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BABYSME
Article de l'Annuaire Encyclopédique, 1868-1869
Par Al. Bonneau
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BABYSME. — L'Asie est la mère des peu- dées, élaboré tant de doctrines, l'Asie n'est
ples; elle est aussi la mère des religions, et point frappée encore de stérilité. L'Inde a prol'on n'en pourrait pas citer une seule, d'un ca- duit au xvi6 siècle la religion de Nanek ; la
ractère un peu élevé, qui n'ait pris naissance Chine cherche une formule nouvelle, et l'islasur quelque point de ce vaste continent. On n'a misme oriental est en plein travail d'enfantesu accomplir, dans les autres parties du monde, ment. C'est à la branche persane de cette relique des réformes, des schismes ou des hérésies, gion que se rattache le bâbysme.
et ce fait appelle, à quelque point de vue qu'on Nous devons ajouter, toutefois, qu'il ne peut
l'envisage, les méditations des théologiens et se former maintenant, dans aucun pays du
des philosophes. Après avoir remué tant d'i- monde, un système absolumentnouveau, abso-
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lument original. Dans le domaine de la religion attribuaient la nature humaine et la nature dicomme dans celui de la philosophie, il n'existe vine, tandis que d'autres sectaires, ne voyant
plus de chemins, ni même de sentiers inexplo- en lui qu'un être divin revêtu seulement des
rés ; l'esprit humain les a tous parcourus : de apparences d'un corps mortel, le représentaient
sorte que les chefs d'église et les chefs d'école comme le gardien toujours vivant de la source
ne sont plus, à proprement parler des créateurs, de vie, ou le faisaient trôner au dessus des
mais' seulement des transformateurs ou des nuages, où le tonnerre est sa voix-, et la foudre
éclectiques. Le bâbysme réunit, dans une cer- l'instrument de sa colère. Ceux-ci n'accordaient
taine mesure, ces deux caractères. qu'àAly les honneurs de l'imamat; ceux-là
L'islamisme, en s'imposant à la Perse, parvint admettaient jusqu'à douze imams; d'autres n'en
à faire disparaîtrele mazdéisme comme forme voulaient que sept, nombre mystique qui rapreligieuse ; mais il ne put extirper les racines pelait les sept amschasparids du mazdéisme,
profondes que la religion de Zoroastre avait je- et, repoussant l'idée que les successeurs d'Ali
tées dans le peuple. Le vieil esprit mazdéen eussent éprouvé la mort, prétendaient qu'ils
conserva encore assez de force et d'énergie pour avaient seulement disparu, et qu'ils pouvaient,
saisir la religion de Mahomet, pour l'étrein- d'un moment à l'autre, reparaître sur la terredre et la modeler en quelque sorte à son ima- Bientôt vint Mazdek qui, cherchant à réaliser
ge. Il n'y eut donc jamais en Perse d'ortho- les doctrines prêchées avant lui, proclamait
doxie musulmane, mais une grande secte do- l'égalité et la liberté absolues , la commuminante, renfermant beaucoup de sectes secon- nauté des biens et des femmes, et après ledaires qui, sans rejeter le Coran, s'inspiraient quel on vit s'élever d'autres docteurs qui, au
les unes du mazdéisme, les autres des reli- dogme de la métempsycose (tenasouch), ajougions panthéistiques de l'Inde, où des systè- tèrent le houloul, c'est à dire le principe que
mes philosophico-religieux qui s'étaient ré- la nature humaine peut se transformer juspandus, dans les premiers siècles de l'ère qu'à se confondre avec la nature divine.. Les
chrétienne, sur toute l'Asie occidentale. Les ismaéliens ou assassins, surnommés ibahié,
Persans n'avaient pour' les Arabes conquérants c'est à dire les indifférents, se montrèrent à
que des sentiments de haine, et l'on serait pres- leur tour, donnant • naissance à une multitude
que tenté de supposer, avec Makrizi, qu'ils d'autres sectes, et en particulier à celle des
avaient conçu le projet d'amener la ruine de karmathes qui, comme eux, enseignaient que
l'islamisme, en se faisant les adhérents et les rien n'est défendu, et que par conséquent
propagateurs des doctrines les plus exagérées tout est permis.
et les plus subversives, si letohu-bohu reli- La Perse, tombée dans ce chaos inextricable
gieux dans lequel ils se précipitèrent avec une devait y rester, comme ensevelie pendant, "une
sorte defrénésiene trouvait pas son explication longue suite de siècles. Elle n'en est pas sortie
naturelle dans les phénomènes -de dissolution à l'époque où nous vivons. L'auteur du Dabistan
morale qui suivent presque toujours la conquête rapporte qu'en 1637, il se trouva en communid'un peuple et sa conversion par le sabre. Il cation avec une secte qui niait tout' à la fois
faut se rappeler, d'ailleurs, que le mazdéisme l'existence de Dieu et celle du monde extérieur.
s'était lui-même singulièrement corrompu dans Une autre, dont parle le même écrivain, conles premierssiècles de notre ère. Il s'était formé fondait Dieu avec la substance, unique dont
dans son seindes hérésies telles que celles des l'univers est composé, n'attribuant aux idées de
Sipasiens et des Djcmschaspiens,- dont toute la bien et de mal qu'une valeur relative, subordoctrine reposait sur le principe d'une indiffé- donnée aux institutions humaines, et par consé-
rence absolue. Il n'y avait pour eux, ni bien, quent, variable comme elles. Toute secte, néanni mal darts ce monde, où tout est apparence, moins, a son idéal social et politique et des
illusion, mensonge; et on sait à quelles consé- préceptes qui doivent régler les relations d'inquences fatales aboutit ce système de quié- dividu à individu. Celle dont nous venons de
tisme, que les Persans avaient probablement parler en second lieu, admettait donc qu'il faut
emprunté à l'Inde. user de douceur envers ses semblables et trai-
Ces sectes se multiplièrent après la conquête ter convenablement les animaux. Toute sa moarabe. Plusieurs d'entre elles avaient conservé rale se réduisait à cette simple formule.
le dogme du dualisme ; d'autres, contrairement Ces deux écoles existent encore, suivant toute
à la doctrine- de Zoroastre, admettaient la apparence, puisqu'elles se rattachent directetransmigration des âmes ; il y en avait qui, ment au soufisme qui, lui-même, est un rameau
transfigurant complètement la personne d'Ali, détaché de la grande hérésie des ismaéliens et
gendre de Mahomet, considéré par les Persans des karmathes. Or le soufisme exerce une incomme la tigedes imams légitimes, lui donnaient fluence considérable sur les populations de
les mêmes attributs divins, que les chré- l'Iran.Les sectes nombreuses dont il se compose
tiens reconnaissent en Jésus-Christ ; elles lui descendent par gradations successives jusqu'aux
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couches inférieures delà population, et si elles .11 existe en Perse une autre secte encore plus
diffèrent entre .elles par beaucoup de points, répandue, puisque, selon M. de Gobineau, elle
elles ont pour lien commun, un mysticisme embrasserait à peu'près les deux tiers de la
abrutissant qui repose sur le quiétisme, c'est à nation, c'est celle des Nossatfris, dont le nom
dire sur cette indifférence profonde - des choses véritable estJEhl-è-hek, ou les gens de la vérité.
du monde, que nous avons déjà signalée chez Si les soufis ne sont, par rapport à l'islam, que des
les ismaéliens ou assassins. An sommet de la vivants attachés.à un cadavre, ce qui revient à
hiérarchie,.trône la confrérie des Ouréfas qui dire que l'islamisme n'est pour eux, en réalité,
possède les grands secrets du soufisme, dont on qu'une vaine apparence, ils n'ont du moins pour
peut facilement -se rendre compte, si l'on lui aucun sentiment de répulsion; ils l'acceptent
ajoute au quiétisme de ces sectaires la consé- parce qu'ils ont.su, malgré sa rigidité native,
quence finale de la doctrine, ainsi formulée le plieràtouteslesfantaisiesdeleur mysticisme.
dans un de ses libres : « Tout être qui s'est Les nossayris, au contraire, le haïssent, à cause
anéanti et qui s'est entièrement séparé de lui- de son exclusivisme fanatique, car leur pensée
même'entend retentir au dedans de lui cette s'est élevée à des conceptionsbeaucoup plus larvoix et cet-écho : Je suis Dieu 1 s-Le-Bouddha ges. D'un.être divin, absolu, incompréhensible
n'aurait pas mieux dit. Mais comment arriver et plongé dans une perpétuelle immobilité, ils
à cet état d'anéantissement?:La contemplation fontémaner cinq pyrs, intelligeneesprincipales,
sans doute y conduit, mais par une route lente au moyen desquelles le .Dieu inconnu crée et
et difficile quiVest pas à la portée de tous les gouverne l'univers issu de sa propre substance.
fidèles. Il existe heureusement des moyens Mais par voie d'émanation, la pensée divine se
plus commodes de se procurer ce saint hé- met en contact plus direct avec l'humanité ;
bétement, et d'oublier les choses d'ici-bas, elle s'incarne pour élever le niveau moral et
pour s'élancer dans les sphôresdes mondes ima- intellectuel des hommes et rendre toujours
ginaires. Or ces moyens sont l'opium, le ha- plus intime leur union avec Dieu. Abraham;
chich, toutesles-boissons enivrantes. Les soufis Zoroastre, Moïse, Jésus-Christ et Aiy, en sont
de toutes les sectes en font un grand usage, les incarnationsles plus éclatantes, d'où il ..suit
un grand abus, renouvelant ainsi, sans le sa- que les hommes, tous sortis de.la substance divoir, ces mystères orgiastiques de l'antiquité vine et rendus tous participant à l'éternelle vé-
où l'on s'enivrait de soma ou de -vin en rité, parles législateurs chargés de les instruire,
l'honneur d'Agni ou de Bacchus, avec la con- sont égaux en, dignité, égaux en droits et que
fiance de s'élever de la sorte à un degré supé- la loi par excellence est celle qui commande
-
rieurdeperfection et-de sainteté. l'union, la charité, l'amour et les lionnes
H'faut ajouter que, sous ce rapport, la masse oeuvres. C'est en effet par l'accomplissement
de la nation ne se trouve-malheureusement que du-bien =sous toutes ses formes 4que les hommes
trop en harmonie avec le soufisme : tout le se mettent en communion les uns avec les
monde s'enivre dans l'Iran, depuis les fonction- autres jet en rapport avec Dieu.
naires de l'ordre le plus élevé de l'état ou de Cette doctrine est, au fond, la négation de
l'église jusqu'au plus humble sujet du chah; toutes les religions, puisqu'elle les fait découler
il paraît même que les dames de la cour tien- toute de la même source divine et les déclare
nent singulièrementà se montrer sur ce point, toutes saintes, quoique A des degrés divers.
