés connaissent les difficultés habituelles des groupes très hété- rogènes. Nous apprenons tous à nous accepter mutuellement et à travailler ensemble, hommes et femmes, lettrés et analphabètes, dans un système administratif duquel la meilleure des démocraties pourrait s'inspirer. Alors que je faisais mon service militaire, mes amis m'ont parlé d'une fille très catholique qui avait accepté la foi bahá'íe avec enthousiasme, mais qui avait du mal à accepter les bahá'ís. Je lui ai écrit quelques lettres. Par la suite, nous nous sommes rencontrés et des années plus tard elle est devenue mon épouse, que tu connais bien. L'autre jour, elle a ressorti mes premières cartes pour les relire et elle m'en a montré quelques-unes. Dans la toute première, je lui avais écrit :

« Les grandes religions connaissent d'énormes problèmes à cause du poids des siècles : une importante boue humaine s'est accumulée jusqu'à former une structure étouffante et opprimante. Les LETTRES A UN BON CATHOLIQUE communautés naissantes contiennent aussi beaucoup de boue humaine. Nous sommes tous faits de la sorte, chacun avec notre façon d'être, avec une histoire propre qui nous a amenés vers la foi et elle nous sert en quelque sorte de lest. Le grand espoir est que nous sommes les racines, les fondations en béton, les pierres fondatrices qui serviront aux générations à venir. Comme les chrétiens dispersés par l'Empire romain, ceux que Saint-Paul devait continuellement encourager et corriger. Ce ne sont pas eux qui ont fondé la culture occidentale ; le peuple sorti d'Égypte n'est pas celui qui est arrivé sur les terres de Salomon ; ceux qui ont fui avec Mahomet n'ont pas prévu l'apogée de Bagdad ou de Cordoue. De même, d'autres viendront construire les murs de la maison, les toits de la Grande ville. Mais nous sommes indispensables, d'autant plus que nous sommes simples, méconnus, "peu de chose", disparates. Dieu nous a choisis pour montrer son pouvoir à travers notre insignifiance. Il l'a toujours fait. Rappelle toi la bonne nouvelle, Marie, les pêcheurs... ». Pourrais-tu lire la lettre aux Hébreux, chapitre 11 ?. « Un élément de la foi bahá'íe reste peu salué : la structure agile et efficace de son administration. Nos assemblées, nos évènements, le vote, la fête des 19 jours... ne sont rien de plus qu'un entrainement, le rodage du système représentatif des communautés futures, nécessaire afin de rassembler les réalisations pratiques des transformations matérielles, sociales et spirituelles de ce monde ».

Mon ami, je te dis tout cela parce que je sais que ton inquiétude est plus pratique qu'intellectuelle. Le Christ n'a pas dit : vous ne les reconnaitrez pas à leurs miracles ou à leurs idées, mais à leurs fruits. Il est clair que les religions anciennes sont comme des oliviers millénaires, qu'elles donnent encore beaucoup de fruits parmi les feuillages épais. J'ai eu du mal à passer d'un « catholicisme militant » à ce que les pastoralistes modernes appelleront un « christianisme kérygmatique », annonciateur d'un message. Les apôtres et les premiers chrétiens n'ont pas consacré leur vie à l'éradication de la faim dans le monde, à la création d'hôpitaux et encore moins à la coopération avec les zélotes ou les spartiates. Notre première mission a toujours été de proclamer que le règne de Dieu est venu, que Bahá'u'lláh a tracé les lignes maitresses d'un nouvel ordre mondial. Il faut que l'humanité le sache au plus vite, que chaque jour, plus de personnes, quelle que soit leur ori- LETTRE 9 gine, se transforment intérieurement pour devenir les pierres vivantes de la nouvelle Jérusalem. Que les hommes spirituels tout comme les saints et les mystiques, « dans le monde sans être du monde » influencent peu à peu, sur le terrain, les structures sociales et politiques. Toujours grâce à un profond changement du cœur et de l'esprit. Dans son dernier livre, Avoir ou être, ERICH FROMM souligne la nécessité inéluctable d'aborder simultanément toutes les transformations : « La structure de caractère de l’individu et la structure socio-économique de la société, dont il fait partie, sont interdépendantes ». Il affirme également qu'une « religion » est nécessaire : « Un cadre d'orientation et un objet de dévotion pour subsister ». Des choses très variées peuvent remplir cette facette de notre personnalité : des idoles, un Dieu invisible, une nation, une classe ou un parti, l'argent ou la réussite... « La question n'est pas de savoir s'il faut oui ou non une religion mais bien quel type de religion ». Cela encourage-t-il le développement humain, les pouvoirs humains spécifiques, ou cela les paralyse-t-il ? « La nécessité religieuse est encrée dans les conditions fondamentales de l'existence de l'espèce humaine »1. Je sais que tu es tout à fait d'accord avec cela et que tous deux nous partageons cette inquiétude sociale, conséquence pratique de toute religion. Les dernières Paroles cachées de Bahá'u'lláh sont un écho de celles prononcées par le Christ lorsque le figuier sèche :

« O MES SERVITEURS ! Vous êtes les arbres de mon jardin ; vous devez produire des fruits merveilleux et de bel aspect, dont vous-mêmes et d'autres profiterez. Il appartient donc à chacun d'exercer un métier ou une profession, car c'est là le secret de la richesse, ô hommes d'intelligence. En effet, les résultats dépendent des moyens et la grâce de Dieu vous suffira amplement. Les arbres qui ne donnent pas de fruits ont été et seront toujours bons à mettre au feu ».

« O MES SERVITEURS ! Les hommes les meilleurs sont ceux qui gagnent leur vie dans leur métier et, pour l'amour de Dieu, le seigneur de tous les

1Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh : XIII. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE mondes, dépensent leur argent pour eux-mêmes et pour leurs semblables ».1

J'aimerais te faire connaitre les conclusions pratiques que les bahá'ís tirent des lignes maitresses de Bahá'u'lláh et de ‘Abdu’l- Bahá afin de les appliquer à différents domaines de la vie ; écoles, radios rurales, nouveaux courants pédagogiques, hôpitaux, association internationale de médecins bahá'ís, de juristes, etc. Les propositions économiques, sociales et politiques ont à peine commencé à être mises en pratique dans quelques petites localités à majorité bahá'íe. En 1983, la Maison universelle de justice a lancé un programme de « développement économique et social », qui marque une nouvelle étape dans le développement de la communauté bahá'íe mondiale. Le livre Perspectives d'une unité mondiale (Perspectivas de Unidad Mundial), que la Maison d'éditions bahá'íes m'avait demandé d'écrire il y a quelques années, reprend les idées de bases sur ces changements structurels que les experts dans différents domaines développeront pleinement en adéquation avec les circonstances futures. Si on les étudie avec intérêt, la vie et les enseignements de Bahá'u'lláh sont des raisons plus que suffisantes pour accepter sa mission divine. Comme je te l'ai déjà dit à plusieurs reprises, j'ai été principalement attiré vers cette foi pour une raison : la grandeur de l'amour de Dieu, révélé de manière égale dans toutes les religions, et son appel contemporain à l'union de tous les croyants. Mais Dieu a toujours utilisé certaines preuves pour confirmer l'authenticité de ses messagers : les prophéties.

« Comment connaîtrons-nous la parole que l'Éternel n'aura point dite ? Quand ce que dira le prophète n'aura pas lieu et n'arrivera pas, ce sera une parole que l'Éternel n'aura point dite. C'est par audace que le prophète l'aura dite : n'aie pas peur de lui ».2

Les prophéties de l'Ancien Testament ont servi de guide pour accepter le Messie, même si elles ne se sont pas toutes réalisées de la manière dont elles avaient été comprises. Des mages venus d'Orient ont rencontré le nouveau roi des juifs couché dans de la paille, selon les prophéties de la religion zoroastrienne. Le Christ

1Avoir ou être, chap. VII. 2Paroles cachées 80 et 82. LETTRE 9 lui-même a prophétisé que le temple serait détruit et qu'il ne resterait pas « pierre sur pierre qui ne soit renversée ». Les différentes étapes de la « révélation progressive » ont connu des signes prophétiques les unes après les autres. Les prophéties ont un avantage sur les miracles car ces derniers sont plus contestables. Il faut être présent pour les voir. Il faudrait vérifier leurs dimensions naturelle, surnaturelle, parapsychologique ou scientifique avancées. Ensuite, on ne sait jamais si les témoins disent la vérité, si les histoires n'ont pas été défigurées... Les miracles ont inévitablement été liés à de nombreux personnages, gentils ou méchants, à toutes les époques. À tel point qu'il est difficile de différencier légende et vérité. Les prophéties sont bel et bien présentes. Des mots écrits et des années plus tard, des faits. L'interprétation des faits à la lumière des prophéties est également dangereuse. Par exemple, plusieurs sectes apocalyptiques très variées ont été tirées de la Bible. D'autres veulent également trouver dans les écrits d'astrologie des explications aux évènements historiques de notre époque et de notre avenir proche. Les prophéties de Bahá'u'lláh sont écrites et peuvent être étudiées. Dans son jugement sur les dirigeants de son époque, il leur prédisait une chute vertigineuse : Napoléon III, Pie IX ou la disparition, quelque décennie plus tard, de plusieurs monarques (le tsar Alexandre II de Russie, Le kaiser Guillaume Ier d'Allemagne, l'empereur François-Joseph d'Autriche, le sultan Abdülaziz et Nasser-al-Din Shah). Seule la reine Victoria d'Angleterre a reçu les éloges de Bahá'u'lláh pour ses efforts en faveur de l'abolition de l'esclavage et d'un gouvernement plus représentatif. Sa réaction fut semblable à celle de Gamaliel : « Si cela vient de Dieu, cela résistera. Sinon cela disparaîtra tout seul ». Des dirigeants auxquels Bahá'u'lláh s'est adressé, seule la monarchie anglaise a perduré jusqu'à présent.

Dans la lettre adressée au Kaiser allemand, Bahá'u'lláh le met en garde : « O rives du Rhin : Nous vous avons vues couvertes de sang, car les épées du châtiment étaient tirées contre vous. Et cela vous

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE arrivera encore une autre fois. Et nous entendons les lamentations de Berlin bien qu'en ce jour, sa gloire soit évidente »1.

Précédemment, je t'ai déjà expliqué que les messages de Bahá'u'lláh aux prêtres et aux moines, aux croyants et aux dirigeants, sont en train de se réaliser dans les processus que nous vivons actuellement : la sécularisation, la crise du célibat, l'œcumé- nisme, la rénovation théologique, la démocratisation de l'Église, les organismes internationaux, les tentatives d'une langue auxiliaire internationale, l'urgence du désarmement, la force inconnue « qui dévastera les villes », et bien d'autres encore. Un chapitre du livre2 du fondateur de la « Journée scolaire de la Non-violence et de la Paix », LORENZO VIDAL était consacré à Bahá'u'lláh. Comme d'autres, il admirait en Lui cette synthèse si complète de certains principes qui émergeaient ici et là au XIXe siècle. Il faut replacer Bahá'u'lláh dans la Perse d'autrefois et dans les prisons où il vivait pour le considérer, au moins, comme « un grand prophète de notre époque ». Selon moi, il est plus qu'une vision prophétique : il est le pouvoir transformateur de la parole de Dieu qui s'est une fois de plus introduit dans les entrailles de l'histoire humaine. Le printemps spirituel est de retour et toutes les graines germent, même si elles n'ont pas encore vu le soleil dont elles puisent leur force. De nombreuses prophéties se sont accomplies lors du début de l'ère bahá'íe. Elles se trouvent dans la Bible, dans le Coran, dans tous les livres sacrés et dans les traditions des ethnies les plus variées. Peut-être diras-tu qu'en cherchant, toute personne peut trouver des prophéties à appliquer à sa manière. Selon moi, le fait est que plusieurs millions de bahá'ís ont accepté Bahá'u'lláh en premier lieu pour son message d'unité. Mais nous avons presque tous trouvé dans notre religion d'origine une garantie prophétique selon laquelle Dieu nous avait déjà annoncé l'importance de ce jour. En 1983, j'ai eu le privilège d'assister aux élections de la Maison universelle de justice. Là-bas, sur le mont Carmel, les repré- sentants de 130 assemblées nationales étaient présents. J'ai serré dans mes bras un prêtre évangélique de Guyane, je me suis assis à côté d'un hindou, j'ai écouté les chants bahá'ís centrafricains et j'ai pu entendre, lors de la convention, la problématique spirituelle et sociale du tiers monde. Des indigènes des Andes, des Indiens

1 Deutéronome 18,22. 2La proclamation de Bahá'u'lláh aux rois et dirigeants du monde. LETTRE 9 d'Amérique du Nord... il y avait des personnes de toutes races et de tous niveaux culturels. Des dames de Samoa ont attiré mon attention de par la conviction et la maturité avec lesquelles elles s'exprimaient. Tous nous avons estimé que l'heure de l'unité est arrivée. Tu me diras que ce type d'expérience peut être vécu tous les jours sur la place du Vatican ou à Lourdes par exemple. Je reconnais aussi qu'en Afrique et en Asie, des millions de chrétiens sont venus de l'islam, du bouddhisme ou d'autres religions animistes. Mais la différence la plus radicale est que pour accepter le Christ, ils ont dû rejeter la révélation de Mahomet, de Bouddha ou le cœur de leurs croyances antérieures. Seuls les juifs, ceux d'il y a deux mille ans comme ceux qui se convertissent de nos jours au christianisme, ont pu accepter une nouvelle révélation qui est la continuation et l'accomplissement de leur ancienne révélation. Leur foi en Moïse et en la Loi n'a pas été supprimée, mais intégrée et perfectionnée. Ce n'est rien de plus que l'expérience religieuse qu'ont vécue tous ceux qui ont accepté la foi de Bahá'u'lláh. Tout comme dans une église on peut tout naturellement lire la Bible juive (l'Ancien Testament) et les Évangiles du Christ, lors de dans fêtes sacrées et dans nos quelques temples à travers le monde, avec leurs neufs portes ouvertes à tous les hommes, on peut lire la Bhagavad-Gita, l'Avesta, la Bible, le Coran et les écrits bahá'ís. Une fois mon service militaire terminé, la difficulté du changement de curé à bahá'í était toujours présente. Il m'aura fallu encore quelques années avant d'atteindre la stabilité professionnelle et affective qu'il me manquait afin de bien fixer mes convictions religieuses. En réalité, mes problèmes intérieurs étaient plus importants que ceux qui m'empêchaient de m'ouvrir à la vie. J'avais toujours été indécis et tu vois maintenant que je me suis déclaré bahá'í parce que je savais que je n'avais pas d'autre choix. Même en étant bahá'ís, pendant ces années de difficulté, je remettais en question les raisons qui m'avaient amené à sauter le pas. Peut-être que des facteurs psychologiques et environnementaux m'ont amené à m'intéresser à une foi à première vue exotique pendant mon année en tant que curé de village. Je ne dis pas le contraire. D'autres facteurs m'ont écarté de la foi bahá'íe et à de nombreuses reprises j'aurais préféré ne jamais en avoir entendu parler. Il est évident que, comme presque tous les bahá'ís, je ne me suis LETTRES A UN BON CATHOLIQUE pas « converti » à cause d'un excès d'émotivité. Ni par pur rationalisme. Ma conversion est due à un mélange d'intuition, de pressentiment et d'idées pleines d'évidence qui m'ont poussé à suivre cette chose provenant de toute évidence de Dieu. À cette époque, j'ai eu entre les mains le livre « Le voleur dans la nuit ». Il était sur le point d'être publié en espagnol. WILLIAM SEARS mentionne tant de prophéties bibliques sur le Báb et Bahá'u'lláh qu'elles m'ont paru trop nombreuses. Je redoutais qu'un spécialiste des saintes Écritures remette en cause l'exégèse, ou l'interprétation, d'une grande partie des textes expliqués dans ce livre. Mais rejeter la force globale de chacun de ceux-ci serait très difficile. Cela supposerait de mettre en question la valeur de presque toutes les prophéties qui ont permis aux apôtres de confirmer leur foi en le Messie promis. J'ai commencé à prendre quelques notes afin de mettre au clair mes impressions sur ce livre et de mettre en évidence les vraies raisons qui m'ont poussé à accepter Bahá'u'lláh comme le « retour du Christ ». Mes études bibliques, dont je me souvenais plus à l'époque qu'aujourd'hui, m'ont aidé à porter un jugement sur la valeur de certaines prophéties. Au milieu de mes luttes intérieures, j'avais (et j'ai toujours) une conviction très solide : la « fin des temps » est arrivée et l'esprit du Christ est de retour. Un de ces jours, je t'enverrai une copie de ces notes qui depuis lors prennent la poussière sur une étagère. Comme tu pourras le constater, les prophéties m'ont aidé à confirmer ma foi, mais cette foi était déjà présente avant. De nos jours, j'affectionne plus que tout les prophéties expliquées par Bahá'u'lláh dans Le livre de la certitude et par ‘Abdu’l-Bahá dans Les leçons de Saint-Jean d'Acre. Si la parole de Dieu se manifeste en Bahá'u'lláh, personne ne pourra s'interpréter mieux que lui-même. Note également que certaines prophéties, comme celles évoquées vers 1844 étaient tellement évidentes qu'elles ont donné naissances aux mouvements apocalyptiques : adventistes, Témoins de Jéhovah, etc., dont le message est très différent du message bahá'í mais qui sert à le contrebalancer et à le mettre en relief. « Il s'élèvera de faux Christs et de faux prophètes ». Par conséquent ce ne sera pas facile de distinguer le vrai Fils de l'homme quand il arrivera. Carmina a essayé de m'expliquer une de ces prophéties lorsque nous nous sommes connus et les numéros concordaient. Pour faire LETTRE 9 simple, il s'agit de la prophétie des « 70 semaines »1 et des « 2300 soirs et matins »2. Donnant à chaque jour la valeur d'une année, selon le sens biblique « autant de jours, autant d'années »3, et prenant en compte comme point de départ l'an 457, décret de Artaxerxès pour la reconstruction du temple, la prophétie des 70 semaines, 70x7, a eu lieu lors de la mort du Christ. « ... Pour oindre le Saint des Saints » : 457 + 33 ans = 490 ans. En partant de la même date : 457 + 1843 = 2300 ans = 2300 jours : soirs et matins. Vers 1840, aux États-Unis, en Angleterre et en Allemagne, les érudits de la Bible qui attendaient la « fin du monde » étaient lé- gions. Un des discours que je t'ai déjà prêté décrivait le cas de William Miller qui depuis 1831 annonçait la fin du monde et la venue du Christ pour 1844. Les adventistes et, un peu plus tard, les Té- moins de Jéhovah, ont suivi ses traces. Joseph Wolff, missionnaire en Orient, a prêché que l'heure du Jugement était arrivée en Grèce, en Palestine, en Turquie, en Afghanistan et dans d'autres régions. « Ici et là, des étudiants de la Parole ont vu que la période 2300 ans prédite par Daniel4, telle qu'elle est expliquée dans le 9e chapitre, allait bientôt se terminer... et considéraient l'année 1844 comme le temps où devait avoir lieu le jugement »5. L'angoisse à propos de Al-Qa'im ou du Mahdi était similaire dans le monde islamique irakien et perse. Étrangement, en 1844 un jeune « Sayyid », descendant direct de Mahomet, s'est présenté comme le Mahdi promis. C'était l'an 1260 de l'Hégire. Ce chiffre revient dans l'Évangile de Daniel et dans l'Apocalypse comme la date de la fin de l'abomination : « un temps, des temps, et la moitié d'un temps », c'est à dire deux ans et demi, ou 1260 jours6. Les versets 2, 3 et 11 du chapitre XI de l'Apocalypse reprennent les expressions suivantes : « 42 mois », « mille deux cent soixante jours » et « trois jours et demi » comme symbole du temps où la Ville Sainte est écrasée par les nations. Dans le même temps, les « deux témoins » prophétisent. Selon ce que ‘Abdu’l-Bahá explique en détail, ils représentent les deux figures principales de l'islam : Mahomet et Ali.

