# Le siecle de lumiere

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> Source: Bahá'í Library Online (bahai-library.com), curated by Jonah Winters. Used by permission of the curator. Original citation: Universal House of Justice, Le siecle de lumiere, bahai-library.com.
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> LE SIECLE DE LUMIERE
> CENTRE MONDIAL BAHÁ’Í
> 2001
> AVANT - PROPOS
> La fin du vingtième siècle offre aux bahá’ís une perspective unique. Au cours des cent dernières
> années, notre monde a subi des changements beaucoup plus profonds que ceux de n’importe quelle
> période précédente de l’histoire, des changements qui sont, pour la plupart, peu compris par la
> génération présente. Ces mêmes cent dernières années ont vu la cause bahá’íe sortir de l’obscurité,
> démontrant ainsi à une échelle mondiale le pouvoir unificateur conféré par son origine divine. La
> convergence de ces deux développements historiques apparut de plus en plus clairement à mesure que
> le siècle se rapprochait de son terme.
> Le siècle de lumière, préparé sous notre direction, réexamine ces deux processus et la relation qui
> existe entre eux, dans le contexte des enseignements bahá’ís. Nous le recommandons à l’étude
> studieuse des amis, certains que les perspectives qu’il ouvre s’avéreront enrichissantes spirituellement
> et apporteront une aide concrète pour partager avec d’autres les défis apportés par la révélation de
> Bahá’u’lláh.
> LA MAISON UNIVERSELLE DE JUSTICE
> Naw-Ruz, 158 E.B.
> Le siècle de lumière
> LE VINGTIÈME SIÈCLE, le plus turbulent dans l’histoire de l’humanité, est arrivé à son terme. La
> plupart des peuples du monde sont épouvantés par le chaos moral et social qui l’a marqué de plus en
> plus profondément, et désirent ardemment laisser derrière eux le souvenir des souffrances que ces
> décennies ont apportées. En dépit de la fragilité apparente des fondements de la confiance dans le futur
> et de l’immensité des dangers qui se profilent à l’horizon, l’humanité s’acharne à croire qu’il sera
> possible, par quelque concours de circonstances fortuit, d’infléchir les conditions de la vie humaine
> selon les désirs dominants des hommes.
> À la lumière des enseignements de Bahá’u’lláh, ces espoirs sont non seulement illusoires, mais de plus
> ils ne tiennent aucun compte de la nature et de la signification du tournant décisif pris par notre monde
> au cours de ces cent années cruciales. L’humanité ne sera pas prête à répondre aux défis qui
> l’attendent avant de comprendre les implications des évènements de cette période. Le poids de la
> contribution que nous, bahá’ís, pouvons apporter à ce processus exige que nous-mêmes saisissions la
> signification de la transformation historique élaborée par le vingtième siècle. La lumière émise par le
> Soleil levant de la révélation de Bahá’u’lláh et l’influence qu’elle exerce sur les affaires humaines
> nous permettent d’accéder à cette compréhension. C’est de cette possibilité que parlent les pages qui
> suivent.
> Chapitre I
> COMMENÇONS PAR RECONNAÎTRE l’ampleur de la dégradation que l’espèce humaine s’est ellemême infligée au cours de la période de l’histoire que nous examinons. Le nombre de vies perdues est,
> à lui seul, incalculable. La désagrégation des institutions fondamentales de l’ordre social, la violation -
> en fait, l’abandon - des normes de la décence, la trahison de la vie de l’esprit par la soumission à des
> idéologies aussi sordides que vides, l’invention et le déploiement de monstrueuses armes de
> destruction massive, la faillite de nations entières et la réduction de multitudes d’êtres humains à une
> pauvreté sans espoir, la destruction insouciante de l’environnement de la planète sont seulement les
> éléments les plus évidents d’un catalogue d’horreurs inconnues même aux âges les plus noirs du passé.
> Le simple fait de les mentionner rappelle les avertissements divins exprimés dans les mots de
> Bahá’u’lláh, il y a un siècle : « Ô insouciants, les merveilles de ma miséricorde enveloppent toutes
> choses créées, tant visibles qu’invisibles, les révélations de ma grâce et de ma munificence pénètrent
> chaque atome de l’univers, et cependant, douloureuse est la verge avec laquelle je châtie les méchants
> et terrible la véhémence de mon courroux contre eux. » (1) Shoghi Effendi, Avènement de la justice divine,
> Bruxelles, Maison d’éditions bahá’íes, 1973, p.96 .
> De peur qu’un observateur de la Cause ne soit tenté de prendre de tels avertissements pour de simples
> métaphores, Shoghi Effendi, dépeignant certains des évènements historiques, écrivit en 1941 :
> Une tempête balaie en ce moment la face de la terre, elle est sans précédent dans sa violence,
> imprévisible dans sa trajectoire, catastrophique dans ses effets immédiats, d’une gloire inconcevable
> dans ses conséquences ultimes. Sa force impérieuse gagne inexorablement en étendue et en vitesse. Sa
> 
> force purificatrice passe presque inaperçue, mais s’accroît de jour en jour. L’humanité, sous les griffes
> de ce pouvoir dévastateur, est frappée par les preuves de son implacable colère. Elle ne peut ni
> percevoir son origine, ni sonder sa signification, ni discerner ses conséquences. Désorientée,
> agonisante et désarmée, elle regarde cet immense et puissant souffle divin qui envahit les régions de la
> terre les plus lointaines et les plus saines, qui ébranle ses fondations, dérègle son équilibre, brise ses
> nations, désorganise les foyers de ses peuples, dévaste ses villes, exile ses rois, détruit ses remparts,
> déracine ses institutions, affaiblit sa lumière et déchire le cœur de ses habitants. (2) Shoghi Effendi, Voici
> le Jour promis, Paris, Comité national bahá’í de publication, 1960, p. 1
> *
> En ce qui concerne la richesse et l’influence, le « monde » de 1900 se réduisait à l’Europe et,
> accessoirement, aux États-Unis. L’impérialisme occidental continuait à exercer sur les populations des
> autres pays de la planète ce qu’il estimait être sa « mission de civilisation ». Selon un historien, la
> première décennie du siècle apparaît essentiellement comme une continuation du « long dix-neuvième
> siècle », (3) Eric Hobsbawn, Age of Extremes : The short Twentieth Century, 1914-1991 (London : Abacus, 1995), p. 584.
> une ère dont l’arrogance sans borne est bien illustrée par la célébration en 1897 du jubilé de diamant
> de la reine Victoria : un défilé avait paradé pendant des heures à travers les rues de Londres, avec une
> pompe et un étalage impérial du pouvoir militaire qui dépassaient de loin tout ce qu’avaient osé les
> civilisations passées.
> En ce début de siècle, peu de gens, quelle qu’ait été leur sensibilité sociale ou morale, se rendaient
> compte des catastrophes qui les attendaient, et bien peu, s’il en fut, - auraient pu percevoir leur
> ampleur. Les chefs militaires de la plupart des pays européens s’attendaient à ce qu’une guerre éclate,
> mais ils regardaient cette perspective avec sérénité, convaincus qu’elle serait courte et qu’ils la
> gagneraient.
> Des hommes d’états, des industriels, des savants, des média et des personnalités influentes aussi
> étonnantes que le tsar de Russie apportaient leur soutien au mouvement de paix international, dans une
> mesure qui tient presque du miracle. L’accroissement immodéré de l’armement était certes de mauvais
> augure, mais le réseau laborieusement tissé des alliances, qui souvent empiétaient les unes sur les
> autres, pouvait donner l’assurance qu’un conflit général serait évité et que les litiges régionaux
> seraient réglés comme ils l’avaient généralement été au cours du siècle précédent. Cette illusion était
> renforcée par l’image que donnaient les Têtes couronnées d’Europe. La plupart d’entre elles
> appartenaient à une seule famille élargie, et plusieurs exerçaient un égal pouvoir de décision. Elles
> s’adressaient familièrement l’une à l’autre par leurs surnoms, entretenaient une correspondance intime,
> épousaient les sœurs et les filles les uns des autres, et chaque année, elles passaient ensemble de
> longues périodes de vacances dans leurs châteaux, leurs pavillons de chasse ou sur leurs yachts . Dans
> les sociétés occidentales, on s’occupait même de la douloureuse disparité dans la distribution des
> richesses, de manière énergique sinon systématique : une législation avait été élaborée pour empêcher
> les pires exactions collectives organisées au cours des décennies précédentes et pour répondre aux
> besoins essentiels des populations urbaines croissantes.
> La grande majorité de la famille humaine vivait en dehors du monde occidental, elle ne retirait que peu
> de bienfaits et ne partageait guère l’optimisme de sa fratrie européenne et américaine. En dépit de son
> ancienne civilisation et de son sentiment d’être « l’Empire du milieu », la Chine était devenue
> l’infortunée victime du pillage effectué par les nations occidentales et par son voisin japonais en pleine
> modernisation. En Inde où l’économie et la vie politique étaient tombées totalement sous la
> domination du Pouvoir impérial, au point de faire disparaître les intrigues habituelles pour obtenir des
> privilèges, les multitudes échappaient à certains des pires abus infligés aux autres pays, mais elles
> regardaient, impuissantes, s’épuiser les ressources dont elles avaient désespérément besoin. Dans la
> souffrance du Mexique se profilait déjà trop clairement l’agonie future de l’Amérique latine. Il avait
> subi l’annexion par son voisin du nord de vastes territoires et ses ressources naturelles avaient attiré
> l’attention avide d’entreprises étrangères. En Russie, l’Occident regardait comme un fait
> particulièrement embarrassant - à cause de la proximité de capitales européennes aussi brillantes que
> Berlin et Vienne - l’oppression médiévale sous laquelle une centaine de millions de serfs soi-disant
> libérés menaient une vie de misère sombre et désespérée. Le plus tragique de tout était la condition des
> habitants du continent africain, divisés et montés les uns contre les autres par la création de frontières
> artificielles, résultat de cyniques marchandages entre les Pouvoirs européens. On estime que, pendant
> la première décennie du vingtième siècle, plus d’un million de personnes périrent au Congo, affamées,
> 
> battues, tuées au travail pour le profit de leurs maîtres lointains, un aperçu du destin qui allait engloutir
> bien plus d’une centaine de millions de leurs compagnons humains, à travers l’Europe et l’Asie, avant
> que le siècle ne touche à sa fin. (4) Léopold II, roi des Belges, administra la colonie à titre personnel pendant trois
> décades (1877-1908). Les exactions commises sous sa mauvaise administration soulevèrent des protestations internationales.
> En 1908, il fut contraint de confier l’administration du territoire au gouvernement belge.
> Ces masses humaines, dépouillées et dédaignées - mais représentant la majeure partie des habitants de
> la terre - n’étaient pas considérées comme des protagonistes, mais comme de simples éléments du
> processus civilisateur tant vanté de ce nouveau siècle. En dépit des avantages conférés à une minorité
> d’entre eux, les peuples colonisés existaient surtout pour qu’on puisse les modeler - les utiliser, les
> discipliner, les exploiter, les christianiser, les civiliser, les mobiliser - selon ce que dictaient les plans
> versatiles des Puissances occidentales. Ces plans éclairés ou égoïstes, appliqués de manière brutale ou
> douce dans le but de convertir ou d’exploiter, étaient élaborés par des forces matérialistes qui
> déterminaient à la fois leurs moyens et la plupart de leurs objectifs. Des convictions religieuses et
> politiques de styles différents dissimulaient pratiquement tout de ces objectifs et de ces moyens au
> public occidental. Celui-ci pouvait ainsi retirer une satisfaction d’ordre moral des bienfaits que sa
> nation était supposée octroyer aux moins méritants, pendant qu’il jouissait lui-même des fruits
> matériels de cette générosité.
> Signaler les défaillances d’une grande civilisation ne veut pas dire nier ses réalisations. Alors que
> commençait le vingtième siècle, les peuples d’Occident pouvaient s’enorgueillir à juste titre des
> progrès technologiques, scientifiques et philosophiques engendrés par leurs sociétés. Des dizaines
> d’années d’expérimentation avaient placé entre leurs mains des moyens matériels que le reste de
> l’humanité était loin de pouvoir évaluer. De nombreuses industries avaient vu le jour à travers
> l’Europe et l’Amérique, consacrées à la métallurgie, à la fabrication de produits chimiques de toutes
> sortes, au textile, à la construction et à la production d’instruments qui facilitaient la vie sous tous ses
> aspects. Une succession sans fin de découvertes, d’inventions et d’améliorations avait permis
> d’accéder à une puissance d’une ampleur inimaginable, en particulier grâce à l’utilisation de
> combustibles bon marché et de l’électricité, avec, hélas, des conséquences écologiques également
> inimaginables à l’époque. « L’ère du chemin de fer » était bien avancée et les bateaux à vapeur
> sillonnaient les voies maritimes. Grâce à la multiplication des communications télégraphiques et
> téléphoniques, la société occidentale voyait le moment où elle serait libérée des limites imposées à
> l’humanité depuis l’aube de l’histoire par les distances géographiques.
> Des changements au plus profond de la pensée scientifique eurent des implications encore plus
> considérables. Le dix-neuvième siècle en était resté à la vision newtonienne du monde envisagé
> comme un vaste système mécanique, mais à la fin du siècle des percées intellectuelles étaient venues
> défier cette théorie. De nouvelles idées émergeaient qui devaient conduire à la formulation de la
> mécanique quantique ; et avant peu, l’effet révolutionnaire de la théorie de la relativité allait remettre
> en question les croyances sur le monde phénoménal que le bon sens avait acceptées pendant des
> siècles. Ces avancées furent favorisées - et leur influence considérablement amplifiée - par une activité
> scientifique qui n’était plus le fait de penseurs isolés, mais résultait maintenant d’une démarche
> méthodique entreprise par une influente communauté scientifique qui bénéficiait d’installations
> universitaires, de laboratoires et de congrès où échanger ses découvertes au stade expérimental.
> La force des sociétés en Occident ne résidait pas seulement dans le progrès scientifique et technique.
> Alors que débutait le vingtième siècle, la civilisation occidentale récoltait les fruits d’une culture
> philosophique qui devait rapidement libérer les énergies de ses populations et dont l’influence allait
> bientôt provoquer un impact révolutionnaire dans le monde entier. Cette philosophie nourrissait le
> système de gouvernement constitutionnel, elle prônait l’autorité de la loi, le respect des droits de tous
> les membres de la société, et offrait à tous ceux qu’elle touchait la vision d’une ère imminente de
> justice sociale. Les revendications de liberté et d’égalité qui gonflaient alors la rhétorique patriotique
> en Occident étaient loin de nos conditions actuelles, mais les occidentaux pouvaient à juste titre se
> féliciter des progrès réalisés dans ce sens au dix-neuvième siècle.
> D’un point de vue spirituel, la période était en proie à une dualité étrange et paradoxale. Presque tout
> l’horizon intellectuel était obscurci par des nuages de superstition nés de l’imitation aveugle des temps
> anciens. Cela allait, pour la plupart des peuples, d’une profonde ignorance du potentiel humain et de
> l’univers physique à un attachement naïf à des doctrines religieuses qui ne s’appuyaient que peu ou
> pas sur l’expérience. Dans les classes instruites des pays occidentaux, là où les vents du changement
> 
> avaient dissipé les brumes, le fléau d’une laïcité agressive avait trop souvent remplacé les principes
> religieux reçus en héritage ; elle mettait en doute et la nature spirituelle de l’humanité, et l’autorité des
> valeurs morales elles-mêmes. Partout, la laïcisation des classes supérieures de la société semblait aller
> de pair avec un obscurantisme religieux largement répandu parmi la population. Dans tous les pays et
> au niveau le plus profond, parce que l’influence de la religion s’enfonce au cœur de la psyché et
> revendique pour elle une forme unique d’autorité, les préjugés religieux avaient entretenu, de
> génération en génération, les feux latents d’une forte animosité qui allait alimenter les horreurs des
> décennies à venir. (5) (Les processus qui provoquèrent ces changements, sont décrits avec quelque détail par A.N.
> Wilson § Cie, God’s Funeral, (Londres : John Murray, 1999). En 1892, un livre publié par Winwood Reade sous le titre The
> Martyrdom of Man (Londres : Pemberton Publishing, 1968), qui devint une sorte de « Bible » séculière dans les premières
> décades du vingtième siècle, émit l’opinion que « les hommes parviendraient finalement à maîtriser la nature. Ils
> deviendraient les architectes et les façonneurs de mondes. L’homme atteindrait alors la perfection. Il serait le créateur et celui
> que le vulgaire adorerait comme dieu. » Cité par Anne Glyne-Jones, Holding up a Mirror ; how Civilations décline
> ( Londres : Century, 1996) pp. 371-372)
> Chapitre II
> C’EST AU DÉBUT DU VINGTIÈME SIÈCLE, dans ce paysage de confiance trompeuse et de
> profond désespoir, de progrès scientifique et de ténèbres spirituelles, qu’apparaît le personnage
> rayonnant de ‘Abdu’l-Bahá. Il aborda ce moment essentiel de l’histoire de l’humanité après une
> errance de cinquante années faites d’exil, d’emprisonnement et de privation, dont pas un mois ne
> recela la moindre trace de tranquillité ou de facilité. Il arriva, résolu à proclamer aux esprits ouverts
> comme aux insouciants, l’établissement sur la terre du règne de la paix universelle et de la justice dont
> la promesse avait soutenu l’espoir des hommes à travers les siècles. Il déclara que ce règne serait
> fondé au cours de ce « siècle de lumière » sur l’union des peuples du monde :
> En ce jour... les moyens de communication se sont multipliés et les cinq continents de la terre se sont
> pratiquement fondus en un seul... De la même manière, les membres de la famille humaine deviennent
> chaque jour plus interdépendants, qu’ils soient issus du peuple ou dirigeants, habitants des villes ou
> des villages.... En conséquence, l’unité de l’humanité peut être réalisée en ce jour. En vérité ceci n’est
> rien d’autre qu’une des merveilles de cet âge prodigieux, de ce siècle glorieux. (6) Sélections des écrits de
> ‘Abdu’l-Bahá, (Bruxelles, Maison d’éditions bahá’íes, 1983), p. 31, section 15.
> Pendant les longues années d’emprisonnement et de bannissement qui suivirent le refus de Bahá’u’lláh
> de servir le programme politique des autorités ottomanes, ‘Abdu’l-Bahá se vit confier la direction des
> affaires de la Foi ainsi que la responsabilité de représenter son père. Les échanges avec les autorités
> locales et provinciales, qui recherchaient ses conseils à propos de problèmes auxquels elles étaient
> confrontées, constituaient un aspect important de son travail.
> Des besoins semblables se présentèrent dans le pays natal du Maître (6bis) Titre donné à ‘Abdu’l-Bahá par
> Bahá’u’lláh. Dès 1875, obéissant aux instructions de Bahá’u’lláh, ‘Abdu’l-Bahá adressa aux dirigeants
> et au peuple de Perse un traité intitulé Le secret de la civilisation divine où il exposait les principes
> spirituels qui modèleraient leur société à l’âge de la maturité de l’humanité. Les premières lignes
> enjoignaient au peuple iranien de réfléchir sur la leçon enseignée par l’histoire quant à la clé du
> progrès social :
> Considérez attentivement : tous ces phénomènes si variés, ces concepts, ce savoir, ces procédés
> techniques et systèmes philosophiques, ces sciences, arts, industries et inventions, tous sont des
> émanations de l’esprit humain. Tout peuple qui s’est aventuré plus avant dans cette mer sans rivage a
> surpassé les autres. Le bonheur et l’orgueil d’une nation résident dans son aptitude à briller tel le soleil
> dans le ciel du savoir. « Ceux qui possèdent le savoir et ceux qui ne l’ont pas seront-ils traités de
> même ? » (6ter) Coran 39 :9 Ceux qui savent et les ignorants sont-ils égaux ?. » (7) ‘Abdu’l-Bahá, Le secret de la
> civilisation divine (Bruxelles, Maison d’éditions bahá’íes, 1973), page 18.
> Le secret de la civilisation divine préfigurait les conseils qui jailliraient sous la plume de ‘Abdu’l-Bahá
> au cours des décennies à venir. Après le vide terrible laissé par l’ascension de Bahá’u’lláh, le Maître
> ranima et encouragea les croyants persans en les inondant d’un flot d’épîtres. Elles leur fournissaient,
> non seulement la nourriture spirituelle dont ils avaient besoin, mais aussi les directives pour se frayer
> une voie à travers le tumulte qui ébranlait l’ordre des choses dans leur pays. Ces messages atteignaient
> même les plus petits villages, ils répondaient aux requêtes et aux questions des innombrables croyants,
> ils guidaient, encourageaient et redonnaient confiance. Par exemple, dans une missive adressée aux
> croyants du village de Kishih, le Maître mentionne le nom de presque cent soixante d’entre eux. Il dit
> 
> de l’ère qui commençait : « Voici le siècle de lumière », expliquant qu’il fallait comprendre cette
> image comme l’acceptation du principe d’unité avec ses implications :
> Mon propos est que les bien-aimés du Seigneur doivent considérer tout malveillant comme
> bienveillant… En d’autres mots, ils doivent fréquenter un ennemi comme s’il était un ami, et traiter un
> oppresseur comme s’il était un compagnon amical. Ils ne devraient pas s’attarder sur les fautes et les
> manquements de leurs ennemis ni prêter attention à leur inimitié, leur injustice ou leur tyrannie. (8)
> Makátíb-i-’Abdu’l-Bahá (Tablettes de ‘Abdu’l-Bahá), vol. 4, (Téhéran, Iran National Publishing Trust, 1965), pp.132-134,
> traduction provisoire.
> Ce petit groupe de croyants persécutés vivaient dans un coin reculé d’un pays où l’on ne ressentait
> pratiquement pas les effets de ce qui se passait ailleurs sur le plan social et intellectuel. Aussi est-il
> tout à fait extraordinaire de voir comment, par cette missive, ‘Abdu’l-Bahá les appela à élever leur
> regard au-dessus des préoccupations locales et à considérer les implications de l’unité à l’échelle
> mondiale :
> Ils devraient plutôt regarder tout homme à la lumière de l’appel de la Beauté bénie : toute l’espèce
> humaine est au service du Seigneur de puissance et de gloire car il a placé la création tout entière sous
> la coupe de sa parole miséricordieuse et nous a enjoint de faire preuve, à l’égard de tous et sans
> discrimination, d’amour et d’affection, de sagesse et de compassion, de fidélité et d’unité. (9) ibid.
> Cet appel du Maître ne concerne pas seulement un nouveau degré de compréhension, mais implique la
> nécessité de l’engagement et de l’action. Dans ce langage pressant et assuré, on peut sentir le pouvoir
> qui conduisit les croyants persans à de grandes réalisations, au cours des décennies qui suivirent, à la
> fois dans la promotion de la Cause à travers le monde et dans l’acquisition d’aptitudes participant au
> progrès de la civilisation :
> Ô vous les bien-aimés du Seigneur ! Dans la plus grande joie et le plus grand bonheur, servez le
> monde humain, aimez l’espèce humaine. Détournez votre regard des restrictions et libérez-vous des
> contraintes car … s’en libérer attire les grâces et les bénédictions divines.
> Ne vous relâchez pas un seul instant ; ne vous accordez pas une minute de répit, pas un moment de
> repos. Surgissez, telles les lames d’une mer puissante, et rugissez, tel le Léviathan de l’océan
> d’éternité.
> Tant qu’il y aura une trace de vie dans vos veines, vous devez donc vous efforcer de travailler, de
> chercher à poser des fondations que le passage des ans et des siècles ne peut miner, et de construire un
> édifice que le cours des époques et des âges ne peut détruire, un édifice qui résistera à l’épreuve du
> temps afin d’établir et d’assurer la souveraineté des cœurs et des âmes dans les deux mondes. (10) ibid.
> Dans le futur, bénéficiant d’un libre accès à la documentation originale, des sociologues étudieront
> minutieusement la transformation réalisée par le Maître en ces premières années, dans un contexte
> bien plus libre et plus universel qu’il pourrait l’être aujourd’hui. Bien qu’exilé au loin et harcelé sans
> cesse par la multitude d’ennemis qui l’entouraient, ‘Abdu’l-Bahá fut capable, jour après jour, mois
> après mois, non seulement de stimuler l’expansion de la communauté bahá’íe persane, mais aussi de
> donner forme à sa conscience et à sa vie collective. Le résultat en fut l’émergence, évidemment
> localisée, d’une culture différente de tout ce que l’humanité avait jamais connu. Notre siècle, avec
> toutes ses crises et ses prétentions grandiloquentes à créer un ordre nouveau, n’a pas d’exemple
> comparable à cet usage systématique des compétences d’une seule intelligence pour construire une
> communauté indépendante et accomplie, considérant le monde lui-même comme son ultime sphère de
> travail.
> Une vie nouvelle s’ouvrit pour la communauté bahá’íe de Perse, malgré les atrocités intermittentes
> qu’elle subissait de la part du clergé musulman et de ses partisans, les différents monarques Qájár
> étant trop indolents pour lui accorder leur protection.
> Le nombre des croyants se multiplia dans toutes les régions du pays, des personnes de niveau social
> élevé adhérèrent, y compris plusieurs membres influents du clergé. Et des institutions administratives
> embryonnaires émergèrent sous la forme de corps consultatifs rudimentaires. L’importance de ce
> dernier point, à lui seul, est inexprimable. Une communauté représentant tout un éventail de la société
> avait rompu avec le passé, elle assumait seule la décision de ses affaires collectives par un procédé de
> consultation, dans un pays habitué à un système patriarcal séculaire qui concentrait tout le pouvoir de
> décision entre les mains d’un monarque absolu ou de mujtáhids chiites.
> Dans la société et la culture développées par le Maître, des énergies spirituelles s’exprimaient dans les
> sujets concrets traités au quotidien. L’importance qu’il donnait à l’éducation dans ses enseignements
> 
> généra dans la capitale et en province l’élan nécessaire à la création d’écoles bahá’íes, dont l’école
> Tarbíyat pour filles (11) Cette école fut fermée en 1934, par ordre de Reza Shah, parce qu’elle observait les jours saints
> comme congés religieux. Il s’en suivit la fermeture de toutes les écoles bahá’íes d’Iran. qui acquit un renom national.
> Des cliniques et autres installations médicales suivirent avec l’aide de bahá’ís américains et européens.
> Dès 1925, des communautés dans un certain nombre de villes instaurèrent des classes d’espéranto, se
> rendant compte que dans les enseignements bahá’ís, une certaine forme de langage international
> auxiliaire devait être adoptée. Un réseau de messagerie, traversant tout le pays, fournit à la
> communauté bahá’íe en lutte pour son existence un service postal rudimentaire qui faisait
> manifestement défaut au reste du pays. Les changements en cours affectaient les actes les plus
> ordinaires de la vie quotidienne. Par exemple, les bahá’ís persans obéissant aux lois du Kitáb-i-Aqdas
> abandonnèrent l’usage des bains publics crasseux, propices à la prolifération d’infections et de
> maladies, et commencèrent à se doucher avec de l’eau claire. Tous ces progrès, sociaux,
> organisationnels ou pratiques devaient leur force motrice à la transformation morale qui se produisait
> chez les croyants, une transformation qui mettait régulièrement les bahá’ís au premier rang pour
> l’attribution de postes de confiance, même aux yeux de ceux qui étaient hostiles à la Foi. Que des
> changements d’une telle portée puissent séparer si rapidement une portion de la population persane de
> la vaste majorité hostile qui l’entourait, cela démontre de manière évidente les pouvoirs libérés par
> l’alliance de Bahá’u’lláh avec ses disciples, et par la direction assumée par ‘Abdu’l-Bahá selon les
> pouvoirs dont cette alliance l’avait seul investi.
> Pendant toutes ces années, la vie politique de la Perse connut un tumulte pratiquement incessant. En
> 1906, Muz∂affari’d-Dín Sháh, successeur immédiat de Nás∂iri’d-Dín Sháh, fut contraint d’approuver
> une constitution. Son successeur, Muh∂ammad-’Alí Sháh, eut l’imprudence de dissoudre les deux
> premiers Parlements - en attaquant au canon dans un cas le bâtiment où l’Assemblée était en session.
> Le mouvement dit « constitutionnel » qui le renversa et qui obligea Ah∂mad Sháh, le dernier des rois
> Qájár, à convoquer un troisième Parlement, fut lui-même déchiré par des factions rivales et manipulé
> sans vergogne par le clergé chiite. Les efforts des bahá’ís pour jouer un rôle constructif dans ce
> processus de modernisation furent déjoués à maintes reprises par des factions tantôt royalistes, tantôt
> populaires qui, guidées toutes deux par le préjugé religieux dominant, ne voyaient dans la
> communauté bahá’íe qu’un bouc émissaire commode.
> Là encore, seule une époque plus mûre politiquement que la nôtre serait capable d’apprécier l’attitude
> du Maître qui, montrant l’exemple à suivre lors des futurs défis que la communauté bahá’íe
> rencontrera inévitablement, incita la communauté opprimée à faire tout ce qui était possible pour
> encourager une réforme politique, et à prendre ses distances lorsque ces efforts étaient cyniquement
> repoussés.
> Pour ‘Abdu’l-Bahá, ses écrits n’étaient pas le seul moyen d’exercer une influence sur une
> communauté bahá’íe qui se développait rapidement dans le berceau de la Foi. Les croyants persans,
> contrairement aux Occidentaux, ne se distinguaient pas des populations du Proche-Orient par leurs
> habits ou leur aspect, de sorte que les voyageurs venant du berceau de la Foi ne soulevaient pas la
> suspicion des autorités ottomanes. En conséquence, un flot régulier de pèlerins persans fournit à
> ‘Abdu’l-Bahá un autre moyen puissant pour inspirer les amis, guider leurs activités et les amener à une
> compréhension encore plus profonde du dessein de Bahá’u’lláh. Certaines des personnalités les plus
> importantes de l’histoire bahá’íe de la Perse figuraient parmi les voyageurs qui se rendirent à Acre et
> retournèrent chez eux prêts à donner leur vie si nécessaire pour la réalisation de la vision du Maître.
> L’inoubliable Varqá et son fils Rúh∂u’lláh furent au nombre de ces privilégiés, ainsi que H∆ájí Mírzá
> H∆aydar ‘Alí, Mirzá Abul’l Fad∂l, Mírzá Muh∂ammad-Taqí Afnán et quatre Mains de la cause éminentes,
> Ibn-i-Abhar, H∆ájí Mullá Ali Akbar, Adíbu’l-Ulamá et Ibn-i-As∂daq. L’esprit qui soutient aujourd’hui
> les pionniers persans dans le monde entier et qui anime si bien l’organisation de la vie de la
> communauté bahá’íe remonte à ces jours héroïques, transmis directement de génération en génération.