véritablement persanes. On peut juger, par ce -On peutmaintenant'se faire une idée approfait, de la valeurmorale qu'a, dans ce pays, l'isla- ximativement exacte de l'état religïeuxde l'Iran.
misme, qui condamne avec tant de sévérité les Il est, à ce point de vue, le pays le plus cuboissons fermentées.Il est vrai que, pour se met- rieux -à étudier qu'il y ait au monde. Toutre d'accord avecleCoran,-onnesertl'arak, ï'eau- tes les doctrines de l'Orient sont comme en
de-vie et les autres alcools que dans des théiè- suspension dans l'esprit et dans la conscience
res, et qu'on les appelle du thé froid. M. de du peuple persan. L'islamisme l'a désorganisé
Gobineau,.auquel nousempruntons-les princi- sans pouvoir le dompter, et l'on serait étonné du
paux éléments de cetarticleaccuse (lesreligio?is peu de racines qu'il y a jetées si l'on pouvait,
et les philosophies dans l'Asie •centrale) le sou- dans cette.babel Teligieus'e, dont nous n'avons
fisme d'avoir communiqué aux Persans la pas- tracéqu'un tableau fort incomplet,,faire la part
sion de l'ivresse. Nous croyons qu'il se trompe, de ce qui appartient au Coran et.de ce qui lui
et qu'il-s'agit là d'un vice national qui s'est per- est foncièrement étranger.'Mais cette-tâche sepétuédcpuisl'antiquitéjusqu'ànosjours, malgré rait impossible, même,pour le Persan le plus
les peines sévères et même ^barbares -édictées profondément initié aux choses de son pays,
contre l'ivrognerie par respect pour l'islamisme Gar les sectes les plus radicalement hostilesà
officiel. Nous savons, en effet, que les Perses l'Islamisme, comme celle desnossayris,
en prenont_passé, de tout temps, pour être d?intrépides nent officiellement la livrée, -de sorte que-la
buveurs. dissimulation religieuse est devenue, sous_;le
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nom de ketmân, un voile plus ou moins trans- oratoires, et-en présence des autorités qui y acparent qui couvre la Perse tout entière et lui couraient avec la foule, manifester «a pensée
donne une apparence d'islamisme grandiose tout entière; mais des disciples dévoués se
et sévère , comme certains vernis donnent à groupaient autour de lui -et, faisant une. prodes bois vulgaires une couleur .trompeuse d'a- pagande .incessante, révélaient aux adeptes,
cajou, de chêne ou de fer. dont le nombre allait croissant, les vrais carac-
C'est dans un milieu si propre à réclusion de tères delà religion nouvelle et de son prophète.
sectes nouvelles que le bâbysme naquit, il Mirza-Aly-Mohammed se faisait appeler le
y a une vingtaine d'années. Son fondateur, BAB (d'où bâbysmé), c'est à dire la Porte, la
Ïlirza-Aly-Mohammed prétendait descendre porte de la vérité, la voie du salut, le vrai che-
,
en ligne droite de cet Aly, gendre de Maho- min qui mène à Dieu; mais il s'était aussi
met; dont le mysticisme persan a fait, pour donné le nom honorifique de Hezret-è-Ala, ou
ainsi dire, un Dieu. Il n'avait alors que dix- Altesse Sublime, que ses disciples employaient
neuf ans et habitait la ville de' Chyras. Le dans le langage ordinaire. Le prophète a exnouveau prophète s'était préparé à sa mis- posé l'ensemble de sa doctrine dans plusieurs
sion par une étude attentive des traditions re- écrits.: le Journal de son pèlerinage aux villigieuses de la Perse, de l'Évangile et des doc- les saintes ; le Commentaire sur .la sourate de
trines rabbiniques. Quant au Coran, il le savait Joseph; le Byyan, ou Exposition dogmatijusqu'au dernier mot; il s'acquittait avec un que du- bâbysme, et le Livre des préceptes,
zèle poussé jusqu'au rigorisme de toutes les résumé de la doctrine, fait à l'usage du peuple,
pratiques imposées aux vrais croyants; il se et dont M. de Gobineau nous a donné la traducdécida même à faire le pèlerinage de la Mec- tion. Les disciples du Bâb ont Gompbsé euxque. C'était le ketmdn qu'il endossait à son mêmes plusieurs ouvrages, dont le plus importour, comme un manteau; mais lorsqu'au retour tant est le Livre de la lumière, qui forme deux
de l'Hedjaz, il s'arrêta pour prier et pour médi- volumes in-folio. C'est d'après le Livredes pré~
ter dans la ville sainte des Persans, à Koufa, ceptes et l'important Exposé publié par M. de
où Aly tomba, victime sacrée, sous le fer de ses Gobineau, que nous allons faire connaître les
ennemis, il se sentit tout à coup animé de cette dogmes et les tendances du bâbysme, en nous
foi vive et ardente qui va jusqu'au martyre. servant aussi d'un savant mémoire sur l'ouvrage
De retour à Chyraz, en 1847, il se mit à ensei- de M. de Gobineau, inséré par M. Ad. Franck
gner la foi nouvelle, qu'il croyait destinée à dans un volume qui a paru, l'année dernière
faire le salut du monde. Il ne s'attaquait pas (1867), sous ce litre : Philosophie et religion.
directement à la religion officielle ; il prenait «Nous croyons tous en Dieu, et nous mettons
même le Coran pour base de ses démonstra- tous notre foi en Dieu, et nous avons tous comtions ; niais de chaque sourate, de chaque ver- mencé en Dieu, et nous retournerons tous en
set, de chaque parole du livre sacré, il faisait Dieu, et nous tirons tous notre joie de.Dieu. »
jaillir son propre idéal. Le panthéisme venait Ce Credo, formulé dans le Livre des préceptes,
se substituer à la notion monothéiste la plus porte le cachet de la grande conception panpositive et la plus rigide qui ait été jamais don- théistique de l'Orient. Le Bâb ajoute, parlant
née aux hommes ; le Coran représentait pour de Dieu : « Il-n'y a pas une seule chose, sinon
le hardi novateur la terre pleine de germes en- dans lui.» Ailleurs, il met dans la bouche de
core irrévélés ; chaque page était comme un Dieu ces .paroles : « En vérité, il n'y a rien en
champ, et chaque ligne comme un sillon d'où dehors de moi, qui soit ma création. En vérité,
sortait, aux yeux éblouis de ses disciples, une ô ma création, tu es .moi, «'S'il n'a pas créé, et
moisson nouvelle que l'esprit le plus délié des que pourtant la création soit sienne et se concommentateursn'avait ni entrevue, "ni soupçon- fonde avec lui, c'est au dogme des émanations
née. TMirza-Aly-Mohammed poursuivait en qu'il faut demander la clef de cette énigme et
même temps de ses sarcasmes les .mollahs, le lien des deux termes contradictoires, en apqu'il accusait de tenir la lumière sous le bois- parence, de cette proposition cosmogonique?
seau^ il les attaquait publiquement, et soutenu Le prophète nous apprend, en effet, que Dieu
par Topinion publique, foncièrement sympa- est à la fois l'unité et la pluralité, ce qui résiste
thique à~ quiconque se pose "en adversaire du à .la division et ce qu'il y a de plus divisible, ce
clergé officiel, il s'enhardit jusqu'à prêcher ou- qu'il y a de plus caché et de plus manifeste, de
vertement. dans les mosquées. Sa renommée plus ancien et de plus nouveau, et enfin, que
grandissait de jour en jour; il portait aux mol- « Dieu est l'unité primitive d'où émane l'unité
lahs d'incessants défis, il les provoquait à des supputée.» L'être unique et absolu donne donc
discussions publiques qui, annoncées à l'a- naissance à laimultitude des formes et des êtres
vance, attiraient un grand concours de peuple, sans cesser d'être le un, l'absolu, l'immuaet dont il sortaittoujours vainqueur, c'est à dire hle et l'indivisible. Sa puissance créatrice
-toujours aeclamé. Il ne pouvait, dans ces luttes s'exerce par sept attributs, c'est à dire par sept
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émanations possédant chacune la vie, l'activité, médiateur, ce qu'il affirme en propres termes,
la fécondité, et dont les noms sont : la Force, lorsqu'il dit : « Celui qui rentre en moi rentre
la Puissance, la Volonté, l'Action, la Condes- en Dieu, mon Seigneur, et celui qui ne rentre
cendance, la Gloire et la Révélation. pas en moi ne rentrera jamais en Dieu. »
Ainsi, tout découle de l'éternelle essence et Comme médiateur, il se confond en même
se manifeste par la vertu des sept émanations. temps avec Dieu et avec l'humanité, et c'est en
Mais si tous les êtres sortent également du sein ce sens qu'il a dit : « En vérité, j'ai créé l'esde Dieu, ils ne sont pas tous en égale commu- sence de toutes choses dans la forme -de
nion avec lui. L'espèce humaine participe de l'homme, et j'ai déterminé toute nature dans
Dieu d'une manière particulièrement intime, celui que je manifesterai... Tous les hommes
et parmi les hommes, il se montre par inter- viennent de moi, et moi, je viens de Dieu, mon
valles des personnages initiés, en vertu d'une Seigneur. »
grâce spéciale, à la pensée divine, qu'ils ont Le Bâb se donne donc comme l'incarnation
mission de révéler aux peuples. Ces personna- de l'humanité tout entière au point de'dévelopges sont les prophètes, « souffles de la bouche pement où elle est de nos jours parvenue ; mais
de Dieu. » Chacun d'eux vient apporter aux il admet que d'autres prophètes viendront après
hommes une portion de vérité proportionnée à lui. « 0 vous, dit-il, femmes et hommes, attenleurs besoins actuels ; ils accomplissent tous la dez celui que je manifesterai. Celui-là est votre
même oeuvre dans un ordre progressif, de sorte bien-aimé. Tous, dans vos nuits et dans vos
que le dernier dans la série ne fait que complé- jours, vous le désirez. »
ter les révélations de ses précurseurs, sans Le bâbysme admet que ,1e monde a comqu'on puisse attribuer à aucun d'eux une supé- mencé et qu'il aura une fin. La catastrophe est
riorité quelconque sur les autres, puisqu'ils même, selon le prophète, assez prochaine. Alors
sont les incarnations d'une même pensée se « toutes choses seront anéanties, excepté la nadéveloppant à travers les siècles. Si c'est le ture divine » et les âmes des justes qui, en remême esprit qui a dicté toutes les religions et tournant dans le sein de Dieu, conserveront le
toutes les législations, le musulman, s'il haïs- sentiment de leur existence afin de jouir de la
sait le chrétien, le chrétien, s'il haïssait le juif, suprême béatitude consistant à « contempler
le juif, s'il haïssait le mazdeiesnan, et récipro- Dieu après l'avoir compris. »
quement, se mettraient donc en rébellion con- Quant aux applications pratiques de ces dogtre Dieu même. mes et à la morale, le Bâb tend, comme nous
Il existe entre tous ces prophètes un lien de l'avons vu, à la fraternité humaine, par le prinsolidarité si intime, que quand l'un d'eux a ac- cipe de l'identité virtuelle de toutes les religions
compli sa mission, son âme va immédiatement destinées, d'ailleurs, à se fondre dans le bâbysme
se joindre à l'âme destinée à s'incarner pour Il y tend aussi par l'abolition des impuretés légaremplir à son tour l'oeuvre prophétique. Cette les. Il proclamela délivrance de la femme, brise
application, singulière du principe de la mé- pour elle les portes du harem, déchire le voile
tempsycose ne se retrouve, comme l'a remar- dont elle est condamnée à s'envelopper, proscrit
qué M. Franck, que dans la théologie cabalis- la polygamie et n'autorise que dans des cas
tique, où Mirza-Aly-Mohammed l'avait proba- exceptionnels le divorce qui, en Orient, met
blement recueillie. Le Bâb compte dix-huit de Fepousealadiscretiondumari.ilabolit la peine
ces prophètes, y compris les douze imams de de mort, il déclare le soulagement du prochain,
la Perse, et si à dix-huit on ajoute encore une la libéralité, aussi obligatoires que le paiement
unité, un point, on a dix-neuf, nombre qui re- d'une dette ou la restitution d'un dépôt, car
présente à la fois l'unité divine et le principe tout appartenant à Dieu, et l'humanité n'étant
de la vie universelle. Ce POINT, c'est le Bâb qu'une émanation de l'essence 'divine, la lolui-même, qui forme, avec les dix-huit pro- gique oblige, aussi bien que la justice, à recon-j
phètes qui l'ont précédé, et qui sont devenus naître que les hommes ont tous des droits égaux
ses assesseurs, un seul être en dix-neuf per- à participer aux biens de ce monde. « 0 riches,
sonnes (I).I1 est, en effet, le Point culminant de dit le Livre des préceptes, vous êtes les pré-
la prophétie et la plus haute incarnation de la posés de Dieu ; soyez donc attentifs à la fortune
suprême intelligence manifestée sous la forme de Dieu qui est entre vos mains, et enrichissez
humaine; il est la prophétie même et le divin les pauvres de la part de votre Seigneur. » Mais
si la libéralité est ordonnée, la mendicité est
- (1) Le nombre de ces prophètes est fixé à 18, parce
que les lettres arabes du mot hyy, celui qui vit, le dieu conséquence qu'il devienne le point de départ de toutes
vivant, expriment en valeurs numériques le nombre 18. les divisions et subdivisions des choses terrestres et des
Quanta 19, formuleduBâb,un est multiple, il estleprin- institutions humaines; il faut donc que l'année soit dicipe actif de la vie, parce qu'il résulte des lettres du mot visée en 19 mois, le mois en i 9 jours, le jour en 19 heuwa'hed, l'unique, le dieu un, et du mot ahyy, celui qui res, que le système des poids, mesures et monnaiessoit
donne la vie. 19 est le nombre divin par excellence, le régie sur le nombre 19, ainsi que les divisions adminislion entre Dieu et les hommes, et le prophète veut en tratives du pays et tout le reste.