1Une Pédagogie de la Non-violence et de la Paix. 2 Daniel 9,24. 3 Daniel 8,24. 4 Livre des nombres 14,34 et Ezechiel 4,5. 5 8,14. 6 W.A. Spicer, cité par W. Sears dans Le voleur dans la nuit. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Ces prophéties et bien d'autres nécessitent d'être étudiées en dé- tail et en profondeur par des spécialistes. De toute manière, ce ne sont que des signes pour garantir la mission divine d'un envoyé de Dieu, par des raisons catégoriques de l'accepter. Tu te souviens des images qui contenaient les phrases de penseurs catholiques ? Une d'elles disait : « Pour celui qui croit, une raison suffit ». « Pour celui qui ne croit pas, mille raisons ne sont pas suffisantes ».

DOCUMENT VI

PROPHETIES SUR BAHA'U'LLAH

PLAN GENERAL DE L'ETUDE

1. CONCEPTS PRECEDENTS : a) Bible b) Prophéties c) Bahá'u'lláh

2. LES PROPHETIES NOUS AIDENT A CONFIRMER NOTRE FOI EN UNE PERSONNE : a) Intuition b) Foi interpersonnelle c) Résumé : plusieurs étapes vers la foi

3. CRITERE D'EXEGESE OU D'INTERPRETATION DES ECRITURES : a) Par ses actions, le Christ s'est identifié avec le Messie b) Malgré leurs physiques différents, par leurs missions parallèles, le Christ a identifié Jean Baptiste à Élie c) Le Christ lui-même leur a ouvert les yeux afin qu'ils comprennent les écritures

4. BAHA'U'LLAH EST-IL LE CHRIST REVENU ? : a) Image mythique de ce qu'attendaient les juifs b) Image mythique de ce qu'attendaient les chrétiens c) Parallélisme entre la réalisation des deux venues 5. BAHA'U'LLAH INCARNE FONDAMENTALEMENT LE RETOUR DU CHRIST :

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE a) Le Christ mène à bien le contenu essentiel des prophéties et non pas des symboles pris au pied de la lettre b) Bahá'u'lláh mène à bien le contenu « essentiel » des prophé- ties 1. Le règne d'un Nouvel ordre mondial 2. L'intégration de toutes les religions en un seul troupeau, mené par un seul berger 3. La vérité complète au travers des nouveaux enseignements c) en Bahá'u'lláh nous reconnaissons une continuité avec la mission du Christ : 1. L'alliance : élargie à toutes les religions 2. Le jugement du monde : identique 3. L'amour du Christ : amour, unité et justice.

6. CONCLUSION : Après avoir identifié l'essence du Christ en Bahá'u'lláh, nous pouvons le vérifier avec bien d'autres prophé- ties :

a) Le Christ, identifié comme le Messie, leur interprète les Écritures. Application équivalente à Bahá'u'lláh b) Le Christ a voulu accomplir certaines prophéties au pied de la lettre : des prophéties secondaires mais significatives. Application équivalente à Bahá'u'lláh c) Les croyants, illuminés par la foi, découvrent que des prophéties plus ou moins significatives ont été accomplies

7. ÉVALUATION DE CERTAINES PROPHETIES SUR BAHA'U'LLAH :

1. CONCEPTS PRECEDENTS :

Souvent, nous disons ou lisons ce qui suit : « Bahá'u'lláh est le Promis mentionné dans les prophéties bibliques », celui qui accomplit les prophéties de nombreuses autres religions et espé- rances. Quelles sont ces prophéties ? Sont-elles nombreuses ? Sont-elles claires ? Nous prenons notre Bible et espérons trouver des phrases claires mentionnant Bahá'u'lláh et la date de sa venue. À première vue nous ne trouvons rien. Il n'est même pas dit claire-

DOCUMENT VI ment que « quelqu'un » va venir, ou que la seconde venue du Christ pourrait être autre chose que la fin de monde. Ce n'est que lorsque quelqu'un, disons un bahá'í, nous dit que Bahá'u'lláh signifie « gloire de Dieu » que nous pouvons alors trouver de nombreuses références dans la Bible. Ces passages feraient-ils tous référence à un personnage historique qui allait venir des années plus tard ? Et de toute façon, Mīrzā Ḥusayn-ʿAlī Nūr ou ses amis n'auraient-ils pas eux-mêmes utilisé ce titre pour le qualifier ? Le livre de William Sears, Le voleur dans la nuit, étudie de manière détaillée et exhaustive des centaines de passages bibliques. Cependant, son auteur reconnait lui-même vers la fin du livre que : « Lorsque, par la suite, j'embrassai la Foi de Bahá'u'lláh, je découvris qu'il existait beaucoup moins d'insistance sur la prophétie que sur la logique et la raison. Pourtant, ces événements étaient si remarquables, et la façon dont ils accomplissaient indéniablement la prophétie était si étonnante, que je pensai qu'il serait injuste de priver les autres de la connaissance de ces faits ». Cette phrase, qui conclut la cinquième partie de son livre, explique la raison pour laquelle il consacre ce chapitre à examiner « les fruits de l'arbre de Bahá'u'lláh ». Il ajoute également une sixième partie afin de présenter l'opportunité, voire même la nécessité de la foi bahá'íe dans la situation du monde actuel. L'authenticité de la révélation bahá'íe ne peut se fonder uniquement sur l'observation, plus ou moins convaincante de certaines dates ou de coïncidences invraisemblables. En suivant cette mé- thode, il est facile d'obtenir des conclusions très différentes. Les diverses sectes qui s'appuient sur des passages bibliques interprétés par leurs soins en sont un exemple vivant. Pensons aux adventistes, aux Témoins de Jéhovah, etc. Peuvent-ils nous convaincre en accumulant des preuves alors que notre raison et notre sens religieux n'acceptent pas le noyau fondamental de leur idéologie ? Si une personne arrive aujourd'hui avec des miracles et des prophéties, elle attirera notre attention et nous nous demanderons : réalise-telle tout cela parce qu'elle vient de Dieu ou pour nous tromper ? Ce n'est qu'en enquêtant sur sa vie, ses allégations, ses enseignements... que nous pouvons le découvrir. Mais au fond, nous chercherons toujours une harmonie, une similitude avec nos connaissances préalables de Dieu et avec nos attentes envers Lui : toujours le même Dieu, mais exprimant plus son amour, plus adapté aux be- LETTRES A UN BON CATHOLIQUE soins de l'humanité, encore plus parfait si c'est possible, car notre capacité à le comprendre sera plus parfaite. Comment réagirions-nous face à un Dieu autoritaire et terrifiant comme le Yahwew primitif d'il y a trois mille ans ? L'humanité et la religion même ayant évolué vers des formes plus élevées, cela ne nous paraîtrait-il pas illogique ? Ne nous attendons-nous pas à dé- couvrir au moins tout le message d'amour que Jésus et Bouddha nous ont enseigné ? Un Dieu de crainte ou un Dieu totalement étranger aux problèmes actuels de l'homme ne nous convaincrait pas, même si son prétendu messager accumulait des centaines et des centaines de « preuves bibliques » et de miracles. C'est comme vaincre grâce à des astuces, des sophismes fallacieux ou une force écrasante : cela permet de vaincre mais pas de convaincre. Ceci étant dit, nous allons étudier l'essence des prophéties bibliques qui peuvent nous aider à identifier Bahá'u'lláh comme le promis. Intéressons-nous tout d'abord aux concepts mentionnés dans la table des matières.

A) BIBLE

Ensemble de livres écrits par divers auteurs juifs et chrétiens : environ depuis 1200 ACN (les histoires remontent à Moïse mais elles ont du être écrites vers l'an 1000, lors de l'établissement de la monarchie) jusqu'à 100 PCN (l'Évangile de Saint-Jean). Les croyants juifs (presque tout l'Ancien Testament) et les chrétiens les considèrent comme des livres sacrés, révélés par Dieu.

B) PROPHETIES

— Premier sens (présent) : M ;g que les prophètes transmettent au peuple de la part de Dieu. Généralement, ils portent un jugement sur les hommes de l'époque et les réprimandent selon la loi divine.

— Deuxième sens (futur) : Ce jugement va presque toujours de pair avec la menace d'une punition ou l'annonce d'un salut futur.

Ce second sens permet généralement de comprendre : des signes ou des pistes que les prophètes donnent pour reconnaître les

DOCUMENT VI faits futurs tels qu'ils ont été prévus et ordonnés par Dieu.1 « L'Éternel, ton Dieu, te suscitera du milieu de toi, d'entre tes frères, un prophète comme moi : vous l'écouterez ! ».2 « Quand ce que dira le prophète n'aura pas lieu et n'arrivera pas, ce sera une parole que l'Éternel n'aura point dite. C'est par audace que le prophète l'aura dite : n'aie pas peur de lui ».

C) BAHA'U'LLAH

Cela signifie « gloire de Dieu » en perse. C'est sous ce nom que l'on connait Mīrzā Husayn-ʿAlī Nūr, né à Téhéran, en Perse, en 1817 et décédé dans les alentours de Haifa, en Israël en 1892. Il s'est lui-même proclamé comme envoyé par Dieu pour unifier l'humanité entière et répondre aux espoirs de toutes les religions. Son prédécesseur, le Báb, a été fusillé et plusieurs milliers de ses fidèles sont morts en martyrs de la persécution religieuse. Bahá'u'lláh a lui-même passé une grande partie de sa vie en exil et en prison. Cela fait plus d'un siècle que le nombre de ses disciples grandit, au point de former une communauté mondiale et hétérogène : les croyants de la foi bahá'íe, reconnue comme religion indépendante.

1 Daniel 7,25 et 12,7. 2 Deutéronome 18,15. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE 2. LES PROPHETIES NOUS AIDENT A CONFIRMER NOTRE FOI EN UNE PERSONNE :

A) INTUITION

Le cœur perçoit la valeur d'une personne, croit en elle, l'accepte. De la proviennent les relations sociales, l'amitié, l'amour... L'esprit religieux résonne face à ce qui est pur et sublime : il est en harmonie avec Dieu, avec les étincelles de bonté divine que nous percevons dans la nature et encore plus dans les personnes.

— Nous acceptons Bahá'u'lláh de par : * sa vie * son message * son influence

— Les anciens chrétiens reconnaissent en Bahá'u'lláh le Christ luimême : * par sa vie : Œuvres et paroles. Miracles et influence. Persécution et mort. * par son message d'amour toujours plus large : il reconnait la révélation de toutes les religions et propose l'amour à l'échelle sociale et mondiale. * par son effet d'union d'hommes si différents : de toutes races, classes et croyances.

Exemples :

— Retrouver un ami qu'on a plus vu depuis longtemps ; — rencontrer un ami qu'on ne connait que par lettre ou autre ; — reconnaître une lettre écrite par une personne qu'on aime, avec la même écriture, le même style et des thèmes semblables.

DOCUMENT VI B) FOI INTERPERSONNELLE

— La foi n'est pas uniquement « croire ce qui ne se voit pas ». — C'est accepter une personne : elle pourrait être fausse mais je ne crois pas qu'elle me trompe.

Accepter tout d'abord le noyau le plus profond de son être, de toute sa personnalité et ensuite accepter sa mission et tout ce qu'elle me dit.

— Croire doit se faire librement pour avoir de la valeur et permettre d'atteindre l'amour. Toute accumulation de preuves aide — mais n'oblige pas de force — à croire.

— Les preuves indiscutables, évidentes, exigent d'être admises. Tout de monde doit les accepter. Elles sont prouvées : * par vérification mathématique : opérations sur des données * par vérification empirique : reproduction d'expériences

Ces vérifications ne fonctionnent pas sur les plans personnel ou religieux, car l'acceptation complète de la personne requiert tant l'aspect affectif qu'intellectuel. Dans la foi, il s'agit donc d'une accumulation approximative et variable de preuves. Ensuite, le cœur, l'intuition et la volonté se chargent d'évaluer le tout et de finalement dire : oui, je l'accepte parce que je le veux, parce que je suis convaincu. Mais aucunement parce que c'est aussi évident que 2 + 2 = 4. Si c'était le cas, tout le monde serait croyant. Mais nous constatons que l'existence de Dieu, de l'au-delà, de l'âme... n'est pas aussi évidente que le soleil que nous voyons chaque jour ou que le papier que je touche de mes mains.

C) RESUME : PLUSIEURS ETAPES VERS LA FOI

— Nous avons découvert Bahá'u'lláh ; — nous avons vu, pressenti Bahá'u'lláh dans la main de Dieu, d'une manifestation divine ; — nous avons accepté Bahá'u'lláh pour sa personne et son message ; — nous avons reconnu le Christ en Bahá'u'lláh ; LETTRES A UN BON CATHOLIQUE — la Bible nous a aidé à le reconnaitre ; — la Bible peut nous permettre de réaffirmer cette reconnaissance.

3. CRITERE D'EXEGESE OU D'INTERPRETATION DES ÉCRITURES :

A) PAR SES ACTIONS, LE CHRIST S'EST IDENTIFIE AVEC LE MESSIE

« Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? Jésus leur répondit : Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et ce que vous voyez : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres. Heureux celui pour qui je ne serai pas une occasion de chute ! »1.

B) MALGRE LEURS PHYSIQUES DIFFERENTS, PAR LEURS MISSIONS PARALLELES, LE CHRIST A IDENTIFIE JEAN BAPTISTE A ÉLIE

Les trois disciples privilégiés ont une vision : Le Christ transfiguré au milieu de Moïse (la Loi) et Élie, qui représentent les prophètes2. Deux personnages symboliques, deux personnages dont personne n'a été témoin de la mort et qui devaient retourner devant le Messie, surtout Élie qui était monté au ciel sur un char de feu3 et dont Malachie prophétise le retour dans le dernier paragraphe de l'Ancien Testament4. Dans la scène de la transfiguration, le Christ dit : « Il est vrai qu'Élie doit venir. Mais je vous dis qu'Élie est déjà venu, qu'ils ne l'ont pas reconnu, et qu'ils l'ont traité comme ils ont voulu. Les disciples comprirent alors qu'il leur parlait de Jean Baptiste ». Plus tôt, le Christ avait déjà dit : « Et, si vous voulez le comprendre, c'est lui qui est l'Élie qui devait venir ».5

C) LE CHRIST LUI-MEME LEUR A OUVERT LES YEUX AFIN QU'ILS COMPRENNENT LES ECRITURES

1 Deutéronome 18, 22. 2 Matthieu 11,2-6 et Luc 7,20-23. 3 Marc 9,11-13 ; Matthieu 17,3. 4 II Livre des Rois 2,11. 5 Malachie 3,23. DOCUMENT VI Alors qu'il est mort, Jésus apparaît à ses disciples qui faisaient route, découragés, vers un petit village proche de Jérusalem appelé Emmaüs. Jésus marche avec eux comme un voyageur de plus. Les disciples ne le reconnaissent pas puisqu'en réalité il n'est rien de plus qu'une forme corporelle qu'il adopte pour faire connaître son esprit. Et il blâme leur désespoir : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît ces choses, et qu'il entrât dans sa gloire ? Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait ».1

— Jésus lui-même devient donc autorité pour interpréter la façon dont les prophéties se sont accomplies en Lui.