> Rétrospectivement, il est évident que le double phénomène d’expansion et de consolidation que nous
> connaissons aujourd’hui trouve son origine dans ces années merveilleuses.
> Inspirés par les paroles du Maître et les récits rapportés de Terre sainte, les croyants persans se
> levèrent pour entreprendre des voyages d’enseignement en Extrême-Orient. Pendant les dernières
> années du ministère de Bahá’u’lláh, des communautés s’étaient établies en Inde et en Birmanie, et la
> Foi portée jusqu’en Chine ; ce travail s’en trouva renforcé. Dans la province russe du Turkestan, une
> vigoureuse communauté bahá’íe s’était également développée. Là, fut édifiée la première Maison
> 
> d’adoration du monde, (12) The Bahá’í World, vol. XIV (Haïfa, Bahá’í World Centre, 1975) pp.479-481, pour
> l’histoire. ce projet, inspiré par le Maître et guidé par ses conseils dès sa conception, témoigne des
> nouveaux pouvoirs libérés dans la Cause.
> Une gamme étendue d’activités s’étirait maintenant de la Méditerranée à la mer de Chine, menée par
> un noyau sûr et toujours plus important de croyants. Ces activités servirent de support à ‘Abdu’l-Bahá
> pour réaliser les opérations prometteuses qui avaient déjà été amorcées à l’Ouest au début du siècle.
> Ce support se caractérisait surtout par le fait qu’il englobait l’immense diversité des origines
> ethniques, religieuses et nationales de l’Orient. Devant les audiences occidentales, ‘Abdu’l-Bahá y
> puisa à maintes reprises les exemples qu’il utilisait lors de ses déclarations pour illustrer les forces
> d’intégration libérées par l’avènement de Bahá’u’lláh.
> La plus grande victoire de ces premières années fut pour le Maître la construction au prix d’immenses
> efforts d’un mausolée pour le Báb, à l’endroit même désigné par Bahá’u’lláh sur le Mont Carmel. Les
> restes du Báb avaient été transportés en Terre sainte en dépit d’énormes risques et difficultés. Shoghi
> Effendi a expliqué que si par le passé, le sang des martyrs avait été la semence de la foi individuelle, il
> constituait, en ce jour, la semence des institutions administratives de la Cause.(13) (Shoghi Effendi,
> L’Ordre mondial de Bahá’u’lláh (Bruxelles, Maison d’éditions bahá’íes, 1993), page 46.) Une telle conception donne
> une signification particulière à la façon dont le centre administratif de l’ordre mondial de Bahá’u’lláh
> allait prendre forme à l’ombre du tombeau du Prophète-martyr de la foi. Shoghi Effendi place la
> réalisation du Maître dans une perspective historique mondiale :
> Car, tout comme dans le monde de l’esprit, la réalité du Báb a été saluée par l’Auteur de la révélation
> bahá’íe comme « le Point autour duquel gravitent les réalités des prophètes et des messagers », de
> même, dans ce monde visible, ces restes sacrés constituent le cœur de ce qui peut être considéré
> comme neuf cercles concentriques. (note 14 voir plus bas) Shoghi Effendi établit ainsi un parallèle
> entre les deux mondes, tout en y mettant davantage l’accent sur la position centrale que le Fondateur
> de notre foi accorde à celui « de qui Dieu a fait procéder la connaissance de tout ce qui fut et qui
> sera », « le Point premier qui a généré toutes choses créées. »15 ibid., p.95
> (14) Le cercle extérieur de ce vaste système, contrepartie visible de la position centrale conférée au Héraut de notre foi, n’est
> autre que la planète entière. Au cœur de cette planète se trouve « la Terre la plus sainte », que ‘Abdu’l-Bahá a nommée « nid
> des prophètes » et que l’on doit considérer comme le centre du monde et la Qiblih des nations. À l’intérieur de cette Terre la
> plus sainte, se dresse la montagne de Dieu d’une sainteté immémoriale, le vignoble du Seigneur, le refuge d’Elie dont le Báb
> lui-même symbolise le retour. Au cœur de cette montagne sainte s’étendent les vastes propriétés à jamais dédiées au saint
> sépulcre du Báb dont elles constituent l’enceinte sacrée. Au centre de ces propriétés, considérées comme biens internationaux
> de la Foi, se situe la Cour la plus sainte, un espace comprenant jardins et terrasses qui embellissent les lieux sacrés et leur
> donnent un charme particulier. Enchâssé dans cet environnement plaisant et verdoyant, se dresse dans toute sa beauté délicate
> le mausolée du Báb, l’enveloppe destinée à conserver et orner la structure originelle construite par ‘Abdu’l-Bahá pour servir
> de tombeau au Héraut-martyr de notre foi. Dans cet écrin est sertie cette Perle de grand prix, le Saint des saints, ces pièces qui
> furent construites par ‘Abdu’l-Bahá pour servir de tombeau. Au cœur de ce Saint des saints, se trouve le tabernacle, le caveau
> dans lequel repose le cercueil le plus saint. Ce caveau abrite le sarcophage d’albâtre dans lequel les restes sacrés du Báb, ce
> joyau inestimable, ont été déposés. Shoghi Effendi, Citadel of Faith (Wilmette, Bahá’í Publishing Trust, 1995), pp 95-96.
> Shoghi Effendi exprime d’une manière émouvante ce que signifiait pour ‘Abdu’l-Bahá lui-même cette
> mission qu’il avait accomplie à un si grand prix :
> Lorsque tout fut fini et que la dépouille terrestre du Prophète-martyr de Chiraz fut enfin déposée en
> sécurité au cœur de la sainte montagne de Dieu, pour son éternel repos, ‘Abdu’l-Bahá, qui avait enlevé
> son turban, retira ses chaussures et, rejetant son manteau, s’inclina bien bas sur le sarcophage encore
> ouvert. Sa chevelure argentée ondoyant autour de sa tête, le visage transfiguré et lumineux, il appuya
> son front sur le bord du cercueil de bois et, sanglotant avec force, il versa tant de larmes que tous ceux
> qui étaient présents pleurèrent avec lui. Cette nuit-là, il ne put dormir, tant l’émotion le terrassait.(16)
> Shoghi Effendi, Dieu passe près de nous (Bruxelles, Maison d’éditions bahá’íes, 1976), p. 266.
> En 1908, la révolution dite « des jeunes-turcs » avait libéré la plupart des prisonniers politiques de
> l’empire ottoman, ainsi que ‘Abdu’l-Bahá. Brusquement, étaient levés les interdits qui l’avaient tenu
> confiné dans la ville prison d’Acre et ses alentours immédiats. Le Maître se trouva alors en mesure
> d’entreprendre une œuvre que Shoghi Effendi devait décrire plus tard comme l’un des trois
> accomplissements majeurs de son ministère : la proclamation publique de la cause de Dieu dans les
> métropoles du monde occidental.
> *
> Les récits des voyages historiques du Maître ont quelquefois tendance à négliger l’importance de la
> première année passée en Égypte, à cause du caractère spectaculaire des événements qui se
> 
> produisirent en Amérique du nord et en Europe. ‘Abdu’l-Bahá arriva en Égypte en septembre 1910
> avec l’intention de rejoindre directement l’Europe, mais une maladie le contraignit à résider à Ramleh,
> un faubourg d’Alexandrie, jusqu’en août de l’année suivante. En fait, ces mois se révélèrent d’une
> grande richesse et leur effet sur la destinée de la Cause allait être ressenti pendant de longues années,
> tout particulièrement sur le continent africain. Sans doute, la voie avait-elle été préparée, dans une
> certaine mesure, par la vive admiration de Shaykh Muh∂ammad ‘Abduh pour le Maître qu’il avait
> rencontré à plusieurs reprises à Beyrouth. Il devint par la suite mufti d’Égypte et une des principales
> personnalités de l’université Al-Azhar.
> C’est à l’occasion de ce séjour en Égypte qu’eut lieu la première proclamation publique du message de
> la Foi, et cela mérite une attention particulière. L’atmosphère plutôt cosmopolite et libérale qui régnait
> à l’époque au Caire et à Alexandrie permit des discussions franches et approfondies entre le Maître et
> des figures importantes du monde intellectuel de l’islam sunnite. Parmi ses interlocuteurs, il y avait
> des membres du clergé, des parlementaires, des administrateurs et des aristocrates. En outre, des
> rédacteurs et des journalistes de périodiques influents en langue arabe qui puisaient jusque-là leur
> information sur la Cause dans des rapports tendancieux émanant de Perse et de Constantinople,
> avaient maintenant la possibilité de connaître les faits par eux-mêmes. Des publications qui avaient été
> ouvertement hostiles changèrent de ton. Les éditeurs d’un de ces journaux commencèrent un article
> sur l’arrivée du Maître en faisant référence à « Son Eminence Mirzá ‘Abbás Effendi, docte dirigeant
> des bahá´ís d’Acre et autorité suprême pour les bahá’ís du monde entier » et en appréciant à sa juste
> valeur sa visite à Alexandrie.(17) (H. M. Balyuzi, ‘Abdu’l-Bahá : The Center of the Covenant of Bahá’u’lláh, 2nd ed.
> (Oxford : George Ronald, 1992), p. 95-96. Dans cet article et dans d’autres, un hommage particulier était
> rendu à la fois à ‘Abdu’l-Bahá pour sa profonde connaissance de l’islam et aux principes d’unité et de
> tolérance religieuse qui reposent au cœur de ses enseignements.
> L’interlude égyptien s’avéra être une grande bénédiction en dépit de la mauvaise santé du Maître qui
> en était la cause. Des diplomates et des hauts fonctionnaires occidentaux furent les observateurs
> directs du succès extraordinaire des échanges entre ‘Abdu’l-Bahá et les notables, dans une région du
> Proche-Orient à laquelle on portait un vif intérêt dans les cercles européens. En conséquence, quand le
> Maître embarqua pour Marseille le 11 août 1911, sa renommée l’avait précédé.
> Chapitre III
> UNE LETTRE ARDRESSÉE par ‘Abdu’l-Bahá à un croyant américain en 1905 contient une
> déclaration aussi claire que touchante. ‘Abdu’l-Bahá y fait référence à sa situation après l’ascension de
> Bahá’u’lláh, il parle d’une lettre qu’il avait reçue d’Amérique à « un moment où déferlait un océan
> d’épreuves et de tribulations... »
> Tel était notre état, lorsque nous parvint une lettre des amis américains. Ils s’étaient engagés –
> écrivaient-ils – à s’accorder en toutes choses et… à consentir des sacrifices dans le chemin de l’amour
> de Dieu pour atteindre ainsi la vie éternelle. Au moment précis où il lut cette lettre et le nom des
> signataires, ‘Abdu’l-Bahá éprouva une joie si intense qu’aucune plume ne saurait la décrire…( 18)
> Sélections des écrits de ‘Abdu’l-Bahá, op. cit, p. 240, section 200.
> Il est vital que les bahá’ís d’aujourd’hui comprennent les circonstances dans lesquelles la Cause s’est
> étendue à l’Ouest, et ceci pour de nombreuses raisons. Cela nous permet de nous détacher d’une
> culture de communication banale et importune, devenue si courante dans la société d’aujourd’hui
> qu’elle passe presque inaperçue. Cela attire notre attention sur la finesse avec laquelle le Maître choisit
> de présenter à ses auditoires occidentaux les concepts révélés par Bahá’u’lláh concernant la nature et
> la société humaines, concepts révolutionnaires dans leurs implications et débordant le champ
> d’expérience de ses auditeurs. Cela explique la délicatesse avec laquelle il utilisait des métaphores ou
> se basait sur des exemples historiques, son approche souvent indirecte, l’intimité qu’il savait créer à
> volonté et la patience apparemment infinie avec laquelle il répondait aux questions dont beaucoup se
> fondaient sur une vision de la réalité dépassée depuis longtemps.
> L’examen impartial du contexte historique dans lequel le Maître prenait la parole en Occident permet
> aussi à notre génération d’apprécier la grandeur spirituelle de ceux qui répondirent à son appel. Ces
> âmes entendirent ses appels en dépit et non à cause du monde dans lequel elles vivaient, un monde
> libéral en avance sur le plan économique, un monde que certainement elles chérissaient et appréciaient
> et où elles n’avaient d’autre choix que de continuer à vivre au quotidien. Leur réponse provenait d’un
> niveau profond de la conscience, là où naissait, quelquefois bien faiblement, le besoin désespéré de
> l’humanité pour un éveil spirituel. Pour rester fermes dans leur engagement, elles durent résister non
> 
> seulement aux pressions familiales et sociales, mais aussi à la rationalisation facile d’une conception
> du monde dans laquelle elles avaient été élevées et à laquelle tout, autour d’elles, les exposait avec
> insistance. Les fondations de la plupart des communautés bahá’íes d’aujourd’hui, en Occident comme
> dans beaucoup d’autres pays, furent édifiées sur le sacrifice de ces croyants de la première heure. Leur
> fermeté avait un goût d’héroïsme aussi émouvant à sa manière que celui de leurs coreligionnaires
> persans, affrontant dans le même temps persécution et mort pour la Foi qu’ils avaient embrassée.
> Au premier plan des occidentaux qui répondirent à l’appel du Maître, se trouvaient les petits groupes
> de croyants intrépides salués par Shoghi Effendi du nom de « pèlerins ivres de Dieu ». Ils eurent le
> privilège de rendre visite à ‘Abdu’l-Bahá dans la ville prison d’Acre, de constater par eux-mêmes 99le
> rayonnement de sa personne et d’entendre de ses propres lèvres des mots qui avaient le pouvoir de
> transformer la vie de l’homme. May Maxwell exprima ainsi l’effet produit sur ces croyants :
> « De cette première rencontre... je ne me remémore ni joie ni peine, ni rien que je puisse exprimer. J’ai
> été transportée brusquement à une trop grande hauteur ; mon âme est entrée en contact avec l’Esprit
> divin et cette force si pure, si sainte, si puissante, m’a terrassée... »(19) Shoghi Effendi, Dieu passe près de
> nous, op. cit., p.246.
> Shoghi Effendi explique que leur retour chez eux fut « le signal d’un déferlement d’activités
> systématiques et soutenues qui... étendirent leurs ramifications sur l’Europe occidentale, les États et
> les provinces du continent nord américain.... ».(20) ibid p.247. Le Maître adressa un flot de lettres à des
> destinataires de chaque côté de l’Atlantique. Par ces messages qui ouvraient leur pensée aux concepts,
> aux principes et aux idéaux de la nouvelle révélation de Dieu, il nourrit leurs efforts ainsi que ceux des
> autres croyants et amena à la Cause un nombre croissant de nouveaux adeptes. On perçoit le pouvoir
> de cette force créatrice dans les mots qu’utilise le premier croyant américain, Thornton Chase, pour
> décrire ce qu’il voyait :
> « Ses propres écrits (ceux du Maître), se déployant telles de blanches colombes depuis le Centre de sa
> présence jusqu’aux confins de la terre, sont si nombreux - des centaines se déversaient journellement –
> qu’un temps de réflexion n’avait pu leur être accordé ou que la démarche mentale de l’érudit n’avait
> pu leur être appliquée. Ces écrits jaillissaient tels les flots d’une source bouillonnante... » (21) The
> Bahá’í Century 1844-1944, compilé par l’Assemblée spirituelle nationale des bahá’ís des États-Unis et du Canada
> (Wilmette : Bahá’í Publishing Committee, 1944), pp. 140-141.
> Ces réflexions éclairent davantage encore la détermination avec laquelle le Maître se leva pour
> entreprendre une aventure si ambitieuse qu’elle effraya bon nombre de ceux qui se trouvaient dans son
> entourage immédiat. Sans se soucier de l’inquiétude causée par son âge avancé, sa mauvaise santé et
> ses problèmes physiques après99 des dizaines d’années d’emprisonnement, il entreprit une série de
> voyages qui allaient durer près de trois ans et le conduire finalement jusqu’à la côte pacifique du
> continent nord américain. En ce début de siècle, les contraintes et les risques des voyages
> internationaux n’étaient que des obstacles mineurs à la réalisation des objectifs qu’il s’était fixés.
> Selon Shoghi Effendi :
> Celui qui, selon ses propres termes, était un jeune homme à son entrée en prison et un vieillard
> lorsqu’il en sortit, qui, de sa vie, n’avait jamais affronté un auditoire public, qui n’avait pas été à
> l’école, n’avait jamais fréquenté les milieux occidentaux et n’était pas familiarisé avec leurs coutumes
> et leurs langages, celui-là s’était levé, non seulement pour proclamer du haut des chaires et des
> tribunes, dans quelques-unes des principales capitales d’Europe et dans les grandes villes de
> l’Amérique du nord, les vérités particulières contenues dans la religion de son père, mais aussi pour
> démontrer l’origine divine des prophètes venus avant lui et pour dévoiler la nature du lien qui les
> rattachait à cette religion. (22) Shoghi Effendi, Dieu passe près de nous, op. cit., p. 270.
> Pour le premier acte de cette tragédie, on n’aurait pu rêver de scène plus brillante que Londres,
> capitale de l’empire le plus vaste et le plus cosmopolite que le monde ait jamais connu. Pour ces petits
> groupes de croyants qui avaient pris toutes leurs dispositions et attendaient avec impatience de voir
> son visage, le voyage fut un triomphe dépassant de loin leurs espoirs les plus fous. Notables, savants,
> écrivains, éditeurs, industriels, chefs de mouvements réformistes, membres de l’aristocratie
> britannique et membres influents du clergé de différentes confessions, tous le recherchèrent
> ardemment, ils l’invitèrent à leurs tribunes, dans leurs classes et leurs maisons, à parler en chaire, et
> montrèrent qu’ils appréciaient les idées qu’il exposait. Le dimanche 10 septembre 1911, le Maître
> parla pour la première fois en public du haut de la chaire du Temple de la Cité. Ses mots évoquèrent
> pour ses auditeurs la vision d’une ère nouvelle dans l’évolution de la civilisation :
> 
> Ceci est un nouveau cycle du pouvoir humain. Tous les horizons du monde sont lumineux et en vérité
> le monde deviendra pareil à un jardin et à un paradis... Vous êtes délivrés des anciennes superstitions
> qui ont maintenu les hommes dans l’ignorance, détruisant les fondations de la véritable humanité.
> Le don de Dieu en cet âge illuminé est la connaissance de l’unicité de l’humanité et de l’unicité
> fondamentale de la religion. La guerre cessera entre les nations, et par la volonté de Dieu, la plus
> grande paix viendra ; le monde sera perçu comme un nouveau monde et tous les hommes vivront
> comme des frères.(23) ‘Abdu’l-Bahá à Londres, (Bruxelles : Maison d’éditions bahá’íes, 1998), p. 7.
> Après un séjour supplémentaire de deux mois à Paris et un hiver à Alexandrie pour retrouver ses
> forces, ‘Abdu’l-Bahá reprit la mer le 25 mars 1912 à destination de la ville de New York où il arriva le
> 11 avril de la même année.
> Ne serait-ce que sur un simple plan physique, ce programme composé de centaines de conférences
> publiques, discours et causeries privées dans plus de quarante villes d’Amérique du nord et dix-neuf
> autres en Europe - dont certaines visitées plusieurs fois - constitue une prouesse probablement sans
> équivalent dans l’histoire moderne. Sur les deux continents, et particulièrement en Amérique du nord,
> ‘Abdu’l-Bahá reçut un accueil très favorable de la part d’auditoires brillants, passionnés par des sujets
> comme la paix, les droits des femmes, l’égalité raciale, la réforme sociale et le développement de la
> moralité. Presque quotidiennement, ses causeries et ses interviews furent largement couvertes par des
> journaux à grande diffusion. Lui-même écrivit plus tard qu’il avait ... « vu toutes les portes s’ouvrir ...
> et le merveilleux pouvoir du Royaume de Dieu éliminer tout obstacle et entrave ».(24)’Abdu’l-Bahá,
> Tablettes du Plan divin, (Assemblée spirituelle nationale des bahá’ís du Canada, 1981), p. 92.
> La sincérité avec laquelle il fut reçu autorisa ‘Abdu’l-Bahá à proclamer sans ambiguïté les principes
> sociaux de la nouvelle révélation. Shoghi Effendi résume ainsi les vérités exposées :
> Voici les éléments essentiels du système divin qu’il fit connaître aux grands penseurs ainsi qu’au
> public en général, au cours de ces missions : la recherche indépendante de la vérité, délivrée des
> entraves de la superstition ou de la tradition, l’unité du genre humain, principe crucial et doctrine
> fondamentale de la foi, l’unité qui existe à la base de toutes les religions, la condamnation de toutes les
> formes de préjugés, qu’ils soient religieux, raciaux, sociaux ou nationaux, l’harmonie qui doit régner
> entre la religion et la science, l’égalité entre l’homme et la femme qui sont les deux ailes permettant à
> l’humanité de prendre son essor, l’instauration de l’éducation obligatoire, l’adoption d’une langue
> auxiliaire universelle, l’abolition de l’extrême richesse et de l’extrême pauvreté, la création d’un
> tribunal mondial chargé de régler les différends entre les nations, l’élévation du travail au rang
> d’adoration lorsqu’il est exécuté dans un esprit de service, celle de la justice en principe souverain
> dans la société humaine, et celle de la religion comme rempart protecteur pour tous les peuples, enfin
> l’établissement d’une paix permanente et universelle, but suprême de l’humanité (25) Shoghi Effendi,
> Dieu passe près de nous, op. cit., p.271.
> Au cœur de son message, le Maître annonçait qu’était arrivé le jour promis depuis longtemps, le jour
> de l’unification de l’humanité et de l’établissement du royaume de Dieu sur la terre.
> Ce royaume que dévoile ‘Abdu’l-Bahá dans ses lettres et causeries ne doit absolument rien aux
> conceptions du monde de l’au-delà courantes dans les enseignements de la religion traditionnelle. En
> fait, le Maître proclamait que l’humanité atteindrait bientôt sa maturité et il affirmait l’émergence
> d’une civilisation mondiale. Dans cette civilisation,1010 le développement de la gamme complète des
> potentialités humaines serait le fruit de l’interaction entre les valeurs spirituelles universelles et des
> progrès matériels dont on n’avait même pas encore osé rêver.
> Il disait que les moyens permettant d’accomplir ce dessein existaient déjà. Ce qu’il fallait c’était la
> volonté pour agir et la foi pour persévérer :
> Nous savons tous que la paix internationale est bonne, qu’elle est source de vie, mais que la volonté et
> l’action sont nécessaires. Ce siècle étant le siècle de lumière, il garantit l’aptitude à réaliser la paix. Il
> est certain que ces idées se répandront largement parmi les hommes et seront traduites en actes (26)
> ‘Abdul’-Bahá, Promulgation of Universal Peace, (Wilmette : Bahá’í Publishing Trust, 1993), p. 121.
> Les principes de la nouvelle révélation furent exposés sans concession dans les rencontres tant privées
> que publiques tout en étant expliqués avec une courtoisie et une signification sans faille. Les actions
> du Maître étaient toujours aussi éloquentes que ses paroles. Aux États-Unis par exemple, rien n’aurait
> pu communiquer plus clairement la croyance des bahá’ís dans l’unicité de la religion que la facilité
> avec laquelle ‘Abdu’l-Bahá incluait des références au prophète Muh∂ammad dans ses discours à des
> audiences chrétiennes, et l’énergie qu’il dépensait à défendre l’origine divine du christianisme et de
> 
> l’islam face à la congrégation du Temple Emanu-El à San Francisco. Sa capacité à faire naître chez
> des femmes de tous âges l’assurance qu’elles possédaient des aptitudes spirituelles et intellectuelles
> absolument égales à celles des hommes, sa démonstration sans provocation du sens des paroles de
> Bahá’u’lláh sur l’unité du genre humain lorsqu’il accueillait à sa propre table et à celle de ses illustres
> hôtesses des invités noirs et des invités blancs, et l’accent qu’il mettait sur l’importance primordiale de
> l’unité dans les actions des bahá’ís, tous ces témoignages sur l’interaction des aspects spirituels et
> pratiques de la vie ouvrirent aux croyants les fenêtres de tout un nouveau monde de perspectives. Ces
> défis étaient énoncés avec un grand esprit d’amour inconditionnel qui parvint à vaincre les peurs et les
> incertitudes de ceux à qui le Maître s’adressait.
> Le temps et l’énergie que consacrait le Maître à approfondir chez les croyants leur compréhension des
> vérités spirituelles de la révélation de Bahá’u’lláh étaient plus importants que l’effort déployé pour
> proclamer la Cause, ville après ville, du point du jour jusque tard dans la soirée ; les heures qui
> n’étaient pas consacrées à l’aspect public de sa mission étaient utilisées pour répondre aux questions
> des amis, aller à la rencontre de leurs besoins et leur insuffler un esprit de confiance dans leur
> contribution individuelle à la promotion de la cause qu’ils avaient embrassée. Lors de sa visite à
> Chicago, ‘Abdu’l-Bahá posa de ses propres mains la pierre angulaire de la première Maison
> d’adoration occidentale. Ce projet s’inspirait de celui déjà lancé à ‘Ishqábád et que ‘Abdu’l-Bahá
> encourageait également depuis le moment de sa conception.
> L e Mashriqu’l-Adhkár est une institution des plus vitale dans le monde qui possède de nombreuses
> branches annexes. Tout en étant une Maison d’adoration, il est également associé à un hôpital, un
> dispensaire, un relais accueillant les voyageurs, une école pour orphelins et un centre universitaire de
> perfectionnement... Je souhaite que ce Mashriqu’l-Adhkár soit établi en Amérique et que soient mis en
> place progressivement l’hôpital, l’école, l’université, le dispensaire et le relais, et qu’ils fonctionnent
> avec méthode et efficacité.(27) Sélections des Écrits de ‘Abdu’l-Bahá, op. cit., p. 99, Section 64.
> Seuls les historiens du futur pourront juger adéquatement de la puissance créatrice de ces voyages en
> Occident, de la même manière qu’ils jugeront le processus qui se déroulait simultanément en Perse.
> Ainsi qu’en témoignent lettres et mémoires, les rencontres, même brèves, avec le Maître allaient
> soutenir d’innombrables bahá’ís occidentaux, tout au long des années d’effort et de sacrifice qui
> suivirent, alors qu’ils luttaient pour développer et consolider la Foi. Sans cette intervention du Centre
> de l’alliance lui-même, il est difficile d’imaginer que ces petits groupes de croyants aient pu saisir si
> rapidement ce que la Cause attendait d’eux et entreprendre les tâches écrasantes alors en jeu. Ils
> manquaient en effet cruellement de cet héritage spirituel que leurs coreligionnaires persans tiraient de
> la longue implication de leurs parents et grands-parents dans les événements héroïques des bábis et
> dans l’histoire bahá’íe des premiers temps.
> ‘Abdu’l-Bahá demandait à ses auditeurs de devenir les agents aimants et confiants d’un important
> processus civilisateur dont le pivot était la reconnaissance de l’unité du genre humain. Il garantit qu’en
> entamant leur mission ils trouveraient, libérées à la fois en eux-mêmes et dans les autres, les capacités
> tout à fait nouvelles dont Dieu a doté les hommes en ce jour.
> Soyez l’âme même du monde, l’esprit de vie dans le corps des enfants des hommes. En cet âge
> merveilleux, en ce temps où l’ancienne Beauté, le plus grand Nom porteur d’innombrables
> bénédictions, s’est élevé au-dessus de l’horizon terrestre, la parole de Dieu a infusé dans l’essence
> même de l’humanité un pouvoir si impressionnant qu’il a par sa puissance triomphante, rassemblé les
> peuples au sein d’un vaste océan d’unité, neutralisant les effets des caractéristiques naturelles des
> hommes. (28) Sélections des Écrits de ‘Abdu’l-Bahá, op. cit., Section 7, p.20.
> Plus que tout autre chose, l’unité qu’ils établirent entre eux témoigne remarquablement de la réponse
> des croyants à cet appel, une unité qui n’empêchait nullement des méthodes individuelles originales
> pour exprimer les vérités de la Foi. La relation entre l’individu et la communauté a toujours été une
> des plus grandes gageures de l’évolution de la société. La lecture, même superficielle, des récits de la
> vie des premiers bahá’ís occidentaux suffit pour se rendre compte de la forte individualité qui
> caractérisait beaucoup d’entre eux, surtout les plus actifs et les plus créatifs. C’était souvent après une
> étude approfondie de divers mouvements spirituels et sociaux de l’époque qu’ils trouvaient la Foi, et
> cette grande compréhension des soucis et des intérêts de leurs contemporains a certainement contribué
> à faire d’eux des enseignants de la Foi aussi efficaces. Il est clair cependant que leur grande variété
> d’expressions et de compréhensions ne les a pas empêché, ni eux ni leurs coreligionnaires, de
> participer à l’édification d’une unité collective qui était le principal attrait de la Cause. Comme le
> 
> disent clairement les mémoires et les récits historiques de la période, le secret de cet équilibre entre
> l’individu et la communauté était le lien spirituel reliant tous les croyants aux paroles et à l’exemple
> du Maître. Dans le sens fort du terme ‘Abdul’l-Bahá était, pour eux tous, la cause bahá’íe.
> Seul un petit nombre de ceux qui avaient accepté la Foi - et un nombre infiniment plus petit encore
> dans les auditoires qui affluaient pour écouter ses paroles– a retiré de ces occasions inestimables,
> d’avantage qu’une faible compréhension des implications du message de ‘Abdul’l-Bahá. C’est un fait
> que toute étude objective de sa mission en Occident doit prendre en compte. Mesurant ces limites chez
> ses auditeurs, ‘Abdul’l-Bahá n’hésita pas, dans ses relations avec les croyants occidentaux, à engager
> des actions qui les appelaient à un niveau de conscience bien au-delà du simple libéralisme social ou
> de la tolérance. Par exemple, il encouragea, de manière spectaculaire et néanmoins modérée, le
> mariage de Louis Gregory et de Louise Mathew - l’un noir, l’autre blanche. Cette initiative servit de
> modèle à la communauté bahá’íe américaine et lui donna le sens véritable de l’intégration raciale,
> même si ses membres se sont montrés timides et lents à répondre aux implications essentielles de ce
> défi.
> Sans avoir une compréhension profonde des objectifs du Maître, ceux qui avaient accepté son message
> mirent en pratique les principes qu’il avait enseignés, quoi qu’il leur en coûtât. Les principes
> concernant le progrès de la civilisation avaient fait une très forte impression, en particulier
> l’engagement à la cause de la paix mondiale, l’abolition des extrêmes de richesse et de pauvreté qui
> sapaient l’unité de la société, la victoire sur les préjugés de nationalité, de race, etc, le soutien d’une
> éducation égale pour les garçons et les filles, et la nécessité de secouer les chaînes des dogmes anciens
> qui interdisaient la recherche de la vérité. Combien d’auditeurs du Maître, s’il en fut, ont saisi -
> auraient peut-être pu saisir - que seul un changement révolutionnaire dans la structure même de la
> société et la soumission délibérée de la nature humaine à la loi divine peuvent, en dernière analyse,
> produire les changements de comportement nécessaires.