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interdite, parce que dans la société nouvelle, il que qui paraît avoir dominé l'Asie centrale dès
n'y aura pas de place pour le dénuement et les premiers'siècles de l'ère chrétienne. Il ne
"pour la misère. L'hospitalité devient dans le nous reste plus qu'à retracer .sommairement son
bâbysme une obligation ; la douceur est recom- histoire.
mandée et particulièrement envers les femmes, Avec la connaissance que nous avons aujouret envers les enfants, qu'il n'est pas permis de d'hui de la conscience religieuse des Persans, on
corriger par des coups avant l'âge de cinq ans. peut dire, on peut affirmer que le fanatisme
« Permets-leur, — écrit-il en parlant des en- musulman n'existe point parmi eux. Mahomet,
fants, — tout ce qui peut les rendre heureux. » au fond, les touche peu ; Aly, son gendre, idéa-
Les animaux mêmes ont droit à nos égards et lisé, transfiguré, divinisé, n'appartient que nonous ne devons pas les traiter avec dureté. La minalement à l'islamisme, et si le Coran est
justice, la bienveillance, la charité envers son devenu pour eux, le livre sacré, il ne jouit de
semblable, voilà le premier de tous les devoirs. cet honneur qu'à titre officiel, car il est, pour
Mais" si l'homme doit se préoccuper du bon- "la masse des populations, lettre morte. Le corps
heur du prochain, le prophète ne veut pas qu'il sacerdotal lui-même suit en partie, peut-être
s'oublie lui-même ; il permet au fidèle tout ce sans vouloir se l'avouer, le grand courant pahqui peut donner à la vie du plaisir et du théistique. Mais les intérêts matériels de ce
charme,- sans porter atteinte à la santé de son corps, nombreux et privilégié, le retiennent sur
âme et à la santé de son corps, et c'est en la pente et en font un gardien attentif et souvertu de ce principe, qu'il défend à ceux qui vent intolérant de la foi musulmane. Le clergé
ont atteint 42 ans le jeune et les abstinences, s'était donc vivement ému des succès obtenus
et qu'il prohibe, à tous les âges, l'usage de à Chyraz parMirza-Aly-Moammed. Des plaintes
l'opium et des liqueurs fermentées. énergiques, des dénonciations en règle furent
Le mysticisme, qui forme le fond du bâbysme, adressées, contre lui, au gouvernement. Le prone joue qu\in rôle très-restreint dans la pra- phète écrivit, de son côté, pour signaler la cortique religieuse; mais le prophète lui ouvre ruption du clergé et la nécessité d'une réforme.
la "porte à deux battants, lorsqu'il place la Il demandait la convocation à Téhéran d'un vé-
méditation au dessus de la prière, la prière ritable concile, offrant sa tête au chah s'il ne
solitaire au dessus de la prière en commun, et sortait pas vainqueur de la lutte. Mohammedlorsqu'il ordonne l'usage de talismans symbo- Chah, qui régnait alors, attachait peu d'imporliques. Le culte est des plus simples, puisqu'il tance à ces discussions religieuses ; l'islamisme
est débarrassé par le Bâb des impuretés légales ne le passionnait pas assez pour lui faire haïr
qui tiennent une si large place dans les reli- le bâbysme; mais il voulait, avant tout, la
gions de l'Orient. Le sacerdoce se trouve, par tranquillité, et pour couper court aux querelles,
le fait, réduit à deux fonctions : la prédication il ordonna au gouverneur de Chyraz, d'interner
et l'enseignement de la jeunesse ; il descend le prophète dans sa maison. Cette décision fut
même dans le bâbysme à un rang tout à'fait se- regardée comme une victoire pour le Bâb, qui
condaire, puisqu'il n'est qu'un instrument et vit accourir à lui une multitude de prosélytes
qu'un rouage entre les mains du pouvoir su- appartenant à toutes les-classes de la société, et
prême," concentré dans un conseil de dix-huit même au sacerdoce. •
membres, représentant les dix-huit prophètes Le prophète, le Bâb, l'Altesse Sublime, aspiqui ont préparé la venue de Mirza-Aly-Moham- rait à la conversion de l'Iran tout entier ; mais
med, et d'un dix-neuvième, qui, tenant la place le triomphe de sa religion ne devait être, dans
du Bâb, est, dans l'assemblée, le Point. Le sa- sa pensée, qu'une affaire de persévérance et de
cerdoce est l'organe chargé de faire pénétrer au temps ; il ne voulait employer pour assurer aux
sein du peuple l'esprit, les décisions et les ora- hommes le salut, que l'a douceur, la persuasion,
cles de cette assemblée théocratique, dont les la prédication, la propagande. Il obéit donc à
dix-neuf membres sont la vivante et perpé- l'ordre du chah, sans ralentir son oeuvre, et
tuelle incarnation des dix-neuf attributs de ne sortit pas de sa maison. Son principal disci-
Dieu. Le suprême conseil n'est pas seulement ple, Moulîa-Housseïn-Boushrewyèh, avait unauinvesti des pouvoirs législatif i et exécutif; il tre tempérament. Homme d'une intelligence sudevient, au moyen d'impôts exorbitants, le dé- périeure, et d'un vaste savoir, il était, ayant sa
positaire et le maître de la fortune publique, conversion, l'un des membres les plus distindont il se sert pour l'entretien du sacerdoce, gués du sacerdoce officiel, dont il exerçait
pour l'éducation de la jeunesse, pour le soula- les fonctions dans le Khorassan; il joignait à ces
gement de toutes les misères et l'extinction de qualités, un caractère ferme et résolu, un coula pauvreté. i rage inébranlable et une impatience du but qui
Tel est le bâbysme. On a vu comment il se devait bientôt faire entrer le bâbysme dans une
rattache aux sectes les plus répandues dans la phase militante. Après avoir évangélisé, avec
Perse, issue&elles-mêmesdu panthéisme mysti- un succès extraordinaire, le Khorassan, l'Irak
( 267 ) BABYS ( 268)
et Ispahan, il se rendit à Téhéran, capitale de gande; les provinces du sud furent placées
la Perse ; mais le gouvernement, voulant pré- sous la direction d'Houssem - Bouchrewyeh ;
venir toute agitation religieuse, lui défendit de celles du nord furent confiées à Hadjy-Mohamprêcher en public. Il ne pouvait exposer les med-Ali-Balfourouchy, et la belle Zerryn-Tadjy
croyances nouvelles que dans des réunions pri- fut préposée à la région occidentale de l'Iran.