— Cela nous montre que si nous admettons, pour des raisons plus profondes, qu'il est un envoyé de Dieu, Il peut lui-même lever le voile sur des prophéties qui n'avaient pas été comprises avant Lui et sans Lui.

4. BAHA'U'LLAH EST-IL LE CHRIST REVENU ?

A) IMAGE MYTHIQUE DE CE QU'ATTENDAIENT LES JUIFS

— Messie roi-guerrier : très général en ces temps d'oppression romaine. Il apparaît au peuple qui veut le nommer roi après la multiplication des pains2, aux apôtres qui voulaient être ses premiers ministres3, à Pierre peut-être lorsqu'il souhaite dresser trois tentes séparées4 et lorsqu'il sort son épée la dernière nuit5 et bien entendu à Judas « Iscariote » ou « le Sicaire ».

— Messie souverain sacrificateur : plus courant au sein du clergé et surtout dans la secte monastique des « esséniens ».

— Fils de l'homme triomphal : selon Daniel 7,13, il viendrait sur les nuées, dominant tous les peuples.

1 Matthieu 11,14. 2 Luc 24,26-27 et 24,45. 3 Jean 6,15. 4 Matthieu 20,20 ; Luc 22,24. 5 Matthieu 17,4. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE

— Terrible jour du Jugement de Dieu : Joël II : armée dévastatrice de Yahwew ; Sophonie 1,14-18 : jour de fureur, d'angoisse et de désolation... Malachie 3,19 : jour ardent comme une fournaise, qui les embrasera comme de la paille. Jean Baptiste prêchait la même fin1.

— Fin du monde : tremblements de terre2 ; éclipses de Soleil3 ; extinction des étoiles, du soleil et de la lune4 ; roulement des cieux comme un livre5.

B) IMAGE MYTHIQUE DE CE QU'ATTENDAIENT LES CHRETIENS

— Fils de l'homme triomphal : cette même prophétie de Daniel 7,13 est reprise par le Christ au moment suprême où il est interrogé par le souverain sacrificateur, devant le sanhédrin. Il promet sa réalisation à venir : sa seconde venue6. L'image popularisée que Michel Ange a peinte dans la chapelle Sixtine vient de là : sur les nuées du ciel.

— Jugement final et fin du monde : les chapitre 24 et 25 de Matthieu, avec toute cette atmosphère de catastrophes cosmiques et la séparation définitive des hommes bons au ciel et des mauvais en enfer.

— Millénaire : espoir que le Christ va bientôt revenir pour établir un règne sur Terre pendant 1000 ans7. Cette idée avait déjà été contestée à l'époque de Saint-Paul. Cependant, elle a subsisté lors des premiers siècles, y compris dans l'esprit de certains Saints- Pères. De nos jours, elle a été reprise par les Témoins de Jéhovah. Le reste des chrétiens, voyant la venue du Christ si lointaine, s'est totalement écarté de cette idée. Ils se sont uniquement sou-

1 Luc 22,38 ; Jean 18,10. 2 Matthieu 3,10. 3 Amos 8,8 ; Ésaïe 2,10 ; Jérémie 4,24. 4 Amos 8,9 ; Jérémie 4,23. 5 Ésaïe 13,10. 6 Ésaïe 34,4. 7 Marc 14,62 et tous les évangélistes. DOCUMENT VI ciés d'adapter ce message à la moralisation de la vie présente et à la préparation de chaque âme à sa mort ou à sa fin individuelle.

C) PARALLELISME AVEC LA REALISATION DES DEUX VENUES

— Comment s'est accomplie l'espérance mythique d'un Messie ? D'une façon très simple et naturelle, totalement différente de celle prévue. Elle s'accomplit en Jésus, un charpentier, fils d'une femme, qui amène un esprit religieux nouveau et qui renouvelle le judaïsme. Après Lui, l'histoire prend une autre direction, mais le monde n'arrive pas à sa fin. Il n'y a ni prodiges cosmiques, ni étalages politiques ou révolutionnaires.

— Comment l'espérance mythique du retour du Christ pourrait-elle s'accomplir ? Par une nouvelle venue de Dieu dans l'histoire humaine. C'est-à-dire qu'il pourrait de nouveau manifester son esprit et sa parole en une personne humaine qui renouvelle au moins le christianisme.

Cette idée prend encore plus forme si l'on prend en compte les prophéties d'autres religions qui nécessitent un accomplissement semblable : par exemple la venue du Cinquième Bouddha, du Shah Bahram, de Quetzalcoatl, etc.

— D'un point de vue historique, le Christ a représenté une révolution religieuse fondamentale dans l'histoire du judaïsme (descendants d'Isaac, fils d'Abraham), donnant naissance à une nouvelle religion supérieure à l'antérieure. Le clergé et les autorités politiques se sont opposés à Lui et l'ont exécuté. Cependant, ils n'ont pas su contenir le nouvel esprit qui les a dépassés.

— D'un point de vue historique, le Báb représente une révolution religieuse fondamentale dans l'histoire de l'islam (descendants d'Ismaël, fils d'Abraham), donnant naissance à une nouvelle religion supérieure à l'antérieure. Le clergé et les autorités politiques se sont opposés à Lui et l'ont exécuté. Cependant, ils n'ont pas su contenir le nouvel esprit qui les a dépassés.

— le Christ a affirmé de diverses manières, plus ou moins voilées, qu'Il était le Messie qu'ils attendaient. Il venait annoncer et com- LETTRES A UN BON CATHOLIQUE mencer son règne. Il a accompli la loi et les prophètes, mais en les rénovant1. Il s'est appelé lui-même fils de l'homme. Autres titres : Prophète, roi, fils de Dieu... Il a tâché de ne pas les recevoir car ils pouvaient amener une certaine confusion. En général, il a imposé un « silence messianique » : « Garde-toi d'en parler à personne »2 ; « il leur recommandait très sévèrement de ne pas le faire connaître »3. Il craignait qu'ils ne croient en Lui selon l'image mythique du Messie et non pas selon l'image qu'il amenait véritablement.

— Bahá'u'lláh a affirmé à plusieurs reprises au pape Pie IX, aux chrétiens et au monde entier l'accomplissement de toute prophé- tie : * Il est la manifestation du Père : « Le Père est venu, et ce qui vous avait été promis dans le royaume s'est réalisé ».4 * Il est le retour du Fils : « Il est de nouveau descendu des cieux, comme il l'avait fait la première fois ».5 * Il est l'Esprit, le consolateur promis par le Christ : « Celui qui est l'Esprit de vérité est venu vous guider vers toute la vérité. Il parle non pas de son propre chef, mais sur l'ordre de celui qui est l'Omniscient, le Très-Sage. » « Ceci est la parole que le Fils taisait lorsqu'à ceux qui l'entouraient il dit : vous ne pouvez la supporter maintenant ».6

Ces trois affirmations se retrouvent dans des écrits aussi courts que la lettre que Bahá'u'lláh a adressée aux chrétiens. Ces affirmations sont importantes et catégoriques et devront être étudiées avec attention. Cependant pour le moment elles sont là, comme un fait historique à prendre en compte, comme un défi envers l'humanité croyante. Bahá'u'lláh est un fou, un imposteur ou un présomptueux extravagant, à moins que nous puissions comprendre que les trois affirmations mentionnées sont véridiques, dites avec autorité et dignes de foi.

1 Apocalypse 20. 2 Cf. chapitre 5 de Saint Matthieu. 3 Matthieu 8,4 ; Marc 1,34. 4 Marc 3,12. 5LAWH-I-AQDAS (La très sainte tablette). 6 Idem. DOCUMENT VI Dans tous les cas, pour comprendre qu'un être soit venu comme Père, Fils et Esprit, il faut comprendre ces titres dans leur sens primitif, avec une mentalité juive orientale et non pas philosophique grecque. Les apôtres ont pris conscience que le Christ, le Père et l'Esprit, attendus sur Terre, étaient différents mais avaient un point commun. Cela a été expliqué comme les trois fonctions d'un même Dieu, comme un Dieu à deux mains, comme un voile de feu et de chaleur et finalement comme les trois facettes d'un même être, décrit par le mot « personne », qui désignait à l'origine le masque qu'un acteur utilisait pour jouer un rôle au théâtre. Par conséquent, on ne peut pas imaginer trois personnes comme faisant partie d'un même Dieu, mais bien comme trois de ses manifestations : Le Père = Dieu lui-même (Dieu éternel et infini) ; le Fils = Dieu qui se manifeste (le Dieu éternel Lui-même, mais communiquant avec les hommes au travers d'un être humain) ; l'Esprit = Dieu qui communique, l'amour de Dieu, sa force spirituelle qui illumine le Fils, le prophète envoyé et les croyants... En définitive, ce sont différentes façons d'exprimer une même réalité divine, dont la source principale est « Celui qui sait tout ». On peut donc utiliser les trois termes, tant que l'on prend en compte que Dieu (le Père) est transcendant, inaltérable et immaté- riel. L'« esprit de Dieu » ou la « Manifestation de Dieu » sont des termes plus larges et accessibles qui peuvent s'appliquer à tous les messagers de Dieu ou fondateurs de religions. Le titre « Fils de Dieu » est un titre très concret de la tradition juive. Il n'indiquait non pas une filiation divine, comme si Dieu pouvait avoir des enfants, mais bien une filiation adoptive, un choix spécial. Ce titre doit être compris de la même façon lorsqu'il est utilisé dans la Bible pour décrire les anges, le peuple élu, les israélites et leurs dirigeants. Voir la note p. 1307 de la Bible de Jérusalem. Le christianisme a donné un sens plus concret au Fils « engendré par le Père ». Comment ? De nombreuses études ont porté sur la question, mais il est évident que cela contredit d'une certaine façon la pratique du monothéisme absolu. Les chrétiens ne l'admettent que comme un « dogme incompréhensible », contrairement aux juifs et aux musulmans pour lesquels cela est tout simplement un blasphème contre l'unicité de Dieu. En acceptant trois personnes, n'imaginent-ils pas plutôt trois dieux ? Quoi qu'il en soit, on peut accepter une présence de Dieu dans chaque messager, dans le Christ par exemple. Une présence de ses qualités divines, de son LETTRES A UN BON CATHOLIQUE amour, du message qu'il veut nous transmettre. Mais pas que l'infini ou l'immatériel peut « s'incarner », se matérialiser.

5. BAHA'U'LLAH EST FONDAMENTALEMENT ASSOCIE AU RETOUR DU CHRIST :

A) LE CHRIST MENE A BIEN LE CONTENU ESSENTIEL DES PROPHETIES ET NON PAS DES SYMBOLES PRIS AU PIED DE LA LETTRE

Les prophéties ne se réalisent jamais au pied de la lettre, avec tous leurs détails, mais plutôt avec une approche différence, parfois inconnue avant leur réalisation. Par exemple, le Christ accomplit l'espoir d'un Messie, d'un Sauveur, mais dans un sens spirituel à peine connu des juifs. Le Christ accomplit les prophéties mais en grattant la croute symbolique qui les entourent. Seules quelques prophéties, qu'ils n'avaient jamais voulu comprendre, s'accomplissent dans tout leur sens : par exemple l'image du serviteur en souffrance qu'Ésaïe décrit dans les chapitres 42, 49, 50 et surtout 53. Il est évident que l'image mythique du Messie ne s'est pas réalisée dans l'absolu. D'où l'énorme déception et incompréhension de presque tous ceux qui ont fréquenté Jésus : Sa mère et ses frères voulaient le ramener chez eux car ils le croyaient fou1. Son cousin, Jean Baptiste dit aux disciples de lui demander s'il est le Messie2. À plusieurs occasions, Jacques et Jean lui proposent de commander que le feu descende du ciel et qu'il consume les populations ingrates les unes après les autres3. Tous, même les apôtres, l'ont abandonné lorsqu'ils ont vu qu'il était jugé et exécuté. Il se peut même que la trahison de Judas soit due à son amère déception. Les prophéties du salut s'accomplissent, mais dans un sens spirituel, pas par leur libération de la domination romaine ou par l'établissement d'un royaume paradisiaque sur Terre. L'alliance d'Abraham et de ses descendants avec Dieu s'accomplit également. Mais le Christ va au-delà du sens étroit et restreint de « Peuple de Dieu ». Premièrement, malgré sa mentalité, il dé-

1 Idem. 2 Marc 3,21 ; 31,32 3 Matthieu 11,2 ; Luc 7,18. DOCUMENT VI clare qu'il est uniquement venu sauver les brebis d'Israël1. Cependant, il savait que sa mission était plus universelle2. Pierre apprend tout cela lorsqu'il a une vision et comprend qu'un centurion romain, un païen, peut recevoir le baptême3. Mais cela a lieu après la mort du Christ, lorsque les apôtres eux-mêmes ont déjà pu dépasser leurs conceptions traditionnelles.

B) BAHA'U'LLAH MENE A BIEN LE CONTENU « ESSENTIEL » DES PROPHETIES

1. Le règne :

C'est l'annonce principale de la prédication de Jean Baptiste4 et du Christ lui-même : Il a commencé à parcourir toute la Galilée en « proclamant la bonne nouvelle du royaume »5. Il a envoyé ses douze apôtres proclamer que « le royaume des cieux est proche »6. Par des paraboles, il a expliqué que le royaume était une graine, une semence... une petite chose qui doit continuer à grandir7. D'une D'une certaine façon, le royaume était déjà présent8, ou très proche : « quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront point avant qu'ils n'aient vu le royaume de Dieu »9. Mais lorsqu'il leur apprend à prier, Il leur conseille lui-même de demander au Père « que ton règne vienne »10. Par conséquent, sa réalisation totale n'avait pas encore eu lieu. Le Christ la prédit au moment de sa seconde venue : « Alors on verra le Fils de l'homme venant sur une nuée avec puissance et une grande gloire... Quand vous verrez ces choses arriver, sachez que le royaume de Dieu est proche »11. Cette prophétie est suivie d'une allusion à « cette génération », mais vu ce qu'il s'est passé, il est clair que l'évangile de Matthieu contient des prophéties sur la destruction de Jérusalem en l'an 70 et

1 Luc 9,54. 2 Matthieu 15,24. 3 Luc 13,29. 4 Actes 10. 5 Matthieu 3,2 ; 4,17 « le royaume des cieux est proche ». 6 Matthieu 4,23. 7 Matthieu 10,7. 8 Matthieu 13. 9 Matthieu 12,28. 10 Luc 9,27. 11 Luc 11,2 ; Matthieu 6,10. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE des prophéties sur la seconde venue, qui n'a pas eu lieu durant cette génération.

— Bahá'u'lláh est le premier fondateur d'une religion qui amène clairement un royaume. Ce n'est ni une monarchie temporelle, ni uniquement un règne spirituel ou de l'au-delà. Non. Par son message, l'humanité reçoit un règne de Dieu sur Terre. Ce royaume n'est ni un système politique, ni une organisation sacrée ou ecclé- siastique, ni une théocratie. Il s'agit de son « Nouvel ordre mondial » : une façon d'organiser la communauté entière des hommes selon des indications données par Dieu. Ce thème est très large et impossible à débattre dans ce texte.

2. un seul troupeau et un seul berger :

Jésus a dit : « J'ai encore d'autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie ; celles-là, il faut que je les amène ; elles entendront ma voix, et il y aura un seul troupeau, un seul berger ». De point de vue historique, nous sommes obligés d'accepter qu'en vingt siècles de christianisme, cette prophétie du Christ ne s'est toujours pas produite. Le christianisme s'est principalement développé en occident, mais les autres cultures (surtout d'Asie et d'Afrique) ont gardé leurs religions respectives et rien de semble indiquer que le christianisme puisse dépasser ce point mort. En outre, l'unité du troupeau n'a même pas été préservée au sein du christianisme. Pas plus que l'émouvante requête de Jésus lors de ses Adieux : Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et comme je suis en toi, afin qu'eux aussi soient un en nous ».

— Bahá'u'lláh a amené une solution surprenante à tous les problèmes de l'œcuménisme, bien avant que les chrétiens n'acquiè- rent véritablement conscience de leur tragique division. Il ne ré- sout pas seulement les divisions internes au christianisme, à l'islam, etc. Il résout un problème plus grave : l'existence simultanée de plusieurs religions qui croient en un même Dieu et qui se proclament « véritables », excluant en grande partie l'authenticité des autres. La révélation de Bahá'u'lláh fournit une synthèse organique de toutes les religions que ni les pensées d'un grand érudit, ni la collaboration des dirigeants religieux actuels n'auraient pu projeter. L'approche de la « révélation progressive », DOCUMENT VI devinée dans les religions orientales et fondée sur les livres Bible-Évangile-Coran (même si elle n'avait pas reçu l'attention qu'elle méritait), est à la fois tellement géniale et simple que seul Dieu aurait pu la donner à connaître. Seul le Père aurait pu créer une supra-religion qui intégrerait toutes les religions antérieures. Seul le Père aurait pu mener cette religion unique de l'humanité à bien, au-delà de l'œuvre de Moïse, de Bouddha, du Christ et de Mahomet. Tous les hommes qui ont proposé une telle religion ont échoué, que ce soit avec une religion naturelle qui n'a pas pris son envol (comme celle du philosophe Comte), un syncrétisme idéologique sans vie, ou une simple secte plus ou moins ouverte (mission de Ramakrishna, ahmadisme, tenrikyō, mormons, Té- moins de Jéhovah...) qui n'arrive pas à sortir de sa religion d'origine. Toutes restent respectivement hindoues, musulmanes, taoïstes, judéo-chrétiennes, etc.