> *
> Peu après son arrivée en Amérique du nord, ‘Abdul’l-Bahá donna la clé de cette vision de la
> transformation future de la vie individuelle et sociale de l’humanité lorsqu’il proclama l’alliance de
> Bahá’u’lláh et le rôle primordial que lui-même avait été appelé à y jouer. Selon les propres mots du
> Maître :
> L’ordonnance et la nomination du Centre de l’alliance sont la principale caractéristique de la
> révélation de Bahá’u’lláh, une spécificité qui n’existe chez aucun des prophètes du passé. Par cette
> nomination et cette disposition, il a protégé la religion de Dieu des divisions et des schismes, rendant
> impossible pour quiconque de créer une nouvelle secte ou une nouvelle école de croyance. (29)’Abdul’-
> Bahá,, Promulgation of Universal Peace, op. cit., pp. 455-456.
> ‘Abdu’l-Bahá choisit la ville de New York et la désigna comme « la ville de l’Alliance », pour y
> dévoiler aux croyants occidentaux le nom de celui à qui le Fondateur de leur foi avait transmis
> l’autorité pour l’interprétation définitive de sa révélation. En vue de cette annonce historique, le Maître
> demanda à une croyante éminente, Lua Getsinger, de préparer le groupe de bahá’ís qui s’étaient
> rassemblés dans la maison où il résidait temporairement. Il vint au-devant d’eux et parla en termes
> généraux de quelques-unes des implications de l’Alliance. Juliet Thompson, qui s’était trouvée avec
> un des interprètes persans dans la chambre du haut au moment où cette tâche avait été confiée à son
> amie, a laissé un récit de ces évènements. Elle cite ‘Abdu’l-Bahá :
> … Je suis l’Alliance, nommé par Bahá’u’lláh. Et personne ne peut récuser sa parole. C’est le testament
> de Bahá’u’lláh. Vous le trouverez dans le Livre saint, l’Aqdas. Allez proclamer : « l’alliance de Dieu
> est parmi vous ».(30) Juliet Thompson, The diary of Juliet Thompson (Los Angeles : Kalimat press, 1983), p.313.
> L’alliance conçue par Bahá’u’lláh pour être l’instrument qui devait, selon les mots de Shoghi
> Effendi, « perpétuer l’influence de la Foi, assurer son intégrité, la préserver des schismes et stimuler
> son ex-pansion mondial,( 31)Shoghi Effendi, Dieu passe près de nous, op. cit., p. 234. cette alliance avait été
> violée par des membres de la propre famille de Bahá’u’lláh, presque immédiatement après son
> ascension. Lorsque ces individus entreprirent une campagne obstinée pour1212 saper sa position,
> d’abord en Terre sainte puis en Iran où le gros de la communauté bahá’íe était concentré, ils
> constatèrent que l’autorité dont était investi le Maître dans le Kitáb-i-’Ahd, dans la Tablette de la
> Branche et divers documents connexes, frustrait leurs espoirs secrets de tourner la Cause à leur
> avantage.
> 
> Quand ces manigances échouèrent, ils tâchèrent alors d’utiliser les craintes du gouvernement ottoman
> et l’avarice de ses représentants en Palestine. Cet espoir s’effondra également quand « la révolution
> des jeunes-turcs » renversa le régime de Constantinople. Quelque trente et un de ses notables furent
> pendus dont certains étaient impliqués dans les plans des briseurs d’alliance.
> En Occident, pendant les premières années du ministère du Maître, des représentants qu’il avait
> envoyés avaient déjà contrecarré avec succès les machinations d’Ibrahim Khayru’lláh, qui, ironie du
> sort, avait amené nombre de croyants américains à la Cause. Il avait voulu s’assurer une position de
> pouvoir en s’associant à des briseurs d’alliance de la sainte famille. Tout cela avaient sans aucun doute
> préparé les croyants à la proclamation solennelle faite par le Maître de son rang et à la fermeté avec
> laquelle il leur enjoignit d’éviter tout contact avec de tels agents de division : « Certaines âmes
> faibles, capricieuses, méchantes et ignorantes… se sont efforcées de détruire l’Alliance et le
> Testament divins, de troubler l’eau claire afin de pouvoir y pécher ». (31bis) (Bahá’í World Faith
> (Wilmette : Bahá’í Publishing Trust, 1976), p. 429. Alors que les nouvelles communautés luttaient pour vaincre
> les différences d’opinions et résister à l’éternelle tentation humaine de l’esprit de discorde, ce n’est
> que progressivement que les implications de cette grande loi d’organisation de la nouvelle
> « dispensation » allaient émerger.
> Dans ses discours publics et ses discussions privées, le Maître déployait la vision d’un monde d’unité
> et de paix que la révélation de Dieu pour aujourd’hui ferait naître, et mettait aussi vigoureusement en
> garde contre des dangers qui se profilaient déjà à l’horizon, pour la Foi et pour le monde. Selon les
> termes de Shoghi Effendi, ‘Abdu’l-Bahá prévoyait pour tous deux un « hiver d’une sévérité sans
> précédent ».
> En ce qui concerne la cause de Dieu, cet hiver-là devait entraîner de déchira1313ntes trahisons de
> l’Alliance. En Amérique du nord, l’inconstance d’un petit nombre d’individus, frustrés dans leur
> aspiration au pouvoir, restait une source constante de difficulté pour la communauté, sapant la foi de
> certains et causant pour d’autres l’abandon de toute participation. En Perse également, la foi des amis
> était mise à l’épreuve de façon répétée par les intrigues d’individus ambitieux qui tout à coup
> pensaient voir des possibilités de se mettre en avant dans les succès des réalisations du Maître en
> Occident.
> Dans les deux cas, les conséquences de ces défections furent finalement d’affermir la dévotion des
> croyants fidèles.
> C’est en termes inquiétants que ‘Abdu’l-Bahá annonçait la catastrophe qu’il voyait approcher pour
> l’humanité en général. Il ne laissa1313 aucun doute à ses auditeurs quant à l’importance du danger, et
> mit l’accent sur l’urgence des efforts de réconciliation qui pourraient alléger dans une certaine mesure
> la souffrance des peuples du monde. Dans l’un des plus importants journaux de Montréal, qui couvrait
> en détail le voyage, on pouvait lire :
> Toute l’Europe est un camp armé. Ces préparations belliqueuses aboutiront nécessairement à une
> grande guerre. Les armements eux-mêmes sont source de guerre. Ce grand arsenal doit exploser. Il n’y
> a rien de prophétique en cela, dit ‘Abdu’l-Bahá, c’est basé sur la simple observation.(33) ‘Abdu’l-Bahá in
> Canada (Forest : National Spiritual Assembly of Canada, 1962), p.51.
> Le 5 décembre 1912, celui qui avait été acclamé dans toute l’Amérique du nord comme « l’apôtre de
> la Paix » prit la mer à New-York pour Liverpool. Après des séjours relativement brefs à Londres et
> dans d’autres villes britanniques, il se rendit dans différentes cités sur le continent, consacrant de
> nouveau plusieurs semaines à Paris. Là, le Maître pouvait disposer des services d’Hippolyte Dreyfus
> dont la connaissance de l’arabe et du persan écrits répondait à ses besoins. Paris, capitale culturelle
> reconnue de l’Europe continentale, était le lieu de convergence pour les visiteurs en provenance de
> plusieurs parties du monde, y compris de l’Orient. Pendant ses deux longues visites dans la capitale,
> les causeries qu’il anima faisaient souvent référence aux grands sujets sociaux discutés ailleurs, et il
> semble qu’elles se distinguaient surtout par une spiritualité intime qui a dû toucher profondément le
> cœur de ceux qui eurent le privilège de le rencontrer :
> Portez vos regards au-delà de l’époque actuelle et regardez l’avenir avec les yeux de la foi.
> Aujourd’hui la semence est en terre, le grain tombe sur le sol ; et voyez, le jour viendra où il donnera
> un arbre resplendissant aux branches chargées de fruits. Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, car
> ce jour se lève, tachez d’en apprécier la puissance car, véritablement, c’est un jour merveilleux.(34)
> Causeries de ‘Abdu’l-Bahá à Paris (Bruxelles : Maison d’éditions bahá’íes, 1987), p.59)
> 
> Le matin du 13 juin 1913, ‘Abdu’l-Bahá embarquait à Marseille sur le S.S. Himalaya qui devait
> arriver à Port Saïd, en Égypte, quatre jours plus tard. « Ses voyages historiques », comme les appela
> Shoghi Effendi, s’achevèrent avec son retour à Haïfa le 5 décembre 1913.
> *
> Deux ans, presque jour pour jour, après la déclaration de ‘Abdu’l-Bahá à l’éditeur du Montreal Daily
> Star, ce monde qui avait joui d’un sentiment d’assurance si enivrant et dont les fondations avaient paru
> inébranlables s’effondra brusquement. Selon l’opinion populaire, la catastrophe est associée au
> meurtre, à Sarajevo, de l’héritier du trône de l’empire austro-hongrois. Il est certain que le cortège de
> bévues, de menaces imprudentes et d’appels irresponsables à « l’honneur » qui menèrent directement à
> la première guerre mondiale fut déclenché par cet événement relativement mineur. En réalité, comme
> le Maître l’avait fait remarquer, certains signes avant-coureurs de cette toute première décennie du
> siècle aurait dû alerter les dirigeants européens de la fragilité de l’ordre existant.
> Dans les années 1904-1905, les empires japonais et russe étaient entrés en guerre avec une violence
> telle qu’elle mena à la destruction de la presque totalité des forces navales de ce dernier et à la
> reddition de territoires vitaux pour se1414s intérêts, une humiliation qui devait avoir des répercussions
> internes et internationales de longue durée. À deux reprises, au cours de ces premières années du
> siècle, une guerre entre la France et l’Allemagne, à cause de projets impérialistes en Afrique du nord,
> fut évitée de justesse grâce à l’intervention intéressée d’autres Puissances. En 1911, les ambitions
> italiennes provoquèrent également une menace dangereuse pour la paix mondiale, avec l’annexion de
> la Libye actuelle qui dépendait alors de l’empire ottoman. L’engagement de l’Allemagne dans un
> programme intensif de constructions navales destiné à éliminer la suprématie britannique acceptée
> jusque-là, accentua l’instabilité du monde, ce que le Maître avait également signalé.
> Les peuples soumis par les Romanov, les Habsbourg et l’Empire ottoman créaient des tensions qui
> exacerbaient ces conflits. Les peuples baltes, polonais, tchèques, serbes, grecs, albanais, bulgares,
> roumains, kurdes, arabes, arméniens, et beaucoup d’autres attendaient avec impatience le jour de leur
> libération, en espérant le tournant des événements qui briserait l’étreinte des systèmes vétustes qui les
> étouffaient. Toutes sortes de conspirations, de groupes de résistance et d’organisations séparatistes
> exploitaient inlassablement ce réseau de fissures dans l’ordre existant. Inspirées par des idéologies
> allant de l’anarchie presque incohérente d’un côté au racisme exacerbé et aux obsessions nationalistes
> de l’autre, ces forces clandestines partageaient une conviction naïve : si on pouvait abattre, d’une
> façon ou d’une autre, cette partie spécifique de l’ordre dominant qui était devenue leur cible, alors, la
> noblesse inhérente à l’autre partie de l’humanité qui encourageait leurs buts, ou la noblesse présumée
> de l’humanité en général, assurerait d’elle-même une nouvelle ère de liberté et de justice.
> Seul, parmi ces prétendus agents de changements radicaux, un mouvement aux fondations solides
> avançait, méthodiquement et avec des desseins clairs et impitoyables, vers son objectif de révolution
> mondiale. Puisant dans les écrits de Karl Marx, idéologue du XIXe siècle, son élan intellectuel et sa
> confiance inébranlable en une victoire finale, le parti communiste avait réussi à établir des groupes de
> partisans dévoués dans toute l’Europe et divers autres pays. Le mouvement communiste soutenait que
> le génie de son maître avait incontestablement démontré la nature avant tout matérielle des forces qui
> avaient éveillé la conscience humaine et permit l’organisation sociale. Aussi rejeta-t-il la validité de la
> religion et des règles de la morale bourgeoise. À ses yeux, croire en Dieu était une faiblesse névrotique
> des hommes, une faiblesse qui avait simplement permis aux classes dirigeantes successives de faire de
> la superstition un instrument pour asservir les masses.
> Pour les dirigeants du monde, qui marchaient aveuglément vers la conflagration universelle que
> l’orgueil et la folie avaient amorcée, les grands progrès accomplis par la science et la technologie
> représentaient surtout un moyen d’obtenir un avantage militaire sur leurs rivaux. Les adversaires
> européens de ces nations n’étaient pas néanmoins les populations coloniales misérables et en grande
> partie illettrées qu’ils avaient pu soumettre. La fausse confiance que les armes inspiraient menait
> inexorablement à une course pour équiper les armées de terre et de mer avec les armements les plus
> modernes, sur la plus grande échelle possible.
> Des mitraillettes, canons longue portée, cuirassés lourds, sous-marins, mines terrestres, gaz toxiques et
> la possibilité d’équiper des avions pour lancer des bombes devinrent les éléments de ce qu’un
> journaliste a nommé la « technologie de la mort ». (35)Eric Hobsbaum, Age of Extremes, The Short twentieth
> Century, 1914-1991, op. cit., p.23. ‘Abdul’Bahá avait averti que tous ces instruments de destruction seraient
> déployés et perfectionnés au cours du conflit à venir.
> 
> La science et la technologie exerçaient aussi d’autres pressions plus subtiles sur l’ordre établi. Une
> production industrielle à grande échelle, alimentée par la course aux armements, avait accéléré le
> mouvement des populations vers les centres urbains. À la fin du siècle précédent, ce phénomène avait
> déjà commencé à saper le fondement des règles et des modèles hérités. Il exposait un nombre croissant
> de personnes à de nouvelles idées de changement social et il excitait l’appétit des masses pour des
> bienfaits matériels qui n’étaient autrefois accessibles qu’à l’élite de la société. Même sous des
> systèmes de gouvernements relativement arbitraires, la population commençait à percevoir combien
> l’efficacité de l’autorité civile dépendait de son habilité à gagner un large soutien populaire. Cette
> évolution sociale allait avoir des conséquences imprévues et d’une grande portée. Alors que la guerre
> allait s’éterniser et que la croyance irréfléchie dans sa candeur était mise en doute, des millions
> d’hommes, appelés sous les drapeaux des deux côtés, allaient commencer à s’apercevoir que leurs
> souffrances n’avaient en elles-mêmes aucun sens et ne généraient aucun bien-être, ni pour eux-mêmes,
> ni pour leurs familles.
> Au-delà de la portée de ces changements technologiques et économiques, le progrès scientifique
> semblait encourager des affirmations simplistes à propos de la nature humaine dont le sens était à
> peine perçu et que Bahá’u’lláh appela « la noire poussière de la science acquise » (36) Extraits des Écrits
> de Bahá’u’lláh (Bruxelles : Maison d’éditions bahá’íes, 1990), p. 174. Ces opinions superficielles circulaient parmi
> un public chaque jour plus nombreux. L’autorité des doctrines religieuses reconnues ainsi que celle
> des règles morales les plus répandues était minée par une presse populaire à sensation, par des débats
> enflammés entre scientifiques et érudits d’une part, théologiens et membres influents du clergé d’autre
> part, et dans un même temps, par le développement rapide de l’éducation des masses.
> La combinaison des forces sismiques de ce nouveau siècle rendit extrêmement instable la situation
> qu’affrontait le monde occidental en 1914. Aussi, lorsqu’éclata la grande conflagration, le cauchemar
> dépassa de loin les pires craintes des esprits réfléchis.
> Il ne servirait à rien de réexaminer ici le cataclysme de la première guerre mondiale, déjà longuement
> analysé. Les statistiques dépassent l’entendement de l’esprit humain. On estime à environ soixante
> millions le nombre d’hommes jetés dans l’enfer le plus horrible que l’histoire ait jamais connu, huit
> millions d’entre eux ayant péri au cours de la guerre et 10 millions, ou plus encore, handicapés à vie
> par des mutilations, des poumons gazés, ou encore effroyablement défigurés. (37) Edward R. Kantowicz,
> The Rage of Nations (Cambridge : William B. Eerdmans Publishing Company, 1999), p. 138.) Kantowicz ajoute que la perte
> totale de la population en Europe est de 48 millions, dont 15 millions de disparus à cause de leur santé précaire qui les avait
> rendus vulnérables aux épidémies de grippe de l’après-guerre et à cause de la chute brutale du taux des naissances,
> conséquence de ces désastres. Hobsbaun estime que la France a perdu presque vingt pour cent de ses hommes en âge de
> servir, que la Grande-Bretagne a perdu un quart des diplômés d’Oxford et de Cambridge qui avaient servi dans l’armée
> pendant la guerre, tandis que les pertes en Allemagne atteignaient 1,8 million soit treize pour cent de la population en âge de
> servir. (voir Eric Hobsbaum, Age of Extremes, The Short twentieth Century, 1914-1991, 1914-1991, op. cit., p 26.
> Des historiens ont avancé que la dépense totale peut avoir atteint trente milliards de dollars, et qu’une
> partie substantielle de la richesse totale de l’Europe a été balayée. Même des pertes aussi massives ne
> suffisent pas à donner la plus petite idée de l’étendue du désastre.
> Entre autres considérations, la conscience qu’il avait des dommages moraux à venir empêcha
> longtemps le président Woodrow Wilson de proposer au Congrès des États-Unis un débat sur la
> déclaration de guerre, pratiquement inévitable à ce moment-là. La particularité, et non la moindre, de
> cet homme d’état extraordinaire, dont ‘Abdul’Bahá et Shoghi Effendi ont tous deux loué la
> perspicacité, était d’avoir compris que la sauvagerie humaine serait le pire héritage de la tragédie qui
> engloutissait alors l’Europe, un héritage irréversible. (38) Le président Wilson a fait l’objet de nombreuses
> biographies au cours des années qui ont suivi sa mort. Trois biographies assez récentes sont celles de Louis Auchincloss,
> Woodrow Wilson (New York : Viking Penguin, 2000) ; A. Clements Kendrick, Woodrow Wilson : World Statesman
> (Lawrence University Press of Kansas, 1987) : Thomas J. Knock, To End All Wars : Woodrow Wilson and the Quest for a
> New World Order (Oxford : Oxford University Press, 1992).
> Une réflexion sur l’ampleur des souffrances subies par l’humanité durant les quatre années de guerre -
> et le recul qui en résulta dans le long et pénible processus de l’évolution de la nature humaine - donne
> une force tragique aux paroles que le Maître avait adressées, deux ou trois années auparavant, à des
> auditeurs de villes européennes telles que Londres, Paris, Vienne, Budapest et Stuttgart, ainsi qu’en
> Amérique du nord. Voici ce qu’il dit un soir, au domicile de M. et Mme Maxwell Sutherland à
> Montréal :
> « Aujourd’hui, le monde des hommes marche dans les ténèbres parce qu’il n’est plus en contact avec
> le monde de Dieu. C’est la raison pour laquelle on ne peut voir les signes de Dieu dans le cœur
> 
> humain. Le pouvoir de l’Esprit Saint n’a aucune influence. Quand dans le monde de l’humanité se
> manifeste une lumière divine et spirituelle, quand apparaissent des directives et des enseignements
> divins, suit alors l’illumination, se réalise un esprit nouveau, descend une puissance nouvelle, et une
> nouvelle vie est donnée. On peut comparer cela au passage du règne animal au règne humain… Je vais
> prier, et vous devez prier aussi pour que ces bienfaits célestes se réalisent, pour que la rivalité et la
> haine soient bannies, que la guerre et les effusions de sang disparaissent, que les cœurs communient
> pleinement et que tous les peuples boivent à la même fontaine. » (39)’Abdul’Bahá, The Promulgation of
> Universal Peace, op. cit., p. 305.
> Comme l’ont fait remarquer ‘Abdul’Bahá et Shoghi Effendi, le traité de paix vindicatif imposé par les
> Puissances alliées à leurs ennemis vaincus, réussit seulement à semer les graines d’un autre conflit
> plus terrible encore. Les réparations ruineuses exigées des vaincus et l’injustice commise en leur
> imposant de reconnaître leur culpabilité dans une guerre dont toutes les parties étaient responsables, à
> un degré ou un autre, figuraient parmi les facteurs qui allaient préparer certains peuples démoralisés
> d’Europe à accepter d’un régime totalitaire des promesses d’assistance, ce qu’ils n’auraient peut-être
> pas envisagé autrement.
> En dépit de la sévérité des réparations demandées aux vaincus, les supposés vainqueurs prirent
> conscience, avec consternation et par une ironie du sort, du fait que leur triomphe et la demande de
> reddition sans condition qui l’avait amené, étaient d’un prix écrasant. Des dettes de guerre stupéfiantes
> mirent fin pour toujours à la domination économique que les nations européennes avaient acquise en
> trois siècles d’exploitation impérialiste du reste de la planète. On peut considérer comme une perte
> irremplaçable la mort de millions de jeunes hommes dont on aurait eu tellement besoin pour relever
> les défis des prochaines décennies. Et l’Europe elle-même - qui, seulement quatre petites années
> auparavant, représentait visiblement le sommet de la civilisation et de l’influence dans le monde -
> perdit d’un coup cette prééminence ; pendant les décades qui suivirent, elle commença l’inexorable
> descente vers le statut d’auxiliaire du nouveau centre de pouvoir qui naissait en Amérique du nord.
> Il sembla d’abord que la vision du futur qu’avait eue Woodrow Wilson allait se réaliser. Cela fut le cas
> en partie, lorsque les peuples européens assujettis devinrent maîtres de leurs propres destinées et
> qu’une série de nouveaux États-nations émergèrent, sortis des ruines des empires qui les avaient
> précédés. De plus, les « quatorze points » du président dotèrent pour un temps très court ses
> déclarations publiques d’une grande autorité morale dans l’esprit de millions d’européens, si bien que
> même ses pairs les plus récalcitrants parmi les chefs d’état alliés, ne purent complètement ignorer ses
> désirs. En dépit de mois de querelles à propos de colonies, de frontières et de clauses dans le texte de
> l’accord de paix, le traité de Versailles n’était en fin de compte qu’une forme édulcorée du projet de la
> Société des nations. On espérait que cette institution pourrait régler les différends à venir entre les
> nations et harmoniser les affaires internationales.
> Le commentaire de Shoghi Effendi sur la signification de cette initiative historique nécessite la
> réflexion de tout bahá’í qui cherche à comprendre les évènements de ce siècle tumultueux. Il expose
> deux faits étroitement reliés entre eux, qui sont associés aux prémices de la paix mondiale, en mettant
> l’accent sur le fait qu’ils sont « destinés à culminer, quand les temps seront révolus, en un seul
> glorieux couronnement final ». (40) Shoghi Effendi, Citadel of Faith, op. cit., p. 32. Le premier est décrit par
> le Gardien comme étant associé à la mission de la communauté bahá’íe sur le continent nordaméricain ; le second, au destin des États-Unis en tant que nation. Parlant de ce dernier phénomène
> qui date de la déclaration de la première guerre mondiale, Shoghi Effendi écrit :
> « Il reçut son élan initial de la formulation des quatorze points du président Wilson, associant pour la
> première fois la république au sort du vieux continent. Il essuya son premier échec lorsque cette
> république se retira de la toute nouvelle Société des nations que le président s’était évertué à créer… ,
> Quelque long et tortueux que soit le chemin, il doit toutefois conduire, par une série de victoires et de
> défaites, à l’unification politique de l’Orient et de l’Occident, à l’émergence d’un gouvernement
> mondial et à l’établissement de la moindre paix, annoncée par Bahá’u’lláh et prophétisée par Isaïe. Il
> doit finalement culminer dans le déploiement de la bannière de la plus grande paix, au cours de l’âge
> d’or de la révélation de Bahá’u’lláh. » (41) Shoghi Effendi, Citadel of Faith, op. cit., p. 32-33.
> Le sort de cette réalisation qui avait requis tous les efforts du président américain fut véritablement
> tragique. Il devint bientôt évident que la Société des nations était mort-née. Elle se composait bien de
> corps législatif, judiciaire et exécutif, soutenus par une bureaucratie, mais on l’avait privée de
> l’autorité vitale pour le travail qu’ostensiblement on attendait d’elle. Elle était prisonnière de l’idée
> 
> d’une souveraineté nationale sans contrainte, héritée du dix-neuvième siècle, et ne pouvait prendre de
> décision qu’avec le consentement unanime des États membres.
> Cette clause écartait tout action efficace. (42) L’article X de la Charte de la Société des nations, tel qu’il fut
> finalement adopté, ne requérait pas une intervention militaire collective en cas d’agression, mais se bornait à déclarer « … Le
> Conseil avisera quant aux moyens de remplir cette obligation ». En outre, le vide du système fut mis en évidence
> par le fait que certains des États les plus puissants du monde n’y étaient pas inclus. L’Allemagne avait
> été rejetée en tant que nation défaite tenue pour responsable de la guerre, on avait initialement refusé
> l’entrée à la Russie à cause de son régime bolchevique, et les États-Unis eux-mêmes renoncèrent à
> faire partie de la Société des nations et à ratifier le traité - résultat du sectarisme politique étroit du
> Congrès. Par une ironie du sort, même les efforts peu enthousiastes pour protéger les minorités
> ethniques dans les nouveaux États-nations s’avérèrent n’être, en fin de compte, guère plus que des
> armes utilisées dans les continuels combats fratricides de l’Europe.
> En somme, au moment précis de l’histoire de l’humanité où une explosion d’une violence sans
> précédent ébranlait les remparts du comportement civilisé reçu en héritage, les dirigeants 1717 du
> monde occidental émasculaient l’unique système alternatif de l’ordre mondial, système né de
> l’expérience de cette catastrophe et qui, seul, pouvait apaiser la souffrance beaucoup plus grande qui
> allait venir. Selon les paroles prophétiques de ‘Abdul’Bahá : « Paix, Paix... proclament sans cesse les
> lèvres des potentats et des peuples alors que le feu de haine inassouvie couve encore dans leurs cœurs. »
> Il ajouta en 1920 : « Les maux dont souffre maintenant le monde se multiplieront ; les ténèbres qui
> l’enveloppent s’épaissiront... Les Puissances vaincues continueront à entretenir l’agitation. Elles
> auront recours à toutes les mesures qui pourraient ranimer la flamme de la guerre. » (43) Shoghi
> Effendi, L’Ordre mondial de Bahá’u’lláh, op. cit., pp. 24-25.
> *
> Alors que l’enfer de la guerre engloutissait la planète, ‘Abdul’Bahá se consacra à la seule grande tâche
> qui lui restait à accomplir dans son ministère. Il s’agissait d’assurer jusqu’aux confins du monde, la
> proclamation du message qui avait été négligé, voir même combattu, tant dans la société islamique que
> dans la société occidentale. Le Plan divin est l’instrument qu’il conçut à cette fin et qu’il exposa en
> quatorze tablettes importantes, quatre d’entre elles adressées aux communautés bahá’íes d’Amérique
> du nord, les dix autres en annexe, adressées à cinq groupes particuliers de cette communauté.
> Avec la Tablette à Carmel de Bahá’u’lláh et le Testament du Maître, les Tablettes du Plan divin
> constituent selon Shoghi Effendi les trois « chartes » de la Cause. Révélé durant les jours les plus noirs
> de la guerre, en 1916 et 1917, le Plan divin appelait le petit corps de croyants américains et canadiens
> d’assumer un rôle directeur dans l’instauration de la cause de Dieu sur toute la planète. La mission qui
> leur était confiée inspirait une crainte mêlée de respect. Selon les paroles du Maître :
> Voici l’espoir que ‘Abdul’Bahá chérit pour vous : que le même succès qui a marqué vos efforts en
> Amérique couronne vos entreprises dans les autres parties du monde ; que vous répandiez la
> renommée de la cause de Dieu à travers l’Orient et l’Occident ; que la venue du Royaume du Seigneur
> des armées soit proclamée sur les cinq continents de la terre. Dès que les croyants américains auront
> propagé ce message depuis les rives de l’Amérique à travers les continents d’Europe, d’Asie,
> d’Afrique, d’Australie et jusque dans les îles du Pacifique, cette communauté sera fermement établie
> sur le trône d’un empire éternel. Alors, tous les peuples du monde reconnaîtront que cette communauté
> est guidée par Dieu et qu’elle rayonne de spiritualité. Alors, la terre tout entière résonnera des
> louanges de sa majesté et de sa grandeur... (44) Shoghi Effendi, Citadelle of Faith, op. cit., p. 28-29.
> Shoghi Effendi nous rappelle que cette mission historique, qu’il explique comme étant « le droit
> d’aînesse de la communauté bahá’íe nord-américaine »,(45) ibid., p.7. a ses racines dans les paroles des
> Manifestations jumelles de Dieu pour cet âge de maturité de l’humanité. Elle apparut d’abord dans les
> paroles du Báb qui appela les « peuples d’Occident » à « sortir de vos cités » pour « aider Dieu avant
> le jour où le Seigneur de miséricorde descendra vers vous à l’ombre des nuages », et pour devenir
> « comme de véritables frères dans la religion de Dieu, une et indivisible, exempte de toute
> distinction... de façon à vous trouver reflétés en eux et eux en vous ». (46) Sélections des écrits du Báb,
> (Bruxelles, Maison d’éditions bahá’íes,1984), p. 50-51.
> Dans ses appels aux « dirigeants d’Amérique et aux présidents de ses républiques », Bahá’u’lláh luimême les investit d’un mandat sans équivalent dans les autres discours aux dirigeants du monde :
> « Des mains de la justice pansez les opprimés et de la verge des commandements de votre Seigneur,
> l’Ordonnateur, le Très-Sage écrasez l’oppresseur qui prospère » .(47) Bahá’u’lláh, Kitáb-i-Aqdas, le Très-
> 
> Saint Livre (Maison d’éditions bahá’íes, Bruxelles, 1996), § 88, pp. 53-54. C’est également Bahá’u’lláh qui énonça
> une des plus profondes vérités sur le processus d’évolution de la civilisation : « À l’Est la lumière de
> sa révélation a point ; à l’Ouest les signes de son autorité suprême sont apparus. Méditez cela en vos
> cœurs, ô peuples… » (48) Bahá’u’lláh, Tablettes révélées après le Kitáb-i-Aqdas (Bruxelles, Maison d’éditions
> bahá’íes, 1994), page 13.