vées; mais cette propagande, quoique limitée, Les conquêtes morales du bâbysme ne tarproduisit une impression très-vive; le chah et dèrent pas à inspirer de vives inquiétudes au
son grand-vizir purent en juger par eux-mêmes, sacerdoce officiel; une persécution générale
car ils voulurent l'entendre : ils l'invitèrent devint bientôt imminente ; mais la religion
ensuite à suspendre toute propagande dans la nouvelle s'était singulièrement accrue; elle
capitale. comptait dans toutes les provinces et dans
Deux autres apôtres du bâbysme se faisaient presque toutes les villes des adhérents nomen même temps une brillante renommée. L'un breux ; il fut décidé qu'on repousserait, au be-
Hadjy-Mohammed-Ali-Balfourouchy, apparte- soin, la force par la force, et les bâbys organinait comme Housseïn au sacerdoce; sa science sèrent une milice dont le commandement fut
hors ligne l'avait rendu célèbre, et sa piété le donné à Housseïn. Pendant que cet apôtre lefaisait regarder comme un saint; l'autre était vait des troupes dans le - Khorassan, pendant
une femme, Zerryn Tadjy, la Couronne d'Or, que Balfourouchy en rassemblait dans le Masurnommée à cause de sa beauté merveilleuse zenderan, la Consolation des yeux parcourait le
Gourret-Oul-Ayn, « la consolation des yeux. » pays, annonçant la fin prochaine de l'islamisme,
C'était encore une conquête du bâbysme sur le et l'avènement d'une loi plus pure et plus
sacerdoce, car son père, un des théologiens et douce. Elle opérait des conversions en grand
jurisconsultes les plus éminents de - la Perse, nombre, et ceux qu'elle n'entraînait pas, elle
lui avait fait épouser un personnage qui occu- les rendait du moins sympathiques à la cause
pait une position élevée dans le clergé. Élevée qu'elle défendait. Les chefs du bâbysme met-
à cette école, Zerryn-Tadjy avait acquis une taient en même temps en oeuvre un moyen
instruction très-étendue. La nature l'avait com- puissant d'influence. Les douze officiers prinblée de ses dons les plus rares : esprit péné- cipaux de leur armée reçurent les noms des
trant et solide, imagination brillante, éloquence douze imams, et furent donnés comme étant
I
entraînante. Toutes ces qualités étaient rehaus- l'incarnation même de ces personnages réputés
sées encore par une vertu contre laquelle ses divins, que le peuple croit toujours vivants et
ennemis mômes n'auraient pas osé élever un dont il attend la venue. Ce plan était habile ;
doute, bien qu'elle eût rompu conformément, mais les mesures militaires prises par le bâ-
aux principes du Bâb, avec toutes les règles bysme firent tomber sur lui de terribles, dé-
imposées à son sexe, et qu'on la vît, passionnée sastres. Le gouvernement ne portait, comme
par l'émancipation de la femme, parcourir les nous l'avons dit, qu'un très-médiocre intérêt
rues sans voile, et prêcher en public le visage aux affaires de religion ; mais il ne pouvait todécouvert. Elle avait reçu le beau surnom de lérer la présence sur différents points de l'Iran
Hezret-è-Taherêh, son Altesse la Pure. Elle n'a- d'une armée qui n'était pas la sienne.
vait connu le Bâb que par les diatribes que son Mohammed-Chàh mourut sur ces entrefaites
père, son mari, ses parents, attachés à la foi (1848), laissant le trône à son fils Nasser-Eddin,
orthodoxe,faisaient de sa doctrine, s'était pas- âgé de 19ans; mais le bâbysme ne gagna rien
sionnée pour ses idées, et n'avait eu avec lui à ce changement de règne. Housseïn avait fait
d'autres rapports qu'un échange d'épîtres théo- construire dans le Mazenderan à l'endroit ap-
,
logiques. Sa conviction faite, elle n'avait pas pelé le Pèlerinage du Cheikh-Tébersy un châ-
hésité; rompant avec sa famille, et rejetant le teau-fort où il avait réuni deux mille hommes
"voile, elle s'était mise à prêcher la foi nouvelle d'élite, avec tous les approvisionnements né-
dans Kaswyn, sa ville natale, et ensuite dans les cessaires pour soutenir un siège. Uncorpsd'arvilles voisines, et partout le peuple en délire mée commandé par Abbas-Kouly-Khan un
l'avait applaudie, acclamée et portée pour ainsi des meilleurs généraux de la Perse, reçut ,l'ordire en triomphe. Elle avait apporté au bâ- dre de s'emparer, de cette place et d'extermibysme tout le charme, toutes les séductions, ner le bâbysme; ce corps d'armée fut très-maltout le privilège de cette poésie vivante qui traité et obligé de battre en retraite. Il en fut
s'attache à la femme, et la Couronne d'or, la de même de deux autres- corps envoyés succes-
Consolation des yeux, son Altesse la Pure était sivement contre les bâbys. Le chah ne pouvait
devenue une des colonnes de la religion du rester sous le coup de ce triple échec, et le châ-
Bâb. Ainsi représenté, le bâbysme pouvait teau-fort d'Ilousseïn fut bientôt enveloppé par
compter sur d'éclatants succès ; on voulut régu- une véritable armée. Les assiégés luttèrent
lariser son action pour l'étendre, et la Perse fut avec un admirable héroïsme; ils repoussèrent
divisée en trois grandes missions de propa- victorieusement tous les assauts ; ils virent s'ef-
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fondrer sous- les bombes et sous les flammes rues; sur les places et dans les bazars,
en l'acleurs casernes et leurs magasins ; ils- en furent cablant de coups et d'injures, en lui jetant de
réduits à creuser des grottes dans la terre pour la boue au visage ; le Bâb souffrit tout sans mase mettre à l'abri; leurs approvisionnements nifester la moindre colère et sans articuler une
s'épuisèrent; la famine et la maladie, se joi- plainte. Deux de ses disciples, condamnés à
gnant au fer del'ennemi, faisaient parmi eux de mort comme lui, marchaientà ses côtés, et l'un
terribles ravages ; mais ils résistaient tpujours. d'eux, Seïd-Hôusseîn, dans un accès de* déses-
Enfin, après avoir perdu leur chef, l'indomp- poir, se mit tout à coup à le renier, à l'injurier
table Housseïn,—qui avait péri les armes à la et à lui cracher au visage, afin d'obtenir, par
main,— après avoir mangé jusqu'aux fourreaux cette rétractation violente, une grâce qui lui fut
de leur sabres, après avoir réduit en poudre les en effet aceordée. Le Bâb en fut ému, mais non
os de leurs morts pour s'en nourrir, ils offri- point découragé.- On le conduisit sous les remrent de se rendre.à' la seule condition que leur parts de la ville, et là, au moyen d'une corde
vie serait épargnée. Ils n'étaient plus que-214, passée sous ses aisselles, on le suspendit à la
y compris les femmes. Le général persan ac- haute muraille. C'est dans cette position humicepta ces conditions, mais à peine étaient-ils liante qu'il devait être fusillé ; les soldats font
dans le camp, qu'il ordonna de les mettre tous à feu, mais les balles coupent la- corde sans l'atmort," avec d'ignobles raffinements de cruauté. teindre ; il tombe dans le fossé ; on le' trans-
La plupart eurent le ventre fendu. porte au corps de garde voisin, et là, il est tué,'
Un autre chef bâby, Moulla-Mohamed-Aly, il est haché à coups de sabre:
personnage presque aussi renommé qu'Hous- Un- crime médité par deux bâbys" eut
seïn par son énergie et par sa sainteté, s'était bientôt pour résultat la mort de la prophétesse
emparé, avec une armée d'environ 15,000 hom- de la secte. Ces deux Hommes avaient formé, en
mes de la ville forte-de Zendjân, où il voulait 1852 , un complot contre la vie du roi ; le
organiser la république bâbye ; des forces dou- gouvernement en profita- avec empressement
bles furent envoyées contre lui. Il lutta avec la pour ordonner un auto-da-fé général des remême opiniâtreté qu'Housseïn, et tomba ligionnaires, et il fit périr dans- les tortures
,
comme lui, sur le champ de bataille, en ordon- plusieurs milliers de bâbys dans lesquels il ne
nant, comme lui, à ses fidèles de moiirir pour voyait guère que des ennemis politiques. Les
la défense de la vérité. Ils obéirent ; mais, pres- femmes mêmes ne trouvèrent pas grâce devant
sés par des forces supérieures et constamment lui, mais, animées d'une foi ardente, elles
renouvelées, ils durent se rendre à leur tour, aux mouraient avec joie, en psalmodiant ce Credo
mêmes conditions que leurs frères du Pèleri- du bâbysme : « En-vérité, nous venons de Dieu
nage du Cheikh Tebersy, et furent traités de la et nous retournons à Dieu; en vérité, nous
même manière.- sommes à Dieu et nous retournons à lui. » La
Voilà ce qu'il en coûta au bâbysme d'avoir Consolation des Yeux inspirait au peuple une
voulu éviter par les armes la persécution dont immense sympathie; le gouvernement aurait
il était menacé. Dans]un pays comme la Perse, la voulu l'épargner ; mais on exigeait d'elle une
persécution n'aurait atteint qu'un petit nombre apostasie ; elle préféra la mort, qui, pour elle,
d'individus, ceux seulement qui, entraînés par était encore la vie, et son courage ne se démenla fougue de leur tempérament", auraient com- tit pas au milieu des flammes ardentes du
mis des imprudences graves tandis que la bûcher.. Le disciple du Bâb qui l'avait trahi,
,
guerre dévora^ quinze à vingt mille fidèles qui, qui l'avait renié, qui l'avait insulté sur le cherépandus dans tout le royaume, auraient fait min du supplice, Seïd-Housseïn, avait été saisi,
une immense propagande. Le Bàb, Mirza-Aly- à la suite de cette lâcheté, d'un remords qui'le
Mohammed, en gémissait dans sa retraite, et déchirait jour et nuit. H n'avait qu'un désir,
bientôt il paya de sa vie la faute commise par qu'une pensée, expier son crime. La persécuses apôtres-. Le gouvernement s'était contenté tion de 1852 lui fournit l'occasion désirée. Il
d'abord de s'assurer de sa personne en le ren- confessa sa foidans le Bâb, et recouvra dans le
fermant dans le fort de Tjehrig; Après la prise martyre la paix de l'âme qu'il avait perdue.
de Zendjân, il fut transféré dans la citadelle de Les victoires remportées par l'armée du chah
Tébriz. Sa perte-avait été résolue ; il le savait ; sur Moulla-Housseïn BouchréwyehetsurMoullamais la perspective de la mort ne troubla pas Mohammed-Aly et la grande persécution de
un seul instant la sérénité de son âme ; il par-» 1852 ont mis fin au bâbysme militant, mais
lait avec une joie douce de sa fin prochaine, et, elles l'ont, en même temps, consacré par un bapmis en présence de ses juges, il les confondit tême de sang. La religion nouvelle a maintepar sa résignation aussi bien que par son élo- nant ses martyrs, et elle fait en Perse des proquence et la supériorité de son intelligence. grès incessants. Tel est, du moins, le témoi-
Après sa condamnation, on le promena comme gnage de M. de Gobineau, qui en a fait sur les
un vil criminel, chargé de chaînes dans les lieux une étude approfondie. Instruits par l'ex-
périence, les bâbys consacrent toute leur énergie
à la propagande pacifique de leur secte,
persuadés qu'elle embrassera bientôt l'Iran
tout entier. Pour plus de sécurité, ils ont
transféré hors du territoire persan, mais à
proximité, leur conseil suprême. C'est à Bagdad,
ville pleine de prestige dans les souvenirs de
l'Orient, et visitée par de grandes caravanes
de marchands et de pèlerins, que les fidèles vont
prendre le mot d'ordre et jouir de la vue fortifiante
du Bâb, du Point, qui est, aujourd'hui, un
jeune homme de dix-huit ans, Mirza Yahia,
désigné sous le nom de Hezret-è-Ezel, ou
l'Altesse Éternelle. AL. BONNEAU.