Personnellement, j'estime que ce fait est un des arguments principaux pour considérer Bahá'u'lláh comme l'envoyé de Dieu et son message comme une révélation. Il suffit de constater :

1) Que la foi bahá'íe est une religion indépendante, pas une secte musulmane1.

2) Que des croyants de toutes les religions l'ont acceptée. Il est indéniable que des croyants (dont des prêtres) de l'islam, du christianisme, du bouddhisme, du judaïsme, du zoroastrisme et d'autres religions sont entrés dans la foi bahá'íe.

3) Que tous ont trouvé dans cette foi un accomplissement direct de nombre de leurs prophéties et surtout le noyau fondamental de leurs espérances religieuses.

3. La vérité complète :

Dans l'Ancien Testament, il était clairement expliqué que des mystères resteraient voilés jusqu'à la fin des temps2. Du même style que le livre de Daniel, l'Apocalypse scelle de nouveau des se-

1 Luc 21,27-31. 2 Cf. Toynbee, Royston Pike, etc. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE crets1. Cependant, dans le dernier chapitre, il est dit de ne pas sceller la totalité du livre, car son accomplissement et son interprétation sont proches : « Ne scelle point les paroles de la prophétie de ce livre. Car le temps est proche ».2 Lors du dernier repas, lorsqu'il prend congé de ses disciples, Jésus leur promet plusieurs fois de revenir d'une certaine façon : « Je m'en vais, et je reviens vers vous »3. Mais en même temps il leur promet la venue de l'Esprit, qu'il nomme Consolateur. Sa mission reprend plusieurs objectifs :

1. Éclairer et confirmer le message de Jésus : Il « vous enseignera toutes choses, et vous rappellera tout ce que je vous ai dit »4.

2. Témoigner en faveur de la mission de Jésus : « il rendra témoignage de moi »5, « il convaincra le monde... parce qu'ils ne croient pas en moi ».6

3. Poursuivre la révélation du Christ : « J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais elles sont encore au-dessus de votre portée. Mais quand celui-là sera venu, c'est-à-dire l'Esprit de vérité, il vous conduira dans toute la vérité. Car il ne parlera pas par lui-même, mais il dira tout ce qu'il aura entendu ».7

Si nous étudions le reste du Nouveau Testament avec intérêt, nous constatons que ces prophéties se sont accomplies deux mois plus tard, lors de la fête de la Pentecôte, c'est à dire 50 jours après Pâques. C'est expliqué dans le second chapitre du livre des Actes. À partir de la date où « ils furent tous remplis du Saint-Esprit »8, ils comprirent le message du Christ et leur foi en fut renforcée. Ensuite, ils ont commencé à prêcher avec courage parce que le message du Christ avait germé en eux. D'une certaine manière, Jésus était de nouveau à leurs côtés. Dans les Actes et les épitres, cette nouvelle présence est décrite comme l'Esprit Saint qui les guidait et

1 Daniel 8,26 ; 12,4-9. 2 Apocalypse 10,4. 3 Apocalypse 22,10. 4 Jean 14,28 ; 14,3 ; 16,16-22 ; etc. 5 Jean 14,26. 6 Jean 15,26. 7 Jean 16,7-11. 8 Jean 16,12-13. DOCUMENT VI agissait en eux. Lors du repas, Jésus avait déjà dit que l'Esprit serait toujours avec eux1. Il faut donc tout d'abord accepter qu'au fil des siècles les chrétiens ont possédé cette « présence » spirituelle et divine. Mais en définitive, il s'agit de la « présence » de Dieu luimême. Elle ne se distingue de la présence de Dieu en le Christ que par sa manière de se manifester : pendant plusieurs années, Dieu a parlé par l'intermédiaire de son fils ; il s'est manifesté dans un être humain et a ensuite recommuniquer avec les hommes grâce à une forme immatérielle, illuminant leurs cœurs à travers l'Esprit. Nous retrouvons une identité parmi les trois facettes d'un même Dieu : le Père, le Fils et l'Esprit. Or, l'accomplissement d'une prophétie ne s'essouffle jamais. Le jour de Yahwew et la venue du Fils de l'homme se sont accomplis avec la venue du Christ. Mais Il reprend lui-même cette prophétie et annonce qu'elle aura lieu plus tard, lors de sa seconde venue. On pourrait même considérer que son retour imminent a eu lieu durant « cette génération », par cette nouvelle présence dans l'Esprit, sans pour autant refuser que la seconde venue est prévue dans un avenir plus lointain. Par conséquent, il n'est pas illégitime de considérer que la venue de l'Esprit pourrait pleinement s'accomplir lors de la venue future du Fils de l'homme. Cela soutient l'idée que l'Esprit de Pentecôte a ainsi réalisé les deux premiers objectifs de sa mission : déchiffrer la bonne nouvelle et confirmer l'authenticité du Christ. Mais rien ne nous amène à penser que l'Esprit réalisera un jour le troisième : enseigner toutes ces choses que les apôtres n'ont pas pu comprendre à l'époque et annoncer quelque chose de nouveau, qui n'a pas encore eu lieu.

— Bahá'u'lláh se présente lui-même comme l'esprit de la vérité. De quel droit ? Premièrement, il répète les parties de la mission réalisée à la Pentecôte : déchiffrer l'évangile et témoigner du Christ. C'est ce qui le différencie précisément des faux prophètes et des antéchrists qui le nient2. Mais Bahá'u'lláh est aussi l'esprit de la vérité, qui conduit vers « toute la vérité ».

Parfois les chrétiens affirment ne trouver aucune nouveauté dans la foi bahá'íe. Je trouve ça plutôt intéressant. La foi bahá'íe possède l'avantage que le message bahá'í intègre le christianisme et

1 Actes 2,4. 2 Jean 14,16. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE ne contredit donc pas ses fondements. S'il en va de même avec les croyants d'autres religions, nous constatons que la foi bahá'íe est l'intersection où toutes les fois se rejoignent en un dénominateur commun. Indépendamment de cet avantage, qui aide tant à l'unité mentionnée dans le paragraphe précédent, la foi bahá'íe doit être considérée comme nouvelle. Quelles vérités, incomprises des apôtres à l'époque, Dieu a-t-il désormais voulu offrir à l'humanité par l'intermédiaire de Bahá'u'lláh ? Elles sont reprises ci-dessous :

— Nouvelle interprétation des prophéties : surtout dans le Livre de la certitude. — Nouvelle interprétation des mystères : mise en lumière des réalités difficiles à comprendre, telles que Dieu lui-même, ses manifestations, la trinité, l'incarnation, etc. — Nouvelle interprétation de la problématique humaine :

Vie sur Terre : orientée sur les problèmes de l'ensemble de la société humaine, les principes de bases et le nouvel ordre mondial.

Vie après la mort : révélation totalement nouvelle d'un au-delà spirituel permettant de se rapprocher positivement et progressivement de Dieu, bien qu'à des niveaux différents fixés selon nos agissements sur Terre.

DOCUMENT VI C) EN BAHA'U'LLAH NOUS RECONNAISSONS UNE CONTINUITE AVEC LA MISSION DU CHRIST

1. L'alliance :

L'alliance est un concept fondamental présent tout au long de l'Ancien et du Nouveau Testament. En principe, c'est un « pacte » établi par Dieu avec le peuple qu'Il a « élu » : Israël. C'est un contrat entre deux parties, dans lequel Dieu s'engage à une promesse de libération et le peuple d'Israël s'engage de son côté à respecter les lois dictées par Dieu, surtout en l'adorant Lui, Yahwew, comme seul et unique Dieu. Cette promesse et ce pacte remontent à l'époque d'Abraham1, qui l'a ratifié en coupant quelques animaux en deux, comme il était coutume lors de l'approbation d'un contrat entre hommes. Cela a donné naissance aux sacrifices rituels. Ensuite, cette promesse faite par Dieu et l'acceptation de sa loi sont renouvelées surtout par Moïse2, David3 et Esdras4. Toute la mission des prophètes de l'Ancien Testament sert principalement à rappeler aux Israélites leur engagement envers Dieu dans cette alliance et à les prévenir que s'ils ne les respectent pas, ils mériteront les peines qu'ils recevront car Dieu abandonnera son peuple infidèle. En outre, peu à peu ils prophétisent une alliance nouvelle. Dans ce contexte, on comprend qu'en rénovant la religion judaïque, le Christ a tenu la promesse de salut et de nouvelle alliance qu'il avait lui même ratifiée par sa mort — au lieu d'un animal sacrifié — et par le rite symbolique du pain et du vin. Il le fait au moment culminant du repas, lorsqu'il dit les mots suivants à propos du vin : « Ceci est mon sang, le sang de l'alliance, qui est répandu pour plusieurs »5. Ou encore : « Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang, qui est répandu pour vous »6. Les paroles de l'Ancien et du Nouveau Testament doivent être comprises dans ce sens : la disposition, l'alliance, le contrat que Dieu avait avec Israël et que le Christ renouvelle.

1 I Jean 2,22 et 4,3. 2 Genèse 15 et 17. 3 Exode 19 et 24. 4 II Samuel 7. 5 Néhémie 8. 6 Marc 14,24. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Ce concept ne disparait pas de la révélation bahá'í. Au contraire, comme nous le savons, il s'étend à toutes les religions. Le terme d'alliance a été repris en français, ce qui fait précisément ré- férence à l'alliance entre Dieu et Israël. Un thème de la révélation de Bahá'u'lláh porte précisément sur ce terme : la grande alliance de Dieu avec l'humanité à travers de tous ses messagers.

2. Le jugement du monde :

Dans l'Évangile, il est clair que le jour de Yahwew n'est pas un jugement universel où les hommes bons et mauvais sont physiquement séparés. Le jugement a lieu par la simple présence du Christ et le dilemme qu'il offre aux hommes : le suivre ou le rejeter. Ils se jugent par eux-mêmes : ils obtiennent leur salut ou s'excluent, cela dépend de leur envie, ou de leur refus, de reconnaître que Jésus est le Christ, le Messie, l'Oint. C'est pourquoi aujourd'hui certains connaissent déjà une vie ou une mort spirituelle : certains font partie du royaume (les fils de la lumière), et d'autres, des ténèbres. Cette dualité problématique, à savoir l'acceptation ou le refus du message d'amour, se ressent tout au long de l'Évangile de Saint Jean1. « Celui qui dit qu'il est dans la lumière, et qui hait son frère, est encore dans les ténèbres »2. Les signes terribles qui, selon le style apocalyptique des prophètes, devaient accompagner le Jugement de Dieu sont présentés par les évangélistes comme le décor tragique de la mort du Christ : obscurité, tremblements de terre, etc. Sans pour autant nier leur historicité et leur importance dans l'accomplissement des prophé- ties, je pense que ce sont plutôt des signes de la grandeur du moment — comme les éclairs du Sinaï — et de la déstabilisation de la nature face au crime que commettent les hommes en refusant le Christ. Ils se jugent eux-mêmes. Ensuite, l'Esprit le confirmera, comme nous l'avons déjà vu3, en condamnant le prince de ce monde à rester incrédule. Des signes extérieurs semblables ont eu lieu dans les cas du Báb et de Bahá'u'lláh. Mais surtout, le jugement a de nouveau été posé comme un dilemme, comme une « crise » à résoudre soit en l'acceptant, soit en la niant. Toutes les prophéties de l'Apocalypse

1 Luc 22,21. 2 Jean 3,18-21. 3 I Jean 2,9. DOCUMENT VI doivent être comprises dans le contexte fondamental d'une grande crise de l'humanité face au message de Dieu, face à la nouvelle Jé- rusalem que Dieu nous offre1. Cette vision prophétique qui clôt la Bible est pleinement réalisée par ce règne, cette société nouvelle ou « Nouvel ordre mondial » que Bahá'u'lláh a tracé dans ses écrits. Seul Dieu pouvait penser et nous révéler le dessein d'une humanité unie et en harmonie afin que nous le menions à bien. Une ville avec douze portes, les quatre portes indiquant les points cardinaux ouvertes, et construite « d'or pur, semblable à du verre pur » et ornée de douze perles, que d'aucuns identifient, selon leur couleur respective, comme les symboles de nombreux autres principes de la foi bahá'íe. Une ville où tout sanctuaire, soleil ou lune serait inutile, parce que « la gloire de Dieu l'éclaire »2. Il resterait à expliquer l'idée d'un Jugement universel où Dieu sépare les êtres humains en deux groupes, un à gauche, l'autre à droite3. Cependant, il est aisé de comprendre que le rassemblement des hommes dans la vallée de Josaphat est certainement une image symbolique, parfaitement irréalisable au pied de la lettre. Un tel jugement définitif, responsable de notre existence dans l'au-delà, se réalisera sans aucun doute au moment de notre propre mort. Nous nous jugerons au moment où nous prendrons conscience de nousmêmes face à la perfection infinie.

1 Jean 16,8-11. 2 Apocalypse 21 et 22. 3 Apocalypse 21,23. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE 3. L'amour du Christ :

Nous arrivons désormais au point central, qui permet de dé- montrer la continuité entre le message du Christ et celui de Bahá'u'lláh, c'est-à-dire leur mission commune. Pas besoin d'insister sur l'amour du Christ, nous savons tous qu'il est symptomatique de sa révélation. Tout l'Évangile exprime l'amour que Dieu nous a porté en nous envoyant son Fils1. Cela veut dire qu'il a manifesté son esprit dans un homme privilégié, le « premier-né », sa parole éternelle « s'incarnant » dans un porteparole humain. La « parole » ne doit pas être conçue comme une autre « personne » divine, mais bien comme la sagesse inhérente à Dieu qui, tout comme son esprit, s'identifie à Lui et est par consé- quent avec Lui pour ne former qu'Un depuis toujours, à la fois dans la création et dans la manifestation de Dieu en Jésus de Nazareth. Cette sagesse représente l'idée parfaite qu'a Dieu sur les aspects de la création et sur le comportement que l'homme doit suivre pour réaliser les desseins divins, c'est-à-dire pour atteindre la félicité parfaite. Ainsi, c'est une « chose divine », une idée, une qualité de Dieu, une « incarnation », à l'image de la « chose » que l'artiste matérialise dans sa sculpture, que l'esprit du poète concrétise en quelques mots. Mais cela n'exige pas de l'artiste qu'il se 'chosifie' ni même qu'il dédouble sa personnalité : cette chose est à la fois dans son corps et dans son œuvre. L'Évangile nous montre donc l'amour du Père exprimé dans les paroles et les actes du Christ, surtout dans l'exemple de sa mort sur la croix. Cela donne une impulsion plus importante à l'humanité que le simple « tu ne tueras point, tu ne voleras point... ». Au-delà d'une loi prohibitive, Jésus insiste sur la volonté positive de faire le bien, d'aimer son prochain comme soi-même. Cela se trouvait déjà dans la Torah, dans la loi de Moïse, plus encore dans les prophètes, mais également dans d'autres religions. Mais Jésus en fait un signe distinctif spécifique à ses fidèles : « A ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres »2. Et comme nous l'avons déjà dit, le Christ lui-même se propose comme modèle vivant de cet amour : « C'est ici mon commandement : Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai

1 Matthieu 25,31-46 et 13,41-43. 2 Galates 4,4. DOCUMENT VI aimés. Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ». Pouvons-nous reconnaître ce triple amour, de Dieu, de son messager et des hommes entre eux, dans le message de Bahá'u'lláh ? Sans aucun doute.

Amour de Dieu : La révélation bahá'íe ravit celui qui la reçoit avec le cœur ouvert car il la considère comme un grand cadeau de la bonté divine. La perspective d'une humanité unie et en paix, le Nouvel ordre mondial et tous les enseignements par lesquels Dieu illumine l'homme et ses multiples problèmes confirment pleinement que la volonté salvatrice de Dieu s'est remanifestée comme dans d'autres révélations, mais avec une force et une portée plus grande. Les projets divins vont amener l'humanité tout entière à un niveau qu'elle n'aurait jamais pu atteindre auparavant. Maintenant que toutes les parties de la Terre sont connues et que les hommes communiquent entre eux, Dieu veut nous amener avec tendresse à son but premier : faire de nous une grande famille. Utopie ? Réalité ? Il faut considérer cela comme une nécessité inévitable au vu de la situation menaçante à laquelle nous faisons face. Elle est heureusement inévitable, car Dieu est arrivé à temps pour nous transmettre les plans à respecter pour construire cette nouvelle « Jérusalem céleste ». Et l'amour de Dieu, ne l'oublions pas, brille aujourd'hui plus que jamais. Dieu nous a révélé avec certitude que les croyants des autres religions avancent aussi sur le chemin de la vérité. Ils ne sont pas des orphelins ou des chercheurs qui tâtonnaient à l'aveugle. C'était Lui, notre Dieu, leur Dieu, qui s'était manifesté à eux par Bouddha, Zoroastre, Mahomet... comme il s'était manifesté à nous par le Christ. Notre cœur reprend des couleurs en constatant que l'intolérance se trouvait dans nos yeux et non pas dans le cœur de Dieu, qui a traité tous les hommes comme ses fils.