> Ainsi que le Gardien devait le dire plus tard, le Plan divin serait « ajourné » jusqu’à ce que le système
> nécessaire à son exécution ait été créé. Et pourtant ‘Abdul’Bahá avait sélectionné, et mandaté un
> groupe de croyants pour lancer ce projet, et lui avait donné tout pouvoir. La fin de sa vie approchait
> rapidement, mais il semble rétrospectivement que ces trois années qui lui restaient après la fin de la
> guerre mondiale avaient un avant-goût des victoires que la Cause connaîtrait au cours du siècle. La
> conjoncture avait changé en Terre sainte et le Maître était libre de poursuivre son travail sans entrave,
> cette nouvelle situation permettait à son intelligence et à son esprit brillants d’exercer leur influence
> sur des autorités gouvernementales, sur toutes sortes de dignitaires de passage et sur les différentes
> communautés qui constituaient la population en Terre sainte. En le nommant chevalier, l’autorité
> mandataire elle-même voulut exprimer son appréciation de l’effet unificateur de son exemple et du
> travail philanthropique qu’il avait accompli. (49) Cette citation fait référence à la valeur des conseils du Maître
> aux autorités britanniques qui s’efforçaient de restaurer la vie civile à la suite de l’éviction du régime turc dans la région, elle
> ajoute qu’il a œuvré pour le bien… Voir Moojan Momen, ed., The Bábí and Bahá’í Religions, 1844-1944 ; Some
> contemporary Western Accounts (Oxford : George Ronald, 1981), p. 344. Plus important encore : un flot continu de
> pèlerins et de lettres adressées aux communautés bahá’íes orientales et occidentales stimula le
> développement du travail d’enseignement et l’approfondissement de la compréhension des amis quant
> aux implications du message de la Foi.
> Les événements qui se produisirent à Haïfa immédiatement après son ascension, aux premières heures
> du 28 novembre 1921, illustrent de façon spectaculaire et mieux qu’aucun autre, le triomphe spirituel
> du Maître au Centre mondial de la Foi. Le lendemain, un vaste rassemblement de milliers de
> personnes, représentant les peuples et les sectes composites de la région, suivit le cortège funéraire en
> remontant les pentes du Mont Carmel dans un état de sincère désolation, tel que la ville n’en avait
> jamais vu de pareil auparavant. Il était conduit par des représentants du gouvernement britannique, des
> membres du corps diplomatique et les chefs de toutes les confessions de la région, dont un grand
> nombre prit part à la cérémonie dans le mausolée du Báb. Une telle explosion de chagrin, sans retenue
> et unanime, traduisait le sentiment soudain d’avoir perdu la figure exemplaire qui était le symbole de
> l’unité dans un pays révolté et divisé. À tous ceux qui pouvaient voir avec leurs yeux, elle se présentait
> comme l’apologie irrésistible de la véracité de l’unité de l’humanité que le Maître avait inlassablement
> proclamée
> Chapitre I V
> AVEC LE DÉCES de ‘Abdul’Bahá, l’âge apostolique de la Cause toucha à sa fin. L’intervention
> divine avait terminé son travail, débuté soixante dix-sept ans plus tôt, la nuit où le Báb déclarait sa
> mission à Mullá H∆usayn – celle-là même où ‘Abdul’Bahá naissait. Selon les paroles de Shoghi
> Effendi, cela avait été « une période dont les splendeurs éclipsent toute victoire présente ou future, si
> brillante soit-elle… » (50) The Bahá’í World- vol. X V (Haïfa : Bahá’í World Center 1976), p. 132. Suivront des
> milliers et des milliers d’années au cours desquelles se développeront progressivement les potentialités
> que cette force créatrice a implantées dans la conscience humaine.
> L’examen de cette conjoncture majeure de l’histoire de la civilisation met la lumière sur cette
> personne dont la nature et le rôle n’ont pas d’équivalent en six mille ans. Bahá’u’lláh appelle
> ‘Abdul’Bahá « le Mystère de Dieu ». Pour Shoghi Effendi, il est « le Centre et le Pivot » de l’alliance
> de Bahá’u’lláh, « l’Exemple parfait » des enseignements de la révélation de Dieu pour l’âge de la
> maturité de l’humanité et « le principal Artisan de l’unité de l’humanité ». Aucune des révélations
> divines qui ont donné naissance aux autres grands systèmes religieux enregistrés dans l’histoire ne
> s’est accompagnée d’un phénomène comparable à sa venue. Elles n’ont toutes été que des étapes
> préparant l’humanité à sa maturité. ‘Abdul’Bahá fut la création suprême de Bahá’u’lláh, celle qui
> rendit possible tout le reste.
> Sa manière de comprendre cette vérité incita un bahá’í américain perspicace à écrire :
> « Arrivait le moment où un message de Dieu devait être dispensé et aucun être humain n’était là pour
> l’entendre. Aussi Dieu donna-t-il ‘Abdul’Bahá au monde. Et c’est au nom de l’humanité que
> ‘Abdul’Bahá reçut le message de Bahá’u’lláh. Il entendit la voix de Dieu ; il fut inspiré par l’esprit ; il
> 
> arriva à une connaissance parfaite de la signification du message et il engagea les hommes à répondre
> à la voix de Dieu... Pour moi, c’est cela l’Alliance : le fait qu’il y ait sur cette terre quelqu’un qui soit
> le modèle d’une race humaine non encore créée. Il n’y avait que des tribus, des familles, des
> croyances, des classes, etc., mais pas un seul homme sauf ‘Abdul’Bahá, et en tant qu’homme,
> ‘Abdul’Bahá prit le message de Bahá’u’lláh pour lui seul et promit à Dieu qu’il amènerait tous les
> hommes à l’unité et ferait naître une humanité qui pourrait véhiculer les lois de Dieu. » (51) Horace
> Holley, Religion for mankind (London : George Ronald, 1956), p.243-244.
> Lorsqu’il commença sa mission, le Maître était prisonnier d’un régime brutal et inculte. Assailli sans
> répit par des frères sans foi qui en fin de compte ne cherchaient que sa mort, c’est tout seul qu’il fit,
> par la transformation de la communauté bahá’íe persane, la brillante démonstration du développement
> social que la Cause pouvait produire. Il inspira l’expansion de la Foi en Orient, fit naître des
> communautés de croyants dévoués en Occident, élabora un plan pour l’épanouissement de la Cause
> dans le monde entier. Il gagna le respect et l’admiration des grands penseurs partout où son influence
> se faisait sentir. Et, aux disciples de Bahá’u’lláh à travers le monde, il fournit un ensemble d’écrits
> faisant autorité pour les guider et pour les éclairer sur les lois et enseignements de la Foi. Sur les
> pentes du Mont Carmel, il érigea avec énormément de peine et de difficulté le mausolée abritant les
> restes du Báb martyrisé, d’où émanent les processus qui détermineront progressivement la vie de notre
> planète. À travers tout cela, à chaque instant de sa vie remplie de soucis et d’exigences de toutes sortes
> - une vie sans cesse exposée aux regards de l’ennemi et de l’ami - il s’assura que la postérité
> posséderait le trésor dont les poètes, les philosophes et les mystiques ont rêvé tout au long des âges,
> manifestant ainsi une perfection humaine éclatante.
> Enfin, ‘Abdul’Bahá s’assura que l’Ordre divin - conçu par Bahá’u’lláh pour l’unification de
> l’humanité et l’instauration de la justice dans la vie collective de l’humanité - disposerait des moyens
> nécessaires au dessein de son Fondateur. Deux conditions fondamentales sont indispensables pour que
> l’unité existe entre les êtres humains, même au niveau le plus élémentaire. Ceux qui sont concernés
> doivent en premier lieu s’accorder sur la nature de la réalité, car elle affecte les relations qu’ils ont
> entre eux et avec le monde phénoménal. En second lieu, ils doivent s’accorder sur des moyens notoires
> et faisant autorité qui permettront de prendre les décisions affectant leurs rapports réciproques et
> définissant leur objectif commun.
> L’unité ne peut se résumer à un état résultant d’un sentiment de bonne volonté mutuelle et de partage
> d’un objectif commun, aussi profond et sincère qu’il soit, pas plus qu’un organisme n’est une
> association fortuite et amorphe d’éléments variés. L’unité est un phénomène au pouvoir créatif dont
> l’existence devient apparente grâce aux effets que produit une action collective et dont l’absence est
> révélée par l’impuissance de tels efforts. Souvent handicapée par l’ignorance et la perversité, cette
> force a constitué l’influence première sur le chemin du progrès de la civilisation, générant des lois, des
> institutions sociales et politiques, des œuvres d’art, des réalisations technologiques infinies, des
> acquisitions morales, une prospérité matérielle, et de longues périodes de paix civile dont les dernières
> lueurs vécurent dans les mémoires des générations suivantes, tels des rêves d’« âges d’or ».
> La totalité des potentialités de cette force créative a enfin été libérée et les moyens nécessaires à la
> réalisation du dessein divin ont été créés grâce à cette révélation de Dieu pour l’âge de maturité de
> l’humanité. Dans son Testament, « charte » de l’Ordre administratif selon Shoghi Effendi,
> ‘Abdul’Bahá expose dans le détail la nature et le rôle des institutions jumelles que sont le Gardiennat
> et la Maison universelle de justice, ses successeurs désignés dont les fonctions complémentaires
> garantissent l’unité de la cause bahá’íe et son couronnement pour la durée de la « dispensation ». Il
> met tout particulièrement l’accent sur l’autorité ainsi transmise :
> « Tout ce qu’ils décident vient de Dieu. Quiconque n’obéit pas au Gardien ou à la Maison universelle
> de justice, n’obéit pas à Dieu ; quiconque se révolte contre lui ou contre elle, se révolte contre Dieu :
> quiconque s’oppose à lui, s’oppose à Dieu ; quiconque les conteste, conteste Dieu… » (52) Testament
> de ‘Abdu’l-Bahá (Bruxelles, Maison d’éditions bahá’íes, 1970), p.24.
> Shoghi Effendi explique ainsi ce texte extraordinaire :
> « Notons que l’Ordre administratif établi d’après ce document historique est, en vertu de son origine et
> de son caractère, unique dans les annales des différentes confessions du monde. On peut affirmer avec
> sûreté qu’aucun prophète avant Bahá’u’lláh… n’a établi, avec autorité et par écrit, quoi que ce soit de
> comparable à l’Ordre administratif que l’interprète autorisé des enseignements de Bahá’u’lláh a
> 
> institué, ordre qui … d’une manière qui n’a pas d’équivalent dans les religions du passé, doit protéger
> et protégera du schisme la foi qu’il a engendrée. » (53) Shoghi Effendi, Dieu passe près de nous, op. cit., p.316.
> Avant la lecture et la diffusion de ce Testament, la grande majorité des membres de la Foi supposait
> que le prochain stade de l’évolution de la Cause serait l’élection de la Maison universelle de justice,
> institution fondée par Bahá’u’lláh lui-même dans le Kitáb-i-Aqdas pour être l’organe directeur du
> monde bahá’í. Il est important pour les bahá’ís d’aujourd’hui de comprendre que le concept de
> gardiennat était inconnu de la communauté bahá’íe avant ce moment-là. Le monde se réjouit à la
> nouvelle de la distinction unique que le Maître avait conférée à Shoghi Effendi, et de ce lien
> ininterrompu avec les Fondateurs de la foi que sa fonction lui conférait. Jusque-là, on n’avait rien
> perçu de l’intention de Bahá’u’lláh quant à la mise en place d’une telle institution, ni de sa fonction
> interprétative - une fonction dont l’importance vitale est devenue évidente depuis et dont, avec le
> recul, il devient clair qu’elle était implicite dans certains de ses écrits.
> Dans la vie de la Cause, le Testament du Maître avait engagé une transformation qui dépassait de loin
> l’imagination de tous ceux qui vivaient alors, qu’ils soient fidèles ou malintentionnés. « Si vous saviez
> ce qu’il adviendra après moi, vous prieriez certainement pour que ma fin soit avancée » avait déclaré
> ‘Abdu’l-Bahá. (54) Shoghi Effendi, Bahá’í Administration (Wilmette : Bahá’í Publishing Trust, 1998) p.15.
> Chapitre V
> LA PLACE DU GARDIENNAT dans l’histoire bahá’íe ne sera appréciée à sa juste valeur qu’après un
> examen objectif des circonstances dans lesquelles la mission de Shoghi Effendi dût s’accomplir. Le
> fait que la première moitié de son ministère se soit déroulée au milieu des guerres est d’une
> importance capitale, une période marquée par l’accroissement de l’incertitude et de l’anxiété quant aux
> affaires humaines sous tous leurs aspects. D’une part des progrès significatifs avaient été accomplis,
> qui triomphaient des barrières entre les nations et les classes ; mais d’autre part, l’impuissance
> politique et la paralysie économique qui en découlait, freinaient grandement les efforts visant à
> bénéficier de ces ouvertures. On ressentait partout le besoin urgent d’une redéfinition fondamentale de
> la nature de la société et du rôle que ses institutions devraient jouer, en fait une redéfinition du sens
> même de la vie.
> À la fin de la première guerre mondiale, l’humanité se trouvait à maints égards capable d’explorer des
> horizons inconnus jusque-là. À travers l’Europe et le Proche-Orient, les systèmes absolutistes qui
> avaient constitué de puissantes barrières contre l’unité se trouvaient balayés. Et dans une large mesure,
> les dogmes religieux fossilisés qui avaient soutenu moralement les forces de conflit et d’aliénation
> étaient remis en question. Des peuples autrefois assujettis se retrouvaient libres de bâtir des plans pour
> leur futur collectif et d’assumer la responsabilité de leurs relations les uns avec les autres grâce à leur
> instauration par le traité de Versailles en États-nations. Cette même ingéniosité qui avait présidé à la
> production d’armes de destruction était maintenant détournée vers les tâches exigeantes mais
> gratifiantes de l’expansion économique. Les jours les plus noirs de la guerre avaient fait naître des
> récits poignants, tel l’élan qui avait brièvement poussé les soldats britanniques et allemands à quitter
> l’abattoir des tranchées pour commémorer ensemble la naissance du Christ, donnant un faible aperçu
> de l’unité de l’humanité infatigablement proclamée par le Maître au cours de ses voyages sur ce même
> continent (54bis) Bien que la « trêve de Noël » concernait surtout les soldats britanniques et allemands, des troupes
> françaises et belges y ont également participé. BBC News, Online Network Summary of Brown, Malcoln and Shirley Seaton,
> « Christian Truce ». Et par-dessus tout, un extraordinaire effort d’imagination avait permis à l’unification
> de l’humanité de faire un immense bond en avant. Les gouvernants du monde avaient créé – à leur
> corps défendant - un système consultatif mondial qui, bien qu’estropié par les intérêts privés, avait
> donné ses premiers contours à cet idéal d’un ordre international.
> Le réveil d’après-guerre s’exprima dans le monde entier. Sous le commandement de Sun Yat-Sen, le
> peuple chinois s’était déjà libéré du régime impérial décadent qui avait compromis le bien-être du
> pays, et cherchait à faire renaître la grandeur de son pays. Dans toute l’Amérique latine, en dépit
> d’échecs terribles et répétés, des mouvements populaires se battaient eux aussi pour retrouver le
> contrôle du destin de leur pays et de l’utilisation des immenses ressources naturelles de leur continent.
> En Inde, Mohandas Gandhi, l’une des personnalités marquantes de ce siècle, se lança dans une
> entreprise qui allait non seulement révolutionner l’avenir de son pays, mais aussi prouver au monde le
> pouvoir de la force spirituelle. L’Afrique attendait encore le moment de sa destinée, de même que les
> habitants d’autres contrées colonisées, mais pour quiconque avait des yeux pour voir, un processus de
> 
> changement était lancé, qui ne serait pas étouffé parce qu’il représentait les aspirations universelles de
> l’humanité.
> Ces progrès, bien qu’encourageants, ne pouvaient cacher la tragédie historique qui s’était produite.
> Pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, la proclamation du Jour de Dieu adressée par
> Bahá’u’lláh aux dirigeants de son époque - qui tenaient en leurs mains la destinée de l’humanité - avait
> été rejetée ou ignorée par ses destinataires en Orient comme en Occident. Réfléchir à une telle absence
> de foi permet d’envisager sobrement l’accueil que reçut ensuite la mission de ‘Abdu’l-Bahá en
> Occident. Aussi réjouissantes que puissent être les louanges partout déversées sur le Maître, les
> résultats immédiats de ses efforts n’en représentaient pas moins un nouvel et immense échec moral
> pour une portion considérable de l’humanité et de ses gouvernants. Le message qui avait été étouffé en
> Orient, était avant tout ignoré par le monde occidental. Celui-ci s’enfonçait dans la voie du naufrage
> auquel son autosatisfaction démesurée l’avait préparé de longue date, ce qui l’amena finalement à
> trahir l’idéal représenté par la Société des nations.
> Shoghi Effendi avait à peine endossé la responsabilité de la défense de la cause de Dieu qu’une
> période de plus en plus sombre s’installa dans le monde occidental pour deux décennies ; elle reflétait,
> semble-t-il, un recul massif dans le processus d’intégration et d’éveil proclamé avec tant de confiance
> par le Maître. C’était comme si la vie politique, sociale et économique était tombée dans une sorte
> d’oubli. Des doutes importants naissaient à propos des aptitudes de la tradition libérale démocrate à
> faire face aux problèmes de l’époque ; en fait, dans un certain nombre de pays européens, des
> gouvernements inspirés par de tels principes furent remplacés par des régimes totalitaires. Bientôt, le
> crash économique de 1929 réduisit le bien-être matériel dans le monde entier, entraînant toutes les
> insécurités morales et psychologiques qui en résultaient.
> Une étude de ces circonstances permet de comprendre l’ampleur du défi auquel Shoghi Effendi dut
> faire face au commencement de son ministère. Objectivement, rien dans la condition de l’humanité
> telle qu’elle était n’aurait pu laisser espérer que la vision d’un nouveau monde que lui avaient léguée
> les Fondateurs de la cause bahá’íe aurait des chances de progresser de façon significative pendant les
> années qui lui seraient allouées.
> Les moyens à sa disposition ne semblaient posséder ni la puissance, ni la souplesse, ni la
> sophistication nécessaires à sa tâche. En 1923, quand Shoghi Effendi fut enfin en mesure d’assumer la
> pleine direction de la Cause, le noyau des disciples de Bahá’u’lláh était composé de l’ensemble des
> croyants en Iran, dont le nombre n’avait pas encore pu être déterminé avec certitude. Très limitée
> matériellement, la communauté iranienne était privée de la plupart des moyens nécessaires à la
> promotion de la
> Cause et était harcelée sans répit. En Amérique du nord, de petites communautés de croyants étaient
> chargées de l’imposante responsabilité du Plan divin, et alors que la crise économique s’aggravait de
> jour en jour, ils se trouvèrent aux prises avec le simple problème de gagner leur vie et de subvenir aux
> besoins de leur famille. En Europe, en Australasie et en Extrême-Orient, la flamme de la Foi était
> entretenue par des groupes de bahá’ís encore moins importants, des groupes isolés, des familles et des
> individus éparpillés à travers le reste du monde. La littérature, y compris en anglais, n’était pas
> appropriée ; la traduction des Écrits dans d’autres langues importantes et le financement nécessaire à
> leur publication représentaient des charges presque impossibles à assumer.
> La vision communiquée par le Maître était toujours aussi flamboyante, et cependant, compte tenu des
> conditions qui prévalaient partout, les moyens dont disposaient les bahá’ís ont dû leur apparaître
> misérablement inadéquats. Les fondations du futur temple-mère de l’Occident qui s’élevaient, noires
> et massives, sur les rives du lac au nord de Chicago semblaient défier les concepts éclatants qui
> avaient ébloui le monde de l’architecture peu d’années auparavant. À Bagdad, les opposants à la Foi
> s’étaient emparés de « la Maison la plus sacrée » que Bahá’u’lláh avait désignée comme le cœur du
> pèlerinage bahá’í. En Terre sainte même, la maison de Bahá’u’lláh tombait en ruine, résultat de la
> négligence des briseurs d’alliance qui l’occupaient, et le mausolée contenant les précieux restes du
> Báb et de ‘Abdu’l-Bahá en était toujours à la simple structure de pierre élevée par le Maître.
> Après une série de consultations préliminaires avec des bahá’ís notoires, le Gardien vit clairement que
> même une discussion officielle avec des croyants qualifiés à propos de la création d’un secrétariat
> international serait inutile et irait très probablement à l’encontre du but recherché. C’est donc seul que
> Shoghi Effendi se mit à l’œuvre pour faire avancer la vaste entreprise qui lui était confiée. Pour les
> 
> croyants actuels, il est presque impossible de comprendre à quel point il était seul, et dans la mesure
> où quelqu’un s’en rend compte, cette prise de conscience est très douloureuse.
> Les membres de la famille élargie du Maître étaient partout très respectés par les bahá’ís pour leur
> lignage distingué ; le Gardien pensa donc initialement qu’ils se réjouiraient de pouvoir l’aider à
> réaliser le dessein exposé dans un langage si impérieux et si émouvant par le Testament du Maître.
> En conséquence, il invita ses frères, ses cousins et une de ses sœurs à lui apporter l’aide administrative
> que son travail de Gardien exigeait car leur éducation les qualifiait pour cela. Tragiquement, à mesure
> que le temps passait, ces personnes s’avérèrent l’une après l’autre insatisfaites du rôle d’assistants qui
> leur avait été confié et négligèrent l’exécution de leur fonction. Et, chose bien plus grave, Shoghi
> Effendi dut faire face à une situation où l’autorité qui lui était conférée, bien qu’exprimée en termes
> sans équivoque dans le Testament, était considérée par ceux qui lui étaient apparentés comme étant
> d’un caractère purement nominal. Ces individus avaient choisi de voir dans la conduite de la Foi une
> affaire essentiellement familiale dans laquelle un grand poids devait être accordé aux idées des plus
> âgés qui étaient supposés avoir la compétence de cette prérogative. Au début, la situation fut marquée
> par des manifestations de mécontentement, puis elle se dégrada régulièrement jusqu’au point où les
> enfants et les petits-enfants de ‘Abdul’Bahá crurent pouvoir marquer leur désaccord avec son
> successeur désigné et désobéir à ses instructions.
> Rúh∂íyyih Khánum vécut les dernières étapes de ce phénomène de détérioration, elle fut témoin de ses
> effets sur le travail de la Cause autant que sur la personne du Gardien et en souffrit beaucoup. Elle a
> écrit :
> ...il s’agit de comprendre la vieille histoire d’Abel et de Caïn, le récit des jalousies familiales qui, tel
> un fil sombre dans le tissu de l’histoire, se reproduit d’âge en âge et se retrouve dans tous ses
> épisodes… La faiblesse du cœur humain qui s’attache souvent à un objet sans valeur, la faiblesse de
> la raison encline à la vanité et sûre de ses propres opinions, conduit l’homme à un chaos d’émotions
> qui aveugle son jugement et l’égare… Même si la violation de l’Alliance semble constituer un
> phénomène inhérent à la religion, cela ne signifie pas qu’elle ne nuit pas à la Cause… Et cela ne
> signifie surtout pas qu’elle n’a aucune répercussion dévastatrice sur le Centre de l’alliance lui-même.
> Toute la vie de Shoghi Effendi fut assombrie par les attaques personnelles hargneuses dont il fut
> l’objet. (55) Ruh∂iyyih Rabbání, La Perle inestimable (Bruxelles, Maison d’éditions bahá’íes 1976), pp.150-151.
> Ce sombre décor met en lumière de façon encore plus brillante les réalisations de « la plus sainte
> Feuille », sœur de ‘Abdul’Bahá et dernière survivante de l’âge héroïque de la Foi. Bahíyyih Khánum
> joua un rôle vital en protégeant les intérêts de la Cause après la mort du Maître et elle devint le seul
> véritable soutien de Shoghi Effendi. Sa fidélité suscita de la plume de celui-ci les passages les plus
> profondément émouvants qu’il ait peut-être jamais écrits. L’éloge qu’il lui adressa, après son décès en
> 1932, parut dans une lettre aux bahá’ís de tout l’Occident. En voici un extrait :
> Seules des générations et des plumes futures, plus qualifiées que je ne le suis, seront capables de lui
> rendre un hommage digne de l’extrême noblesse de sa vie spirituelle, du rôle unique qu’elle joua tout
> au long des étapes tumultueuses de l’histoire bahá’íe, rôle dont il ne reste aucune trace et ignoré de la
> grande majorité de ses admirateurs ardents en Orient et en Occident, un hommage digne des
> expressions de louanges dithyrambiques qui ont coulé des plumes de Bahá’u’lláh et de ‘Abdu’l-Bahá,
> le Centre de l’alliance, un hommage digne du rôle qu’elle a eu sur le cours de certains des événements
> majeurs notés dans les annales de la Foi, digne encore des souffrances qu’elle a endurées, des
> sacrifices qu’elle a consentis, des précieux gestes de compassion inépuisable qu’elle dispensait de
> manière remarquable. Ces faits et beaucoup d’autres encore sont si inextricablement imbriqués dans la
> trame de la Cause qu’aucun futur historien de la foi de Bahá’u’lláh ne peut les ignorer ni les
> minimiser… Lesquels de ses bienfaits vais-je rapporter parmi ceux qu’elle déversait sur moi dans sa
> sollicitude sans faille aux heures les plus critiques et les plus troublées de ma vie ? Pour moi qui avait
> un besoin insatiable de la grâce vivifiante de Dieu, elle était le symbole vivant de bien des attributs
> que j’avais appris à admirer chez ‘Abdu’l-Bahá. (56) Shoghi Effendi, Bahá’í Administration, op. cit., pp.187-
> 188,194.
> Durant de longues années, le Gardien sentit que pour la protection de la Cause, il devait garder le
> silence à propos de la détérioration de la situation dans la sainte famille. Finalement, l’opposition
> explosa en actes de défi manifestes, impliquant la famille dans une collaboration honteuse et jusque
> dans des mariages avec des membres du clan des briseurs d’alliance - dont la traîtrise avait fait l’objet
> d’une mise en garde véhémente dans le Testament du Maître - ainsi qu’avec une autre famille du
> 
> voisinage qui était profondément hostile à la Cause. Et c’est seulement alors que le Gardien se sentit
> obligé d’expliquer au monde bahá’í la nature des forfaits et la situation qu’il devait affronter. (57) De
> forfait en forfait, la mauvaise conduite avérée des frères, sœurs et cousins de Shoghi Effendi ne lui avait finalement pas laissé
> d’alternative que d’informer le monde bahá’í qu’ils avaient brisé l’Alliance.
> Cette triste histoire est importante pour comprendre la Cause au vingtième siècle, non seulement en
> raison des « ravages » - comme le dit le Gardien - qu’elle causa au sein de la sainte famille, mais en
> raison de l’éclairage apporté aux défis que la communauté bahá’íe devra affronter de plus en plus
> souvent dans les années suivantes, défis prédits en langage explicite à la fois par le Maître et par le
> Gardien. En dehors du manque de sincérité qui marquait beaucoup trop d’entre eux, les membres de la
> famille de Shoghi Effendi n’avaient pas conscience, ou seulement très peu, de la nature spirituelle du
> rôle qui lui était confié dans le Testament. Que la révélation de Dieu pour cette époque de la maturité
> de l’humanité apporte avec elle une autorité nécessaire pour la restructuration de l’ordre social - et
> c’était là une caractéristique essentielle de sa mission - représentait un défi spirituel qu’ils semblaient
> incapables de comprendre, ou peut-être ne le cherchèrent-ils jamais. Le fait qu’ils aient abandonné le
> Gardien est une leçon qui restera pour la postérité, tout au long des siècles de la « dispensation »
> bahá’íe. Pour tous ceux qui lurent leur histoire, le destin de ce groupe d’individus, privilégiés mais
> indignes, souligne l’importance de l’alliance de Bahá’u’lláh dans l’unification de l’humanité et les
> exigences sans compromis qu’elle réclame de ceux qui recherchent sa protection.
> *
> Lorsqu’ils considèrent les événements du ministère de Shoghi Effendi, les bahá’ís doivent faire un
> effort d’imagination pour porter le même regard que lui sur la nature de la mission qui lui a été
> confiée. L’ensemble des écrits qu’il a laissés nous sert de guide. Dans un très grand nombre de textes
> et de causeries, ‘Abdul’Bahá proclame le principe essentiel du message de Bahá’u’lláh : « Dans cette
> prodigieuse révélation, ce siècle glorieux, la conscience de l’unité de l’humanité est la base de la foi de
> Dieu et le trait caractéristique de sa loi. » (58) Shoghi Effendi, L’ordre mondial de Bahá’u’lláh, op. cit., p. 31.
> ‘Abdul’Bahá avait montré autant d’emphase en affirmant, comme cela a déjà été noté, que
> l’unification de l’humanité était maintenant devenu un objectif réaliste grâce aux changements
> révolutionnaires intervenus dans tous les domaines humains. C’est cette vision qui fournit au travail de
> Shoghi Effendi sa puissance organisatrice pendant les trente-six années de son Gardiennat. Ses
> implications furent le thème de certains des plus importants messages qu’il écrivit.
> S’adressant en 1931 aux amis occidentaux, il ouvrit pour eux une perspective lumineuse :
> Le principe de l’unité de l’humanité, pivot autour duquel évoluent tous les enseignements de
> Bahá’u’lláh, ne représente ni un simple débordement d’émotivité ignorante ni une expression d’espoir
> vague et pieux. Son appel ne peut être simplement qualifié de réveil de l’esprit de fraternité ou de
> bonne volonté entre les hommes, pas plus qu’il ne vise uniquement à promouvoir une coopération
> harmonieuse entre les différents peuples et nations. Ses implications sont plus profondes, ses
> prétentions sont plus grandes que celles avancées par les prophètes du passé. Son message ne s’adresse
> pas seulement à l’individu, mais s’intéresse d’abord à la nature des relations essentielles qui doivent
> relier tous les États et nations comme les membres d’une seule famille… Ce qui implique une
> transformation structurelle fondamentale de la société d’aujourd’hui, telle que le monde n’en a jamais
> connue… Ce qui ne nécessite rien de moins qu’une reconstruction et une démilitarisation de tout le
> monde civilisé - un monde unifié méthodiquement dans tous les aspects fondamentaux de sa vie, de
> son appareil politique, de ses aspirations spirituelles, de son commerce et de sa finance, de son écriture
> et de sa parole, et conservant cependant une infinie diversité dans les caractéristiques de ses éléments
> fédérés. (59) ibid., p.38.