Article de l'Annuaire Encyclopédique, 1868-1869
Par Al. Bonneau
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BABYSME. — L'Asie est la mère des peu- dées, élaboré tant de doctrines, l'Asie n'est
ples; elle est aussi la mère des religions, et point frappée encore de stérilité. L'Inde a prol'on n'en pourrait pas citer une seule, d'un ca- duit au xvi6 siècle la religion de Nanek ; la
ractère un peu élevé, qui n'ait pris naissance Chine cherche une formule nouvelle, et l'islasur quelque point de ce vaste continent. On n'a misme oriental est en plein travail d'enfantesu accomplir, dans les autres parties du monde, ment. C'est à la branche persane de cette relique des réformes, des schismes ou des hérésies, gion que se rattache le bâbysme.
et ce fait appelle, à quelque point de vue qu'on Nous devons ajouter, toutefois, qu'il ne peut
l'envisage, les méditations des théologiens et se former maintenant, dans aucun pays du
des philosophes. Après avoir remué tant d'i- monde, un système absolumentnouveau, abso-
( 257 ) BABYS ( 258 )
lument original. Dans le domaine de la religion attribuaient la nature humaine et la nature dicomme dans celui de la philosophie, il n'existe vine, tandis que d'autres sectaires, ne voyant
plus de chemins, ni même de sentiers inexplo- en lui qu'un être divin revêtu seulement des
rés ; l'esprit humain les a tous parcourus : de apparences d'un corps mortel, le représentaient
sorte que les chefs d'église et les chefs d'école comme le gardien toujours vivant de la source
ne sont plus, à proprement parler des créateurs, de vie, ou le faisaient trôner au dessus des
mais' seulement des transformateurs ou des nuages, où le tonnerre est sa voix-, et la foudre
éclectiques. Le bâbysme réunit, dans une cer- l'instrument de sa colère. Ceux-ci n'accordaient
taine mesure, ces deux caractères. qu'àAly les honneurs de l'imamat; ceux-là
L'islamisme, en s'imposant à la Perse, parvint admettaient jusqu'à douze imams; d'autres n'en
à faire disparaîtrele mazdéisme comme forme voulaient que sept, nombre mystique qui rapreligieuse ; mais il ne put extirper les racines pelait les sept amschasparids du mazdéisme,
profondes que la religion de Zoroastre avait je- et, repoussant l'idée que les successeurs d'Ali
tées dans le peuple. Le vieil esprit mazdéen eussent éprouvé la mort, prétendaient qu'ils
conserva encore assez de force et d'énergie pour avaient seulement disparu, et qu'ils pouvaient,
saisir la religion de Mahomet, pour l'étrein- d'un moment à l'autre, reparaître sur la terredre et la modeler en quelque sorte à son ima- Bientôt vint Mazdek qui, cherchant à réaliser
ge. Il n'y eut donc jamais en Perse d'ortho- les doctrines prêchées avant lui, proclamait
doxie musulmane, mais une grande secte do- l'égalité et la liberté absolues , la commuminante, renfermant beaucoup de sectes secon- nauté des biens et des femmes, et après ledaires qui, sans rejeter le Coran, s'inspiraient quel on vit s'élever d'autres docteurs qui, au
les unes du mazdéisme, les autres des reli- dogme de la métempsycose (tenasouch), ajougions panthéistiques de l'Inde, où des systè- tèrent le houloul, c'est à dire le principe que
mes philosophico-religieux qui s'étaient ré- la nature humaine peut se transformer juspandus, dans les premiers siècles de l'ère qu'à se confondre avec la nature divine.. Les
chrétienne, sur toute l'Asie occidentale. Les ismaéliens ou assassins, surnommés ibahié,
Persans n'avaient pour' les Arabes conquérants c'est à dire les indifférents, se montrèrent à
que des sentiments de haine, et l'on serait pres- leur tour, donnant • naissance à une multitude
que tenté de supposer, avec Makrizi, qu'ils d'autres sectes, et en particulier à celle des
avaient conçu le projet d'amener la ruine de karmathes qui, comme eux, enseignaient que
l'islamisme, en se faisant les adhérents et les rien n'est défendu, et que par conséquent
propagateurs des doctrines les plus exagérées tout est permis.
et les plus subversives, si letohu-bohu reli- La Perse, tombée dans ce chaos inextricable
gieux dans lequel ils se précipitèrent avec une devait y rester, comme ensevelie pendant, "une
sorte defrénésiene trouvait pas son explication longue suite de siècles. Elle n'en est pas sortie
naturelle dans les phénomènes -de dissolution à l'époque où nous vivons. L'auteur du Dabistan
morale qui suivent presque toujours la conquête rapporte qu'en 1637, il se trouva en communid'un peuple et sa conversion par le sabre. Il cation avec une secte qui niait tout' à la fois
faut se rappeler, d'ailleurs, que le mazdéisme l'existence de Dieu et celle du monde extérieur.
s'était lui-même singulièrement corrompu dans Une autre, dont parle le même écrivain, conles premierssiècles de notre ère. Il s'était formé fondait Dieu avec la substance, unique dont
dans son seindes hérésies telles que celles des l'univers est composé, n'attribuant aux idées de
Sipasiens et des Djcmschaspiens,- dont toute la bien et de mal qu'une valeur relative, subordoctrine reposait sur le principe d'une indiffé- donnée aux institutions humaines, et par consé-
rence absolue. Il n'y avait pour eux, ni bien, quent, variable comme elles. Toute secte, néanni mal darts ce monde, où tout est apparence, moins, a son idéal social et politique et des
illusion, mensonge; et on sait à quelles consé- préceptes qui doivent régler les relations d'inquences fatales aboutit ce système de quié- dividu à individu. Celle dont nous venons de
tisme, que les Persans avaient probablement parler en second lieu, admettait donc qu'il faut
emprunté à l'Inde. user de douceur envers ses semblables et trai-
Ces sectes se multiplièrent après la conquête ter convenablement les animaux. Toute sa moarabe. Plusieurs d'entre elles avaient conservé rale se réduisait à cette simple formule.
le dogme du dualisme ; d'autres, contrairement Ces deux écoles existent encore, suivant toute
à la doctrine- de Zoroastre, admettaient la apparence, puisqu'elles se rattachent directetransmigration des âmes ; il y en avait qui, ment au soufisme qui, lui-même, est un rameau
transfigurant complètement la personne d'Ali, détaché de la grande hérésie des ismaéliens et
gendre de Mahomet, considéré par les Persans des karmathes. Or le soufisme exerce une incomme la tigedes imams légitimes, lui donnaient fluence considérable sur les populations de
les mêmes attributs divins, que les chré- l'Iran.Les sectes nombreuses dont il se compose
tiens reconnaissent en Jésus-Christ ; elles lui descendent par gradations successives jusqu'aux
ANNUAIRE VIII. 9
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couches inférieures delà population, et si elles .11 existe en Perse une autre secte encore plus
diffèrent entre .elles par beaucoup de points, répandue, puisque, selon M. de Gobineau, elle
elles ont pour lien commun, un mysticisme embrasserait à peu'près les deux tiers de la
abrutissant qui repose sur le quiétisme, c'est à nation, c'est celle des Nossatfris, dont le nom
dire sur cette indifférence profonde - des choses véritable estJEhl-è-hek, ou les gens de la vérité.
du monde, que nous avons déjà signalée chez Si les soufis ne sont, par rapport à l'islam, que des
les ismaéliens ou assassins. An sommet de la vivants attachés.à un cadavre, ce qui revient à
hiérarchie,.trône la confrérie des Ouréfas qui dire que l'islamisme n'est pour eux, en réalité,
possède les grands secrets du soufisme, dont on qu'une vaine apparence, ils n'ont du moins pour
peut facilement -se rendre compte, si l'on lui aucun sentiment de répulsion; ils l'acceptent
ajoute au quiétisme de ces sectaires la consé- parce qu'ils ont.su, malgré sa rigidité native,
quence finale de la doctrine, ainsi formulée le plieràtouteslesfantaisiesdeleur mysticisme.
dans un de ses libres : « Tout être qui s'est Les nossayris, au contraire, le haïssent, à cause
anéanti et qui s'est entièrement séparé de lui- de son exclusivisme fanatique, car leur pensée
même'entend retentir au dedans de lui cette s'est élevée à des conceptionsbeaucoup plus larvoix et cet-écho : Je suis Dieu 1 s-Le-Bouddha ges. D'un.être divin, absolu, incompréhensible
n'aurait pas mieux dit. Mais comment arriver et plongé dans une perpétuelle immobilité, ils
à cet état d'anéantissement?:La contemplation fontémaner cinq pyrs, intelligeneesprincipales,
sans doute y conduit, mais par une route lente au moyen desquelles le .Dieu inconnu crée et
et difficile quiVest pas à la portée de tous les gouverne l'univers issu de sa propre substance.
fidèles. Il existe heureusement des moyens Mais par voie d'émanation, la pensée divine se
plus commodes de se procurer ce saint hé- met en contact plus direct avec l'humanité ;
bétement, et d'oublier les choses d'ici-bas, elle s'incarne pour élever le niveau moral et
pour s'élancer dans les sphôresdes mondes ima- intellectuel des hommes et rendre toujours
ginaires. Or ces moyens sont l'opium, le ha- plus intime leur union avec Dieu. Abraham;
chich, toutesles-boissons enivrantes. Les soufis Zoroastre, Moïse, Jésus-Christ et Aiy, en sont
de toutes les sectes en font un grand usage, les incarnationsles plus éclatantes, d'où il ..suit
un grand abus, renouvelant ainsi, sans le sa- que les hommes, tous sortis de.la substance divoir, ces mystères orgiastiques de l'antiquité vine et rendus tous participant à l'éternelle vé-
où l'on s'enivrait de soma ou de -vin en rité, parles législateurs chargés de les instruire,
l'honneur d'Agni ou de Bacchus, avec la con- sont égaux en, dignité, égaux en droits et que
fiance de s'élever de la sorte à un degré supé- la loi par excellence est celle qui commande
-
rieurdeperfection et-de sainteté. l'union, la charité, l'amour et les lionnes
H'faut ajouter que, sous ce rapport, la masse oeuvres. C'est en effet par l'accomplissement
de la nation ne se trouve-malheureusement que du-bien =sous toutes ses formes 4que les hommes
trop en harmonie avec le soufisme : tout le se mettent en communion les uns avec les
monde s'enivre dans l'Iran, depuis les fonction- autres jet en rapport avec Dieu.
naires de l'ordre le plus élevé de l'état ou de Cette doctrine est, au fond, la négation de
l'église jusqu'au plus humble sujet du chah; toutes les religions, puisqu'elle les fait découler
il paraît même que les dames de la cour tien- toute de la même source divine et les déclare
nent singulièrementà se montrer sur ce point, toutes saintes, quoique A des degrés divers.
véritablement persanes. On peut juger, par ce -On peutmaintenant'se faire une idée approfait, de la valeurmorale qu'a, dans ce pays, l'isla- ximativement exacte de l'état religïeuxde l'Iran.