L'amour de son messager : Le Báb et Bahá'u'lláh, les deux étoiles jumelles de cette dernière révélation, sont des exemples vivants et récents que la belle histoire du charpentier crucifié se répète à chaque fois que l'amour inonde un homme et que les hommes ne le comprennent pas.

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE L'amour des hommes entre eux : Le commandement du Christ « aime ton prochain comme toi-même » implique assurément tout une approche des relations humaines. Mais en fait elle s'exprime par des relations directes, d'un homme à son « prochain », à son camarade, à ses voisins. Le Christ n'a pas voulu mentionner l'amour appliqué aux relations collectives : entre les classes, les sociétés, les nations. Certainement parce ce n'était pas nécessaire au vu des circonstances de l'époque. C'est une des choses que les disciples ne pouvaient pas non plus comprendre. Mais désormais, le moment est opportun (le Christ parlait de « son heure » et Bahá'u'lláh répète à son tour aux chrétiens que « l'heure est venue »). L'esprit de la vérité nous guide vers la vérité complète. Et l'amour mutuel transcende l'amour purement individuel jusqu'à recouvrir les relations de la société tout entière : unité et justice. C'est précisément l'essence de la foi bahá'íe, qui n'exclut par l'amour mais l'intègre et le complète bien évidemment. L'« amour du prochain » devient une « union de toutes les religions, classes et races : une fraternité de tous les hommes ». L'« amour du prochain » comme conception individuelle devient une conception collective qui nécessite « amour et loi, c'est-à-dire une justice ». Les efforts actuels du monde chrétien pour trouver des enseignements dans l'Évangile à propos des problèmes collectifs — politiques, sociaux, économiques, internationaux... — doivent être compris dans ce contexte. Ils trouvent dans l'Évangile une conception fondamentale de l'amour universel, mais pas la mise en application plus directe dont nous avons aujourd'hui besoin. D'où le recours aux indications indirectes d'autres idéologies, généralement socialistes. Mais ce sont des tentatives humaines, non garantes des indications données par Dieu.

6. CONCLUSION : Après avoir identifié l'essence du Christ en Bahá'u'lláh, nous pouvons le vérifier avec bien d'autres prophéties :

A) LE CHRIST, IDENTIFIE COMME LE MESSIE, LEUR INTERPRETE LES ÉCRITURES

Nous l'avons déjà étudié dans le chapitre 3. Nous avons vu que, par ses actions, le Christ s'est identifié avec le Messie tant attendu. DOCUMENT VI C'est ce qui permet d'identifier l'envoyé de Dieu. Une fois que nos cœurs ont pressenti et accepté son empreinte divine, tout ce qu'il nous dit est bien accueilli. Il parle au nom de Dieu. Il est son portevoix. Il nous procure des lois et d'autres enseignements, mais de surcroit, qui mieux que Lui pourrait nous dévoiler tous les signes qui avaient annoncé sa venue ? Reprenons l'exemple d'un ami que je ne connais que par lettre. Je le rencontre pour la première fois à la gare et je le reconnais à un ou deux détails particuliers. Ensuite, nous parlons et je reconnais à ses propos, à son style, à des milliers de détails, la même personne que je percevais dans ses lettres. Il pourra même me dévoiler des choses que je n'ai pas comprises. Il les a écrits lui-même. Dans notre cas, Dieu a parlé par les prophé- ties antérieures et parle désormais par la voix de son prophète. Qui mieux que l'auteur des prophéties pourrait dévoiler le sens de ses propos ? Il est maintenant temps de pouvoir écouter Bahá'u'lláh. Jusqu'à présent nous l'avons comme examiné de l'extérieur. Nous doutions. Serait-il celui que nous attendions ? Jean Baptiste s'est posé la même question lorsqu'il a envoyé les disciples au Christ pour obtenir une réponse. Bahá'u'lláh nous a montré ses œuvres : sa vie, son message, les fruits de son influence sur les hommes. En tant que porte-voix de Dieu, il peut en toute légitimité nous dévoiler toutes les prophéties à son sujet. L'immensité de ses Écritures s'ouvre à nous. Bahá'u'lláh est mieux placé que quiconque pour nous permettre d'ouvrir les yeux et de comprendre les Écritures. En fait, c'est comme si le Christ lui-même nous les expliquait. En réalité, il s'agit du même esprit de Dieu, celui qui parlait à travers la Bible et qui continue de nous parler aujourd'hui. C'est Dieu s'expliquant luimême. Le noyau fondamental de cette « exégèse », de cette divulgation des mystères, se trouve dans le Kitáb-i-Íqán. Ce livre mérite d'être étudié séparément. Je signalerai uniquement que même s'il dévoile nombre de prophéties du Coran — le livre était adressé à un musulman —, il apporte également une exégèse totalement nouvelle et éclairante sur certains :

Passages : Matthieu 24,29-31 : les signes apocalyptiques du soleil, de la lune et des étoiles... (presque un demi-livre) Ésaïe 65,25 : le loup et l'agneau paissant ensemble LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Jean 3,5-7 : naître de nouveau de l'Esprit

Termes : Vie, mort, trompette, jugement, résurrection, enfer et paradis, révélation, présence divine, prophète, retour, premier et dernier...

Mystères : réalités difficiles à comprendre, comme l' unicité de Dieu et sa présence dans ses manifestations ou ses prophètes.

Ensuite, ‘Abdu’l-Bahá, fils et interprète désigné de Bahá'u'lláh, fournit plus ou moins pareillement une série d'interprétations bibliques. Dans Les leçons de Saint-Jean d'Acre, il explique avec simplicité et évidence tous les mystères laissés sans réponse par le christianisme : incarnation et résurrection du Christ, sa seconde venue, l'Esprit Saint, la trinité, la prédestination, etc. Lis les passages de la Bible suivant :

Apocalypse 11 : les deux témoins1 Ésaïe 11 : rejeton d'Isaï ; loup et agneau paissant ensemble2 Jean 7,5 : la préexistence du Christ3 I Corinthiens 15,22 : morts en Adam, revivifié en Christ4

B) LE CHRIST A VOULU ACCOMPLIR CERTAINES PROPHETIES AU PIED DE LA LETTRE ; DES PROPHETIES SECONDAIRES MAIS SIGNIFICATIVES

Je reprends l'exemple de l'ami que j'ai reconnu à la gare. Nous nous sommes salués, nous nous sommes acceptés comme deux amis qui ne se connaissaient que par courrier et par l'intermédiaire d'autres personnes mais sans jamais s'être vus auparavant. Nous sommes allés chez lui et il m'a présenté aux membres de sa famille, les mêmes évidemment que ceux dont il m'avait parlé. Il se peut qu'il me montre un livre de sa bibliothèque dont il m'avait déjà parlé, ou qu'il me convie à table pour manger le plat préparé par son

1 Jean 13,35. 2 Jean 15,12-13. 3 Les leçons de Saint-Jean d'Acre, chapitre XI 4 Idem chapitre 12. DOCUMENT VI épouse qu'il m'avait promis. Pendant tout ce temps, je ne cherche pas des preuves pour me convaincre que je ne me suis pas trompé de personne à la gare. Je suis sûr que c'est mon ami et pas un inconnu qui attendait un autre voyageur. Mais je suis heureux de le reconnaître petit à petit, détail après détail. Nous accumulons des signes par nous-mêmes : rendre visite à des amis communs, parcourir la ville, fêter un évènement... Beaucoup de choses étaient planifiées, d'autres simplement souhaitées. Toutes servent à réaffirmer l'amitié qui nous unit. Ce n'est donc pas étonnant que le Christ, après avoir mené à bien l'essence de sa mission, ait voulu vérifier un à un les petits dé- tails qui confirmeraient qu'il était le Messie. Jusqu'au dernier moment, cloué sur la croix et agonisant, il a voulu gouter le vinaigre qu'ils lui ont tendu, imbibé dans une éponge. Saint Jean, qui était présent, nous le raconte mieux que quiconque et conclut ainsi : « Quand Jésus eut pris le vinaigre, il dit : Tout est accompli. Et, baissant la tête, il rendit l'esprit »1. Que voulait-il réaliser juste avant de mourir ? La phrase suivante se trouvait dans un psaume de lamentation, une prière que Jésus a peut-être récité avant de mourir : « Ils mettent du fiel dans ma nourriture, Et, pour apaiser ma soif, ils m'abreuvent de vinaigre »2. Voulait-il accumuler des preuves en sa faveur ? Non. Il leur en avait donné beaucoup, trop même. C'était un détail de plus pour qu'ils l'acceptent, le dernier coup de pinceau sur une œuvre parfaite. Il avait pleinement vécu son rôle de Messie, conformément aux desseins de son Père. Je ne sais pas quels détails le Báb et Bahá'u'lláh avaient présagés et lesquels se sont déroulés sans qu'ils ne les aient prévus. Sayyid ʿAlī Muḥammad a pris le nom de Báb (porte en arabe). Mīrzā Husayn-ʿAlī Nūr a reçu, entre autres, le nom de Bahá'u'lláh (gloire de Dieu) lors de la Conférence de Badasht. Les noms ont été donnés au hasard et Il a reçu ce titre qui convenait précisément à sa grande mission. Déjà à ce moment, et plus encore lors des exils successifs qui l'ont amené jusqu'au mont Carmel comme prisonnier, il était clair qu'il n'avait rien prévu de tout cela et qu'il ne s'agissait pas non plus de simples coïncidences. Une véritable source sous-jacente, une providence divine, orchestrait les évènements de sorte que « tout soit accompli ».

1 Idem chapitre 28. 2 Idem chap. 29. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Une fois les prophéties les plus fondamentales accomplies, nous voyons que Bahá'u'lláh a également livrer des détails confirmant son rôle, à l'image du Christ buvant du vinaigre sur la croix. Bahá'u'lláh était déjà en Terre sainte. Il y avait été amené depuis l'Orient par ses persécuteurs, jusqu'au pied du mont Carmel, lieu de réalisation des prophéties. Mais Il a voulu s'y rendre à quatre reprises et planter sa tente sur les versants du mont sacré. Un signe de plus, délibéré cette fois-ci, pour accomplir jusqu'au dernier dé- tail les plans divinement prévus. Ici, nous pourrions également mentionner — certes à un niveau plus secondaire — les prophéties que les bahá'ís ont eux-mêmes accomplies. Par exemple, la conversion de la montagne sacrée en un jardin. Mais passons désormais à la dernière section.

C) LES CROYANTS, ILLUMINES PAR LA FOI, DECOUVRENT QUE DES PROPHETIES PLUS OU MOINS SIGNIFICATIVES ONT ETE ACCOMPLIES

Les Évangiles font presque à chaque fois référence aux Écritures pour vérifier certains de leurs détails, plus ou moins secondaires, qui leur permettent de consolider le chemin de leur foi. Aujourd'hui, et même à l'époque, personne ne croirait au Christ ou arrêterait de croire en Lui parce que la prophétie du vinaigre s'est réalisée avec exactitude. Dans ce sens, le Christ ne voulait pas utiliser les prophéties et à fortiori les miracles comme des preuves catégoriques, mais plutôt comme des « signes », des appels permettant de voir l'essence de ce qu'Il amenait. En soignant un aveugle, il voulait leur montrer qu'il amenait une nouvelle lumière à l'esprit. En multipliant les pains, il les préparait avant de leur parler de cet aliment « descendu du ciel », de l'esprit et du message qu'Il personnifiait. En entrant dans Jérusalem sur un âne, il voulait leur faire comprendre qu'il amenait des preuves plus profondes de l'authenticité de son message à ceux qui voulaient les chercher. De même, une providence occulte a fait que Jésus naisse à Bethléem, ce petit village mentionné dans la prophétie de Michée (chapitre 5, verset 1) et qu'il soit emmené en Égypte par ses parents, pour qu'à son retour, la phrase de Osée (chapitre 11, verset 1) se réalise : « J'ai appelé mon fils hors d'Égypte ». Cette phrase a été utilisée à un autre moment à propos du peuple d'Israël sauvé de l'asservissement et du pharaon. La phrase complète est : « Quand Israël était jeune, je l'aimais, Et j'appelai mon fils hors d'Égypte ». Quoi qu'il en soit, DOCUMENT VI les prophéties s'accomplissent dans un sens premier et ensuite elles contiennent un sens plus profond qui donne du sens à de nouveaux évènements. L'Évangile de Saint Matthieu, adressé expressément au peuple juif, fait ressortir plus que tout autre ces « étranges coïncidences ».

Mat- 1,23 Ésaïe 7,14 : la vierge sera enceinte, elle enfantethieu ra... 2,6 Michée Et toi, Bethléhem, Terre de Juda... 5,1 : 2,15 Osée 11,1 : J'ai appelé mon fils hors d'Égypte... 2,18 Jérémie Rachel pleure ses enfants... 31,15 : 3,3 Ésaïe 40,3 : C'est ici la voix de celui qui crie dans le désert 4,15-16. Ésaïe 8,23 : peuple de Zabulon et de Nephthali 8,17 Ésaïe 53,5 : il s'est chargé de nos maladies... 11,10 Malachie j'envoie mon messager devant ta 3,1 : face... 12,18-20 Ésaïe 42,1- Voici mon serviteur que j'ai choisi... 4: Il ne contestera point, il ne criera point... Il ne brisera point le roseau cassé... 13,14 Ésaïe 6,9- vous entendrez de vos oreilles, et 10 : vous ne comprendrez point... 13,35 Salomon J'ouvrirai ma bouche en paraboles 78,2 : 21,5 Ésaïe Dites à la fille de Sion : Voici, ton 62,11 : sauveur arrive... Zacharie ton roi vient à toi... monté sur un 9,9 : âne... 27,9-10. Zacharie les trente pièces d'argent 11,12 :

À chaque fois, l'évangéliste cite l'Ancien Testament en utilisant plus ou moins le même refrain : « ceci arriva afin que s'accomplît ce qui avait été annoncé par le prophète... », « Alors s'accomplit ce qui avait été annoncé par le prophète... ». Nous trouvons des prophéties fondamentales qui définissent la mission et l'attitude du Christ. Il s'agit surtout de celles d'Ésaïe, LETTRES A UN BON CATHOLIQUE chapitre 42 et 53, que j'ai mentionnée et déjà abordée dans le chapitre 5 de ce document afin d'identifier le Christ comme le Messie. Ensuite, il y a les prophéties accomplies providentiellement : né d'une vierge, à Bethléem, préparé par un précurseur. Finalement, les « étranges coïncidences » prétendues par le Christ : peuple de Zabulon, assis sur un âne. Ou les étranges circonstances : pleurs pour les fils innocents assassinés, être vendu pour trente pièces d'argent. Nous pourrions les schématiser selon un certain critère :

7. ÉVALUATION DE CERTAINES PROPHETIES SUR BAHA'U'LLAH :

1. Fondamentales : Mission et attitude du promis

a) Prévues ou précédemment discernées b) Découvertes avant les faits c) Dévoilées par le prophète

2. Accidentelles mais identificatrices : dates, lieux, nombres, faits significatifs et autres coïncidences

a) Providentielles : sans que personne ne puisse les réaliser ou les éviter. b) Fortuites : accomplies par l'action humaine, mais sans le savoir. c) Prévues ou préparés par le prophète ou ses fidèles.

Prenons quelques exemples de prophéties qui s'appliquent gé- néralement à Bahá'u'lláh :

1. Fondamentales : toutes celles du chapitre 5 de ce document. Par exemple :

a) Prévues ou précédemment discernées : un éducateur mondial, une humanité en paix ou royaume de Dieu... Découverte par la manifestation de Bahá'u'lláh : intégration de toutes les religions sous un seul berger, retour du Christ dans « la gloire de Dieu »... c) Dévoilées par le prophète : chute des astres signifiant la dé- cadence des religions, jour de la résurrection représentant une nouvelle apparition spirituelle... DOCUMENT VI

2. Accidentelles : presque toutes les prophéties concrètes qui selon nous confirme que Bahá'u'lláh est le promis :

a) Providentielles : — le temps : lorsque la bonne nouvelle avait été prêchée dans le monde entier1. Lorsque les temps des nations avaient été accomplis (retour des juifs en Israël)2. — le lieu : en Perse ou dans l'ancienne province d'Élam, où devait se dérouler la vision de la fin des temps3 et où Dieu devait mettre son trône4. — la lignée : — tout comme le Christ descendait de David, de la lignée d'Isaac, fils de Abraham et Sarah, — le Báb descendait de Mahomet, de la lignée de Ismaël, fils de Abraham et Agar, — et Bahá'u'lláh descendait de la lignée de Abraham et de sa troisième épouse Ketura5. Si l'on compare les noms du chapitre 25 de la Genèse avec ceux de la prophétie d'Ésaïe, chapitre 60, verset 6 et 7, on voit que lorsque la gloire de Dieu se lèvera sur Israël, toutes les nations se réuniront, c'est-à-dire les tribus de la lignée de Ismaël (Nebajoth et Kédar) et celles de la lignée de Kétura (Madian, Épha et Séba).

b) Fortuites : — depuis l'Orient : banni et emmené comme prisonnier depuis la Perse jusqu'en Palestine, terre d'Israël6. — au mont Carmel : prisonnier à Saint-Jean d'Acre face au mont des prophéties7. — il a annoncé la chute des rois et presque toutes les monarchies ont commencé à tomber à partir de ce moment.8

1 Jean 19,30. 2 Psaumes 69,21. 3 Matthieu 24,14. 4 Luc 21,24. 5 Daniel 8,2. 6 Jérémie 49,38. 7 Genèse 25,1. 8 Ezechiel 43,2 ; Matthieu 24,27. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE c) Prévues ou préparées : — 1844 : date précisément choisie par le Báb pour sa proclamation et qui voit s'accomplir des prophéties précé- demment étudiées par de nombreux chrétiens de l'époque (adventistes et autres). — le « nom nouveau »1 : Bahá'u'lláh a choisi des noms pour les principales personnes présentes à la conférence de Badasht. — la « gloire de Dieu » : un des noms qu'il avait proposé, et qu'il a reçu par hasard. Nom souvent rencontré dans la Bible2. — proclamation publique à Bagdad : ancienne Babylone3, proche du fleuve Kébar4. — son sanctuaire ou lieu de repos a été embelli5. — le désert fleurit : les jardins du mont Carmel6.