> La métaphore fondamentale par laquelle Bahá’u’lláh, et après lui ‘Abdu’l-Bahá, avait saisi le
> processus millénaire qui amena l’humanité à ce point culminant de son histoire collective est un
> concept très fort dans les écrits du Gardien. Cette image montre l’analogie possible entre les étapes par
> lesquelles la société humaine s’est graduellement organisée et unifiée, et le processus par lequel
> chaque être humain développe lentement les facultés de sa maturité à partir des limitations de son
> enfance. De nombreux écrits de Shoghi Effendi sur la transformation qui a lieu à notre époque mettent
> cela clairement en évidence :
> L’humanité a laissé loin derrière elle les longues périodes de la petite enfance et de l’enfance qu’elle
> avait dû traverser. Elle aborde maintenant l’adolescence, cette époque la plus turbulente de son
> évolution, et connaît les secousses qui lui sont invariablement associées alors que l’impétuosité et la
> 
> véhémence de la jeunesse atteignent leur paroxysme avant d’être progressivement remplacées par le
> calme, la sagesse et la maturité qui caractérisent l’âge adulte. (60) ibid. p.196.
> Réfléchissant sur cette vaste conception Shoghi Effendi fut amené à proposer au monde bahá’í une
> description cohérente du futur. Depuis, celle-ci a permis à trois générations de croyants d’exposer
> clairement partout dans le monde, aux gouvernements, aux médias et au grand public, les perspectives
> dans lesquelles la foi bahá’íe poursuit son travail :
> L’unité de l’humanité telle qu’elle est envisagée par Bahá’u’lláh implique l’établissement d’une
> fédération mondiale où toutes les nations et les races, les croyances et les classes sont profondément et
> définitivement unies, où l’autonomie de ses États membres, la liberté individuelle, l’initiative des
> personnes sont totalement garanties pour toujours. Dans la mesure où on peut se le représenter, cette
> fédération devra comporter un corps législatif mondial dont les membres, en tant que mandataires de
> toute l’humanité, contrôleront finalement la totalité des ressources de toutes les nations participantes,
> ils édicteront les lois nécessaires pour réglementer la vie, satisfaire les besoins et accorder les relations
> de toutes les races et de tous les peuples. Un pouvoir exécutif mondial, soutenu par une armée
> internationale, fera appliquer les décisions prises et les lois décrétées par le corps législatif et garantira
> l’unité organique de toute la fédération. Un tribunal mondial arbitrera et rendra un verdict exécutoire
> et sans appel pour tous les conflits qui pourront surgir entre les divers éléments constituant ce système
> universel… Les ressources économiques du monde seront gérées méthodiquement, ses matières
> premières seront extraites et utilisées de manière mesurée, ses marchés seront harmonisés et
> développés, et ses produits seront équitablement distribués. (61) ibid. pp. 197-198.
> Dans l’interprétation définitive de l’Ordre administratif que donne son ouvrage, La dispensation de
> Bahá’u’lláh, Shoghi Effendi fit notamment référence au rôle que l’institution qu’il représentait
> jouerait en permettant à la Cause « d’avoir un dessein large et continu couvrant les générations à
> venir.... »
> Ce talent unique s’exprima avec une clarté toute particulière pour décrire la nature duelle du processus
> historique qu’il voyait se dérouler durant le vingtième siècle. Il dit que le paysage économique
> international sera progressivement refaçonné par les forces jumelles d’ « intégration » et de
> « désintégration », échappant en fin de compte au contrôle humain. À la lumière de ce que nous avons
> aujourd’hui sous les yeux, sa vision du fonctionnement de ce double processus est à couper le souffle :
> la création d’un « mécanisme d’intercommunication mondiale... fonctionnant avec une merveilleuse
> rapidité et une parfaite régularité », (62) ibid. p. 203. l’ébranlement de l’État-nation comme arbitre
> suprême de la destinée humaine, les effets dévastateurs sur la cohésion sociale de l’écroulement moral
> croissant, dans le monde, la désillusion générale du public face à la corruption politique ; et -
> inimaginable à son époque - l’émergence d’institutions internationales dédiées à la promotion du bien-
> être, harmonisant l’activité économique, définissant les normes internationales et encourageant un sens
> de solidarité parmi les différents peuples et cultures. Le Gardien expliqua que ces progrès, ainsi que
> d’autres, changeraient fondamentalement les conditions dans lesquelles la cause bahá’íe poursuivrait
> sa mission au cours des décennies à venir.
> Ainsi que Shoghi Effendi le releva dans les Écrits qu’il fut appelé à interpréter, un de ces progrès
> frappants concernait le futur rôle des États-Unis en tant que nation, et, dans une moindre mesure, celui
> de ses nations sœurs en Occident. Sa clairvoyance est d’autant plus remarquable si l’on se souvient
> qu’il écrivait à un moment de l’histoire où les États-Unis étaient résolument isolationnistes, leur
> politique étrangère s’accordant parfaitement avec les convictions de la majorité des citoyens. Shoghi
> Effendi eut cependant la vision d’un pays assumant un « rôle actif et décisif... dans l’organisation et
> l’instauration d’un équilibre pacifique des affaires de l’humanité ». Il rappela aux bahá’ís la prédiction
> de ‘Abdul’Bahá selon laquelle les États-Unis avaient développé des aptitudes qui leur permettraient
> d’être « la première nation à construire les fondations d’un accord international », à cause de la nature
> unique de leur composition sociale et de leur politique – et non par quelque « excellence intrinsèque
> ou mérite particulier de leur peuple ». En effet, il augurait que les gouvernements et les peuples de tout
> l’Occident s’orienteraient de plus en plus dans cette direction. (63) Shoghi Effendi, L’avènement de la justice
> divine, op. cit., pp. 118-112-29.
> Dès la naissance de la Cause, dans les appels adressés à ses disciples, le Báb annonçait déjà le rôle que
> la communauté bahá’íe serait appelée à jouer pour faire aboutir ce processus historique :
> Ô mes amis bien-aimés ! Vous êtes en ce jour les porteurs du nom de Dieu... Vous êtes les humbles
> dont Dieu, dans son livre, a parlé en ces termes : « Et nous désirons accorder nos faveurs aux humbles
> 
> de la terre, en faire des guides spirituels parmi les hommes, et en faire nos héritiers. » Vous avez été
> appelés à ce rang ; vous n’y parviendrez qu’en foulant aux pieds chaque désir terrestre et en vous
> efforçant de devenir ces « dignes serviteurs de Dieu qui se taisent tant qu’il n’a point parlé et qui
> exécutent ses commandements »… Ne considérez pas votre faiblesse ni votre fragilité ! Fixez votre
> regard sur le pouvoir invincible du Seigneur, votre Dieu, le Tout-Puissant… Levez-vous en son nom,
> mettez toute votre confiance en lui et soyez assurés de l’ultime victoire. (64) Nabil-i-A’z∂am, La chronique
> de Nabil (Bruxelles, Maison d’éditions bahá’íes, 1986), pp. 81, 82, 83.
> Déjà en 1923, Shoghi Effendi ressentit le besoin d’ouvrir son cœur aux amis d’Amérique du nord sur
> ce sujet :
> Prions Dieu ! En ces jours où les ténèbres envahissent le monde, où les forces obscures de la nature, de
> la haine, de la révolte, de l’anarchie et de l’opposition menacent la stabilité même de la société, où les
> fruits les plus précieux de la civilisation sont soumis à des épreuves sévères et sans précédent,
> puissions-nous tous comprendre encore plus profondément qu’en ce jour nous sommes les instruments
> choisis de la grâce de Dieu bien qu’une poignée seulement parmi les masses agitées du monde, que
> notre mission est des plus urgentes et des plus vitales pour le destin de l’humanité, et puissions-nous
> nous lever, forts de ces convictions, pour accomplir le dessein sacré de Dieu pour l’humanité. (65)
> Shoghi Effendi, Bahá’í Administration, op. cit., p. 52.
> *
> Shoghi Effendi était pleinement conscient de l’état de décadence de la société, des conséquences de la
> trahison des membres de sa famille dont il avait pu espérer quelque assistance, et de la faiblesse
> relative des ressources dont il disposait dans la communauté bahá’íe elle-même. Il entreprit de forger
> les instruments nécessaires à la mission dont il avait hérité.
> La plupart des bahá’ís concevaient plus ou moins que les assemblées qu’on leur avait demandé de
> former avaient une signification dépassant de loin la simple direction des affaires ordinaires dont elles
> étaient chargées. ‘Abdul’Bahá avait encouragé leur établissement et les qualifiait ainsi :
> … des lampes étincelantes et des jardins célestes d’où sont diffusés en toutes régions les parfums de
> sainteté, et d’où les lumières de la connaissance sont répandues sur toutes choses créées. De ces
> assemblées, l’esprit de vie rayonne dans toutes les directions. Ce sont, en vérité, les sources puissantes
> du progrès humain, à tout instant et en toutes circonstances... (66) Sélections des écrits de ‘Abdu’l-Bahá,op.
> cit., p.79-80, section 3.
> C’est à Shoghi Effendi qu’il revint, en fait, d’aider la communauté à comprendre la place et le rôle de
> ces corps consultatifs nationaux et locaux dans la structure de l’Ordre administratif créé par
> Bahá’u’lláh et élaboré selon les dispositions du Testament du Maître. Un nombre significatif de
> croyants se heurtèrent à l’obstacle que constituait l’hypothèse non vérifiée, mais admise par beaucoup,
> selon laquelle la Cause était essentiellement une association « spirituelle » dont l’organisation ne
> constituait pas un trait inhérent au dessein divin - cela n’étant d’ailleurs pas nécessairement
> antithétique. Soulignant que le Kitáb-i-Aqdas e t l e Testament « ne sont pas seulement
> complémentaires, mais... se valident l’un l’autre, et sont parties inséparables d’une unité », (67) Shoghi
> Effendi, L’ordre mondial de Bahá’u’lláh, op.cit., p. 2. le Gardien invita les croyants à méditer sur une vérité
> essentielle de la Cause qu’ils avaient embrassée :
> Nombreux sont ceux qui admettront que l’esprit insufflé par Bahá’u’lláh dans le monde, qui se
> manifeste plus ou moins intensément grâce aux efforts conscients de ses disciples avérés et
> indirectement grâce à certaines organisations humanitaires, ne pourra jamais ni pénétrer ni influencer
> l’humanité tant qu’il ne se sera pas incarné en un ordre visible qui portera son nom, s’identifiera à ses
> principes et fonctionnera selon ses lois. (68) ibid. p. 15.
> Il pressa les disciples de la Foi de comprendre la différence essentielle entre la révélation de
> Bahá’u’lláh, dont les textes révélés contiennent des dispositions détaillées concernant l’autorité de cet
> Ordre, et ces révélations annonciatrices qui, dans leurs Écritures, n’ont rien dit sur la gestion des
> affaires et rien expliqué des desseins de leur Fondateur. Selon les paroles de Bahá’u’lláh : « En vérité,
> le cycle prophétique est clos. La Vérité éternelle est maintenant venue. Il lève bien haut l’étendard du
> pouvoir... » (69) Extraits des écrits de Bahá’u’lláh, op. cit., extrait 25 p. 41. Selon Shoghi Effendi, contrairement
> aux « dispensations » du passé, la révélation de Dieu pour notre temps a donné naissance à « un
> organisme vivant » dont les lois et les institutions constituent « les fondements d’une économie
> divine », « un modèle pour la société future », « le seul organe pour l’unification du monde et la
> proclamation du règne de la droiture et de la justice sur terre ». (70) Shoghi Effendi, L’ordre mondial de
> Bahá’u’lláh, op. cit., p. 16.
> 
> Le Gardien exhortait les amis à comprendre que les assemblées spirituelles qu’ils établissaient
> laborieusement à travers le monde préfiguraient les « maisons de justice » locales et nationales
> imaginées par Bahá’u’lláh. Elles étaient donc parties intégrantes de l’Ordre administratif qui, en temps
> utile « s’imposerait et se ferait reconnaître comme le noyau et le modèle exact du nouvel ordre
> mondial destiné à embrasser, le moment venu, la totalité de l’humanité ».(71) ibid. p. 133.
> Pour quelques membres des jeunes communautés de l’Ouest, un tel éloignement des conceptions
> traditionnelles de la nature et du rôle de la religion s’avéra être une épreuve trop difficile, et ces
> communautés bahá’íes eurent la douleur de voir s’éloigner de vaillants compagnons vers une
> recherche spirituelle plus conforme à leurs tendances naturelles. Cependant, pour la vaste majorité des
> croyants, d’importants messages de la plume du Gardien tels que Le but d’un nouvel ordre mondial et
> La dispensation de Bahá’u’lláh firent toute la lumière sur la question qui justement les intéressait le
> plus, la relation entre la vérité spirituelle et le développement social, faisant naître en eux la
> détermination de participer à l’édification du futur de l’humanité.
> Le Gardien apporta également la vision qui allait structurer ce travail considérable. Il déclara que
> « l’âge héroïque » de la dispensation de Bahá’u’lláh s’était terminé avec le décès de ‘Abdul’Bahá. La
> communauté bahá’íe s’engageait maintenant dans l’« âge de fer », « l’âge formatif », durant lequel
> l’Ordre administratif serait édifié sur toute la planète, ses institutions établies, et les pouvoirs de
> « construction de la société » qui lui sont inhérents seraient complètement révélés. Loin au-delà se
> trouve ce que Shoghi Effendi appelle l’« âge d’or » de la « dispensation », menant finalement à
> l’émergence d’une fédération mondiale bahá’íe qui concourra à l’établissement sur terre du royaume
> de Dieu et à la création d’une civilisation mondiale. (72) Shoghi Effendi, Dieu passe près de nous, op. cit. p. 25.
> L’élan initial communiqué à la conscience humaine par la révélation du Verbe créateur lui-même et
> les implications sociales à caractère révolutionnaire que le Maître en a donné, étaient maintenant
> transposés par leur interprète désigné dans le vocabulaire d’une évolution politique et économique
> utilisé dans le discours public de l’époque. L’alliance que Bahá’u’lláh établit avec ceux qui se tournent
> vers lui confère une force irrésistible à ce processus, met en lumière les dimensions toujours nouvelles
> que prend l’expérience bahá’íe et sert de moteur à l’unification de l’humanité qu’il proclame. Bien que
> n’ayant pas au début le nom d’assemblées spirituelles, les conseils créés en Perse à l’instigation de
> ‘Abdul’Bahá par les communautés locales bahá’íes assumaient la responsabilité de la gestion de leurs
> affaires. À la lumière de ce qui allait suivre, quiconque possédant un certain sens de l’histoire sera
> frappé du fait que la première assemblée spirituelle, celle de Téhéran, fut fondée en 1897, année même
> de la naissance de Shoghi Effendi. Sous la direction du Maître, des réunions ponctuelles animées par
> les quatre Mains de la cause en Perse avaient graduellement évolué vers cette institution qui servait
> simultanément d’assemblée spirituelle centrale pour la Perse et d’organe directeur pour la
> communauté locale de la capitale. Au moment du décès de ‘Abdul’Bahá, on comptait en Perse plus de
> trente assemblées spirituelles locales. Dès 1922, Shoghi Effendi appela à l’établissement officiel de
> l’Assemblée spirituelle nationale de Perse, mais cet objectif fut retardé jusqu’en 1934 à cause des
> difficultés d’un recensement fiable de la communauté, base de l’élection des délégués.
> Hors de Perse, dans le Turkestan russe, les croyants de `Ishqábád élirent leur première assemblée
> spirituelle locale. Celle-ci joua un rôle important dans le projet du premier Mashriqu’l-Adhkár bahá’í,
> à `Ishqábád. En Amérique du nord toutes sortes de groupements consultatifs - appelés à l’époque
> « Boards of Council », « Council Boards », « Boards of Consultation » et « Working Committees »
> Note de traduction: ces termes n’ont pas été traduits parce qu’ils n’ont jamais existé dans la terminologie francophone. -
> exécutèrent des fonctions analogues et évoluèrent progressivement en corps élus, précurseurs des
> assemblées spirituelles. Au moment du décès du Maître, environ une quarantaine de ces comités
> fonctionnaient en Amérique du nord. Ces réalisations préparèrent la voie à l’émergence prochaine de
> la première Assemblée spirituelle nationale des bahá’ís des États-Unis et Canada qui se développa à
> partir du « Temple Unity Board » ibid, un corps créé en 1909 pour coordonner la construction de la
> future maison d’adoration. L’Assemblée spirituelle nationale fut formée en 1923, bien que les
> exigences administratives du Gardien pour cette étape n’aient été satisfaites qu’en 1925. Avant 1925,
> des assemblées nationales avaient été établies dans les Iles britanniques, en Allemagne et Autriche, en
> Inde et Birmanie, également en Égypte et Soudan. (73) The Bahá’í World, vol.X (Wilmette : Bahá’í Publishing
> Committee, 1949), pp. 142-149, donne un aperçu détaillé de l’expansion de la Cause jusqu’à la fin du plan de sept ans.
> Alors que des assemblées spirituelles nationales et locales se formaient, le Gardien souligna le fait
> qu’elles devraient obtenir une reconnaissance légale en tant que personnes morales. Le réaliser de
> 
> manière appropriée permettrait aux institutions administratives bahá’íes de posséder des propriétés, de
> signer des contrats et d’obtenir graduellement toute une gamme de droits essentiels aux intérêts de la
> Cause. L’importance que Shoghi Effendi attachait à ce nouveau stade de l’évolution de
> l’administration devient évidente à travers les photocopies de ces actes civils qui prenaient une place
> de plus en plus importante dans différents volumes du « Bahá’í World », retraçant en photographies
> l’expansion de la Foi. Et, une fois le Manoir de Bahjí reconquis, totalement restauré tel qu’à l’origine
> et meublé comme il convient, Shoghi Effendi rassembla un grand nombre de ces documents de grande
> valeur qu’il y exposa afin d’encourager et d’éduquer le flot toujours croissant des pèlerins au Centre
> mondial.
> Le processus d’enregistrement légal commença en 1927 avec l’adoption des statuts de l’Assemblée
> spirituelle nationale des bahá’ís des États-Unis et Canada, qui obtint deux ans plus tard sa
> reconnaissance légale en tant qu’association. Le 17 février 1932, l’Assemblée de Chicago, première
> assemblée locale bahá’íe, établit les documents qui avec ceux de l’Assemblée de New York, datés du
> 31 mars de cette année-là, devaient devenir un modèle dans le monde entier. En 1949, l’Assemblée
> spirituelle nationale des bahá’ís du Canada- formée après la scission l’année précédente de
> l’assemblée de l’Amérique du nord - put officialiser la reconnaissance légale de ses statuts par un
> décret, une victoire que Shoghi Effendi salua comme « un acte sans précédent dans les annales de la
> Foi dans tous les pays, en Orient comme en Occident ». (74) Shoghi Effendi, Messages to Canada, 2nd ed.
> (Thornhill : Bahá’í Canada Publications, 1999), p.114.
> Ces nécessités administratives urgentes ne détournèrent pas Shoghi Effendi d’autres tâches qui étaient
> essentielles à la formation de la vie spirituelle d’une 27communauté mondiale. La plus importante fut
> le travail difficile qu’il était seul à pouvoir exécuter, celui de fournir au corps grandissant des croyants
> qui n’étaient pas d’origine persane un accès sûr et direct aux Écrits des Fondateurs de la Foi. Les
> Paroles cachées, le Kitáb-i-Iqán, les trésors sans prix rassemblés avec tant d’amour et d’acuité sous
> les titres de Extraits des Écrits de Bahá’u’lláh, Prières et Méditations , Épître au Fils du loup» ainsi
> que sa traduction et sa publication de la Chronique de Nabil fournirent la nourriture spirituelle dont le
> travail de la Cause avait un besoin pressant.
> Les pèlerins bahá’ís trouvèrent un enrichissement spirituel d’une qualité bien différente dans les lieux
> sacrés et les sites historiques que le Gardien avait acquis - souvent au prix de longues et douloureuses
> négociations - et qu’il restaura avec amour. Shoghi Effendi sut également profiter des occasions qui se
> présentaient lorsqu’elles étaient en accord avec sa vision de l’histoire. En Égypte en 1925, un tribunal
> religieux musulman sunnite refusa de reconnaître les mariages contractés entre des musulmanes et des
> bahá’ís, insistant sur le fait que « la foi bahá’íe est une nouvelle religion, entièrement indépendante »
> et que « aucun bahá’í ne peut donc être considéré comme musulman » et n’est pas, de ce fait, qualifié
> pour épouser une musulmane. (75) Shoghi Effendi, Dieu passe près de nous, op. cit., p. 354.
> Utilisant les implications les plus larges de cette défaite apparente, le Gardien fit amplement usage du
> jugement définitif du tribunal pour renforcer dans les cercles internationaux la nature indépendante,
> distincte de ses racines islamiques, que revendiquait la Cause.
> *
> Alors que la communauté bahá’íe construisait les bases administratives qui lui permettraient de jouer
> un rôle efficace dans les affaires de ce monde, le processus de désintégration en marche qu’avait perçu
> Shoghi Effendi sapait le tissu de l’ordre social. Ses origines, bien que résolument ignorées par nombre
> de théoriciens sociaux et politiques, commencent seulement après plusieurs décennies à être reconnues
> lors de conférences internationales consacrées à la paix et au développement. À notre époque, il n’est
> plus inhabituel de rencontrer dans de tels cercles des références naïves au rôle essentiel que les forces
> « spirituelles » et « morales » doivent jouer dans la résolution des problèmes urgents. Pour un lecteur
> bahá’í, une reconnaissance aussi tardive fait écho à un avertissement adressé plus d’un siècle
> auparavant par Bahá’u’lláh aux dirigeants du monde : « La vitalité de la foi des hommes en Dieu se
> meurt dans tous les pays... La corrosion de l’impiété dévore les organes vitaux de la société
> humaine... » (76) Extraits des Ecrits de Bahá’u’lláh, op. cit., p. 131, section XCIX.
> Le Gardien soulignait que la responsabilité de la pire des tragédies repose principalement sur les
> épaules des dirigeants religieux du monde. La condamnation la plus sévère de Bahá’u’lláh est réservée
> à ceux qui, prétendant parler au nom de Dieu, ont imposé aux masses crédules, un fatras de dogmes et
> de préjugés qui ont constitué le pire obstacle au progrès de la civilisation. Tout en reconnaissant les
> actes charitables d’un nombre incalculable de religieux, il souligne les conséquences, tout au long de
> 
> l’histoire, de l’interposition des élites religieuses autoproclamées entre l’humanité et toutes les voix du
> progrès qui se sont élevées, même celles des messagers de Dieu. Il demande : « Existe-t-il oppression
> plus cruelle que celle de l’âme qui, recherchant la vérité et souhaitant atteindre à la connaissance de
> Dieu, ne sait pas où aller pour cela… » (77) Bahá’u’lláh, Le livre de la certitude, Paris, Presses universitaires de
> France 1987, p. 16. Selon la traduction de H. Dreyfus : Quelles « afflictions » plus grandes que celles-ci ? Un homme qui
> veut connaître la vérité et atteindre à la connaissance de Dieu ne sait où aller ni qui interroger, tant les idées et les voies sont
> nombreuses et contradictoires . À une époque avancée du progrès scientifique et de l’éducation généralisée,
> à cause des effets cumulés de la désillusion qui en résultait, la foi religieuse paraissait inadaptée.
> Incapables de gérer eux-mêmes la crise spirituelle, la plupart de ces religieux d’obédience diverses qui
> prirent connaissance du message de Bahá’u’lláh ignorèrent l’influence morale évidente qu’il portait,
> ou bien s’y opposèrent activement. (78) « En Europe au début du vingtième siècle, la moralité faisait autorité pour la
> plupart …. Aussi les Européens réfléchis pouvaient-ils également croire au progrès moral et au recul des vices et de la
> barbarie. À la fin du siècle, il est plus difficile de faire confiances aux lois ou au progrès de la morale. » Jonathan Glover,
> Humanity : A Moral History of the Twentieth Century (London : Jonathan Cape, 1999), p.1. L’étude de Glover porte en
> particulier sur la montée et l’influence des idéologies du vingtième siècle.
> Reconnaître ce trait de l’histoire ne diminue pas le mal fait par ceux qui ont cherché à profiter du vide
> spirituel ainsi laissé. Le désir ardent d’avoir une croyance est impossible à éteindre, il fait partie de ce
> qui est immanent à l’être humain. Quand ce désir est bloqué ou trahi, l’âme rationnelle cherche dans
> une autre direction, aussi inadéquate ou indigne soit-elle, où cette âme peut expérimenter et oser de
> nouveau assumer les risques inévitables de la vie. C’est en ce sens que Shoghi Effendi avertit les
> disciples de la Foi, dans un langage particulièrement fort, de la nécessité de comprendre la calamité
> spirituelle qui submergea une grande partie de l’humanité entre les deux guerres mondiales :
> En vérité, Dieu lui-même a été détrôné du cœur des hommes, et un monde idolâtre salue et adore avec
> clameur et passion les faux dieux créés aveuglément par ses propres chimères, et exaltés avec impiété
> par ses mains égarées ... Leurs grands prêtres sont les politiciens et les mondains habiles, les
> philosophes matérialistes de cette époque ; leur sacrifice est la chair et le sang des multitudes égorgées
> ; leurs incantations, les doctrines désuètes et les formules insidieuses et irrévérencieuses ; leur encens,
> la fumée de l’angoisse qui monte du cœur déchiré des affligés, des mutilés et des sans-abri. (79 ) Shoghi
> Effendi, Voici le jour promis, op. cit., p. 105.
> Telles des affections opportunistes, les idéologies agressives profitèrent de la situation créée par le
> déclin de la vitalité religieuse. Bien que dans la corruption de la foi leur responsabilité respective ne
> soit pas discernable, les trois systèmes de croyance qui ont joué un rôle dominant dans les affaires
> humaines au cours du vingtième siècle différaient nettement dans leurs évidentes caractéristiques
> secondaires sur lesquelles le Gardien attira l’attention. En dénonçant « les doctrines sombres, fausses
> et perverses » qui apporteraient la dévastation sur « tout homme ou peuple qui croirait en elles »,
> Shoghi Effendi mit particulièrement en garde contre les divinités du nationalisme, du racisme et du
> communisme. (80) ibid.
> Il n’y a pas grand-chose à dire du régime fasciste créé en 1922 par la « marche sur Rome ».
> Longtemps avant que le régime et son dirigeant aient été balayés dans l’oubli durant les derniers mois
> de la seconde guerre mondiale, le fascisme était devenu un objet de ridicule pour la majorité de ceux
> qui l’avaient soutenu à l’origine. Son importance réside plutôt dans la foule d’imitateurs qu’il
> engendra et qui devaient proliférer depuis lors dans le monde entier, telle une série de mutations
> pernicieuses.
> Alimentée par un nationalisme fou, cette aberration de l’esprit humain déifiait l’État, découvrait
> partout des menaces imaginaires contre la survie nationale des peuples malheureux qu’elle avait
> subjugués et prêchait à qui voulait l’entendre la notion de guerre « ennoblissant » l’âme humaine. La
> parade, style opéra comique, des uniformes, des bottes de cavaliers, des bannières et des trompettes
> qui lui étaient généralement associés, ne devrait pas cacher à un observateur contemporain l’héritage
> virulent que le fascisme a laissé à notre temps, enchâssant dans le vocabulaire politique des termes
> aussi angoissants que « desaparecidos » (les disparus).
> Partageant l’idolâtrie du fascisme pour l’État, le nazisme, son frère en idéologie, se fit la voix d’une
> perversion beaucoup plus ancienne et insidieuse. En son cœur noir gisait une obsession relative à ce
> que ses défenseurs appelaient « la pureté de la race ». La détermination obstinée avec laquelle le
> nazisme poursuivait ses buts meurtriers n’était en aucune façon affaiblie par les postulats, à l’évidence
> faux, sur lesquels il se basait. Le système nazi était unique de par la pure bestialité de l’acte le plus
> communément associé à son nom, à savoir le programme de génocide systématiquement appliqué aux
> 
> populations considérées comme sans valeur ou encore nuisibles pour le futur de l’humanité,
> programme comportant une tentative délibérée d’extermination de la totalité du peuple juif.
> Finalement, c’est la détermination du nazisme de voir une « race maîtresse » de sa propre conception
> régner sur la planète tout entière qui donna raison à ‘Abdul’Bahá dans sa mise en garde prophétique,
> vingt ans auparavant, contre une autre guerre bien plus terrible que la première, qui ravagerait le
> monde. Comme le fascisme, le nazisme a laissé des débris perdurant jusqu’à notre époque. Dans son
> cas, ceci prend la forme d’un langage et de symboles à travers lesquels une frange de la société
> d’aujourd’hui, démoralisée par la décadence économique et sociale environnante et désespérée par
> l’absence de solution, laisse éclater sa rage impuissante sur des minorités jugées responsables de ses
> déceptions.
> Le faux dieu identifié de façon explicite par le Maître et nommément dénoncé par Shoghi Effendi,
> avait démontré son caractère dès le début en détruisant brutalement, durant la dernière partie de la
> première guerre mondiale, le premier gouvernement démocratique jamais établi en Russie. Pendant de
> longues années, le système soviétique créé par Vladimir Lénine réussit à donner à beaucoup l’image
> d’un bienfaiteur de l’humanité et du champion de la justice sociale. À la lumière des événements
> historiques, de telles prétentions étaient grotesques. Les documents disponibles actuellement
> fournissent la preuve irréfutable de crimes si énormes et de folies si abyssales qu’ils n’ont aucun
> équivalent dans les six mille ans d’histoire. À un degré que jamais on n’a imaginé auparavant, ni
> même seulement tenté d’imaginer, la conspiration léniniste contre la nature humaine chercha aussi
> systématiquement à éteindre la foi en Dieu. Quelle que soit l’opinion que peuvent avoir actuellement
> des théoriciens politiques sur la situation, personne ne peut être surpris qu’une telle violence délibérée
> contre les racines de la motivation humaine mena inexorablement à la ruine économique et politique
> de ces sociétés assez infortunées pour être tombées sous la domination soviétique. Malheureusement
> son effet spirituel à long terme fut de détourner au profit de son programme amoral le grand désir
> légitime de liberté et de justice des peuples soumis à travers le monde entier.
> D’un point de vue bahá’í, l’adoration de l’humanité pour des idoles de sa propre invention a son
> importance, non à cause des événements historiques associés à ces forces, aussi abominables soientils, mais en raison de la leçon qu’on en retire. Portant un regard en arrière sur le monde crépusculaire
> dans lequel ces forces diaboliques ont menacé le futur de l’humanité, on doit se demander quelle
> faiblesse de la nature humaine la rendait vulnérable à de telles influences. Voir en quelqu’un comme
> Benito Mussolini l’image d’un « envoyé du destin », se sentir obligé d’intégrer les théories raciales
> d’Adolf Hitler comme n’importe quoi excepté des produits d’un esprit à l’évidence malade, accueillir
> sérieusement la ré-interprétation de l’expérience humaine à travers des dogmes ayant donné naissance
> à l’Union soviétique de Joseph Staline, cela constitue un rejet délibéré de la raison pour une partie
> considérable de l’élite intellectuelle de la société et exige de rendre des comptes à la postérité.