misme, qui condamne avec tant de sévérité les Il est, à ce point de vue, le pays le plus cuboissons fermentées.Il est vrai que, pour se met- rieux -à étudier qu'il y ait au monde. Toutre d'accord avecleCoran,-onnesertl'arak, ï'eau- tes les doctrines de l'Orient sont comme en
de-vie et les autres alcools que dans des théiè- suspension dans l'esprit et dans la conscience
res, et qu'on les appelle du thé froid. M. de du peuple persan. L'islamisme l'a désorganisé
Gobineau,.auquel nousempruntons-les princi- sans pouvoir le dompter, et l'on serait étonné du
paux éléments de cetarticleaccuse (lesreligio?is peu de racines qu'il y a jetées si l'on pouvait,
et les philosophies dans l'Asie •centrale) le sou- dans cette.babel Teligieus'e, dont nous n'avons
fisme d'avoir communiqué aux Persans la pas- tracéqu'un tableau fort incomplet,,faire la part
sion de l'ivresse. Nous croyons qu'il se trompe, de ce qui appartient au Coran et.de ce qui lui
et qu'il-s'agit là d'un vice national qui s'est per- est foncièrement étranger.'Mais cette-tâche sepétuédcpuisl'antiquitéjusqu'ànosjours, malgré rait impossible, même,pour le Persan le plus
les peines sévères et même ^barbares -édictées profondément initié aux choses de son pays,
contre l'ivrognerie par respect pour l'islamisme Gar les sectes les plus radicalement hostilesà
officiel. Nous savons, en effet, que les Perses l'Islamisme, comme celle desnossayris,
en prenont_passé, de tout temps, pour être d?intrépides nent officiellement la livrée, -de sorte que-la
buveurs. dissimulation religieuse est devenue, sous_;le
( 261 ) BABYS ( 262 )
nom de ketmân, un voile plus ou moins trans- oratoires, et-en présence des autorités qui y acparent qui couvre la Perse tout entière et lui couraient avec la foule, manifester «a pensée
donne une apparence d'islamisme grandiose tout entière; mais des disciples dévoués se
et sévère , comme certains vernis donnent à groupaient autour de lui -et, faisant une. prodes bois vulgaires une couleur .trompeuse d'a- pagande .incessante, révélaient aux adeptes,
cajou, de chêne ou de fer. dont le nombre allait croissant, les vrais carac-
C'est dans un milieu si propre à réclusion de tères delà religion nouvelle et de son prophète.
sectes nouvelles que le bâbysme naquit, il Mirza-Aly-Mohammed se faisait appeler le
y a une vingtaine d'années. Son fondateur, BAB (d'où bâbysmé), c'est à dire la Porte, la
Ïlirza-Aly-Mohammed prétendait descendre porte de la vérité, la voie du salut, le vrai che-
,
en ligne droite de cet Aly, gendre de Maho- min qui mène à Dieu; mais il s'était aussi
met; dont le mysticisme persan a fait, pour donné le nom honorifique de Hezret-è-Ala, ou
ainsi dire, un Dieu. Il n'avait alors que dix- Altesse Sublime, que ses disciples employaient
neuf ans et habitait la ville de' Chyras. Le dans le langage ordinaire. Le prophète a exnouveau prophète s'était préparé à sa mis- posé l'ensemble de sa doctrine dans plusieurs
sion par une étude attentive des traditions re- écrits.: le Journal de son pèlerinage aux villigieuses de la Perse, de l'Évangile et des doc- les saintes ; le Commentaire sur .la sourate de
trines rabbiniques. Quant au Coran, il le savait Joseph; le Byyan, ou Exposition dogmatijusqu'au dernier mot; il s'acquittait avec un que du- bâbysme, et le Livre des préceptes,
zèle poussé jusqu'au rigorisme de toutes les résumé de la doctrine, fait à l'usage du peuple,
pratiques imposées aux vrais croyants; il se et dont M. de Gobineau nous a donné la traducdécida même à faire le pèlerinage de la Mec- tion. Les disciples du Bâb ont Gompbsé euxque. C'était le ketmdn qu'il endossait à son mêmes plusieurs ouvrages, dont le plus importour, comme un manteau; mais lorsqu'au retour tant est le Livre de la lumière, qui forme deux
de l'Hedjaz, il s'arrêta pour prier et pour médi- volumes in-folio. C'est d'après le Livredes pré~
ter dans la ville sainte des Persans, à Koufa, ceptes et l'important Exposé publié par M. de
où Aly tomba, victime sacrée, sous le fer de ses Gobineau, que nous allons faire connaître les
ennemis, il se sentit tout à coup animé de cette dogmes et les tendances du bâbysme, en nous
foi vive et ardente qui va jusqu'au martyre. servant aussi d'un savant mémoire sur l'ouvrage
De retour à Chyraz, en 1847, il se mit à ensei- de M. de Gobineau, inséré par M. Ad. Franck
gner la foi nouvelle, qu'il croyait destinée à dans un volume qui a paru, l'année dernière
faire le salut du monde. Il ne s'attaquait pas (1867), sous ce litre : Philosophie et religion.
directement à la religion officielle ; il prenait «Nous croyons tous en Dieu, et nous mettons
même le Coran pour base de ses démonstra- tous notre foi en Dieu, et nous avons tous comtions ; niais de chaque sourate, de chaque ver- mencé en Dieu, et nous retournerons tous en
set, de chaque parole du livre sacré, il faisait Dieu, et nous tirons tous notre joie de.Dieu. »
jaillir son propre idéal. Le panthéisme venait Ce Credo, formulé dans le Livre des préceptes,
se substituer à la notion monothéiste la plus porte le cachet de la grande conception panpositive et la plus rigide qui ait été jamais don- théistique de l'Orient. Le Bâb ajoute, parlant
née aux hommes ; le Coran représentait pour de Dieu : « Il-n'y a pas une seule chose, sinon
le hardi novateur la terre pleine de germes en- dans lui.» Ailleurs, il met dans la bouche de
core irrévélés ; chaque page était comme un Dieu ces .paroles : « En vérité, il n'y a rien en
champ, et chaque ligne comme un sillon d'où dehors de moi, qui soit ma création. En vérité,
sortait, aux yeux éblouis de ses disciples, une ô ma création, tu es .moi, «'S'il n'a pas créé, et
moisson nouvelle que l'esprit le plus délié des que pourtant la création soit sienne et se concommentateursn'avait ni entrevue, "ni soupçon- fonde avec lui, c'est au dogme des émanations
née. TMirza-Aly-Mohammed poursuivait en qu'il faut demander la clef de cette énigme et
même temps de ses sarcasmes les .mollahs, le lien des deux termes contradictoires, en apqu'il accusait de tenir la lumière sous le bois- parence, de cette proposition cosmogonique?
seau^ il les attaquait publiquement, et soutenu Le prophète nous apprend, en effet, que Dieu
par Topinion publique, foncièrement sympa- est à la fois l'unité et la pluralité, ce qui résiste
thique à~ quiconque se pose "en adversaire du à .la division et ce qu'il y a de plus divisible, ce
clergé officiel, il s'enhardit jusqu'à prêcher ou- qu'il y a de plus caché et de plus manifeste, de
vertement. dans les mosquées. Sa renommée plus ancien et de plus nouveau, et enfin, que
grandissait de jour en jour; il portait aux mol- « Dieu est l'unité primitive d'où émane l'unité
lahs d'incessants défis, il les provoquait à des supputée.» L'être unique et absolu donne donc
discussions publiques qui, annoncées à l'a- naissance à laimultitude des formes et des êtres
vance, attiraient un grand concours de peuple, sans cesser d'être le un, l'absolu, l'immuaet dont il sortaittoujours vainqueur, c'est à dire hle et l'indivisible. Sa puissance créatrice
-toujours aeclamé. Il ne pouvait, dans ces luttes s'exerce par sept attributs, c'est à dire par sept
( 203 ) BABYS ( 264 )
émanations possédant chacune la vie, l'activité, médiateur, ce qu'il affirme en propres termes,
la fécondité, et dont les noms sont : la Force, lorsqu'il dit : « Celui qui rentre en moi rentre
la Puissance, la Volonté, l'Action, la Condes- en Dieu, mon Seigneur, et celui qui ne rentre
cendance, la Gloire et la Révélation. pas en moi ne rentrera jamais en Dieu. »
Ainsi, tout découle de l'éternelle essence et Comme médiateur, il se confond en même
se manifeste par la vertu des sept émanations. temps avec Dieu et avec l'humanité, et c'est en
Mais si tous les êtres sortent également du sein ce sens qu'il a dit : « En vérité, j'ai créé l'esde Dieu, ils ne sont pas tous en égale commu- sence de toutes choses dans la forme -de
nion avec lui. L'espèce humaine participe de l'homme, et j'ai déterminé toute nature dans
Dieu d'une manière particulièrement intime, celui que je manifesterai... Tous les hommes
et parmi les hommes, il se montre par inter- viennent de moi, et moi, je viens de Dieu, mon
valles des personnages initiés, en vertu d'une Seigneur. »
grâce spéciale, à la pensée divine, qu'ils ont Le Bâb se donne donc comme l'incarnation
mission de révéler aux peuples. Ces personna- de l'humanité tout entière au point de'dévelopges sont les prophètes, « souffles de la bouche pement où elle est de nos jours parvenue ; mais
de Dieu. » Chacun d'eux vient apporter aux il admet que d'autres prophètes viendront après
hommes une portion de vérité proportionnée à lui. « 0 vous, dit-il, femmes et hommes, attenleurs besoins actuels ; ils accomplissent tous la dez celui que je manifesterai. Celui-là est votre
même oeuvre dans un ordre progressif, de sorte bien-aimé. Tous, dans vos nuits et dans vos
que le dernier dans la série ne fait que complé- jours, vous le désirez. »
ter les révélations de ses précurseurs, sans Le bâbysme admet que ,1e monde a comqu'on puisse attribuer à aucun d'eux une supé- mencé et qu'il aura une fin. La catastrophe est
riorité quelconque sur les autres, puisqu'ils même, selon le prophète, assez prochaine. Alors
sont les incarnations d'une même pensée se « toutes choses seront anéanties, excepté la nadéveloppant à travers les siècles. Si c'est le ture divine » et les âmes des justes qui, en remême esprit qui a dicté toutes les religions et tournant dans le sein de Dieu, conserveront le
toutes les législations, le musulman, s'il haïs- sentiment de leur existence afin de jouir de la
sait le chrétien, le chrétien, s'il haïssait le juif, suprême béatitude consistant à « contempler
le juif, s'il haïssait le mazdeiesnan, et récipro- Dieu après l'avoir compris. »
quement, se mettraient donc en rébellion con- Quant aux applications pratiques de ces dogtre Dieu même. mes et à la morale, le Bâb tend, comme nous
Il existe entre tous ces prophètes un lien de l'avons vu, à la fraternité humaine, par le prinsolidarité si intime, que quand l'un d'eux a ac- cipe de l'identité virtuelle de toutes les religions
compli sa mission, son âme va immédiatement destinées, d'ailleurs, à se fondre dans le bâbysme
se joindre à l'âme destinée à s'incarner pour Il y tend aussi par l'abolition des impuretés légaremplir à son tour l'oeuvre prophétique. Cette les. Il proclamela délivrance de la femme, brise
application, singulière du principe de la mé- pour elle les portes du harem, déchire le voile
tempsycose ne se retrouve, comme l'a remar- dont elle est condamnée à s'envelopper, proscrit
qué M. Franck, que dans la théologie cabalis- la polygamie et n'autorise que dans des cas
tique, où Mirza-Aly-Mohammed l'avait proba- exceptionnels le divorce qui, en Orient, met
blement recueillie. Le Bâb compte dix-huit de Fepousealadiscretiondumari.ilabolit la peine
ces prophètes, y compris les douze imams de de mort, il déclare le soulagement du prochain,
la Perse, et si à dix-huit on ajoute encore une la libéralité, aussi obligatoires que le paiement
unité, un point, on a dix-neuf, nombre qui re- d'une dette ou la restitution d'un dépôt, car
présente à la fois l'unité divine et le principe tout appartenant à Dieu, et l'humanité n'étant
de la vie universelle. Ce POINT, c'est le Bâb qu'une émanation de l'essence 'divine, la lolui-même, qui forme, avec les dix-huit pro- gique oblige, aussi bien que la justice, à recon-j
phètes qui l'ont précédé, et qui sont devenus naître que les hommes ont tous des droits égaux
ses assesseurs, un seul être en dix-neuf per- à participer aux biens de ce monde. « 0 riches,
sonnes (I).I1 est, en effet, le Point culminant de dit le Livre des préceptes, vous êtes les pré-
la prophétie et la plus haute incarnation de la posés de Dieu ; soyez donc attentifs à la fortune
suprême intelligence manifestée sous la forme de Dieu qui est entre vos mains, et enrichissez
humaine; il est la prophétie même et le divin les pauvres de la part de votre Seigneur. » Mais
si la libéralité est ordonnée, la mendicité est
- (1) Le nombre de ces prophètes est fixé à 18, parce
que les lettres arabes du mot hyy, celui qui vit, le dieu conséquence qu'il devienne le point de départ de toutes
vivant, expriment en valeurs numériques le nombre 18. les divisions et subdivisions des choses terrestres et des
Quanta 19, formuleduBâb,un est multiple, il estleprin- institutions humaines; il faut donc que l'année soit dicipe actif de la vie, parce qu'il résulte des lettres du mot visée en 19 mois, le mois en i 9 jours, le jour en 19 heuwa'hed, l'unique, le dieu un, et du mot ahyy, celui qui res, que le système des poids, mesures et monnaiessoit
donne la vie. 19 est le nombre divin par excellence, le régie sur le nombre 19, ainsi que les divisions adminislion entre Dieu et les hommes, et le prophète veut en tratives du pays et tout le reste.