Nous pourrions ainsi étudier successivement les diverses prophéties. Toutes sont importantes et pourtant distinctes. Par exemple : l'application des 12 principes bahá'ís aux 12 pierres pré- cieuses de la nouvelle Jérusalem7 n'est peut-être rien de plus qu'une qu'une belle et heureuse idée. Par contre, d'autres sont très réflé- chies et je les dis « accidentelles » uniquement parce qu'elles sont externes à la mission du Promis, de sorte que les fondements de sa mission n'auraient pas changé, même si ces prophéties ne s'étaient pas accomplies. Bahá'u'lláh aurait-il pu apparaître dans un autre lieu ou à une autre époque ? Aurait-il pu alors également découvrir d'autres prophétie qui se seraient aussi accomplies ? Nous voyons qu'au final Dieu choisit certains des nombreux lieux et dates mentionnés dans la Bible. Nous constatons que les prophéties doivent être prises soit de façon symbolique, soit au pied de la lettre, soit conformément à une clé d'interprétation, par exemple en changeant les jours par des années.

1 Ésaïe 35,2. 2 Ésaïe 24,21 ; Daniel 7,9 ; Job 34,24 ; Psaumes 76,13... 3 Apocalypse 3,5-12. 4 Ezechiel 1,28 ; Ésaïe 40,5 ; 58,3 ; 60,1... 5 Michée 4,10. 6 Ezechiel 1,1 ; 3,23. 7 Ésaïe 11,10 ; 60,13... DOCUMENT VI Après tout, ce sont les faits eux-mêmes qui amènent à réfléchir sur les prophéties. C'est l'éblouissante réalité du Promis, sa sublime personnalité et son message qui s'imposent à nous comme une évidence. Ce sont les « prophéties fondamentales » qui catalysent toutes les autres : celles-ci prennent alors de l'importance en fonction des premières, qui les soutiennent et les confirment. Retournons au début de cette étude. Tout d'abord, nous avons pressenti une nouvelle lumière, un message qui méritait d'être écouté. Notre cœur s'est ouvert à Bahá'u'lláh parce que nous voyons plus clairement en Lui l'amour du Dieu unificateur. Nous voudrions l'accepter, nous voudrions que ce soit vrai. Mais un doute, justifié, nous en empêche : Est-ce une illusion, un faux prophète, une secte de plus ? Comment Dieu peut-il se manifester de nouveau ? Le Christ n'était-il pas son fils unique, sa révélation complète ? Et alors Dieu vient à notre aide avec les milliers de dé- tails qu'il avait laissés il y a des siècles dans les livres sacrés. Des petits signaux qui, le moment venu, devaient nous rassurer. Notre foi reste libre. Nous ne sommes pas obligés de reconnaître le retour du Christ comme s'il était véritablement venu sur les nuées et avec un cataclysme cosmique. Mais il y a assez de preuves pour qui veut y croire. « Qui veut écouter, qu'il écoute ». Il suffit d'ouvrir les yeux, de suivre la lumière qui apparaît au bout du tunnel et de voir que Dieu, plein de tendresse, nous a laissé des signes sur le chemin à suivre. Chaque prophétie est un cadeau, un petit détail qu'Il nous a envoyés pour nous guider vers Bahá'u'lláh, le cadeau final que Dieu nous a offert.

Note : Les citations bibliques ont été prises de l'édition catholique appelée Bible Louis Second.

POST SCRIPTUM

Je suis resté en correspondance avec cet ami, mais nous sommes passés à des sujets plus familiers, moins idéologiques. Je m'étais confié à lui et je lui avais montré le plus beau trésor qu'il m'a été donné de voir. Pour l'une ou l'autre raison, il n'a pas encore percé la nouveauté ou l'importance du message bahá'í que j'avais découvert. Comme diraient les membres de l'Opus Dei : « Chacun doit suivre son chemin ». Si nous marchons vers Dieu, nous nous retrouverons tous. Je sais que ce n'est pas facile de renoncer aux croyances de toute une vie, et encore moins quand on ne sait pas exactement ce qui nous attend après. Si l'essence du christianisme se situe dans la divinité du Christ, engendré par le Père, la rédemption — par sa mort et sa résurrection — du péché originel commis par Adam, l'ascension au ciel de son corps physique — bien que sous forme spirituelle —, l'assomption et la maternité divine de Marie, etc., alors je dois sincèrement reconnaître que j'ai renoncé à ce christianisme. Par contre, j'ai la conscience tranquille car je reste fidèle au Christ et à son Évangile. Ses fidèles, surtout Saint-Paul, et l'Église des premiers siècles auraient-ils mal interprété le Christ ? Il serait plus convenable de dire qu'ils l'ont compris par rapport à leurs schémas mentaux et culturels. Tout comme l'Ancien Testament exprime le message de Dieu par des histoires mythologiques et légendaires, centrées uniquement sur le nationalisme juif et avec les caractères des diffé- rents hagiographes, la providence divine a dû également faire en sorte que les enseignements de Jésus se concrétisent par des dogmes, des rites et des structures ecclésiastiques nécessaires à l'époque. Selon moi, on pourrait dire que c'est la conséquence de l'« incarnation » : la parole de Dieu manifestée dans un être humain s'est ensuite « incarnée » dans des chrétiens qui, à leur manière et

DOCUMENT II avec la meilleure des intentions, ont poursuivi la transformation d'une société qui s'effondrait. Serait-ce tourner le dos à la Bible que de percer les mythes de la genèse ou les idées théologiques de Saint-Paul pour trouver le vrai message de Dieu, dans lequel il précise qu'il va nous libérer de l'ignorance et de l'égoïsme ? C'est la seule façon de la revaloriser et de la rendre acceptable aux hommes d'aujourd'hui. Certains théologiens essayent de percer les mystères avec l'Ancien Testament. D'autres, plus audacieux, essayent également avec le Nouveau. Les juifs qui ont renoncé au Sabbat, au temple, à Pâques, à la circoncision et aux idées les plus fondamentales de leur tradition, pour accepter Jésus de Nazareth, n'ont pas pour autant été infidèles à la Loi et aux prophètes. Autre exemple : si un sage du Moyen-âge devait renoncer à ses idées les plus absolues pour accepter que la Terre est ronde et qu'elle tourne autour du soleil, trahirait-il la science et le service de la vérité ? Malheureusement, beaucoup de juifs se sont accrochés à leurs « croyances » et n'ont pas compris le Christ. Ce serait malheureux qu'aujourd'hui les dogmes chrétiens, la réincarnation des hindous et des bouddhistes, ou la foi en Mahomet « le sceau des prophètes » nous empêchent de comprendre que la Terre est ronde, que la vérité de toutes les religions peut être transmise d'une manière plus compréhensive et utile pour notre époque. « Le savoir n'est qu'un simple point ; les ignorants l'ont multiplié ».1 L'acceptation de la foi bahá'íe suppose un changement de mentalité. On renonce à ce qui nous sépare et on entre dans une foi plus ouverte et raisonnable dans laquelle nous pouvons tous nous sentir unis. On comprend que de nombreux philosophes et scientifiques n'aient pas pu accepter certaines religions de la mythologie antique ou un Dieu trop humain. De nos jours, certains lui reprochent nos écarts, d'autres nient son existence. L'humanité a besoin, aujourd'hui plus que jamais, d'une foi allant de pair avec la raison et la science. La foi restera indispensable pour accepter l'existence de Dieu et l'origine divine des religions. Cette croyance et toutes les autres qu'elle entraine n'ont aucune raison de s'opposer aux principes de la logique et de la raison que Dieu nous a donnés. L'humanité exige sans délai une manière d'interpréter le monde religieuse réunissant tous les croyants sur Terre dans l'objectif clair

1 Ésaïe 41,18. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE de construire une nouvelle civilisation, plus digne et plus juste que toutes les précédentes. Heureusement, nous n'avons nul besoin de l'inventer. D'ailleurs, même les hommes les plus sages et les plus saints ne pourraient pas y parvenir. Dieu Notre Père a répondu à nos besoins. Ses desseins éternels et l'évolution de l'histoire ont convergé pour éclairer le vé- ritable chemin vers l'unité et la maturité humaine.

« Le bien-être de l'humanité, sa paix et sa sécurité ne pourront être obtenus si son unité n'est pas fermement établie ». « Le remède souverain ordonné par le Seigneur, le moyen le plus puissant pour la guérison du monde entier, c'est l'union de tous ses peuples en une cause universelle, une même foi ».1

Avec l'autorisation de mon ancien camarade, j'ai décidé de faire connaître le contenu de ces lettres, dont j'avais gardé une copie. Même si j'ai décidé de ne pas transcrire les siennes, j'estime qu'elles sont sous-entendues dans mes réponses. Chaque lecteur se forgera son opinion sur cette décision. J'ai relu ces lettres et je pense qu'elles permettront à des catholiques et des bahá'ís de mieux connaître les différences entre ces deux façons de penser. Dans la vie quotidienne, les points en communs sont beaucoup plus nombreux que les différences : foi en Dieu, prière, développement spirituel, conduite morale, attitude de service, inquiétudes sociales, foi en le progrès humain, défense de la justice, amour qu'elles en soient les conséquences. Je respecte toutes les idéologies et au-delà de ces dernières, j'ai de l'estime pour l'intérieur de chaque être humain, quel qu'il soit. Mais comme vous pouvez l'imaginer, j'apprécie particulièrement les catholiques étant donné que je suis né parmi eux et qu'ils sont comme ma famille. Je suis juste triste que les chrétiens ne connaissent pas la foi bahá'íe et qu'ils n'apprécient pas sa transcendance. Personnellement, je ne pense pas avoir la sagesse et la foi suffisantes pour transmettre ce message à mes amis et à ma famille et pour leur permettre de reconnaître son origine divine. Les idées et les attitudes au sein de l'Église ont énormément évolué ces dernières dizaines d'années. À tel point que je les trouve

1 Apocalypse 21,19. DOCUMENT II à bien des égards plus proches des idées et attitudes bahá'íes que des catholiques traditionnelles. Le problème des théologiens et des chrétiens de base est de parvenir à concilier certaines idées, rendues évidentes à la lumière de la raison, de la science et des circonstances actuelles, avec certains dogmes et une hiérarchie inamovibles. Il y a quelques décennies, tout catholique se serait scandalisé contre une religion qui d'un côté rejette la nécessité d'un clergé professionnelle et ne croit pas à un enfer de tourments, ni aux dé- mons et qui de l'autre côté accepte l'évolution des espèces, la possibilité de l'existence d'autres créatures dans l'univers et l'inspiration divine de Bouddha et Mahomet pour ne donner que quelques exemples. L'histoire de George Townshend (1876-1957) montre la souffrance d'un prêtre, archidiacre de Conflert, qui a œuvré pendant des années pour faire entendre le message bahá'í et qui s'est heurté à un mur d'indifférence absolue. Heureusement, les distances se sont raccourcies, surtout aux niveaux théologique et social. L'évolution de ces deux niveaux a donné naissance à la « théologie de la libération ». Elle est proche des idées religieuses et de l'approche sociale des bahá'ís, raison pour laquelle les catholiques post-conciliaires ne sont pas étonnés par la foi bahá'íe. Pour résumer les sujets abordés dans ces lettres, je vais énumérer certains points qui pour moi expose la « nouveauté » du message bahá'í. Les premiers points ont particulièrement été évoqués ici et là dans les lettres antérieures. Il existe de très bons livres pour les connaître plus en détail. Je m'étendrai un peu plus sur les derniers.

1. Toutes les religions sont révélées par le même Dieu, qui envoie ses messagers pour illuminer l'humanité, s'adaptant aux nécessités de chaque époque. Tous les fondateurs religieux ont une tâche identique et une religion unique et continue qui a uni Dieu aux hommes de différentes manières.

Cette façon de comprendre la « révélation progressive » se retrouvait déjà, mais dans une bien moindre mesure, dans les religions traditionnelles, surtout dans les cycles de Zoroastre, les « avatars » de l'hindouisme et la succession prophétique de l'islam. La réponse de Bahá'u'lláh à ce sujet fournit une justification claire LETTRES A UN BON CATHOLIQUE et convaincante de l'existence de plusieurs religions. Elle est souvent cataloguée comme « syncrétisme ». Dans tous les cas il s'agirait d'un syncrétisme organique provenant d'une révélation. Une synthèse harmonieuse de la meilleure essence des religions qui permet à tous les croyants de s'unir à un seul berger.

2. Tous les fondateurs des grandes religions connues, et ceux qui les ont précédés, sont les manifestations de Dieu et l'incarnation de sa parole. Les fondements sont toujours les mêmes : un Dieu créateur, l'harmonie humaine et une vie après la mort. Les enseignements moraux donnent lieu à des lois et à des cultes très variés, selon la situation du peuple auquel ces fondements sont adressés.

L'approche principale du message varie également : par exemple la Loi de Moïse, la pureté de Zoroastre, le renoncement de Bouddha, l'amour du Christ, la soumission de Mahomet, l'unité de Bahá'u'lláh. « Le soleil produit les différentes couleurs. Par exemple, à travers un globe jaune, les rayons éclairent en jaune ; si le globe est blanc, les rayons sont blancs, et dans un globe rouge on verra les rayons rouges. Ces différences de couleur ne tiennent donc pas à la lumière elle-même mais à la nature de l'objet qu'elle frappe »1.

3. Bahá'u'lláh (« la gloire de Dieu ») se présente comme la manifestation de Dieu pour notre époque. Il n'est pas le dernier, mais il entame un nouveau cycle qui doit représenter l'étape de la maturité de l'homme sur Terre.

Bouddha, Moïse, le Christ, Mahomet et le Báb constituent les précédentes étapes de cette « révélation progressive ». Le Báb a non seulement été le précurseur de Bahá'u'lláh mais a également été un messager divin. Sa vie et son renoncement à la religion islamique tracent un parallèle avec ce que Bouddha et le Christ ont respectivement fait avec l'hindouisme et le judaïsme. Une foi sa mission accomplie, il a cédé sa place et a annoncé le Promis qui allait unifier toutes les religions antérieures.

1 Bahá'u'lláh, Les Sept Vallées. DOCUMENT II Même si la foi bahá'íe est reconnue comme faisant partie des religions universelles et indépendantes, elle ne doit pas être ajoutée au côté des six grandes religions toujours présentes de nos jours. Elle est leur continuation et leur intégration. Elle représente l'étape actuelle — et non pas la dernière — des révélations successives d'un seul et unique Dieu. Elle est née en Perse, le pays de Zoroastre, des pacificateurs achéménides (Cyrus, Darius, etc.) et où le peuple juif exilé a peaufiné ses meilleures croyances. Géographiquement et idéologiquement à équidistance des religions de l'Inde, d'Israël et du monde arabe. Certaines sont très cycliques, mystiques et diffuses ; les autres, plus linéaires, dogmatiques et concrètes. Un peu comme le blanc intègre toutes les couleurs, la foi bahá'íe synthétise toutes les religions, simplement et sans mélange.

4. La mission divine de Bahá'u'lláh est confirmée par sa vie, son précurseur, les martyrs, les fidèles, les prophéties accomplies, son message à la foi pratique et sublime.

LETTRES A UN BON CATHOLIQUE

DOCUMENT II La vie de Bahá'u'lláh n'est pas celle d'un sage pensif ou celle d'un réformateur religieux. Tout comme les prophètes bibliques, pendant 40 ans il a senti qu'il devait révéler d'innombrables écrits, sacrifiant et risquant constamment sa vie. Même si la position surhumaine des messagers divins est fondamentale et présente tout au long de leur vie, un moment clé permet toujours à leur mission d'émerger à la lumière de ce monde. L'esprit de Dieu qui s'est manifesté à Moïse dans la révélation du buisson en flamme, au Christ sous la forme d'une colombe et à Mahomet sous la forme de l'archange Gabriel a rayonné sur Bahá'u'lláh dans le Siyáh-Chál, la « fosse noire » de Téhéran. Jeté dans un cachot obscur pour avoir sympathisé avec la cause du Báb, entouré d'immondices et de plus de cent criminels, il a vécu une expérience qu'il décrit de la sorte :

« Une nuit, en rêve, ces paroles exaltées parvinrent de tous cô- tés à nos oreilles : « En vérité, nous te rendrons victorieux par toimême et par ta plume. Ne t'afflige point de ce qui t'est advenu, et ne crains point, car tu es en sécurité. Bientôt, Dieu produira les tré- sors de la Terre : des hommes qui t'assisteront par toi-même et par ton nom grâce auquel Dieu a revivifié les cœurs de ceux qui l'ont reconnu ». En ces jours où je gisais retenu dans la prison de Téhéran, alors que le fardeau des chaînes et l'air fétide ne me laissaient que peu de sommeil, il me semblait que, lors de rares instants d'assoupissement, quelque chose coulait du sommet de ma tête sur ma poitrine, comme un puissant torrent qui se précipite sur la terre de la cime d'une haute montagne. Chaque membre de mon corps en était embrasé. À de tels moments, ma langue récitait ce que nul homme ne pourrait supporter d'entendre ».1

5. Tout ce que Bahá'u'lláh a écrit durant ses 40 ans de mission prophétique dégage les vérités religieuses les plus inextricables, surtout celles du christianisme et de l'islam, reprenant les fondements et le véritable esprit de la Bible, du Coran et des autres livres sacrés.

1Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh, CXXXI et CXX. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Fils d'un grand vizir du Shah de Perse, sa préparation intellectuelle a été limitée, propre à celle d'un laïque, totalement étrangère aux études théologiques des prêtres. De cette position inférieure, il lançait par ses écrits des défis aux théologiens et mollahs qui s'opposaient à lui avec tant d'acharnement :

« Jamais Celui à qui l'on a fait tort ne s'est mêlé à vous. Il n'a point étudié vos écrits ni participé à vos disputes. Le vêtement même qu'il porte, ses boucles flottantes, son turban attestent la vé- rité de ses paroles... Certains parmi les grands de ce monde et parmi les gens d'un rang moins élevé ont objecté que cet Opprimé n'appartient pas à l'ordre ecclésiastique ni ne descend du prophète. La volonté du Tout-Puissant a décrété que ce serait d'une maison entièrement dépourvue de tout ce que possèdent les prêtres, docteurs, sages et savants que sa cause procéderait et se manifesterait ». « Nous n'avons été dans aucune école et n'avons lu aucune de vos dissertations. Prêtez l'oreille aux discours par lesquels cet illettré vous appelle à Dieu, l'Éternel. Cela vous vaudra mieux que tous les trésors de la Terre, le puissiez-vous comprendre ! »1.

Selon les musulmans, la beauté inégalable du langage utilisé par Mahomet dans le Coran constitue une des principales preuves de sa mission. Le Madhi promis devrait apporter une preuve semblable. Cette preuve a été fournie par le Báb et surtout par Bahá'u'lláh. Souvent, il dictait ses révélations avec tant de rapidité que ses copistes, pourtant habitués, pouvaient à peine le suivre. Malgré cela, des érudits orientaux et occidentaux ont confirmé la qualité littéraire de ses écrits, tant en perse qu'en arabe, dont le DR ALESSANDRO BAUSANI, directeur du département des études islamiques de l'Université de Rome, admirateur enthousiaste des écrits de Bahá'u'lláh, jusqu'à devenir un fidèle de son message.

6. Bahá'u'lláh a tracé les normes spirituelles et administratives que devaient suivre ses fidèles. L'« Ordre administratif bahá'í » est un projet parfait qui peut servir de modèle à la mise en place d'une société future.

1 Bahá'u'lláh dans « La Vallée de l'Unité ». DOCUMENT II La communauté bahá'íe donne autant d'importance au niveau local qu'aux niveaux national et international. Chaque communauté possède un degré d'autonomie. Elle élit une fois par an les neuf membres de son Assemblée, à vote secret et sans candidature, parmi les personnes majeures, hommes ou femmes. Les communautés locales nomment également des délégués qui, lors de la convention annuelle, élisent l'Assemblée spirituelle nationale, composée de neuf autres membres. À leur tour, ces Assemblées nationales élisent tous les cinq ans les neuf membres de la Maison universelle de justice, située sur le mont Carmel, en Israël. Ces institutions sont corporatives et l'autorité n'est ni personnelle, ni à vie. Au vu de sa structure communautaire et du programme social qu'elle préconise, la foi bahá'íe peut jouer le rôle de transformateur de la société, ce que le christianisme n'est pas parvenu à assurer et que des idéologies laïques ou totalement athées essayent de nos jours d'incarner.

« Tous peuvent toujours maintenir la vision de la perfection humaine donnée par le Christ, avec le souhait d'atteindre cette perfection dans leur vie quotidienne. Mais que se passe-t-il ? Que s'est-il passé d'un point de vue historique ? L'individu a compris que le nouvel évangile lui enseignait précisément l'attitude à avoir par rapport aux autres individus, mais qu'il ne lui disait rien sur l'attitude à avoir par rapport aux hommes et femmes en tant que socié- té. Le chrétien s'est donc trouvé, et se trouve toujours, avec une religion qui fonctionne tant qu'il s'agit d'individus, mais qui s'effondre dès qu'il s'agit de groupes... Le chrétien se fie à la religion pour déterminer ses relations sociales ». « ... Il est évident que nous avons besoin d'une religion en termes de société, c'est-à-dire d'une révélation qui n'essaye pas de remplacer ou de rejeter la vérité fondamentale du christianisme, mais qui la complète dans le monde moderne... Cette religion ne doit pas être nouvelle dans le sens de exotique, mais un renouvellement des religions existantes ainsi que leur traduction en un code et un évangile modernes. Pour être clair, elle doit associer les sciences sociales à l'initiative individuelle et à la passion spirituelle. La personnalité religieuse doit s'exprimer sur le plan social, dans le secteur public, et utiliser tous les instruments de réforme dont elle dispose. L'ancienne passion pour son propre salut doit être rétablie, revigorée et renforcée par tous les moyens possibles, LETTRES A UN BON CATHOLIQUE mais également utilisée une fois pour toutes au service de l'homme ».1

La hiérarchie ecclésiastique et les ordres religieux font partie des façonnages sociaux les plus caractéristiques du christianisme. Le bouddhisme a été encore plus monacal et le judaïsme totalement théocratique. Nous pourrions considérer l'islam comme une religion plus laïcisée et en même temps très encrée dans chaque facette de la société musulmane. Plus on connaît la foi bahá'íe, plus elle ressemble à une religion totalement laïcisée (sans clergé, sans moine, sans maître, sans gourou), capable de donner lieu à de nouvelles structures sociales et d'influencer positivement les systèmes de vie en commun.

7. La rédemption comme éducation positive utilisée par Dieu pour guider le progrès humain individuel et collectif. (Voir graphiques 1 et 2).

Nouvelle pédagogie de la morale. Nouvelles perspectives de la vie après la mort.

La Bible renferme un dualisme typique de l'époque et de nombreuses influences des religions voisines, principalement du mazdéisme de Zoroastre. Dieu bon et Satan, anges et démons, ciel en haut et enfer en bas, juif ou fidèle, chrétien ou infidèle, péché originel et baptême, péché mortel et grâce sanctifiante, condamnation éternelle ou salut éternel. L'humanité semble divisée en deux par une ligne de flottaison. Après le péché originel, nous naissons tous sous cette ligne. Il n'y a que le « sein d'Abraham », l'« enfer » ou les « limbes » — invention théologique pour sauver les enfants non baptisés et finalement supprimée. La mort et la résurrection du Christ brisent cette ligne de flottaison sous laquelle nous étions plongés et condamnés à tout jamais. Les protestants affirment que la foi en le Christ nous amène le salut. Les catholiques y ajoutent les sacrements et les actes. Si l'on s'en tient à la doctrine traditionnelle catholique, tout péché mortel — avoir une simple pensée malhonnête ou manquer la messe un dimanche — était une offense infinie envers Dieu, qui

1Épître au fils du Loup. DOCUMENT II amène le pécheur face à la justice divine et lui ferme à tout jamais les portes du ciel. Au catéchisme, on explique que l'âme est noire, possédée par le démon mais que grâce au baptême et à la confession, elle devient automatiquement blanche et redevient fille de Dieu. Les sacrements et autres rites (bénédictions, exorcismes) possèdent un pouvoir surnaturel. D'une façon presque magique, ils transforment les réalités naturelles : l'âme, le pain et le vin, l'eau, etc. On dit toujours que la miséricorde de Dieu est infinie et qu'avec son aide, toute personne peut se repentir jusqu'à l'ultime moment de sa vie. Ensuite ce n'est plus possible. Comme l'arbre tombe, il reste. Compris de la sorte, soit à la fin Dieu pardonne à presque tout le monde, soit sa justice illustre bien plus que sa bonté. Tout au long de l'histoire humaine, des millions d'habitants n'ont jamais entendu parler du Christ et d'autres qui le connaissaient ne l'ont pas accepté. De plus, parmi les chrétiens, tous n'appartiennent pas à la vraie Église. Et parmi celles-ci, combien de personnes vivent couramment en « état de grâce » ? De nos jours, ces idées classiques nous choquent. Pourtant, elles sont été enseignées pendant des siècles et ne sont pas si éloignées des croyances actuelles des Témoins de Jéhovah. Selon ces derniers, ils seront les seuls à posséder la Terre et parmi eux 144 000 seraient choisis pour régner avec le Christ depuis le ciel. La Bible peut amener à de telles conclusions si elle est prise au pied de la lettre ou mal interprétée. Cela ne paraît pas digne de Dieu de créer l'univers et des millions d'êtres humains pour ensuite en condamner la grande majorité.

La morale bahá'íe est tout aussi exigeante que celle des autres religions. Les idéaux d'honnêteté, d'altruisme, de sacrifice et de dé- vouement absolu à Dieu représentent un objectif attrayant, l'œuvre de notre vie. Qu'importe ce que nous sommes, qu'importent nos erreurs, seul compte l'attitude qui nous pousse à nous améliorer de jour en jour. Cela est plus en lien avec la psychologie et avec les nouvelles approches des moralistes catholiques. « ... dans l'« avoir », et donc dans la structure autoritaire, le péché est la dé- sobéissance, et il est surmonté par le repentir, le châtiment et une soumission renouvelée. Dans l'« être », la structure n'est pas autoritaire, le péché est un éloignement sans solution, mais il est surmon- LETTRES A UN BON CATHOLIQUE té par le développement total de la raison et de l'amour, et par l'union ».1 Certaines prières bahá'íes demandent pardon à Dieu mais elles ne mettent pas l'accent sur le concept de péché. Nous marchons tous vers Dieu, de différentes manières. Athées ou croyants, fétichistes ou mystiques... nous cherchons tous Dieu dans la nature, la vérité, l'inquiétude sociale ou la science. Tout comme la lumière du soleil, l'esprit de Dieu se reflète de mille façons dans chacun des êtres et encore plus dans chaque être humain. Au fond, nos souhaits sont bons et nous aspirons tous à être heureux. Que nous ayons commis beaucoup ou peu de péchés, que nous soyons très instruits ou non, nous arriverons tous au salut. Nous, bahá'ís, essayons d'améliorer notre façon de vivre et nous travaillons au service de l'humanité. Ces deux idéaux nous attirent d'eux-mêmes. Nous savons qu'en aidant les autres, nous grandissons dans l'amour et nous préparons pour la vie au-delà. Mais nous ne nous soucions pas du salut éternel. Nous savons qu'une fois morts, nous retrouverons tous les hommes avec Dieu et nous remplirons de son amour au fur et à mesure que nous nous ouvrirons à cet amour.

« L'âme, après qu'elle a été séparée du corps, continue de progresser dans un état et dans des conditions que ne sauraient changer ni les révolutions des âges et des siècles, ni les hasards et vicissitudes de ce monde, jusqu'à ce qu'elle ait accédé à la présence de Dieu ».2

Ce qui n'empêche pas la présence de différences graduelles, de sorte que chacun progresse à sa vitesse, conformément à la vie qu'il a menée, et profite de différentes manières de cette « présence de Dieu », source de tout amour et tout bonheur. La différence entre les deux extrêmes est semblable à celle entre le ciel et l'enfer : la proximité ou l'éloignement du bien suprême. Dit d'une autre façon, le ciel et l'enfer ne sont pas des lieux mais des états de l'âme. Ils sont en nous, dans cette vie3.

1Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh, XLIV et XCVIII. 2 Horace Holley : Une religion pour l'humanité, première partie (Religion for Mankind, non traduit en français). 3 Erich Fromm, Avoir ou être, p. 123. DOCUMENT II Je serais ravi de m'étendre sur cet intéressant sujet, qui m'a montré que la révélation de Bahá'u'lláh épure et complète les conceptions religieuses du passé. La justice et la bonté divine brillent avec plus d'éclat, même si Bahá'u'lláh n'a pu nous dévoiler que peu de choses.

« La nature de l'âme après la mort ne peut jamais être décrite et il n'est ni opportun, ni permis de révéler son véritable caractère aux yeux des hommes. » « Le monde de l'au-delà est aussi différent du monde terrestre que celui-ci diffère du monde que connaît l'enfant dans le sein de sa mère ».1

8. L'opportunité qu'a le m ;g bahá'í au vu de son parallélisme avec le développement simultané de l'humanité.

La vie du Christ et son message ont eu une incidence sur l'histoire à la fois nouvelle et appropriée au développement de l'humanité à l'époque. Et ce, même si ses enseignements peuvent se trouver précédemment en Moïse, Zoroastre, Bouddha, Socrate ou dans les rabbins comme Hillel. Il les a cristallisés de manière personnelle. Il a offert un message nouveau à ses contemporains, non seulement par ses idées mais surtout par l'esprit qui l'animait et par la force de la parole divine qui a fructifié jusqu'à aujourd'hui. Les autres religions ont connu le même succès, de sorte qu'elles ont donné naissance à une nouvelle civilisation et une nouvelle culture. Certains philosophes, comme Confucius, Lao Tseu, Socrate, Aristote, Marx, etc., ont eu une répercussion sociale profonde, mais leurs effets sur l'histoire ne sont pas comparables à ceux des messagers divins. Les Lumières, la constitution américaine et la Révolution fran- çaise ont été les prémisses d'une nouvelle époque. Les grands changements du XIXe siècle influencent toujours notre époque. Les socialistes utopiques, le socialisme scientifique de Marx (1818-1883) et d'Engels (1820-1895), l'anarchisme de Bakounine (1814-1876), etc. Le premier « Congrès international de la paix » présidé par Victor Hugo (1802-1885). Les tentatives de langues universelles, du volapuk à l'espéranto. Les précurseurs du féminisme de la Révolution française jusqu'au début du XXe siècle,

1Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh, LXXXI. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE dont Fatemeh, disciple du Báb et grande poétesse, rendue martyr en 1852. La révolution industrielle et scientifique. Le nombre d'inventions qui explose depuis la moitié du XIXe siècle. Darwin (1809-1882) découvre la théorie de l'évolution des espèces. Spencer (1820-1903) applique l'évolution à la philosophie et aux autres branches du savoir. Auguste Comte (1798-1857) fait valoir la philosophie de la science et critique les étapes mythiques et religieuses de l'humanité. Les philosophes s'en prennent à la religion et la qualifient d'« opium du peuple ». Ensuite, ils développent ouvertement « la mort de Dieu » : Feuerbach (1804-1872), Marx et Engels, Nietzsche (1844-1900)... L'Église catholique est touchée par la crise du rationalisme théologique. En dehors de l'Église, plusieurs ont essayé de montrer que Jésus de Nazareth était un homme : Renán, Strauss, Harnach et Zola. Au milieu des croyants, qui avaient idéalisé le Christ au point de l'assimiler à Dieu, et de ceux qui niaient jusqu'à son existence, ces chercheurs confirment la sublime personnalité humaine de Jé- sus et son message d'amour et de vérité pure. Des sectes apocalyptiques, progressistes, conciliatrices peuvent surgir dans toutes les religions et tenter d'actualiser les révélations du passé : Râmakrishna, Brahmo Samaj, Ārya-Samāj, Ahmadiyya, mormons, adventistes, Témoins de Jéhovah, science chrétienne, théosophie, spiritisme, « mouvement éthique », « fraternité de la vie nouvelle », etc. Les courants spirituels commencent à arriver d'Orient et d'aucuns s'interrogent sur la nécessité d'un œcuménisme entre chrétiens ainsi que d'un dialogue entre les diverses religions (Chicago, 1893). La foi bahá'íe survient en parallèle à tous ces processus et se présente comme une alternative à la foi religieuse, sociale et conforme à la science. Elle ne parle pas uniquement d'atomes, de matière éternelle et de cycles humains millénaires. Alors que la science s'intéresse à l'évolution des espèces animales, Bahá'u'lláh applique ce concept à l'esprit : l'évolution des religions et l'évolution de l'être humain dans la vie sur Terre et celle dans l'au-delà. Un siècle plus tard et non sans difficulté, l'évolutionnisme a frappé l'Église catholique, au travers du jésuite et archéologue TEILHARD DE CHARDIN (1881-1955). Son schéma de l'histoire humaine est christocentrique. Il n'explique que très peu les autres religions et est obligé de justifier l'enfer malgré sa vision scientifique et optimiste du cosmos. Pour ce qui est du reste, il parvient à une DOCUMENT II brillante synthèse du scientifique et du spirituel (Le milieu divin, Science et Christ, etc.). Ses explications de la manifestation de l'esprit à travers la matière, les plantes, les animaux et l'évolution de l'homme rappellent le meilleur de la philosophie hindoue et particulièrement les causeries données par ‘Abdu’l-Bahá à Paris en novembre 1911. Il est prouvé que son message a eu une influence directe sur le jeune Teilhard et sur l'élaboration de sa vision universaliste. Le 23 mai 1844, une des inventions les plus importantes de l'homme est rendue publique : le télégraphe. Jusqu'alors, le courrier à cheval ou par train était le moyen de communication le plus rapide. Cette invention et les suivantes (téléphone, radio, cinéma, té- lévision...) ont permis de communiquer instantanément depuis de longues distances. Lors de l'inauguration officielle, MORSE a cité cette phrase biblique : « [Telle] est l'œuvre de Dieu »1. Quelle est l'œuvre de Dieu ? Sans même l'imaginer, l'inventeur du télégraphe annonçait des évènements historiques :

1. Début de l'ère de la communication planétaire. 2. La veille, un jeune de 25 ans, descendant direct de Mahomet, avait proclamé être le promis de l'islam et « la porte » (Báb) d'un grand envoyé de Dieu. Le Báb a créé un nouveau calendrier et ce jour marque le commencement de la nouvelle ère. 3. Dans un autre lieu de Perse, la même nuit, le fils ainé de Bahá'u'lláh, ‘Abdu’l-Bahá, a vu le jour (le 23 mai 1844 = le 5 Jamadi 1260 après l'hégire). Il allait devenir son meilleur serviteur, l'interprète désigné de ses écrits et le continuateur de son œuvre (1844-1921).