> Entrepris sans passion, un tel bilan doit, tôt ou tard, concentrer l’attention sur une vérité qui parcourt
> comme un fil les Écrits de toutes les religions de l’humanité. Bahá’u’lláh l’exprime par ces mots :
> Sur l’essentielle réalité de chaque chose créée, il a répandu la lumière d’un de ses noms, et de chacune
> d’elles il a fait le siège d’un de ses attributs. Mais sur la réalité de l’homme, il a concentré l’éclat de
> tous ses noms et attributs et il en a fait le miroir de sa propre Personne. Seul entre toutes choses créées,
> l’homme a été choisi comme objet d’une si grande faveur... Mais ces énergies dont l’Étoile du matin
> de la bonté divine et la Source de la direction divine ont doté l’essentielle réalité de l’homme ne sont
> en lui que latentes, comme est latente la flamme dans la bougie et comme les rayons de la lumière sont
> en puissance dans la lampe… Ni la lampe, ni la bougie ne peuvent s’allumer d’elles-mêmes et le
> miroir ne saurait davantage, par ses propres moyens, se débarrasser de ses souillures. (81) Extraits des
> écrits de Bahá’u’lláh, op. cit., p.45 (section XXVII).
> La conséquence de l’engouement de l’humanité pour les idéologies conçues par son propre esprit fut
> l’accélération terrifiante du processus de désintégration qui dissolvait le tissu de la vie sociale et
> cultivait les impulsions les plus viles de la nature humaine. La sauvagerie engendrée par la première
> guerre mondiale était maintenant omniprésente dans la vie sociale de la majeure partie de la planète.
> « Ainsi avons-nous rassemblé les artisans d’iniquité ! », avait averti Bahá’u’lláh plus d’un siècle
> auparavant. « Nous les voyons se précipiter vers leur idole... Ils se hâtent vers le feu de l’enfer, et le
> prennent pour la lumière. » (82) Extraits des écrits de Bahá’u’lláh, op. cit., p.29, (section XVII).
> Chapitre VI
> 
> PARALLÈLEMENT À LA MISE EN PLACE de la structure administrative de la Cause, Shoghi
> Effendi tournait son attention sur la tâche qu’il avait été obligé de retarder pendant si longtemps, la
> mise en œuvre du Plan divin du Maître. En Perse, ce processus était déjà bien avancé. D’abord dirigé
> par Bahá’u’lláh puis par ‘Abdu’l-Bahá, un corps d’enseignants, les muballighín, tout particulièrement
> désignés à cette fin, stimulaient le travail au niveau local dans tout le pays, et l’existence d’une vie
> communautaire intense contribua à l’intégration relativement rapide de nouveaux déclarés. Les fonds
> du H∆uqúqu’lláh, complétés par la pratique de la délégation qui était une particularité déjà ancrée dans
> la conscience des bahá’ís en Perse, fournirent un support matériel à ces activités d’enseignement.
> En Occident, en réponse à l’appel du Maître, des personnages aussi exceptionnels que Lua Getsinger,
> May Maxwell et Martha Root apportèrent le souffle nécessaire à l’avancement de la Foi. Le simple
> fait de mentionner ces noms met en évidence une caractéristique du développement de la Cause en
> Occident à laquelle le Maître portait une attention toute particulière :
> En Amérique, les femmes ont surpassé les hommes et ont pris la tête dans ce domaine. Elles se
> consacrent davantage à guider les peuples du monde, et leurs efforts sont plus grands. Elles sont
> fortifiées par les grâces et les bénédictions divines. (83) La Femme ; extraits des écrits de Bahá’u’lláh, de
> ’Abdu’l-Bahá, de Shoghi Effendi et de la Maison universelle de justice, compilés par le Département de recherche de la
> Maison universelle de justice (Bruxelles, Maison d’éditions bahá’íes, 1986), p. 54.
> En Orient, les conditions sociales de l’époque ont pratiquement imposé que ce soit en majorité des
> hommes qui entreprennent de faire avancer la Cause. De telles contraintes n’existaient presque plus en
> Amérique du nord et en Europe où une pléiade de femmes inoubliables devinrent les principales
> messagères des enseignements bahá’ís de part et d’autre de l’Atlantique. On pense à Sarah Farmer
> dont l’école de Green Acre servit de plate-forme à la communauté bahá’íe naissante pour introduire la
> Foi auprès de penseurs influents ; à Lady Sara Blomfield dont la position sociale apporta une force
> plus grande encore à son ardeur à promouvoir les enseignements ; à Marion Jack, immortalisée par
> Shoghi Effendi comme modèle pour les pionniers bahá’ís, à Laura Dreyfus-Barney qui légua à la Foi
> le recueil inestimable des Causeries de ‘Abdu’l-Bahá à Paris, à Agnes Parson co-fondatrice avec
> Louis Gregory des actions Race Amity (concorde entre les peuples) inspirées par ‘Abdu’l-Bahá ; à
> Corinne True, Keith Ransom-Kehler, Helen Goodall, Juliet Thompson, Grace Ober, Ethel Rosenberg,
> Clara Dunn, Alma Knobloch et tant d’autres dont la plupart explorèrent de nouveaux domaines de
> services à rendre à la Foi.
> Il convient d’ajouter à cette liste la reine Marie de Roumanie que l’histoire saluera comme la première
> tête couronnée à avoir reconnu la révélation de Dieu en ce jour. Le courage dont cette femme solitaire
> fit preuve en déclarant publiquement sa foi par le biais de lettres qu’elle adressa sans crainte aux
> éditeurs de plusieurs journaux en Europe et en Amérique du nord, fit sans aucun doute connaître le
> nom de la Cause auprès de plusieurs millions de lecteurs.
> En dépit des réactions impressionnantes que ces premiers efforts suscitèrent, le manque de moyens
> concertés pour tirer parti de ces résultats limita d’abord les bénéfices qu’auraient pu en retirer les
> communautés bahá’íes des pays occidentaux. La mise en place de l’Ordre administratif modifia
> brusquement cette situation. Tandis que de nouvelles assemblées spirituelles locales naissaient, des
> objectifs furent fixés, des ressources furent mises à disposition de la communauté pour soutenir les
> efforts individuels d’enseignement. Et ceux qui déclarèrent leur foi furent rapidement associés aux
> nombreuses activités d’une vie communautaire bahá’íe captivante. Il fut dès lors possible de traduire
> et de publier méthodiquement des ouvrages et de partager des nouvelles d’intérêt général, et les liens
> qui reliaient les croyants avec le Centre mondial de la Foi se renforcèrent régulièrement.
> Les deux principaux instruments utilisés par Shoghi Effendi pour nourrir un dévouement plus grand à
> l’enseignement en Orient comme en Occident furent les mêmes que ceux sur qui le Maître s’était
> appuyé. Un courant régulier de correspondance adressée à des communautés et à des individus, ouvrit
> à leurs destinataires de nouvelles perspectives sur les croyances qu’ils avaient embrassées. Toutefois,
> les communications adressées aux assemblées spirituelles locales et nationales devenaient maintenant
> les plus importantes. Leur effet était renforcé par le flot de pèlerins qui partageaient à leur retour leurs
> impressions après un contact direct avec le Centre de la cause. À travers ces relations, chaque croyant
> était encouragé à se considérer comme un instrument de la puissance émanant de l’Alliance. La
> compilation inestimable qui parut finalement sous le titre de Messages à l’Amérique 1932-1946 offre
> une rétrospective des étapes qui permirent à Shoghi Effendi d’amener les croyants nord-américains à
> 
> une connaissance plus approfondie des implications du Plan divin du Maître en vue de « la conquête
> spirituelle de la planète » :
> Dans un monde pollué par ses corruptions incurables, paralysé par ses peurs lancinantes, déchiré par
> ses haines dévastatrices, et périclitant sous le fardeau de son insoutenable misère, les croyants, grâce à
> la sublimité et la sérénité de leur foi, grâce à la sûreté et à la clarté de leur vision, à l’incorruptibilité de
> leur caractère, à la rigueur de leur discipline, à la pureté de leur morale et à l’exemple unique de leur
> vie communautaire, peuvent et même doivent démontrer la validité de leur revendication à être
> reconnus comme seuls dépositaires de cette faveur dont dépendent la délivrance totale, la
> réorganisation fondamentale et la félicité suprême de l’humanité tout entière. (8 4 ) Shoghi Effendi,
> Messages to America (Wilmette Bahá’í Publishing Committee, 1947), p. 28.
> Le Gardien offrit à la communauté bahá’íe nord-américaine une vision de sa destinée spirituelle. Ses
> membres étaient « les descendants spirituels des héros de la cause de Dieu », disait-il, et ses
> institutions grandissantes étaient « les symboles visibles de son indubitable souveraineté (celle de la
> Foi) » , les enseignants et les pionniers qu’elle envoyait étaient les « porte-flambeaux d’une
> civilisation à venir », son défi collectif était d’assumer « une part prépondérante » dans l’établissement
> des fondations de l’ordre mondial « que le Báb avait annoncé, que l’esprit de Bahá’u’lláh avait
> pressenti et dont ‘Abdu’l-Bahá, son architecte, avait dessiné les contours. » (85) ibid., pp. 9, 10, 14, 22.
> Le langage de ces messages est magnifique, envoûtant. Tout en constatant cette obscurité
> qu’engendraient l’absence de Dieu, la violence et l’immoralité rampante, Shoghi Effendi décrivait le
> rôle que les bahá’ís doivent jouer partout en tant qu’instruments de la puissance transformatrice de la
> nouvelle révélation :
> Il leur appartient de tenir bien haut et brillant le flambeau de la direction divine, tandis que les ombres
> de la nuit recouvrent tout le genre humain. Il est dans leur fonction, au milieu de ces tumultes, périls et
> agonies, de témoigner de la vision et de proclamer l’avènement de cette société recréée, ce royaume
> promis par le Christ, cet ordre mondial dont l’élan générateur n’est autre que l’esprit de Bahá’u’lláh en
> personne, dont le domaine est la planète entière, dont le mot d’ordre est l’unité, dont le pouvoir
> animateur est la force de la justice, dont le but proclamé est le règne de la droiture et de la vérité, et
> dont la gloire suprême est la félicité totale, sereine et durable pour tout le genre humain. (86) ibid, p.28.
> En 1936 le Gardien estima que la structure administrative de la Cause était suffisamment étendue et
> solide en Amérique du nord pour pouvoir entamer la première étape de la mise en œuvre du Plan divin
> lui-même. Dans un monde qui glissait vers une nouvelle conflagration générale, où le champ d’action
> possible des croyants persans se trouvait strictement limité, l’attention devait nécessairement se
> concentrer sur l’expansion et la consolidation de la communauté bahá’íe occidentale afin de préparer
> les actions à venir, plus importantes encore. Faisant appel aux « agents » désignés du plan, les croyants
> d’Amérique du nord, le Gardien lança un plan de sept ans, allant de 1937 à 1944. Ses objectifs étaient
> d’établir au minimum une assemblée spirituelle locale dans chaque État des États-Unis, dans chaque
> province du Canada, et d’ouvrir à la Cause quatorze pays d’Amérique latine. À ces objectifs, fut
> ajoutée la tâche particulièrement difficile pour une communauté encore très limitée en nombre et
> disposant de ressources financières réduites, de terminer la décoration extérieure du « Temple-mère de
> l’Occident ».
> Rúh∂íyyih Khánum a souligné un parallèle frappant entre deux développements au cours de cette
> période de l’histoire. D’un côté, des nations puissantes lançaient des armées conquérantes pour
> s’emparer des ressources naturelles de leurs voisins, ou simplement pour satisfaire une soif de
> conquête. De l’autre, Shoghi Effendi mobilisait la troupe de pionniers extrêmement petite dont il
> disposait et la dirigeait sur les objectifs du plan qu’il avait conçu. En peu d’années, ces immenses
> bataillons destructeurs allaient être définitivement écrasés, leurs noms et conquêtes rayés de l’histoire.
> Et la petite troupe des croyants qui étaient partis, risquant leur vie pour remplir la mission que le
> Gardien leur avait confiée, aura atteint, voire même dépassé, la totalité de ses buts, donnant bientôt
> naissance à des communautés florissantes. (87) ( Rúh∂íyyih Rabbaní, La perle inestimable, op. cit., p. 448)
> Pour évaluer cette entreprise, il est utile que les bahá’ís comprennent à la fois le rôle que joue cette
> planification dans la vie de la Cause et la nature unique de cet outil dans son expression bahá’íe.
> L’identification méthodique des objectifs à atteindre et les décisions quant à la manière de les atteindre
> ne veulent pas dire que la communauté bahá’íe prend la responsabilité de « concevoir » son propre
> futur, comme l’implique habituellement le concept de planification. Les institutions bahá’íes
> s’efforcent plutôt de conformer le travail de la Cause au processus animé d’un souffle divin qu’ils
> 
> voient se mettre en œuvre dans le monde, un processus qui finira assurément par aboutir, quels que
> soient les circonstances ou les événements de l’histoire. Le défi de l’Ordre administratif consiste à
> s’assurer que, selon le vœu de la Providence, les efforts des bahá’ís sont en harmonie avec le plan
> majeur de Dieu, car c’est en agissant ainsi que les potentialités implantées dans la Cause par
> Bahá’u’lláh porteront leurs fruits. Que les dispositions prises dans le Kitáb-i-Aqdas et le Testament de
> ‘Abdu’l-Bahá assurent le succès des efforts des bahá’ís est démontré de façon saisissante dans la suite
> ininterrompue de triomphes qu’ont remportés les plans mis en place par Shoghi Effendi.
> Dès août 1944, Shoghi Effendi était en mesure de célébrer l’achèvement du premier plan de sept ans.
> Le Gardien marqua l’événement par un présent aux bahá’ís du monde qui représente une des plus
> grandes réalisations de sa vie. La publication, en 1944, de Dieu passe près de nous, son histoire
> détaillée et réfléchie des cent premières années de la Cause, éclaira les croyants sur le processus
> spirituel en cours qui réalisait le dessein de Bahá’u’lláh pour l’humanité.
> L’histoire est un instrument puissant. Au mieux, elle donne une perspective du passé et éclaire le futur.
> Elle peuple la conscience humaine de héros, de saints et de martyrs dont les exemples éveillent chez
> tous ceux qu’elle touche des capacités dont ils ne s’imaginaient pas pourvus. Elle aide à donner un
> sens au monde, et à l’expérience humaine. Elle inspire, console et guide. Elle enrichit la vie. Dans
> l’ensemble de la littérature et des légendes qu’elle a laissé à l’humanité, on peut voir la main de
> l’histoire à l’œuvre, donnant forme aux étapes de la civilisation : dans les légendes qui ont inspiré les
> idéaux de tous les peuples depuis l’aube des temps, ainsi que dans les épopées du Ramayana, dans les
> exploits célébrés dans l’Odyssée et l’Énéïde, dans les sagas nordiques, dans le Shahnameh , et à de
> nombreux endroits dans la Bible et le Coran.
> Dieu passe près de nous élève cet immense travail de l’esprit à un niveau ardemment recherché mais
> jamais atteint par le passé. Ceux qui s’ouvrent à sa vision découvrent en cet ouvrage une multitude
> d’approches menant à la compréhension du dessein de Dieu, convergeant avec les vastes horizons que
> nous ouvrent les traductions hors pair des textes révélés, effectuées par le Gardien. Sa parution pour le
> centenaire de la naissance de la Cause - juste au moment où le monde bahá’í célébrait le succès des
> premiers efforts collectifs qu’elle ait jamais entrepris - proclama aux croyants de toute part la grandeur
> et la signification d’une centaine d’années de sacrifices ininterrompus.
> *
> Quelque temps après le début de la seconde guerre mondiale, le Gardien montra ce conflit aux bahá’ís
> sous un jour bien différent de celui qui prévalait à l’époque. La guerre devrait être envisagée, disait-il,
> « comme une suite directe » de la conflagration qui éclata en 1914. Elle sera considérée comme « un
> préalable essentiel à l’unification du monde ». L’entrée en guerre des États-Unis, dont le président,
> faisant preuve d’initiative visionnaire, avait lancé le projet d’un système d’ordre international qu’il
> avait rejeté par la suite, conduirait cette nation, prédit Shoghi Effendi, à « assumer dans l’adversité une
> part prépondérante de responsabilité dans l’établissement définitif de vastes fondations internationales
> et inattaquables de ce système discrédité et pourtant impérissable ». (88) Shoghi Effendi, Messages to
> America, op. cit., p. 53.
> Ces affirmations s’avérèrent prophétiques. Avec la fin des hostilités, il devint de plus en plus clair
> qu’un glissement fondamental s’opérait dans les consciences à travers le monde et que les
> présomptions du passé, les institutions et les priorités qui avaient été progressivement minées par des
> forces à l’œuvre durant la première moitié du siècle s’effondraient maintenant. S’il n’était pas encore
> possible de décrire ce changement comme une conviction naissante de l’unité de l’humanité, aucun
> observateur objectif ne pouvait se tromper sur le fait que les barrières empêchant une telle réalisation
> et ayant survécu aux assauts menés contre elles précédemment, étaient enfin en train de céder. Pensons
> aux paroles prophétiques du Coran : « Tu verras les montagnes, que tu croyais immobiles, passer
> comme des nuages »(88bis) Coran : 27: 88. Il s’agissait d’insuffler aux esprits progressistes ce sentiment
> de confiance : il était possible de bâtir un nouveau type de société qui préserverait une paix à long
> terme dans le monde, et enrichirait la vie de tous ses habitants.
> Ce nouveau regain d’espoir résultait essentiellement, ainsi que l’avait prédit Shoghi Effendi, de cette
> « terrible épreuve » qui avait enfin réussi à « implanter ce sens de la responsabilité » que les dirigeants
> avaient cherché à éviter dans les premières décennies du siècle. (89) Shoghi Effendi, L’ordre mondial de
> Bahá’u’lláh, op. cit., p. 41. À cette nouvelle conscience s’étaient ajoutés les effets de la peur induite par
> l’invention et l’utilisation de l’arme atomique, une réaction qui rappelait aux bahá’ís les affirmations
> prémonitoires du Maître en Amérique du nord, à savoir que la paix arriverait enfin parce que les
> 
> nations seraient forcées de l’accepter. Le quotidien Montreal DaiIy Star avait cité ses paroles : « Elle
> (la paix) sera universelle au vingtième siècle. Toutes les nations y seront contraintes ». (90) (‘Abdu’l-
> Bahá in Canada, op. cit., p.51) Les années qui suivirent 1945 furent témoins d’une progression dans la
> mise en place d’un nouvel ordre social qui dépassait de loin les espoirs les plus optimistes des
> décennies précédentes.
> Mais le plus important était la volonté des gouvernements nationaux de créer un nouveau système
> d’ordre international, et de lui conférer l’autorité de gardien de la paix dont la défunte Société des
> nations avait été si tragiquement privée. Se rencontrant à San Francisco en avri1 1945, dans l’état où
> ‘Abdu’I-Bahá avait prophétiquement annoncé :
> « Puisse le premier drapeau de la paix internationale être hissé dans cet Etat »(91) ‘Abdu’l-Bahá,
> Promulgation of Universal Peace, op. cit., p. 377., les délégués de cinquante pays adoptèrent la charte de
> l’Organisation des Nations unies, dont le nom même avait été proposé par le président Franklin D.
> Roosevelt. La ratification par le quorum nécessaire d’États membres suivit en octobre, et la première
> assemblée générale de la nouvelle organisation eut lieu le 10 Janvier 1946 à Londres. En Octobre
> 1949, la pierre angulaire du siège permanent des Nations unies fut posée en la ville de New-York que
> ‘Abdu’l-Bahá avait saluée trente-sept ans auparavant en tant que « ville de l’Alliance ». Durant sa
> visite dans cette ville, il avait prédit : « Il ne fait pas de doute que... la bannière de la concorde
> internationale sera déployée ici afin de s’étendre à toutes les nations du monde ». (92) ‘Abdu’l-Bahá, Les
> bases de l’unité du monde (Bruxelles, Maison d’éditions bahá’íes, 1981), p.24.
> Il est significatif que ce soit aussi sur l’initiative d’un dirigeant politique d’un pays occidental à qui
> Bahá’u’lláh s’était adressé, que soient enfin suivis d’actions concrètes ses appels à une sécurité
> collective, appels qui rejaillirent en premier lieu dans les sanctions nominatives votées par la Société
> des nations contre l’agression fasciste en l’Éthiopie. En Novembre 1956, Lester Bowles Pearson, alors
> Ministre des Affaires Étrangères puis Premier Ministre du Canada, obtint la création par les Nations
> unies de la première unité armée pour la paix, ce qui lui valut par la suite le prix Nobel de la paix. (94)
> Lester Bowles Pearson (1897-1972) reçut le prix Nobel de la paix en 1957 pour l’élaboration d’un système international dans
> la période qui suivit la seconde guerre mondiale, en particulier pour son projet qui conduisit à la création de la première force
> d’intervention d’urgence des Nations unies dans l’affaire du Canal de Suez en 1956, pour régler la crise que l’invasion de
> l’Égypte par les forces militaires britanniques et françaises solidaires des forces israéliennes avait provoquée suite à la
> fermeture du canal par l’Égypte. Le premier vote officiel de sanctions internationales contre l’agression, en 1936 par la
> Société des nations, suite à l’invasion de l’Ethiopie par l’Italie fasciste fut salué par Shoghi Effendi comme : « un événement
> sans pareil dans l’histoire de l’humanité ». (voir Shoghi Effendi, l’Ordre mondial de Bahá’u’lláh, op. cit., p. 184. La pleine
> nature de l’autorité contenue dans un tel mandat allait apparaître comme la principale caractéristique
> des relations internationales pendant la deuxième moitié du siècle. D’abord destiné à réglementer les
> accords contractés par les États hostiles, le principe de l’action collective dans la défense de la paix
> prit peu à peu la forme d’interventions militaires telle que celle de la guerre du Golf, au cours de
> laquelle la conformité avec les résolutions du Conseil de sécurité fut imposée par la force aux États et
> factions hostiles.
> En même temps que le nouveau système des Nations unies était mis en place et que les étapes pour
> faire appliquer ses sanctions étaient franchies, une seconde percée remarquable se produisit. Avant
> même la fin des hostilités, le public du monde entier fut stupéfait par les retransmissions filmées sur la
> libération des camps de la mort nazis, lesquelles exposaient à la vue de tous les horribles conséquences
> du racisme. Ce que l’on pourrait décrire comme un profond sentiment de honte devant la propension à
> faire le mal dont l’humanité a montré qu’elle était capable, bouleversa la conscience de celle-ci.
> Profitant de cette opportunité, un groupe de femmes et d’hommes dévoués et clairvoyants obtint, sous
> la houlette éclairée de personnages tels que Eleanor Roosevelt, l’adoption par les Nations unies de la
> Déclaration universelle des droits de l’homme. L’engagement moral que cela représentait fut ensuite
> institutionnalisé par la mise en place de la Commission des droits de l’homme. La communauté
> bahá’íe elle-même sera bien placée pour apprécier, en temps opportun, l’importance du système en
> tant que bouclier protégeant les minorités des abus du passé.
> La décision prise par les nations victorieuses lors des récents conflits de traduire en justice les
> principaux instigateurs du régime nazi souligne l’importance de ces deux avancées. Pour la première
> fois dans l’histoire, les dirigeants d’une nation souveraine - des hommes qui cherchaient à prouver la
> légitimité des positions politiques qu’ils avaient occupées - furent traduits en justice, leurs crimes
> impitoyablement examinés, documents à l’appui ; ils furent ensuite dûment condamnés et ceux qui
> n’avaient pas fui en se suicidant furent soit pendus, soit condamnés à de lourdes peines de prison.
> 
> Aucune protestation sérieuse ne s’éleva contre cette procédure qui, en théorie, contrevenait
> fondamentalement aux normes de la loi internationale en vigueur. Bien que l’intégrité des procédures
> fût sérieusement troublée par la participation de juges nommés par une dictature soviétique dont les
> propres crimes égalaient et même dépassaient ceux du régime des accusés, cet acte créa un précédent
> historique. Il démontrait, pour la première fois, que le culte de la « souveraineté nationale » avait des
> limites identifiables et contraignantes.
> Commencée au cours de ces mêmes années, la réalisation d’un idéal longtemps différé s’accomplit
> avec la dissolution des grands empires qui n’avaient pas seulement survécu à 1918, mais avaient
> même réussi à étendre leurs territoires par l’acquisition de « mandats », de « protectorats » et de
> colonies saisies aux Puissances défaites. Désormais, ces systèmes désuets d’oppression politique se
> trouvaient submergés par une marée montante de mouvements de libération nationale dépassant
> largement leurs capacités affaiblies à résister. Avec une rapidité surprenante, tous abandonnèrent de
> plein gré leurs prérogatives, ou furent forcés par des rebellions coloniales de se plier au même destin
> qu’avaient connu leurs prédécesseurs des empires ottoman et des Habsbourg au début du siècle.
> Les peuples de la terre trouvèrent soudain un lieu où se tenir en toute dignité, un forum au sein duquel
> il leur était possible d’exprimer les préoccupations qui les affectaient au plus profond d’eux-mêmes, et
> découvrirent les prémices d’un rôle à jouer dans la décision de leur propre futur et de celui de
> l’humanité en général. Un tournant avait été pris qui laissait derrière lui six millénaires ou plus
> d’histoire. Par-delà les déséquilibres persistants en matière d’éducation, les inégalités économiques et
> les entraves créées par des manœuvres politiques et diplomatiques - par-delà toutes ces limitations
> réelles mais historiquement éphémères - une nouvelle autorité œuvrait dans les affaires humaines, à
> laquelle tous pouvaient raisonnablement espérer faire appel d’une manière ou d’une autre. Des
> représentants des peuples jusqu’alors assujettis, dont les guerriers vêtus de manière exotique fermaient
> la marche de la procession du Jubilé d’or à Londres cinquante ans auparavant, devenaient maintenant
> délégués du Conseil de sécurité et occupaient des postes importants aux Nations unies et dans diverses
> organisations non gouvernementales. Le fait que l’actuel Secrétaire général des Nations unies soit
> ghanéen, immédiatement après un Égyptien et un Péruvien, témoigne de l’amplitude de ce
> changement. (94) Les trois secrétaires généraux des Nations unies mentionnés ici sont, dans l’ordre chronologique, Javier
> Pérez de Cuellar (1982-1991), Pérou ; Boutros Boutros-Ghali (1992-1996), Égypte ; Khofi Anan (1997…), Ghana.
> Ce changement n’était pas seulement d’ordre purement formel et administratif. Le temps passant, un
> nombre croissant de personnalités exceptionnelles de tous horizons échappaient aux limites habituelles
> de l’identité ethnique, religieuse ou culturelle. Sur chaque continent du globe, des noms tels que Anne
> Franck, Martin Luther King Jr., Paolo Freire, Ravi Shankar, Gabriel Garcia Marques, Kiri Te Kanawa,
> Andréi Sakharov, Mère Theresa et Zhang Yimou devinrent des sources d’inspiration et
> d’encouragement pour un grand nombre de leurs concitoyens. (95) Anne Frank (1929-1945) - jeune juive
> victime du génocide nazi, arrêtée dans la maison où se cachait sa famille, en Hollande en août 1944, et envoyée au camp de
> concentration de Belsen où elle mourut un an plus tard. Son journal fut publié en 1952 sous le titre Le journal d’Anne Frank,
> il fut par la suite adapté à la scène et pour l’écran. Martin Luther King Jr. (1929-1968) - pasteur protestant américain et
> prix Nobel, l’un des principaux chefs du American civil rights movement (Mouvement des droits civiques américains) qui fut
> assassiné le 4 avril 1968 à Memphis, Tennessee. Aux États-Unis, on commémore son souvenir par un jour férié le troisième
> lundi de janvier. Paulo Freire (1921-1997) - éducateur novateur brésilien dont le travail de précurseur dans le domaine de
> l’éducation des adultes lui valut une renommée internationale et l’a conduit à deux séjours en prison dans son propre pays.
> Kiri te Kanawa (1944…) d’origine maorie, née en Nouvelle Zélande, aujourd’hui une des plus grandes divas du monde. En
> 1982, la reine Elisabeth II lui conféra le titre de membre du Order of Dame Commander of the British Empire. Gabriel
> García Marquès (1928…) Écrivain et romancier colombien qui reçut le prix Nobel de littérature en 1982 et fut obligé de
> s’exiler au Mexique et en Espagne de 1960 à 1970 pour échapper aux persécutions dans son propre pays. Ravi Shankar
> (1920…) - Compositeur indien et joueur de cithare dont les talents impressionnants et les tournées en Europe et en Amérique
> du nord ont largement contribué à éveiller l’intérêt de l’Occident pour la musique indienne. Andrei Dmitriyevitch Sakharov
> (1921-1989) - Physicien russe du nucléaire, qui abandonna la recherche scientifique pour devenir porte-parole des libertés
> civiques en Union soviétique, ce pour quoi il reçut le prix Nobel de la paix en 1975 alors qu’il était exilé dans son propre
> pays. - Mère Teresa, Agnès Gonxha Borjaxhiu (1910-1997) sœur albanaise, née catholique romaine, fondatrice des
> missions des Petites sœurs de la charité, dont l’engagement total auprès des pauvres, des sans abris et des mourants de
> Calcutta lui valut le prix Nobel de la paix en 1979. Zhang Yimou (1951…) - Un des principaux metteurs en scène des
> productions cinématographiques chinoises de la « Cinquième Génération », lauréat de nombreux prix pour son travail
> sensible et artistique. Dans chaque domaine de la vie, l’héroïsme, l’excellence professionnelle ou une
> morale élevée allaient de plus en plus parler d’eux-mêmes et être adoptés par la majorité de
> l’humanité. L’effusion d’amitié et de joie qui, dans le monde entier, devait accueillir Nelson Mandela
> au sortir de son emprisonnement et ensuite, lors de son élection comme président de son pays,
> 
> reflétaient l’idée selon laquelle, au sein des populations de chaque ethnie et de chaque nation,
> l’ensemble de ces événements historiques représentaient autant de victoires de la famille humaine.
> De même, il devint clair que les conceptions d’avant-guerre concernant l’utilisation et la répartition
> des richesses devaient être complètement reconsidérées. Exception faite des principes de justice
> sociale qui sans aucun doute motivèrent un grand nombre de ceux qui se consacrèrent à cette tâche, les
> bouleversements économiques produits par les événements des trois décennies précédentes avaient fait
> clairement apparaître que les dispositions existantes étaient à la fois anachroniques et inopérantes.