( 265 ) BABYS ( 266)
interdite, parce que dans la société nouvelle, il que qui paraît avoir dominé l'Asie centrale dès
n'y aura pas de place pour le dénuement et les premiers'siècles de l'ère chrétienne. Il ne
"pour la misère. L'hospitalité devient dans le nous reste plus qu'à retracer .sommairement son
bâbysme une obligation ; la douceur est recom- histoire.
mandée et particulièrement envers les femmes, Avec la connaissance que nous avons aujouret envers les enfants, qu'il n'est pas permis de d'hui de la conscience religieuse des Persans, on
corriger par des coups avant l'âge de cinq ans. peut dire, on peut affirmer que le fanatisme
« Permets-leur, — écrit-il en parlant des en- musulman n'existe point parmi eux. Mahomet,
fants, — tout ce qui peut les rendre heureux. » au fond, les touche peu ; Aly, son gendre, idéa-
Les animaux mêmes ont droit à nos égards et lisé, transfiguré, divinisé, n'appartient que nonous ne devons pas les traiter avec dureté. La minalement à l'islamisme, et si le Coran est
justice, la bienveillance, la charité envers son devenu pour eux, le livre sacré, il ne jouit de
semblable, voilà le premier de tous les devoirs. cet honneur qu'à titre officiel, car il est, pour
Mais" si l'homme doit se préoccuper du bon- "la masse des populations, lettre morte. Le corps
heur du prochain, le prophète ne veut pas qu'il sacerdotal lui-même suit en partie, peut-être
s'oublie lui-même ; il permet au fidèle tout ce sans vouloir se l'avouer, le grand courant pahqui peut donner à la vie du plaisir et du théistique. Mais les intérêts matériels de ce
charme,- sans porter atteinte à la santé de son corps, nombreux et privilégié, le retiennent sur
âme et à la santé de son corps, et c'est en la pente et en font un gardien attentif et souvertu de ce principe, qu'il défend à ceux qui vent intolérant de la foi musulmane. Le clergé
ont atteint 42 ans le jeune et les abstinences, s'était donc vivement ému des succès obtenus
et qu'il prohibe, à tous les âges, l'usage de à Chyraz parMirza-Aly-Moammed. Des plaintes
l'opium et des liqueurs fermentées. énergiques, des dénonciations en règle furent
Le mysticisme, qui forme le fond du bâbysme, adressées, contre lui, au gouvernement. Le prone joue qu\in rôle très-restreint dans la pra- phète écrivit, de son côté, pour signaler la cortique religieuse; mais le prophète lui ouvre ruption du clergé et la nécessité d'une réforme.
la "porte à deux battants, lorsqu'il place la Il demandait la convocation à Téhéran d'un vé-
méditation au dessus de la prière, la prière ritable concile, offrant sa tête au chah s'il ne
solitaire au dessus de la prière en commun, et sortait pas vainqueur de la lutte. Mohammedlorsqu'il ordonne l'usage de talismans symbo- Chah, qui régnait alors, attachait peu d'imporliques. Le culte est des plus simples, puisqu'il tance à ces discussions religieuses ; l'islamisme
est débarrassé par le Bâb des impuretés légales ne le passionnait pas assez pour lui faire haïr
qui tiennent une si large place dans les reli- le bâbysme; mais il voulait, avant tout, la
gions de l'Orient. Le sacerdoce se trouve, par tranquillité, et pour couper court aux querelles,
le fait, réduit à deux fonctions : la prédication il ordonna au gouverneur de Chyraz, d'interner
et l'enseignement de la jeunesse ; il descend le prophète dans sa maison. Cette décision fut
même dans le bâbysme à un rang tout à'fait se- regardée comme une victoire pour le Bâb, qui
condaire, puisqu'il n'est qu'un instrument et vit accourir à lui une multitude de prosélytes
qu'un rouage entre les mains du pouvoir su- appartenant à toutes les-classes de la société, et
prême," concentré dans un conseil de dix-huit même au sacerdoce. •
membres, représentant les dix-huit prophètes Le prophète, le Bâb, l'Altesse Sublime, aspiqui ont préparé la venue de Mirza-Aly-Moham- rait à la conversion de l'Iran tout entier ; mais
med, et d'un dix-neuvième, qui, tenant la place le triomphe de sa religion ne devait être, dans
du Bâb, est, dans l'assemblée, le Point. Le sa- sa pensée, qu'une affaire de persévérance et de
cerdoce est l'organe chargé de faire pénétrer au temps ; il ne voulait employer pour assurer aux
sein du peuple l'esprit, les décisions et les ora- hommes le salut, que l'a douceur, la persuasion,
cles de cette assemblée théocratique, dont les la prédication, la propagande. Il obéit donc à
dix-neuf membres sont la vivante et perpé- l'ordre du chah, sans ralentir son oeuvre, et
tuelle incarnation des dix-neuf attributs de ne sortit pas de sa maison. Son principal disci-
Dieu. Le suprême conseil n'est pas seulement ple, Moulîa-Housseïn-Boushrewyèh, avait unauinvesti des pouvoirs législatif i et exécutif; il tre tempérament. Homme d'une intelligence sudevient, au moyen d'impôts exorbitants, le dé- périeure, et d'un vaste savoir, il était, ayant sa
positaire et le maître de la fortune publique, conversion, l'un des membres les plus distindont il se sert pour l'entretien du sacerdoce, gués du sacerdoce officiel, dont il exerçait
pour l'éducation de la jeunesse, pour le soula- les fonctions dans le Khorassan; il joignait à ces
gement de toutes les misères et l'extinction de qualités, un caractère ferme et résolu, un coula pauvreté. i rage inébranlable et une impatience du but qui
Tel est le bâbysme. On a vu comment il se devait bientôt faire entrer le bâbysme dans une
rattache aux sectes les plus répandues dans la phase militante. Après avoir évangélisé, avec
Perse, issue&elles-mêmesdu panthéisme mysti- un succès extraordinaire, le Khorassan, l'Irak
( 267 ) BABYS ( 268)
et Ispahan, il se rendit à Téhéran, capitale de gande; les provinces du sud furent placées
la Perse ; mais le gouvernement, voulant pré- sous la direction d'Houssem - Bouchrewyeh ;
venir toute agitation religieuse, lui défendit de celles du nord furent confiées à Hadjy-Mohamprêcher en public. Il ne pouvait exposer les med-Ali-Balfourouchy, et la belle Zerryn-Tadjy
croyances nouvelles que dans des réunions pri- fut préposée à la région occidentale de l'Iran.