Cette triple coïncidence est significative, et ce, même si le Báb (1819-1850) et Bahá'u'lláh (1817-1892) étaient contemporains de presque toutes les personnes précédemment citées. En 1844, Renan publie sa Vie de Jésus, Joseph Smith, le fondateur de l'« Église de

1 Le refus de la eschatologie traditionnelle, avec le purgatoire, le ciel et l'enfer, a amené les spiritistes, théosophes et autres groupes ésotériques à accepter la réincarnation comme étant plus raisonnable. Les enseignements de Bahá'u'lláh garantissent l'existence d'autres planètes habitées et l'évolution de chaque âme dans un monde différent, mais sans l'obligation de retourner à l'état matériel dans lequel nous nous trouvons. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours » meurt assassiné et Nietzsche, auteur de l'Antéchrist, vient au monde. Si on analyse un à un les principes sociaux de la révélation bahá'íe, on peut voir que presque tous ont été énoncés au XIXe siècle et que certains ont entrainé des mouvements idéologiques et des changements révolutionnaires. L'originalité de Bahá'u'lláh se trouve dans la synthèse de ces derniers, associée à un esprit religieux qui peut transformer les peuples et les pousser à les accomplir. ‘Abdu’l-Bahá les a résumés de la manière suivante au public de la société théosophique à Paris en novembre 1911 :

1. Recherche de la vérité sans aucune entrave. 2. Unité du genre humain. « Tous les hommes sont les feuilles et les fruits d'un seul et même arbre ». « Tous les êtres sont égaux devant Dieu ». 3. La religion doit être une cause d'amour et d'amitié. « Si la religion devient une cause d'inimitié, de haine et de division, mieux vaudrait qu'elle n'existât pas ». 4. Unité de la religion et de la science. « Tout ce que l'intelligence de l'homme ne peut comprendre, la religion ne devrait pas l'accepter ». 5. Les préjugés de religion, de race ou de secte détruisent les fondations de l'Humanité. 6. Égalisation des moyens d'existence. « Tous les êtres humains ont droit à la vie, au repos et à un certain degré de bien-être ». 7. Égalité de droits entre les hommes et les femmes. 8. Égalité de tous les hommes devant la loi. 9. Éducation universelle et obligatoire, particulièrement pour les femmes. 10. Une langue universelle pour faciliter les échanges entre tous les peuples. 11. Un Tribunal suprême qui « se composera des membres élus par ces pays et ces gouvernements. Les membres de ce grand conseil s'assembleront... » pour arbitrer tout litige d'ordre international et éviter les guerres. 12. La paix universelle comme objectif de tous les principes précé- dents.

L'importance qu'ont prise ces principes à notre époque, et leur acceptation générale, tranchent avec le fanatisme et la dégradation DOCUMENT II sociale des milieux où Bahá'u'lláh a vécu toute sa vie. Sans être directement informé des courants les plus progressistes de son époque, il a su fournir les outils pour transformer la société. Chacun conviendra au moins de son solide bon sens et de sa profonde connaissance de l'être humain et la de vie en commun. Bahá'u'lláh lui-même allait plus loin en affirmant l'origine divine de ses enseignements : « L'omniscient Médecin tient sous son doigt le pouls de l'humanité. Il diagnostique la maladie et, en son infaillible sagesse, il prescrit le remède. Tout âge a son problème propre, toute âme son aspiration particulière. Le remède qui convient aux afflictions du présent jour ne saurait être celui que réclameront les maux d'un âge ultérieur ».1

L'histoire du XXe siècle nous a démontré que la majorité des problèmes sociaux ne peuvent être résolus sans être abordés à l'échelle mondiale. Les nations constituent la grande réussite qui a permis de surpasser les divisions des fiefs et royaumes du Moyen- âge. Elles sont restées limitées à leurs frontières et désormais une vision planétaire s'impose inévitablement. « Si puissante est la lumière de l'unité qu'elle peut illuminer toute la Terre ».2

9. Nécessité d'un Nouvel ordre mondial

L'humanité, fragmentée et en crise, a besoin d'objectifs clairs. Le marxisme et l'anarchisme ont présenté une image parfaite de la société conçue par leurs idéologues. Dans les faits, le paradis marxiste semble difficile à atteindre et tous ne souhaitent pas un tel paradis. Les idéaux anarchistes requièrent une maturité humaine et un équilibre si compliqué entre liberté et vie en commun qu'ils semblent encore plus utopiques. L'histoire a avancé vers des utopies plus ou moins impossibles. Le Christ a annoncé le règne de Dieu sur Terre. L'esprit de ses enseignements était parfait, mais en ne mettant pas de règles et de structures en place — il y en avait trop eu avec le judaïsme —, il a laissé le champ ouvert à l'invention humaine. Plusieurs évènements nous ont empêchés d'aboutir à l'idéal d'une « société chrétienne ». Les autres religions ont également donné lieu à des cultures et des

1Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh, LXXXI. 2 Nombres 23,23. LETTRES A UN BON CATHOLIQUE civilisations, plus ou moins fidèles à l'idéal religieux qu'elles incarnaient. De nos jours, ni Israël, ni l'Iran, ni les pays chrétiens ne servent de modèle pour illustrer qu'une religion peut pleinement inspirer une société. La foi bahá'íe est face à une opportunité historique : servir de base à la nouvelle civilisation planétaire. Elle présente une solution de remplacement à la vision laïque du marxisme et de l'anarchisme et au changement apocalyptique prédit par de nombreuses sectes. Nous, bahá'ís, ne croyons pas à un paradis terrestre recréé par Dieu après une hécatombe cosmique. Nous savons qu'une série de crises et de catastrophes doivent être les douleurs dues à l'accouchement d'un nouveau monde. Bahá'u'lláh les a annoncées et la chute de l'Empire romain fait partie des nombreux exemples offerts par l'histoire. Nous ne pensons pas que les changements économiques et sociaux suffiront pour atteindre le paroxysme du bonheur et du bien-être humains. Un nouvel esprit doit surgir dans le cœur de chaque personne. Seulement ainsi les structures actuelles deviendront caduques et seront remplacées par de nouvelles construites sur des bases solides.

« Les vents du désespoir soufflent, hélas ! de toutes les directions, et les querelles qui divisent et affligent l'humanité s'enveniment chaque jour. L'ordre actuel des choses est lamentablement défectueux, et des signes d'imminente convulsion et de désordre peuvent être discernés ». « Bientôt le présent ordre de choses sera révolu et un nouveau le remplacera ».1

Nous ne prétendons pas mettre en place un système politique ou un credo religieux. Nous savons où nous allons et quelle sera la société de demain : le règne qu'a annoncé le Christ, « un nouveau ciel et une nouvelle Terre », la nouvelle Jérusalem illuminée par la Gloire de Dieu. Nous voyons que l'humanité avance d'elle-même vers nos propres idéaux. Même si la présence de la communauté mondiale bahá'íe passe aujourd'hui inaperçue, elle grandira peu à peu jusqu'à servir de lumière à ses fidèles comme aux autres.

1Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh, CVI. DOCUMENT II SHOGHI EFFENDI (1897-1957), descendant du Báb et de Bahá'u'lláh, a dirigé cette communauté après la mort de ‘Abdu’l- Bahá (1921) jusqu'à la fin de sa vie. Sous son impulsion, la foi bahá'íe s'est étendue aux cinq continents, les bases administratives de la Maison universelle de justice ont été développées et en 1963 les membres de celle-ci ont été élus par toutes les assemblées nationales. Dans la première de ses grandes lettres à la communauté bahá'íe (1931), il écrivait :

« Qu'ils sont pathétiques, en vérité, les efforts de ces dirigeants d'institutions humaines qui, avec la plus profonde méconnaissance de l'esprit de leur époque, s'efforcent d'adapter des méthodes nationales appropriées aux temps passés — lorsque les nations se suffisaient à elles-mêmes — à un âge qui doit ou bien réaliser l'unité du monde telle que l'a esquissée Bahá'u'lláh, ou bien périr ». « Le principe de l'unité de l'humanité — pivot autour duquel gravitent tous les enseignements de Bahá'u'lláh — n'est pas une simple manifestation de soudaine sentimentalité ignorante ou l'expression d'un espoir vague et pieux ; son appel ne doit pas simplement être identifié avec un réveil de l'esprit de fraternité et de bonne volonté parmi les hommes ; il ne vise pas uniquement non plus à entretenir une harmonieuse coopération entre des peuples et des nations autonomes. Son message ne s'adresse pas seulement à l'individu ; il concerne avant tout la nature des rapports essentiels qui doivent relier entre eux les États et nations, en tant que membres d'une seule famille humaine. Il n'est pas simplement l'énoncé d'un idéal ; il est intimement associé à une institution propre à incarner sa vérité, à démontrer à sa validité, et à perpétuer son influence. Il exige dans la structure de la société d'aujourd'hui une modification organique, un revirement, tel que le monde n'en a jamais encore expérimenté de semblable... Il demande rien moins que la reconstruction et la démilitarisation de tout le monde civilisé ; il demande un monde organiquement unifié sous tous les aspects essentiels de son existence, de son mécanisme politique, de son aspiration spirituelle, de son commerce et de sa finance, de son écriture et de sa diversité par les particularités nationales de ses unités fédérées ». « Il représente le couronnement de l'évolution humaine, dont les premiers débuts ont été la naissance de la vie familiale ; son dé- veloppement subséquent la solidarité tribale ; celle-ci conduisant à LETTRES A UN BON CATHOLIQUE son tour à la constitution de la cité-État, qui s'élargit finalement dans la formation de nations souveraines et indépendantes ». « Le principe de l'Unité de l'humanité tel que l'a proclamé Bahá'u'lláh, apporte avec lui ni plus ni moins que la solennelle assertion que, dans cette prodigieuse évolution, l'aboutissement à ce stade final est non seulement nécessaire mais qu'il est inéluctable, que sa réalisation approche à grands pas, et qu'aucun pouvoir n'émanant pas de Dieu ne peut réussir à l'établir ».

Bien que les citations soient longues, je veux les transcrire afin que tout un chacun puisse en apprécier la teneur de chaque mot. Dans cette carte résonnent les paroles prophétiques que ‘Abdu’l- Bahá avait prononcées, leur insufflant tout son esprit, devant des publics des plus hétérogènes en Europe et en Amérique :

« Voyez comme sa lumière se lève à l'horizon assombri du monde. Le premier flambeau est l'unité dans l'ordre politique, dont les premières lueurs sont déjà discernables. Le deuxième flambeau est l'unité de pensée dans les entreprises mondiales, à l'accomplissement de laquelle on assistera avant peu. Le troisième flambeau est l'unité dans la liberté, qui assurément se réalisera. Le quatrième flambeau est l'unité dans la religion, qui est la pierre angulaire de la fondation même et qui, par le pouvoir de Dieu, sera révélée dans toute sa splendeur. Le cinquième flambeau est l'unité des nations — une unité qui sera fermement établie dans le courant de ce siècle et qui entraînera tous les peuples du monde à se considérer comme les citoyens d'une même patrie. Le sixième flambeau est l'unité des races qui fera, de tous les habitants de la Terre, des peuples et des tribus, une seule race. Le septième flambeau est l'unité de langage, c'est-à-dire le choix d'une langue universelle que tous les peuples apprendront, et dans laquelle ils converseront. Tout ceci s'accomplira inévitablement, car la puissance du royaume de Dieu portera aide et assistance à sa réalisation ».1

Dans ses messages de 1936 et 1941, Shoghi Effendi analyse la crise des institutions politiques et religieuses, les symptômes d'une civilisation à la déroute et les processus qui annoncent la naissance d'une nouvelle civilisation. Pour terminer ce livre, je le laisse expo-

1Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh, CXXXII. DOCUMENT II ser par une magnifique synthèse les caractéristiques du Nouvel ordre mondial pour lequel œuvrent les bahá'ís.

« L'unité de la race humaine, telle que la conçoit Bahá'u'lláh, suppose l'établissement d'une communauté universelle où toutes les nations, les races, les croyances et les classes sont étroitement et définitivement unies, où l'autonomie des États membres ainsi que la liberté et les initiatives personnelles des individus qui les composent sont complètement et catégoriquement sauvegardées. Cette communauté, autant que nous puissions l'imaginer, doit comporter une législature universelle dont les membres, en tant que mandataires de l'humanité tout entière, auront en fin de compte le contrôle de l'ensemble des ressources de toutes les nations qui la composeront, et édicteront les lois nécessaires pour régler la vie, pourvoir aux besoins et harmoniser les relations de tous les peuples et de toutes les races ». « Un pouvoir exécutif mondial, s'appuyant sur une force internationale, veillera à l'exécution des décisions arrêtées par cette assemblée mondiale, à l'application des lois qu'elle aura votées, et à la sauvegarde de l'unité organique de la communauté tout entière. Un tribunal mondial se prononcera et délivrera son verdict final et contraignant dans tous les conflits qui pourront s'élever entre les divers éléments qui constituent ce système universel ». « Un mécanisme d'intercommunication mondiale sera imaginé qui embrassera toute la planète, qui sera affranchi des entraves et des restrictions nationales et fonctionnera avec une rapidité merveilleuse et une régularité parfaite. Une métropole mondiale agira comme le centre nerveux d'une civilisation mondiale, le foyer vers lequel convergeront toutes les forces unificatrices de la vie, et d'où rayonneront ses influences vivifiantes ». « Une langue universelle sera inventée, ou choisie parmi celles qui existent déjà, et enseignée dans les écoles de toutes les nations fédérées comme langue complémentaire à la langue maternelle. Une écriture universelle, une littérature universelle, un système uniforme et universel de monnaie, de poids et de mesures viendront simplifier et faciliter les relations et la compréhension entre les nations et les races de l'humanité ».

« Dans une telle société mondiale, les deux forces les plus puissantes de la vie humaine, la religion et la science, seront réconci- LETTRES A UN BON CATHOLIQUE liées, elles coopéreront et se développeront dans l'harmonie. La presse, tout en donnant libre cours à l'expression des vues et des convictions diverses du genre humain, cessera d'être manipulée pernicieusement par des intérêts privés ou publics, et sera libérée de l'influence des gouvernements et des peuples en conflit ». « Les ressources économiques du monde seront organisées, les sources de matières premières seront détectées et pleinement utilisées, les marchés seront coordonnés et développés, et la distribution des produits sera réglée équitablement ». « Rivalités, haines et intrigues entre nations cesseront, et les animosités et les préjugés raciaux feront place à l'amitié raciale, à la compréhension et à la coopération. Les causes de luttes religieuses seront à jamais écartées,les barrières et les restrictions économiques totalement abolies, et la distinction excessive entre les classes sera supprimée. L'indigence d'une part, et l'accumulation des richesses de l'autre, disparaîtront. Les énergies immenses que la guerre économique ou politique dissipe et gaspille seront consacrées à étendre la portée des inventions humaines et du développement technologique, à accroître la productivité de l'humanité, à exterminer la maladie, à pousser plus avant la recherche scientifique, à hausser le niveau de la santé physique, à rendre le cerveau humain plus vif et plus subtil, à exploiter les ressources de la planète jusque-là inemployées et insoupçonnées, à prolonger la vie humaine, et à développer tout autre moyen propre à stimuler la vie intellectuelle, morale et spirituelle de la race humaine tout entière ». « Un système de fédération universelle qui régisse la Terre entière et exerce sur ses ressources, d'une inimaginable ampleur, une autorité à l'abri de toute discussion, qui incarne et fusionne l'idéal de l'Est et celui de l'Ouest, qui soit affranchi de la malédiction de la guerre et de ses misères, qui tende à l'exploitation de toutes les sources d'énergie disponibles à la surface de la planète, un système dans lequel la force est mise au service de la justice, et dont la vie est soutenue par la reconnaissance universelle d'un seul Dieu et l'obéissance à une seule révélation commune, tel est le but vers lequel les forces unificatrices de la vie poussent l'humanité ».1

1Extraits des Écrits de Bahá'u'lláh, CX et IV.