> Suite à la grande dépression de 1930, des expériences furent engagées dans plusieurs pays pour tenter
> de pallier ces problèmes au niveau national. Dès lors, un système d’institutions s’interpénétrant,
> orienté vers la reconnaissance que les économies nationales constituaient des éléments d’un tout
> mondial, fut progressivement élaboré et mis en place. Le Fonds monétaire international, l’Accord
> général sur les tarifs et le commerce (GATT), la Banque mondiale, et autres agences annexes
> commencèrent un peu tardivement à s’attaquer aux implications engendrées par un monde en pleine
> mondialisation et aux questions concernant la distribution des richesses inhérentes à ce
> développement. Des penseurs dans les pays en voie de développement firent rapidement remarquer
> que de telles initiatives servaient en premier lieu à satisfaire les besoins du monde occidental.
> Néanmoins, leur émergence attestait un changement radical de direction qui permettrait
> progressivement la participation d’un nombre croissant d’États et d’institutions.
> Une initiative humanitaire d’un genre jamais imaginé auparavant donna une nouvelle dimension à
> l’intégration mondiale en cours. Avec le « plan Marshall » conçu par le gouvernement des États-Unis
> pour relever les nations européennes déchirées par la guerre, celles d’entre elles qui en avaient la
> possibilité se concentrèrent sur l’élaboration de programmes destinés à renforcer le développement
> économique et social des nations naissantes. Une publicité importante éveilla un sentiment de
> solidarité avec le reste du monde chez les habitants des pays qui bénéficiaient d’un niveau raisonnable
> d’éducation, de santé publique et de technologies appliquées. Avec le temps, cette action ambitieuse se
> trouva attaquée à cause des raisons complexes qui la motivaient. Et personne ne pourra nier que les
> résultats à long terme des projets développés furent terriblement décevants car ils ne purent combler le
> gouffre qui séparait les riches des pauvres. Aucune circonstance ne peut cependant effacer le
> sentiment de simple humanité qui imprégnait ses objectifs et qui s’exprima peut-être plus
> éloquemment dans la réponse qu’elle suscita chez une armée de jeunes idéalistes dans de nombreux
> pays.
> Paradoxalement, en particulier en Extrême-Orient, la guerre elle-même eut un certain effet libérateur
> sur les consciences. Dès 1904, le conflit russo-japonais avait été considéré dans plusieurs parties de
> l’Orient comme une preuve encourageante de la résistance des peuples non-occidentaux à la puissance
> apparemment invincible de l’Occident. Cet effet avait été amplifié par les événements de la première
> guerre mondiale, et largement confirmé par le succès des armes japonaises à résister aussi longtemps à
> l’impressionnant dispositif occidental mis en œuvre pour les détruire entre 1941 et 1945. La deuxième
> moitié du siècle vit cette nouvelle expertise technologique donner naissance aux économies modernes
> dans une demi-douzaine de nations de la région, dont les produits innovants et l’énergie industrielle,
> surtout dans les domaines du transport et de l’information, étaient capables de rivaliser avec ce que le
> reste du monde avait à leur offrir.
> *
> En 1946, la fin des hostilités avait permis à Shoghi Effendi de lancer un second plan de sept ans,
> lequel bénéficiait de la nouvelle réceptivité au message de la Foi que produisait le changement de
> conscience déjà apparent. Encore une fois, la communauté bahá’íe nord-américaine fut chargée d’une
> lourde responsabilité, celle de consolider et de développer les réalisations acquises lors du plan
> précédent. Toutefois il y avait maintenant plusieurs autres communautés bahá’íes en mesure de
> participer, ce qui faisait une grande différence. Déjà en 1938, les bahá’ís de l’Inde, du Pakistan et de
> Birmanie avaient élaboré leur propre plan. Lorsque progressivement les hostilités internationales
> cessèrent, les Assemblées spirituelles nationales de Perse, des Iles Britanniques, d’Australie et
> Nouvelle-Zélande, d’Allemagne et Autriche, d’Égypte et Soudan, et d’Irak - libérées des restrictions
> qui leur avaient été imposées par la guerre - mirent en œuvre des projets de durées variées afin
> d’élargir l’assise de l’Ordre administratif, d’établir des pionniers avec des objectifs locaux et
> internationaux, et de multiplier la littérature bahá’íe disponible.
> 
> En 1953, toutes ces réalisations avaient été menées à terme. Trois nouvelles assemblées spirituelles
> nationales avaient été établies et avaient entrepris des plans d’enseignement supplémentaires. Bon
> nombre de nouvelles assemblées spirituelles locales avaient été formées en Europe, et les initiatives de
> cinq communautés nationales différentes, agissant de concert avec l’Assemblée spirituelle nationale
> des îles Britanniques, avaient permis l’établissement de pionniers en Afrique de l’Est et de l’Ouest ;
> l’important chantier que le Maître avait lancé en posant la première pierre du Temple-mère de
> l’Occident était enfin terminé. (96) Ces trois nouvelles assemblées spirituelles nationales étaient celles du Canada qui
> avait constitué une assemblée séparée de celle des États-Unis en 1948, l’Assemblée régionale d’Amérique centrale et des
> Antilles instituée en 1951 et celle d’Amérique du sud en 1951. Avant même que les croyants aient pu fêter ces
> réussites, Shoghi Effendi lança un nouveau défi aux dimensions vertigineuses. Poussé par les forces
> historiques dont il était le seul à pouvoir mesurer l’ampleur, le Gardien annonça le lancement au
> prochain Rid∂van d’un plan de dix ans d’envergure mondiale qu’il appela « croisade spirituelle ».
> Nécessitant l’énergie de l’ensemble des douze assemblées spirituelles nationales existant alors - la
> douzième étant celle de la communauté italo-suisse - ce plan prévoyait l’établissement de la Foi dans
> cent trente et un pays et territoires supplémentaires, en même temps que la formation de quarantequatre nouvelles assemblées spirituelles nationales et l’enregistrement légal de trente-trois d’entre
> elles, un accroissement important de la littérature bahá’íe, la construction de Maisons d’adoration en
> Iran et en Allemagne (la première ayant été remplacée par un temple en Afrique et en Australie
> lorsque le projet de Téhéran fut bloqué), ainsi que l’augmentation à cinq mille du nombre des
> assemblées spirituelles locales dans le monde et l’enregistrement légal de trois cent cinquante d’entre
> elles. Rien dans leur expérience collective n’avait préparé les bahá’ís du monde à une entreprise aussi
> colossale. Shoghi Effendi souligna l’ampleur du défi dans un télégramme daté du 8 octobre 1952 :
> Heure propice pour proclamer à l’ensemble du monde bahá’í le projet du lancement... de la croisade
> spirituelle d’ampleur mondiale, lourde de conséquences, bouleversante, d’une durée de dix ans…
> nécessitant la participation concertée de toutes les assemblées spirituelles nationales du monde bahá’í,
> destinée à placer rapidement sous l’autorité spirituelle de Bahá’u’lláh... tous les États souverains
> restants, les principales dépendances, y compris les principautés, les sultanats, les émirats, les
> territoires sous la juridiction d’un Shaykh, les protectorats, les territoires sous mandat international et
> les colonies de la Couronne royale éparpillés sur toute la surface de la planète. La communauté tout
> entière des partisans indéfectibles de la Foi toute conquérante de Bahá’u’lláh se voit maintenant
> désignée pour réaliser en une seule décennie des exploits de nature à éclipser entièrement les réussites
> qui illustrèrent les annales des pionniers bahá’ís au cours des onze décennies précédentes. (97) Shoghi
> Effendi Messages to the Bahá’í World, 1950-1957 (Wilmette : Bahá’í Publishing Trust, 1995), p.41.
> Une victoire dans une entreprise aussi ambitieuse signifiait que la Foi devait englober toute la planète,
> que les fondations institutionnelles de son ordre administratif devaient se multiplier par cinq et que la
> vie communautaire devait s’enrichir de la participation de croyants issus d’un nombre important de
> nations, de cultures et de tribus non encore touchées.
> En fait, ce plan prévoyait que la Cause effectue un pas de géant englobant ce qui aurait pu autrement
> représenter plusieurs étapes de son évolution. Shoghi Effendi avait clairement vu - et seules les
> capacités de clairvoyance d’un Gardien pouvaient voir cela - qu’un concours de circonstances
> historique offrait à la communauté bahá’íe une occasion qui ne se représenterait pas et dont les étapes
> futures du Plan divin dépendraient entièrement. Ce qu’il n’hésita pas à appeler L’appel du Seigneur
> des armées était incorporé dans un message qui frappa l’imagination des bahá’ís du monde entier :
> Peu importe la durée de la période qui les sépare de la victoire finale ; aussi ardue que puisse être la
> tâche ; quelle que soit l’importance des efforts qui leur sont demandés ; quelle que soit la noirceur des
> jours que l’humanité, perplexe et durement éprouvée, doit traverser pendant cet enfantement ; aussi
> rudes que soient les épreuves auxquelles seront confrontés ceux qui rachèteront son destin... Par ce
> sang précieux qui coula abondamment, par la vie des innombrables saints et héros qui furent immolés,
> par le sacrifice suprême et glorieux du prophète et précurseur de notre Foi, par les tribulations que son
> Fondateur lui-même accepta de subir afin que sa Cause vive, que son Ordre rachète un monde écroulé
> et que sa gloire inonde la planète entière, je les conjure, tandis que cette heure solennelle approche, de
> se résoudre à ne jamais faillir, à ne jamais hésiter, à ne jamais faiblir tant que les objectifs des plans à
> venir ne sont pas complètement réalisés. (98) ( ibid., pp. 38-39.)
> La réponse fut immédiate. En l’espace de quelques mois des messages émanant du Centre mondial
> commencèrent à annoncer une série de victoires, pays par pays. Les pionniers qui, les premiers,
> 
> établirent la Foi dans un pays ou territoire furent nommés « Chevaliers de Bahá’u’lláh », et leurs noms
> furent inscrits sur une liste d’honneur destinée à être déposée, ainsi que le demanda le Gardien, sous le
> seuil d’entrée du tombeau de Bahá’u’lláh. Le fait que dans chacun des États nés au lendemain de la
> seconde guerre mondiale, les communautés et assemblées spirituelles bahá’íes faisaient déjà partie du
> tissu de la vie nationale atteste de manière saisissante et plus que tout autre chose les prémonitions
> incorporées dans les plans successifs de Shoghi Effendi.
> Une succession éclatante de réussites suivit les premières. En octobre 1957, alors que la Foi était
> implantée dans plus de deux cent cinquante pays et territoires, Shoghi Effendi fut en mesure
> d’annoncer l’acquisition de propriétés pour la construction de dix nouveaux temples, et le lancement
> des travaux des Maisons d’adoration de Kampala, Sydney et Francfort ; l’acquisition de propriétés
> pour quarante-six centres nationaux ; une augmentation importante de la production de littérature
> bahá’íe ; l’enregistrement légal d’assemblées, portant leur nombre total à cent quatre-vingt-quinze ;
> une plus grande reconnaissance du mariage et des jours fériés bahá’ís ; et la bonne progression des
> travaux du bâtiment des archives internationales bahá’íes, le premier à être construit sur le grand Arc
> dessiné par le Gardien sur la pente du Mont Carmel. Quiconque se penche sur les événements de cette
> époque ne peut qu’être profondément saisi par la sollicitude paternelle avec laquelle Shoghi Effendi
> s’assura de la réussite de ces prodigieux résultats, comme le montre la liste nominative de chacune des
> soixante-trois conférences régionales d’enseignement et instituts tenus cette année-là dans le monde
> bahá’í, liste qu’il prit le soin d’établir dans son dernier message sur la croisade, en avril 1957.
> Une telle rétrospective resterait incomplète sans une compréhension des actions simultanées de
> l’Ordre administratif à un niveau international, que le Gardien entreprit au cours de ces mêmes années.
> Ces étapes s’avérèrent cruciales non seulement pour remporter la croisade mais surtout pour
> consolider et protéger l’avenir de la Cause. Parallèlement au pouvoir de décision qui incombait aux
> institutions élues de la Foi, une fonction similaire de l’Ordre administratif consiste à exercer une
> influence spirituelle, morale et intellectuelle à la fois sur ces institutions et sur la vie des membres de
> la communauté. Le Testament du Maître confère essentiellement aux Mains de la cause de Dieu cette
> responsabilité conçue par Bahá’u’lláh lui-même, consistant à « diffuser les parfums divins, à édifier
> l’âme des hommes, à promouvoir la connaissance, à améliorer le caractère de tous les hommes... ».
> (99) Testament de ‘Abdu’l-Bahá, op. cit., p.27.
> Au cours des ministères de Bahá’u’lláh et de ‘Abdu’l-Bahá, ces croyants à qui furent conférées ces
> hautes fonctions jouèrent un rôle majeur dans le développement de l’enseignement en Orient. Tandis
> que la conception de la croisade de dix ans prenait forme dans son esprit, Shoghi Effendi mobilisa le
> soutien spirituel que cette institution pouvait apporter pour mener à bien les tâches de ce plan. Dans un
> télégramme daté du 24 décembre 1951, il annonça la nomination du premier contingent de douze
> Mains de la cause de Dieu, réparties équitablement entre la Terre sainte, l’Asie, les Amériques et
> l’Europe. Ces éminents serviteurs de la Cause se virent confier la tâche de concentrer toutes leurs
> forces pour mobiliser les énergies des amis et fournir aux corps élus conseils et encouragements. Peu
> après, le nombre des Mains de la cause passa de douze à dix-neuf.
> La décision du Gardien, en octobre 1952, demandant aux Mains de la cause de créer cinq corps
> auxiliaires, un pour chaque continent, accrut les ressources disponibles pour leur permettre de faire
> face à cette responsabilité ; ceux d’Amérique, d’Europe et d’Afrique se composaient de neuf membres
> chacun, tandis que ceux d’Asie et d’Australasie en comportaient respectivement sept et deux. Par la
> suite, des corps auxiliaires séparés furent créés pour participer au travail de protection de la Foi, la
> seconde des deux fonctions principales des Mains de la cause.
> Dans un message du 3 juin 1957, le Gardien louait l’action du gouvernement israélien qui faisait
> appliquer la décision de la cour d’appel de ce pays : le groupe des derniers briseurs d’alliance encore
> en vie devait enfin être expulsés du H∆aram-i-Aqdas entourant le cœur du monde bahá’í à Bahjí. (100)
> Sous la conduite de deux des demi-frères de ‘Abdu’l-Bahá, ‘Alí Muh∂ammad et Badí’u’lláh, ainsi que d’un cousin, Majdi’d-
> Dín, le groupe des briseurs d’alliance qui avaient longtemps occupé la demeure de Bahjí après la mort de Bahá’u’lláh
> conduisit une campagne d’attaques et de machinations ininterrompue contre le Maître et le Gardien. Sous le mandat
> britannique, ils avaient été obligés d’évacuer la demeure à cause de l’état de délabrement dans lequel ils l’avaient laisse
> sombrer, ce qui permit ainsi au Gardien de restaurer le bâtiment et de lui donner un rang de lieu saint aux yeux des autorités
> civiles. Par la suite, Shoghi Effendi s’était assuré que le nouvel État israélien reconnaissait ce caractère privilégié à toute la
> propriété ; un arrêté fut publié, exigeant l’évacuation des derniers briseurs d’alliance de l’affreux bâtiment voisin qu’ils
> occupaient encore. Lorsque leur appel auprès de la Cour suprême fut rejeté, l’ordre d’éviction fut mis à exécution, le bâtiment
> fut détruit sur les instructions du Gardien et le dernier obstacle à l’embellissement de la propriété fut balayé. Pourtant, dès
> 
> le lendemain, un second télégramme inquiétant fit part de la nécessité qu’il y avait pour les institutions
> majeures de la Foi d’agir de concert afin de se protéger des nouveaux dangers que le Gardien voyait se
> profiler à l’horizon. Il fut suivi en octobre d’un message annonçant que le nombre des Mains de la
> cause de Dieu passait maintenant de dix-neuf à vingt-sept ; il nommait ces dignitaires de haut rang
> « Régisseurs principaux de la fédération mondiale embryonnaire de Bahá’u’lláh », et les chargeait de
> la responsabilité de consulter les assemblées spirituelles nationales sur les mesures à prendre de toute
> urgence afin de protéger la Foi.
> Moins d’un mois plus tard, le monde bahá’í fut atterré par l’annonce de la nouvelle du décès de
> Shoghi Effendi, le 4 Novembre 1957, suite à des complications survenues après une grippe asiatique
> contractée au cours d’une visite à Londres. Le Centre de la cause, qui, pendant trente-six ans avait
> guidé son évolution jour après jour, dont la vision embrassait à la fois le cours des événements et les
> actions que la communauté bahá’íe devait engager, et dont les messages d’encouragement avaient été
> le lien spirituel d’innombrables bahá’ís autour de la planète, s’était tout à coup éteint laissant la grande
> croisade inachevée et l’avenir de l’Ordre administratif incertain.
> *
> La douleur et l’immense sentiment de désolation produite par la disparition du Gardien donne encore
> plus de sens au triomphe du plan qu’il avait conçu et inspiré. Le 21 avril 1963, le vote des délégués de
> cinquante-six assemblées spirituelles nationales dont les quarante-quatre nouvelles assemblées
> requises et établies avec succès au cours de la croisade de dix ans, donna naissance à la Maison
> universelle de justice, cet organe législatif de la Cause conçu par Bahá’u’lláh et qui serait divinement
> guidé dans l’exercice de ses fonctions, avait-il assuré de manière non équivoque :
> Il incombe aux administrateurs de la Maison de justice de se consulter ensemble sur ces sujets qui
> n’ont pas été ouvertement révélés dans le Livre, et de faire appliquer l’objet de leur accord. Dieu en
> vérité les inspirera de la manière qu’il voudra, et il est, en vérité, le Bienfaiteur, l’Omniscient. (101)
> Bahá’u’lláh, Tablettes révélées après le Kitáb-i-Aqdas, op. cit., p.71.
> Il sembla particulièrement approprié que ces élections - par les délégués réunis et par ceux qui votaient
> par correspondance - aient lieu dans la demeure du Maître qui, près de soixante ans plus tôt, avait
> décrit dans son Testament le dessein et la portée de l’autorité conférée par ces paroles de Bahá’u’lláh :
> C’est vers le plus saint Livre que tous doivent se tourner et tout ce qui n’y est pas expressément écrit
> doit être déféré à la Maison universelle de justice. La décision que ce corps prendra, que ce soit à
> l’unanimité ou à la majorité des voix, est assurément la vérité et le dessein de Dieu lui-même.
> Quiconque s’en écarte est en vérité de ceux qui affectionnent la discorde ; il est enclin au mal et s’est
> détourné du Seigneur de l’alliance. (102) Le Testament de ‘Abdu’l-Bahá, op. cit., p.43.
> En 1951, lorsqu’il avait nommé les membres du Conseil international destiné à l’assister dans ses
> travaux, Shoghi Effendi avait franchi une étape préliminaire importante pour cette élection. En 1961,
> ainsi qu’il l’avait prévu, ce processus franchit une seconde étape avec l’évolution de cette institution
> en un conseil de neuf membres, élus par les membres des assemblées spirituelles nationales. Par
> conséquent, lorsque la croisade de dix ans se termina avec succès en 1963, le monde bahá’í avait
> acquis l’expérience nécessaire pour relever le défi qui lui était lancé.
> Les historiens rendront assurément hommage aux Mains de la cause qui ont su mobiliser les efforts
> nécessaires pour rendre ce moment possible, ils assurèrent la coordination dont le monde bahá’í avait
> été privé par la perte du Gardien. Parcourant le monde sans relâche pour promouvoir le plan de Shoghi
> Effendi, organisant des assises annuelles pour encourager et informer, inspirant les actions de leurs
> adjoints nouvellement nommés et déjouant les manœuvres d’une nouvelle faction de briseurs
> d’alliance pour miner l’unité de la Foi, ce petit groupe d’hommes et de femmes accablés de douleur
> réussit à assurer la réalisation des objectifs ambitieux de la croisade dans les temps impartis, et la mise
> en place des fondations nécessaires à l’édification de l’organe couronnant l’Ordre administratif. En
> demandant que leurs propres membres ne soient pas éligibles à la Maison universelle de justice afin de
> poursuivre les tâches que le Gardien leur avait assignées, les Mains de la cause offrirent au monde
> bahá’í une distinction spirituelle sans précédent dans l’histoire de l’humanité ; cela constituait un
> second héritage important. Jamais encore auparavant des personnes qui tenaient entre leurs mains les
> rênes du pouvoir souverain d’une grande religion et qui jouissaient d’un niveau de respect sans
> équivalent dans leur communauté n’avaient demandé à ne pas participer à l’exercice de l’autorité
> suprême, se mettant entièrement au service du corps choisi pour ce rôle par l’ensemble des croyants.
> 
> (103) Amatu’l-Bahá Rúh∂íyyih Khánum fournit un récit complet du rôle joué par les Mains de la cause de Dieu durant ces
> années critiques, Ministry of the Custodians (Haïfa : Bahá’í World Centre, 1997.
> Chapitre VII
> LA DISTANCE ENTRE LA FONCTION de Gardien et le rang unique de Centre de l’alliance est
> immense, pourtant le rôle joué par Shoghi Effendi après le décès du Maître occupe une position
> exceptionnelle dans l’histoire de la Cause. Il continuera à occuper cette place centrale dans la vie de la
> Foi au cours des siècles à venir. À bien des égards, on peut dire que Shoghi Effendi a prolongé de
> trente-six années décisives l’influence du Maître dans la construction de l’Ordre administratif et
> l’expansion et la consolidation de la foi de Bahá’u’lláh. On ne peut qu’imaginer avec inquiétude le
> destin de la très jeune cause de Dieu si elle n’avait pas été tenue fermement pendant sa période de
> grande vulnérabilité, par la main de quelqu’un que ‘Abdu’l-Bahá avait préparé dans ce but et qui
> acceptait de devenir –au plein sens du terme – son Gardien.
> Il est clair que Shoghi Effendi - tout en mettant l’accent pour l’ensemble de ses coreligionnaires sur le
> fait que les successeurs jumeaux du Maître étaient « inséparables » et « complémentaires » dans les
> fonctions qu’ils devaient l’un et l’autre accomplir - accepta très tôt les implications du fait que la
> Maison universelle de justice ne pouvait naître qu’après la création, résultat d’un long processus de
> développement administratif, de la structure des assemblées spirituelles nationales et locales
> nécessaires à son établissement. Il fut parfaitement honnête avec la communauté bahá’íe quant aux
> implications d’assumer seul cette responsabilité suprême. Selon ses propres mots :
> Dissocié de la non moins essentielle institution de la Maison Universelle de Justice, ce système (NDT :
> l’Ordre mondial de Bahá’u’lláh. du Testament de ‘Abdu’l-Bahá serait paralysé dans son action et incapable
> de combler les vides que l’auteur du Kitáb-i-Aqdas a laissé délibérément subsister dans le corps de ses
> ordonnances législatives et administratives (104) Shoghi Effendi, L’Ordre mondial de Bahá’u’lláh, op. cit., p 138.
> Conscient de cette vérité, Shoghi Effendi examina de manière particulièrement attentive les
> contraintes que lui imposaient les circonstances, une scrupulosité qui fera la fierté des disciples de
> Bahá’u’lláh dans les âges à venir. Les annales de ses trente-six années au service de la Foi – annales
> qui, comme celles de son grand-père, sont accessibles et peuvent être examinées et évaluées pour la
> postérité – ne relatent, ainsi qu’il l’avait assuré à la communauté bahá’íe, aucune action de sa part qui
> pourrait, d’une manière ou d’une autre « transgresser le domaine sacré et prescrit » de la Maison
> universelle de justice. Non seulement Shoghi Effendi s’abstint de légiférer, mais il remplit son mandat
> en n’introduisant que des ordonnances provisoires, laissant entièrement à la Maison universelle de
> justice le soin de décider sur ces sujets.
> Nulle part, cette réserve n’est plus frappante que dans le problème essentiel d’un successeur au
> Gardien. Shoghi Effendi n’avait pas d’héritier et les autres branches de la sainte famille avaient violé
> l’Alliance. Les écrits bahá’ís ne contiennent aucune directive pour une telle éventualité, mais le
> Testament du Maître est explicite sur la manière de résoudre tout point obscur :
> Il incombe à ces membres (ceux de la Maison universelle de justice) de se réunir dans un lieu
> déterminé et de délibérer sur tous les problèmes qui sont cause de désaccord, sur toutes les questions
> obscures qui ne sont pas expressément traitées dans le Livre. Leurs décisions auront le même effet que
> le Texte lui-même. (105) Le Testament de ‘Abdu’l-Bahá, op. cit., p.44.
> Shoghi Effendi resta silencieux, conformément à ces recommandations de la plume du Centre de
> l’alliance, laissant la question de son ou de ses successeurs à ce corps, seul autorisé à décider en la
> matière. Cinq mois après sa naissance, la Maison universelle de justice clarifia le sujet dans un
> message daté du 6 octobre 1963 à toutes les assemblées spirituelles nationales :
> Après un examen recueilli et approfondi des textes sacrés, … après mûre réflexion,… la Maison
> universelle de justice estime qu’il ne lui est pas possible de nommer ni de légiférer pour nommer un
> second gardien destiné à succéder à Shoghi Effendi. (106) Maison universelle de justice, Messages from the
> Universal House of Justice, 1963-1986 : The third Epoch of the Formative Age (Wilmette : Bahá’í Publishing Trust, 1996),
> p.14.
> En s’embarquant dans une mission qui n’avait pas de précédent dans l’histoire, Shoghi Effendi ne
> pouvait se tourner que vers les écrits des Fondateurs de la Foi et l’exemple du Maître pour y puiser les
> directives nécessaires à son travail. Il n’avait aucun conseiller pour l’aider à déterminer le sens des
> textes qu’il devait interpréter pour une communauté bahá’íe qui avait placé en lui toute sa confiance.
> Tout ce qu’il avait lu des travaux publiés par des historiens, des économistes et des politologues, lui
> apportait seulement la matière première que sa vision de la Cause devait alors agencer. La confiance
> 
> et le courage requis pour mobiliser une communauté hétérogène de croyants et l’inciter à entreprendre
> des tâches qui étaient, en toute objectivité, bien au-delà de leurs capacités, ne pouvaient être puisés
> que dans les ressources spirituelles de son propre cœur. Tout observateur impartial du vingtième
> siècle, aussi sceptique soit-il quant aux revendications de la religion, reconnaîtra assurément que
> l’intégrité qui fit accepter une responsabilité si imposante à un jeune homme d’une vingtaine d’années
> et l’ampleur de la victoire qu’il remporta sont les marques de l’extraordinaire pouvoir spirituel
> inhérent à la Cause qu’il défendait.
> Admettre tout ceci signifie reconnaître que les facultés dont l’Alliance a doté la fonction de Gardien
> n’allaient pas de soi. L’exercice réussi de ces facultés nécessitait, comme l’a écrit Rúh∂íyyih Khánum
> de manière émouvante, toute une série d’expériences, d’évaluations et de perfectionnements. On est
> rempli de respect devant la précision avec laquelle Shoghi Effendi analysa les mécanismes politiques
> et sociaux aux premiers stades de leur développement, et devant la maîtrise avec laquelle son esprit
> cerna des événements toujours changeants, à la fois actuels et historiques, établissant leurs liens avec
> le déroulement des desseins de la Providence. Que ce travail de l’intelligence s’opère à un niveau bien
> supérieur à celui où l’esprit humain œuvre habituellement, ne rend pas les efforts moins réels ni moins
> pénibles. L’inverse était plutôt le cas, étant donné la capacité d’introspection et de motivation dans la
> nature humaine, indissociable de l’institution que Shoghi Effendi représentait. (107) Ce sujet est traité à
> plusieurs reprises dans La Perle inestimable, pp.96, 107, 112, 156, 194.
> Avec le recul des quarante années écoulées depuis le décès de Shoghi Effendi, la portée de son œuvre
> dans l’évolution de l’Ordre administratif commence clairement à émerger. Si les circonstances avaient
> été différentes, le Testament du Maître offrait une possibilité qu’il y ait un ou plusieurs successeurs à
> l’institution que Shoghi Effendi représentait. Nous ne pouvons, évidemment, pénétrer l’esprit de Dieu.
> Il est clair et indéniable cependant que, grâce à son autorité interprétative, la réalisation – en tout et en
> détail– par Shoghi Effendi du mandat que le Maître lui avait confié, a fixé pour toujours la structure de
> l’Ordre administratif et le cours que prendrait son développement futur. Et il est tout aussi clair et
> indéniable que la structure de l’Ordre administratif et son cours représentent la volonté de Dieu.
> Chapitre VIII
> LES MISES EN GARDE PROPHÉTIQUES de Shoghi Effendi s’avéraient justes et des forces sapant
> les divers systèmes et croyances du passé s’activaient parallèlement au processus d’intégration à
> l’œuvre dans le monde. Il n’est donc pas surprenant que l’euphorie provoquée par le rétablissement de
> la paix en Europe et en Orient ait été de très courte durée. Les hostilités à peine finies, les dissensions
> idéologiques entre marxisme et démocratie libérale éclatèrent par des tentatives visant à dominer les
> blocs de nations qu’elles inspiraient. Le phénomène de « guerre froide », dans lequel la lutte pour le
> pouvoir restait à la limite du conflit militaire, s’affirma comme le modèle politique dominant des
> décennies suivantes.
> La menace que constituait une nouvelle crise dans l’ordre international était amplifiée par les avancées
> technologiques dans le domaine nucléaire et l’accroissement de l’équipement en armes de destruction
> massive des deux blocs. Au travers des terribles images de Hiroshima et de Nagasaki, l’humanité avait
> pris conscience de l’effroyable possibilité qu’une série d’incidents relativement mineurs - et aussi peu
> prévisibles que le processus déclenché par l’incident de Sarajevo en 1914 - puisse, cette fois, conduire
> à la destruction d’une partie considérable de la population mondiale et rendre inhabitables de vastes
> régions du globe. Pour les bahá’ís, l’idée ne pouvait que rappeler vivement le sombre avertissement de
> Bahá’u’lláh quelques décennies auparavant : « Des choses étranges et étonnantes existent sur la terre,
> mais elles sont cachées à l’esprit et à la compréhension des hommes. Ces choses sont capables de
> changer toute l’atmosphère terrestre et leur contamination pourrait s’avérer mortelle » (108) Tablettes de
> Bahá’u’lláh révélées après le Kitáb-i-Aqdas, op. cit., p. 72.
> Mais cette dernière lutte pour la domination du monde entraîna de loin la plus importante des
> tragédies : elle porta un coup fatal aux espoirs des peuples soumis jusqu’alors ; ceux-ci avaient
> accueilli avec joie cette occasion qui leur était offerte de construire une nouvelle vie dont ils seraient
> les acteurs, du moins le pensaient-ils.