vées; mais cette propagande, quoique limitée, Les conquêtes morales du bâbysme ne tarproduisit une impression très-vive; le chah et dèrent pas à inspirer de vives inquiétudes au
son grand-vizir purent en juger par eux-mêmes, sacerdoce officiel; une persécution générale
car ils voulurent l'entendre : ils l'invitèrent devint bientôt imminente ; mais la religion
ensuite à suspendre toute propagande dans la nouvelle s'était singulièrement accrue; elle
capitale. comptait dans toutes les provinces et dans
Deux autres apôtres du bâbysme se faisaient presque toutes les villes des adhérents nomen même temps une brillante renommée. L'un breux ; il fut décidé qu'on repousserait, au be-
Hadjy-Mohammed-Ali-Balfourouchy, apparte- soin, la force par la force, et les bâbys organinait comme Housseïn au sacerdoce; sa science sèrent une milice dont le commandement fut
hors ligne l'avait rendu célèbre, et sa piété le donné à Housseïn. Pendant que cet apôtre lefaisait regarder comme un saint; l'autre était vait des troupes dans le - Khorassan, pendant
une femme, Zerryn Tadjy, la Couronne d'Or, que Balfourouchy en rassemblait dans le Masurnommée à cause de sa beauté merveilleuse zenderan, la Consolation des yeux parcourait le
Gourret-Oul-Ayn, « la consolation des yeux. » pays, annonçant la fin prochaine de l'islamisme,
C'était encore une conquête du bâbysme sur le et l'avènement d'une loi plus pure et plus
sacerdoce, car son père, un des théologiens et douce. Elle opérait des conversions en grand
jurisconsultes les plus éminents de - la Perse, nombre, et ceux qu'elle n'entraînait pas, elle
lui avait fait épouser un personnage qui occu- les rendait du moins sympathiques à la cause
pait une position élevée dans le clergé. Élevée qu'elle défendait. Les chefs du bâbysme met-
à cette école, Zerryn-Tadjy avait acquis une taient en même temps en oeuvre un moyen
instruction très-étendue. La nature l'avait com- puissant d'influence. Les douze officiers prinblée de ses dons les plus rares : esprit péné- cipaux de leur armée reçurent les noms des
trant et solide, imagination brillante, éloquence douze imams, et furent donnés comme étant
I
entraînante. Toutes ces qualités étaient rehaus- l'incarnation même de ces personnages réputés
sées encore par une vertu contre laquelle ses divins, que le peuple croit toujours vivants et
ennemis mômes n'auraient pas osé élever un dont il attend la venue. Ce plan était habile ;
doute, bien qu'elle eût rompu conformément, mais les mesures militaires prises par le bâ-
aux principes du Bâb, avec toutes les règles bysme firent tomber sur lui de terribles, dé-
imposées à son sexe, et qu'on la vît, passionnée sastres. Le gouvernement ne portait, comme
par l'émancipation de la femme, parcourir les nous l'avons dit, qu'un très-médiocre intérêt
rues sans voile, et prêcher en public le visage aux affaires de religion ; mais il ne pouvait todécouvert. Elle avait reçu le beau surnom de lérer la présence sur différents points de l'Iran
Hezret-è-Taherêh, son Altesse la Pure. Elle n'a- d'une armée qui n'était pas la sienne.
vait connu le Bâb que par les diatribes que son Mohammed-Chàh mourut sur ces entrefaites
père, son mari, ses parents, attachés à la foi (1848), laissant le trône à son fils Nasser-Eddin,
orthodoxe,faisaient de sa doctrine, s'était pas- âgé de 19ans; mais le bâbysme ne gagna rien
sionnée pour ses idées, et n'avait eu avec lui à ce changement de règne. Housseïn avait fait
d'autres rapports qu'un échange d'épîtres théo- construire dans le Mazenderan à l'endroit ap-
,
logiques. Sa conviction faite, elle n'avait pas pelé le Pèlerinage du Cheikh-Tébersy un châ-
hésité; rompant avec sa famille, et rejetant le teau-fort où il avait réuni deux mille hommes
"voile, elle s'était mise à prêcher la foi nouvelle d'élite, avec tous les approvisionnements né-
dans Kaswyn, sa ville natale, et ensuite dans les cessaires pour soutenir un siège. Uncorpsd'arvilles voisines, et partout le peuple en délire mée commandé par Abbas-Kouly-Khan un
l'avait applaudie, acclamée et portée pour ainsi des meilleurs généraux de la Perse, reçut ,l'ordire en triomphe. Elle avait apporté au bâ- dre de s'emparer, de cette place et d'extermibysme tout le charme, toutes les séductions, ner le bâbysme; ce corps d'armée fut très-maltout le privilège de cette poésie vivante qui traité et obligé de battre en retraite. Il en fut
s'attache à la femme, et la Couronne d'or, la de même de deux autres- corps envoyés succes-
Consolation des yeux, son Altesse la Pure était sivement contre les bâbys. Le chah ne pouvait
devenue une des colonnes de la religion du rester sous le coup de ce triple échec, et le châ-
Bâb. Ainsi représenté, le bâbysme pouvait teau-fort d'Ilousseïn fut bientôt enveloppé par
compter sur d'éclatants succès ; on voulut régu- une véritable armée. Les assiégés luttèrent
lariser son action pour l'étendre, et la Perse fut avec un admirable héroïsme; ils repoussèrent
divisée en trois grandes missions de propa- victorieusement tous les assauts ; ils virent s'ef-
( 269 ) BABYS ( 270 ),
fondrer sous- les bombes et sous les flammes rues; sur les places et dans les bazars,
en l'acleurs casernes et leurs magasins ; ils- en furent cablant de coups et d'injures, en lui jetant de
réduits à creuser des grottes dans la terre pour la boue au visage ; le Bâb souffrit tout sans mase mettre à l'abri; leurs approvisionnements nifester la moindre colère et sans articuler une
s'épuisèrent; la famine et la maladie, se joi- plainte. Deux de ses disciples, condamnés à
gnant au fer del'ennemi, faisaient parmi eux de mort comme lui, marchaientà ses côtés, et l'un
terribles ravages ; mais ils résistaient tpujours. d'eux, Seïd-Hôusseîn, dans un accès de* déses-
Enfin, après avoir perdu leur chef, l'indomp- poir, se mit tout à coup à le renier, à l'injurier
table Housseïn,—qui avait péri les armes à la et à lui cracher au visage, afin d'obtenir, par
main,— après avoir mangé jusqu'aux fourreaux cette rétractation violente, une grâce qui lui fut
de leur sabres, après avoir réduit en poudre les en effet aceordée. Le Bâb en fut ému, mais non
os de leurs morts pour s'en nourrir, ils offri- point découragé.- On le conduisit sous les remrent de se rendre.à' la seule condition que leur parts de la ville, et là, au moyen d'une corde
vie serait épargnée. Ils n'étaient plus que-214, passée sous ses aisselles, on le suspendit à la
y compris les femmes. Le général persan ac- haute muraille. C'est dans cette position humicepta ces conditions, mais à peine étaient-ils liante qu'il devait être fusillé ; les soldats font
dans le camp, qu'il ordonna de les mettre tous à feu, mais les balles coupent la- corde sans l'atmort," avec d'ignobles raffinements de cruauté. teindre ; il tombe dans le fossé ; on le' trans-
La plupart eurent le ventre fendu. porte au corps de garde voisin, et là, il est tué,'
Un autre chef bâby, Moulla-Mohamed-Aly, il est haché à coups de sabre:
personnage presque aussi renommé qu'Hous- Un- crime médité par deux bâbys" eut
seïn par son énergie et par sa sainteté, s'était bientôt pour résultat la mort de la prophétesse
emparé, avec une armée d'environ 15,000 hom- de la secte. Ces deux Hommes avaient formé, en
mes de la ville forte-de Zendjân, où il voulait 1852 , un complot contre la vie du roi ; le
organiser la république bâbye ; des forces dou- gouvernement en profita- avec empressement
bles furent envoyées contre lui. Il lutta avec la pour ordonner un auto-da-fé général des remême opiniâtreté qu'Housseïn, et tomba ligionnaires, et il fit périr dans- les tortures
,
comme lui, sur le champ de bataille, en ordon- plusieurs milliers de bâbys dans lesquels il ne
nant, comme lui, à ses fidèles de moiirir pour voyait guère que des ennemis politiques. Les
la défense de la vérité. Ils obéirent ; mais, pres- femmes mêmes ne trouvèrent pas grâce devant
sés par des forces supérieures et constamment lui, mais, animées d'une foi ardente, elles
renouvelées, ils durent se rendre à leur tour, aux mouraient avec joie, en psalmodiant ce Credo
mêmes conditions que leurs frères du Pèleri- du bâbysme : « En-vérité, nous venons de Dieu
nage du Cheikh Tebersy, et furent traités de la et nous retournons à Dieu; en vérité, nous
même manière.- sommes à Dieu et nous retournons à lui. » La
Voilà ce qu'il en coûta au bâbysme d'avoir Consolation des Yeux inspirait au peuple une
voulu éviter par les armes la persécution dont immense sympathie; le gouvernement aurait
il était menacé. Dans]un pays comme la Perse, la voulu l'épargner ; mais on exigeait d'elle une
persécution n'aurait atteint qu'un petit nombre apostasie ; elle préféra la mort, qui, pour elle,
d'individus, ceux seulement qui, entraînés par était encore la vie, et son courage ne se démenla fougue de leur tempérament", auraient com- tit pas au milieu des flammes ardentes du
mis des imprudences graves tandis que la bûcher.. Le disciple du Bâb qui l'avait trahi,
,
guerre dévora^ quinze à vingt mille fidèles qui, qui l'avait renié, qui l'avait insulté sur le cherépandus dans tout le royaume, auraient fait min du supplice, Seïd-Housseïn, avait été saisi,
une immense propagande. Le Bàb, Mirza-Aly- à la suite de cette lâcheté, d'un remords qui'le
Mohammed, en gémissait dans sa retraite, et déchirait jour et nuit. H n'avait qu'un désir,
bientôt il paya de sa vie la faute commise par qu'une pensée, expier son crime. La persécuses apôtres-. Le gouvernement s'était contenté tion de 1852 lui fournit l'occasion désirée. Il
d'abord de s'assurer de sa personne en le ren- confessa sa foidans le Bâb, et recouvra dans le
fermant dans le fort de Tjehrig; Après la prise martyre la paix de l'âme qu'il avait perdue.
de Zendjân, il fut transféré dans la citadelle de Les victoires remportées par l'armée du chah
Tébriz. Sa perte-avait été résolue ; il le savait ; sur Moulla-Housseïn BouchréwyehetsurMoullamais la perspective de la mort ne troubla pas Mohammed-Aly et la grande persécution de
un seul instant la sérénité de son âme ; il par-» 1852 ont mis fin au bâbysme militant, mais
lait avec une joie douce de sa fin prochaine, et, elles l'ont, en même temps, consacré par un bapmis en présence de ses juges, il les confondit tême de sang. La religion nouvelle a maintepar sa résignation aussi bien que par son élo- nant ses martyrs, et elle fait en Perse des proquence et la supériorité de son intelligence. grès incessants. Tel est, du moins, le témoi-
Après sa condamnation, on le promena comme gnage de M. de Gobineau, qui en a fait sur les
un vil criminel, chargé de chaînes dans les lieux une étude approfondie. Instruits par l'ex-
périence, les bâbys consacrent toute leur énergie
à la propagande pacifique de leur secte,
persuadés qu'elle embrassera bientôt l'Iran
tout entier. Pour plus de sécurité, ils ont
transféré hors du territoire persan, mais à
proximité, leur conseil suprême. C'est à Bagdad,
ville pleine de prestige dans les souvenirs de
l'Orient, et visitée par de grandes caravanes
de marchands et de pèlerins, que les fidèles vont
prendre le mot d'ordre et jouir de la vue fortifiante
du Bâb, du Point, qui est, aujourd'hui, un
jeune homme de dix-huit ans, Mirza Yahia,
désigné sous le nom de Hezret-è-Ezel, ou
l'Altesse Éternelle. AL. BONNEAU.
Scelga un secondo testo da leggere in parallelo — una traduzione o qualsiasi altro testo.
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