> La détermination avec laquelle quelques-uns des derniers pouvoirs coloniaux s’obstinaient à éliminer
> de tels espoirs - attitude condamnée à l’échec aux yeux de tout observateur objectif - ne laissait pas
> d’autre issue à ce besoin pressant de libération ressenti par de nombreux pays que de prendre la forme
> d’une lutte révolutionnaire. En 1960, ces mouvements, qui constituaient déjà l’un des traits du paysage
> 
> politique au début du siècle, allaient représenter la principale forme d’activité politique autochtone de
> la plupart des nations soumises.
> Comme l’élément moteur du colonialisme était l’exploitation économique, il était sans doute
> inévitable que la plupart des mouvements de libération se moulent dans une idéologie largement
> socialiste. En l’espace de quelques années, ces conditions avaient créé un sol fertile pour être exploité
> par les Super-puissances du monde. Pour l’Union soviétique, la situation semblait offrir l’occasion de
> modifier l’alignement des nations de cette époque en acquérant une influence prépondérante sur ce qui
> prit alors le nom de « Tiers monde ». La réponse de l’Occident - partout où l’aide au développement
> n’avait pas réussi à conserver la loyauté des populations bénéficiaires – était d’encourager et d’armer
> tout un éventail de régimes autoritaires.
> Tandis que des forces extérieures manipulaient les nouveaux gouvernements, on détournait de plus en
> plus l’attention d’une considération objective des besoins en matière de développement vers des luttes
> idéologiques et politiques qui avaient très peu ou pas de relation avec la réalité sociale ou économique.
> Les résultats furent pareillement dévastateurs. Banqueroutes économiques, importantes violations des
> droits de l’homme, détérioration de l’administration civile et montée d’élites opportunistes qui ne
> voyaient dans la souffrance de leurs nations qu’une opportunité de s’enrichir personnellement, tel fut
> le tragique destin qui engloutit l’une après l’autre les nouvelles nations alors que peu d’années
> auparavant, elles avaient entamé une vie pleine de belles promesses.
> L’inexorable montée et l’enracinement du matérialisme, maladie de l’âme humaine infiniment plus
> destructrice que n’importe laquelle de ses manifestations plus spécifiques, inspiraient ces crises
> politiques, sociales et économiques. Son triomphe marqua un stade nouveau et inquiétant dans le
> processus de dégénérescence sociale et spirituelle que Shoghi Effendi avait identifié. Conçu par la
> pensée européenne du dix-neuvième siècle, acquérant une énorme influence grâce aux succès de la
> culture capitaliste américaine et doté par le marxisme d’une crédibilité feinte particulière à ce système,
> ce matérialisme émergea pleinement dans la seconde moitié du vingtième siècle comme une sorte de
> religion universelle revendiquant une autorité absolue dans la vie à la fois personnelle et sociale de
> l’humanité. Son credo était la simplicité même : la réalité est essentiellement de nature matérielle, y
> compris la réalité humaine et le processus par lequel elle évolue ; le but de la vie humaine est, ou
> devrait être, la satisfaction des besoins et des désirs matériels ; la société existe pour faciliter cette
> quête et le souci collectif de l’humanité devrait être le perfectionnement constant de ce système, de
> façon à le rendre plus efficace pour accomplir la tâche fixée.
> Avec l’effondrement de l’Union soviétique, l’élan visant à imaginer ou à promouvoir une croyance
> matérialiste formelle disparut. De tels efforts n’auraient servi aucun but utile dans la mesure où le
> matérialisme ne rencontrait plus de défi significatif dans la plupart des régions du monde. La religion,
> lorsqu’elle ne retombait pas dans le fanatisme ou le rejet irréfléchi du progrès, fut progressivement
> réduite à une sorte de choix personnel, à une prédilection, à une quête destinée à satisfaire les besoins
> spirituels et émotionnels de l’individu. La conscience d’une mission historique, qui était à la base des
> principales religions, dut se contenter de fournir une caution religieuse aux campagnes de changement
> social menées par des mouvements séculiers. Le monde universitaire qui fut le théâtre du succès de la
> raison et de l’esprit s’était installé dans le rôle d’une sorte d’industrie savante occupée à gérer son
> dispositif de colloques et de symposiums, ses crédits de publication et de subventions.
> L’effet du matérialisme, s’appliquant au monde en général ou à un niveau personnel, est d’extraire de
> la motivation humaine - et même de l’intérêt humain - l’élan spirituel qui distingue l’âme douée de
> raison.
> « Car l’amour de soi, dit ‘Abdu’l-Bahá, est ancré dans l’argile même de l’homme et il n’est pas
> évident que, sans l’espoir d’une récompense substantielle, il néglige son propre bien matériel » (109)
> ‘Abdu’l-Bahá, Le secret de la civilisation divine, op. cit., p. 123. En l’absence de certitude quant à la
> nature spirituelle de la réalité et de la satisfaction qu’elle est seule à offrir, il n’est pas surprenant de
> trouver au cœur même de la crise actuelle de la civilisation le culte de l’individualisme qui n’admettra
> bientôt plus aucune contrainte et qui élève les possessions et le progrès personnel au rang de valeurs
> culturelles essentielles. La désagrégation de la société qui en résulte a marqué une nouvelle étape dans
> le processus de désintégration dont les écrits de Shoghi Effendi parlent instamment.
> Accepter volontairement la rupture, l’un après l’autre, des fils du tissu moral qui guident et
> disciplinent la vie de l’individu dans n’importe quel système social, constitue une approche défaitiste
> de la réalité. Si les penseurs étaient impartiaux dans leur évaluation des signes à leur portée, c’est là
> 
> qu’ils trouveraient la cause première de problèmes apparemment sans relation, tels que la pollution de
> l’environnement, les bouleversements économiques, la violence ethnique, l’indifférence publique
> grandissante, l’accroissement du nombre des crimes et les épidémies qui déciment des populations
> entières. Même si l’application d’une expertise juridique, sociologique ou technologique est
> importante, il serait irréaliste de penser que ces efforts produiront un redressement significatif sans une
> modification fondamentale de la conscience morale et du comportement.
> *
> Devant des perspectives aussi sombres, les réalisations du monde bahá’í au cours de ces mêmes
> années acquièrent encore plus d’éclat. Il est impossible d’exagérer l’importance de la performance qui
> donna naissance à la Maison universelle de justice. Depuis pratiquement six mille ans, l’humanité a
> fait l’expérience d’une variété quasi illimitée de méthodes de prise de décision collective. Vu du
> vingtième siècle, l’histoire politique du monde présente une scène en perpétuel mouvement sur
> laquelle l’ingéniosité humaine a essayé toutes les possibilités.
> Des systèmes basés sur des principes aussi différents que la théocratie, la monarchie, l’oligarchie, la
> république, la démocratie, et l’anarchie presque totale se sont développés librement, en même temps
> que des innovations sans fin qui ont cherché à combiner les différentes caractéristiques bénéfiques de
> ces possibilités. Bien que la plupart des choix faits se soient prêtés à des abus d’un genre ou d’un
> autre, la grande majorité d’entre eux a sans aucun doute contribué, à divers degrés, à satisfaire les
> espoirs de ceux dont ils prétendaient servir les intérêts.
> Au cours de ce long processus d’évolution, alors que l’un ou l’autre de ces systèmes de gouvernement
> exerçait son contrôle sur des populations plus nombreuses et diversifiées, la tentation d’un empire
> universel s’empara à maintes reprises de l’imagination de ces César ou Napoléon qui dirigeaient de
> telles expansions. Les séries d’échecs désastreux qui s’ensuivirent et qui font que l’histoire fascine
> autant qu’elle effraye, semblent apporter des preuves convaincantes que la réalisation d’une telle
> ambition est hors de portée de toute action humaine, quelles que soient les ressources disponibles ou la
> confiance dans le génie d’une culture particulière.
> Pourtant, il apparaît clairement que l’étape suivante de l’évolution de la civilisation sera l’unification
> de l’humanité par un système de gouvernement qui fera ressortir toutes les potentialités latentes de la
> nature humaine, et qui permettra leur expression dans des programmes établis pour le bénéfice de tous.
> L’unification physique de la planète à notre époque et le réveil des aspirations de l’ensemble de ses
> habitants ont enfin fourni les conditions permettant d’aboutir à cet idéal, bien que d’une manière fort
> différente de celle imaginée par les rêveurs impérialistes du passé. Les gouvernements du monde ont
> contribué à cette action en fondant l’Organisation des Nations unies, avec ses immenses promesses,
> ses imperfections regrettables.
> De nouveaux changements importants nous attendent et le principe même de gouvernement mondial
> s’imposera. Les Nations unies ne possèdent pas ce mandat, et les discours actuels des dirigeants
> politiques n’envisagent pas vraiment une restructuration aussi radicale de la gestion des affaires de la
> planète. Bahá’u’lláh a annoncé sans équivoque que cela se produirait en son temps. Et il apparaît hélas
> tout aussi clairement que des désillusions et de nouvelles souffrances toujours plus grandes seront
> encore nécessaires pour forcer l’humanité à faire ce grand pas en avant. Sa mise en œuvre nécessitera
> que les gouvernements nationaux et les autres centres de décision abandonnent au profit d’un pouvoir
> de décision international, sans condition et sans retour possible, la pleine mesure de l’autorité suprême
> implicite dans le mot « gouvernement ».
> Tel est le contexte dans lequel les bahá’ís doivent s’efforcer de comprendre la victoire extraordinaire
> remportée par la Cause en 1963 et que les années ont confortée. Une véritable compréhension de sa
> signification est impossible à présent et le restera sans doute pour plusieurs générations de croyants.
> Dans la mesure où les bahá’ís la saisissent, ils se dévoueront sans compter, déterminés à servir ses
> objectifs.
> Rendu possible par la réussite des trois étapes initiales du Plan divin du Maître sous la direction de
> Shoghi Effendi, le processus menant à l’élection de la Maison universelle de justice constitua très
> probablement la première élection démocratique à l’échelle du monde. Depuis, c’est un ensemble de
> plus en plus important et diversifié d’élus de la communauté qui a effectué chacune des élections
> suivantes ; à l’heure actuelle, cet évènement représente incontestablement la volonté d’un groupe
> significatif de l’ensemble des hommes. Rien aujourd’hui - rien qui soit conçu par des hommes - ne
> ressemble, de près ou de loin, à cette réalisation.
> 
> Si de plus, on considère l’atmosphère spirituelle qui anime les élections bahá’íes, et les règles morales
> que nécessitent ses plus simples opérations, on acquiert une humilité que seule une plus grande
> conscience apporte. L’élection de l’institution suprême gouvernant notre Foi témoigne de l’effort
> maximum dont l’être humain est capable pour satisfaire Dieu. C’est une détermination unie et ardente,
> et rien, ni les influences culturelles, ni les impulsions personnelles, ne devrait permettre d’entacher la
> pureté de cet acte collectif fondamental. C’est la limite du pouvoir de l’homme. Cet acte marque les
> limites de ce que l’humanité peut accomplir, et Dieu, en acceptant le saint effort de ceux qui ont
> embrassé sa Cause, dote l’institution ainsi créée de l’autorité promise dans le Kitáb-i-Aqdas ainsi que
> dans le Testament de ‘Abdu’l-Bahá. Il n’est pas étonnant que ‘Abdu’l-Bahá ait vu dans le processus,
> culminant en 1963 avec cet instant historique du centenaire de la déclaration de sa mission par
> Bahá’u’lláh, l’accomplissement de la vision du prophète Daniel, « Heureux celui qui attendra, et qui
> arrivera jusqu’à mille trois cent trente-cinq jours »(109 bis) Daniel XII :12. Selon les propres termes du
> Maître :
> « D’après cette méthode de calcul, un siècle doit s’écouler après l’aurore du Soleil de vérité, à ce
> moment, les enseignements de Dieu auront été établis fermement sur terre et la lumière divine
> inondera le monde de l’Orient jusqu’à l’Occident. En ce jour tout croyant se réjouira. ( 110) J.E.
> Esselmont, Bahá’u’lláh et l’ère nouvelle (Bruxelles, Maison d’éditions bahá’íes, 1990), p.259.
> Avec l’établissement de la Maison universelle de justice, venait d’apparaître la deuxième des deux
> institutions appelées par ‘Abdu’l-Bahá à lui succéder et à garantir l’intégrité de la Cause. Le vaste
> ensemble des écrits du Gardien et le modèle de vie administrative qu’il avait conçus et qui se gravaient
> à jamais dans la conscience bahá’íe avaient doté le monde bahá’í des moyens sûrs pour arriver à un
> accord universel sur le dessein de la révélation de Dieu. Avec la Maison universelle de justice, la
> Cause disposait maintenant de l’autorité suprême conçue par Bahá’u’lláh pour exercer les fonctions de
> prise de décision dans l’Ordre administratif. Ainsi que l’explique le Testament, les deux institutions
> partagent la promesse divine d’être infailliblement guidées :
> La jeune branche sacrée, le Gardien de la cause de Dieu, de même que la Maison universelle de justice
> qui doit être établie par des élections universelles, sont tous deux sous la garde et la protection de la
> Beauté d’Abhá, infailliblement guidés par sa Sainteté, l’Exalté (que ma vie leur soit offerte à tous
> deux). Tout ce qu’ils décident vient de Dieu. (111) Testament de ‘Abdu’l-Bahá, op. cit., p.24.
> Shoghi Effendi expliqua par la suite que la relation entre ces deux centres d’autorité était
> complémentaire, certaines fonctions étant partagées et d’autres plus spécifiquement du ressort de l’une
> ou de l’autre. Il prit néanmoins la peine de souligner ce qui suit :
> Chaque croyant doit savoir que l’institution du Gardiennat ne peut, en aucune manière, abroger ni
> même amoindrir un tant soit peu les pouvoirs que Bahá’u’lláh accorde à la Maison universelle de
> justice dans le Kitáb-i-Aqdas, et que ‘Abdu’l-Bahá confirme solennellement, à plusieurs reprises dans
> son Testament. « L’institution du Gardiennat ne constitue en aucune manière une contradiction avec le
> Testament ni avec les Écrits de Bahá’u’lláh, pas plus qu’elle n’annule aucune de ses instructions
> révélées ». (112) Shoghi Effendi, L’Ordre mondial de Bahá’u’lláh, op. cit., p. 6.
> La réalisation du caractère unique de ce que Bahá’u’lláh a mis en œuvre nous permet d’imaginer les
> contributions que la Cause est susceptible d’apporter à l’unification de l’humanité et à la construction
> d’une société planétaire. La responsabilité immédiate de l’établissement d’un gouvernement mondial
> repose sur les épaules des États-nations. La communauté bahá’íe de son côté est appelée, à ce stade
> d’évolution sociale et politique de l’humanité, à participer par tous les moyens dont elle dispose pour
> créer les conditions qui encourageront et faciliteront cette tâche phénoménale. De même que
> Bahá’u’lláh a assuré aux monarques de son temps que « Notre désir n’est pas de mettre la main sur
> vos royaumes », (113) Bahá’u’lláh, le Kitáb-i-Aqdas, op., cit., § 83, p. 51. de même la communauté bahá’íe n’a
> aucun programme politique, s’abstient de tout engagement dans des activités partisanes et accepte sans
> aucune réserve l’autorité du gouvernement civil dans les affaires publiques. Quelles que soient les
> préoccupations des bahá’ís sur les conditions actuelles ou sur les besoins de leurs propres membres, ils
> les expriment par l’intermédiaire des voies constitutionnelles.
> Aussi le pouvoir que possède la Cause d’influer sur le cours de l’histoire réside dans la force
> spirituelle de son message et dans l’exemple qu’elle donne. Bahá’u’lláh affirme que « La lumière de
> l’unité est si puissante qu’elle peut illuminer la terre entière » (114) Bahá’u’lláh, Epître au Fils du Loup,
> (Bruxelles, Maison d’éditions bahá’íes, 2002), p. 15. L’unité de l’humanité contenue dans la Foi ne représente
> pas, comme Shoghi Effendi le souligne, « une simple explosion d’émotivité ignorante, ni l’expression
> 
> d’un souhait vague et pieux. » L’unité organique de l’ensemble des croyants et l’Ordre administratif
> qui l’a rendu possible sont autant de preuves de ce que Shoghi Effendi appelait « le pouvoir que
> possède leur foi de construire une société » (115) Shoghi Effendi, L’Ordre mondial de Bahá’u’lláh, op. cit., p.
> 187. Au fur et à mesure de son développement et de la mise en évidence des potentialités latentes de
> son Ordre administratif, la Cause attirera davantage l’attention des grands penseurs, insufflant aux
> esprits éclairés l’assurance que ses idéaux sont accessibles. Selon les termes de Shoghi Effendi :
> Les dirigeants religieux, les promoteurs de théories politiques, les administrateurs des institutions
> humaines qui assistent à présent, avec perplexité et effarement, à la ruine de leurs idées, et à
> l’effritement de leur œuvre, feraient bien de tourner leur regard vers la révélation de Bahá’u’lláh et de
> méditer sur l’Ordre mondial qui, enchâssé dans ses enseignements, émerge lentement et
> imperceptiblement de la confusion et du chaos de la civilisation actuelle. (116) Shoghi Effendi, L’Ordre
> mondial de Bahá’u’lláh, op. cit., p. 7.
> Cette observation attirera l’attention sur les forces ayant permis la réalisation de l’unité bahá’íe, ainsi
> que sa consolidation et son maintien. « La lumière des hommes est la justice » dit Bahá’u’lláh. Son
> objectif, ajoute-t-il « est l’avènement de l’unité parmi les hommes. L’océan de la sagesse divine surgit
> de cette parole exaltée ». (117) Tablettes de Bahá’u’lláh révélées après le Kitáb-i-Aqdas, op. cit., p. 69.
> L’appellation « Maisons de justice » donnée aux institutions qui règneront sur l’Ordre mondial qu’il a
> conçu à un niveau local, national et international, reflète le caractère essentiel de ce principe dans les
> enseignements de la Révélation et dans la vie de la Cause. Tandis que la communauté bahá’íe devient
> un acteur toujours plus familier de la vie de la société, son expérience met en évidence l’importance de
> cette loi fondamentale pour la guérison des innombrables maux qui, en dernière analyse, sont les
> conséquences de la désagrégation qui affecte l’humanité. « Sache, en vérité, que ces grandes
> oppressions qui affligent le monde le préparent à l’avènement de la plus grande justice », explique
> Bahá’u’lláh. (118) Shoghi Effendi, L’avènement de la justice divine, op. cit., p. 40.
> Il est clair que cette étape culminante de l’évolution de la société humaine aura lieu au sein d’un
> monde très différent de celui que nous connaissons aujourd’hui.
> Chapitre IX
> LA RÉUSSITE DE LA CROISADE DE DIX ANS et l’établissement de la Maison universelle de
> justice eurent pour effet immédiat de donner une puissante impulsion à la progression de la Cause.
> Cette fois, le progrès touchait pratiquement tous les aspects de la vie bahá’íe et prenait la forme
> d’activités de longue haleine que l’on évaluera mieux si l’on considère la période débutant en 1963
> comme un tout. Au cours de ces années cruciales, le travail avança rapidement sur deux pistes
> parallèles : l’expansion et la consolidation de la communauté bahá’íe et, en même temps, un
> accroissement spectaculaire de l’influence de la Foi qui se manifesta dans la vie de la société. La
> gamme des activités bahá’íes se diversifiait considérablement, et la plupart des efforts contribuaient
> directement à l’un ou l’autre des deux axes principaux.
> Au tout début de cette période, une décision de la Maison de justice s’est avérée capitale pour les
> différents aspects du développement de l’enseignement et de l’administration. Lorsqu’on se rendit
> compte que personne ne succèderait à Shoghi Effendi, il devint évident que la nomination des Mains
> de la cause n’était plus envisageable. Les fonctions de cette institution s’étaient avérées essentielles au
> progrès de la Foi, d’une manière indéniable au cours de six années de tourmente, de 1957 à 1963.
> Aussi, en juin 1968, en accord avec le mandat l’autorisant à créer de nouvelles institutions bahá’íes
> (119)The Establishment of the Universal House of Justice, compilé par le Département de recherche de la Maison
> universelle de justice (Oakham : Bahá’í Publishing Trust, 1984), p. 17 . selon les besoins de la Cause, la Maison de
> justice établit les corps continentaux des conseillers. Habilitée à assumer dans le futur les fonctions des
> Mains de la cause en ce qui concerne la protection et la propagation de la Foi, la nouvelle institution se
> chargea de guider le travail des corps auxiliaires déjà existants et soutint les assemblées nationales
> dans leur charge de faire progresser la Foi. Les grandes et magnifiques victoires célébrées en 1973 à
> l’issue du plan de neuf ans reflétaient bien l’aisance extraordinaire avec laquelle le nouveau corps
> administratif avait pris ses fonctions et l’accueil empressé des croyants et des assemblées à son égard.
> Cette période fut marquée par une autre réalisation majeure de l’Ordre administratif : la création du
> Centre international d’enseignement ; cet organe assumerait dans le futur certaines des responsabilités
> des « Mains de la cause résidant en Terre sainte » et dès lors, coordonnerait les tâches des corps des
> conseillers dans le monde.
> 
> Prévoyant l’évolution de la Cause, Shoghi Effendi avait évoqué les « entreprises mondiales, qui
> seront lancées en des temps futurs de cet âge (de formation) par la Maison universelle de justice, et qui
> symboliseront l’unité, coordonneront et unifieront les activités .... des assemblées nationales ». (120)
> Maison universelle de justice, Messages from the Universal House justice 1963-1986, the Third Epoch of the Formative Age,
> op. cit., p. 52 . Ces actions à l’échelle planétaire débutèrent en 1964 avec le plan de neuf ans, suivi par
> les plans de cinq ans (1974), de sept ans (1979), de six ans (1986), de trois ans (1993), de quatre ans
> (1996), et un plan de douze mois qui termina le siècle. Les différences importantes qui ont distingué
> les uns des autres ces programmes successifs fournissent un indice utile sur la croissance de la Cause
> au cours de ces décennies ainsi que sur les opportunités et les nouveaux défis que cette croissance
> engendrait. Les actions indispensables à la réalisation des plans ne faisaient que prolonger des actions
> engagées par Shoghi Effendi, et ce fait est plus important que ces évolutions elles-mêmes. Il avait à
> son tour saisi et façonné les fils tissés par les Fondateurs de la foi : éduquer les assemblées spirituelles,
> traduire, éditer et distribuer des écrits, encourager la participation générale des amis, s’assurer de
> l’enrichissement spirituel de la vie bahá’íe, veiller à la participation de la communauté bahá’íe dans la
> société, renforcer la vie de famille ainsi que l’éducation des enfants et des jeunes. Ces différentes
> actions continueront indéfiniment à offrir de nouvelles possibilités, et le fait que chacune trouve son
> origine dans l’élan créatif de la révélation elle-même confère à tout ce qu’entreprend la communauté
> bahá’íe une force unificatrice qui est à la fois le secret et la garantie de sa victoire finale.
> Les vingt premières années furent une période des plus enrichissantes jamais vécues par la
> communauté bahá’íe. En un temps très court, le nombre des assemblées spirituelles locales se
> multiplia et la diversité culturelle et ethnique des adhérents devint une caractéristique chaque jour plus
> évidente de la communauté. Bien que l’effondrement de la société ait créé des difficultés aux
> institutions bahá’íes, il eut également pour effet de susciter un intérêt accru pour le message de la
> Cause. La communauté fut tout de suite confrontée au défi « d’enseigner aux masses ». En 1967, elle
> fut appelée « à lancer, à l’échelle planétaire et dans toutes les couches de la société humaine, une
> campagne de proclamation intensive et continue pour annoncer la venue salvatrice du Promis. » (121)
> ibid, p. 104.
> Au cours de leurs vastes campagnes pour atteindre la masse des populations du monde dans les
> villages et les zones rurales, les croyants des centres urbains rencontrèrent une réceptivité au message
> de Bahá’u’lláh qui dépassait tout ce qu’ils avaient pu imaginer. Les nouveaux déclarés furent reçus
> chaleureusement avec leur réponse qui prenait généralement des formes très différentes de celles
> auxquelles les enseignants étaient habitués. Des dizaines de milliers de nouveaux bahá’ís vinrent
> grossir les rangs de la Cause sur le continent africain, en Asie et en Amérique latine ; ils représentaient
> souvent presque tous les habitants d’un village. Les années 60 et 70 furent grisantes pour une
> communauté bahá’íe dont la croissance hors d’Iran avait été lente et mesurée. C’est aux amis du
> Pacifique que revient l’honneur d’avoir attiré à la Cause le premier souverain, son Altesse Malietoa
> Tanumafili Il de Samoa ; c’est seulement dans l’avenir que la portée de cet événement deviendra
> évidente.
> C’est l’engagement individuel de chaque croyant qui a été au cœur même de cette croissance, comme
> cela a été le cas depuis le début dans la vie de la Cause. Pendant le ministère de Shoghi Effendi,
> quelques personnes clairvoyantes avaient déjà pris l’initiative de contacter les populations indigènes
> dans des pays comme l’Ouganda, la Bolivie ou l’Indonésie. Au cours du plan de neuf ans un nombre
> encore plus grand de ces enseignants se mit à l’ouvrage, en particulier en Inde, dans plusieurs pays
> d’Afrique, dans la plupart des régions d’Amérique latine, dans les îles du Pacifique, en Alaska, ainsi
> que parmi les peuples autochtones du Canada et les populations noires des régions rurales du sud des
> États-Unis. L’activité de pionnier apporta un support essentiel à ce travail, encourageant l’émergence
> de groupes d’enseignants au sein des croyants indigènes.
> Malgré cela, il devint bientôt évident que l’initiative individuelle seule, tout inspirée et énergique
> qu’elle fut, ne pouvait pas répondre de manière appropriée à toutes les opportunités. Aussi, les
> communautés bahá’íes se lancèrent-elles dans des campagnes d’enseignement et des activités de
> proclamation très diverses, rappelant les périodes héroïques des précurseurs. Des équipes
> d’enseignants enthousiastes découvrirent qu’il était maintenant possible de présenter le message de la
> Foi non seulement à des chercheurs individuellement, mais également à des groupes et même des
> communautés entières. Les dizaines de milliers devinrent des centaines de milliers. Jusque-là,
> l’expérience des membres des assemblées spirituelles se limitait à confirmer la compréhension de la
> 
> foi des postulants individuels issus de cultures où régnait le doute ou le fanatisme religieux. La
> croissance de la Foi les obligea à s’adapter aux expressions de foi de groupes entiers pour qui
> conscience et réponse religieuses étaient des traits naturels de la vie quotidienne.
> Personne dans la communauté bahá’íe n’apporta de contribution plus énergique et plus significative
> que celle des jeunes à cet éclatant processus de croissance. Dans leurs prouesses tout au long de ces
> décennies cruciales - comme assurément à travers toute l’histoire des cent cinquante années
> précédentes - on voit encore et toujours que, dans leur grande majorité, tous les héros qui lancèrent la
> Cause au début du dix-neuvième siècle étaient jeunes. Le Báb déclara sa mission lorsqu’il était âgé de
> vingt-cinq ans, et Anis qui connut la gloire impérissable de mourir avec son Seigneur n’était qu’un
> adolescent. Quddús répondit à l’appel lorsqu’il n’avait que vingt-deux ans. Zainab, dont l’âge n’est
> pas connu, était une très jeune femme. Tendrement chéri par Quddús et Mullá H∆usayn, Shaykh ‘Alí fut
> martyrisé à l’âge de vingt ans, tandis que Muh∂ammad-i-Báqir-Naqsh n’avait que quatorze ans lorsqu’il
> rendit l’âme. ∏ahirih était âgée d’une vingtaine d’années lorsqu’elle embrassa la cause du Báb.
> Par la suite, des milliers de jeunes bahá’ís se levèrent sur les pas de ces personnages extraordinaires,
> pour proclamer le message de la Foi à travers les cinq continents et dans les îles disséminées de par les
> mers. À la fin des années 60 et durant les années 70, une culture internationale de la jeunesse
> commençait à émerger dans la société. Des croyants doués en musique, théâtre et peinture illustrèrent
> alors les paroles de Shoghi Effendi : « La Cause se propagera telle une traînée de poudre le jour où
> son esprit et ses enseignements seront représentés sur scène, dans les beaux-arts ou la littérature… »
> (122) Bahá’í News n°73 May 1933 (Wilmette : National Spiritual Assembly of the bahá’ís of United States), p. 7. -
> L’esprit de ferveur et d’enthousiasme qui caractérise les jeunes a aussi constamment poussé
> l’ensemble de la communauté à explorer avec toujours plus d’audace les implications sociales
> révolutionnaires des enseignements de Bahá’u’lláh.
> L’explosion des déclarations a cependant entraîné des difficultés tout aussi importantes. En premier
> lieu, les moyens des communautés bahá’íes engagées dans ce travail s’avérèrent rapidement
> insuffisants face à l’obligation de fournir l’approfondissement soutenu nécessaire aux masses de
> nouveaux croyants et à celle de consolider leurs nouvelles communautés et assemblées spirituelles.
> Puis les obstacles culturels se reproduisirent, identiques à ceux rencontrés par les premiers croyants
> persans qui avaient cherché à introduire la Foi dans les pays occidentaux, mais cette fois à l’échelle
> mondiale. Les principes théologiques et administratifs qui pouvaient être d’un intérêt profond pour les
> pionniers et ceux qui enseignaient avaient rarement un intérêt primordial pour les nouveaux déclarés
> de milieux culturels et sociaux extrêmement différents. Les divergences d’opinion sur des points aussi
> élémentaires que l’emploi du temps ou de simples conventions sociales ont souvent creusé des fossés
> d’incompréhension qui ont rendu la communication très difficile.
> Au départ, ces problèmes s’avérèrent stimulants tandis que les institutions bahá’íes et les croyants euxmêmes se débattaient pour trouver de nouvelles façons d’appréhender les choses - en fait, de nouveaux
> chemins pour comprendre d’importants passages des écrits bahá’ís. Des efforts décidés furent engagés
> pour suivre les directives du Centre mondial selon lesquelles l’expansion et la consolidation sont deux
> processus jumeaux qui doivent avancer ensemble. Pourtant, un certain découragement s’installa
> fréquemment là où les résultats espérés se faisaient attendre. La rapide augmentation des déclarations
> du début se ralentit considérablement dans de nombreux pays, et quelques institutions et communautés
> bahá’íes furent tentées par un retour à des activités plus familières et à des auditoires plus accessibles.
> La principale conséquence de ces reculs fut de faire comprendre à ces communautés que les hautes
> espérances des premières années n’étaient pas réalistes, sous certains aspects. Bien que les succès
> faciles des activités d’enseignement du début aient été encourageants, ils n’ont pas construit à eux
> seuls une vie communautaire qui satisfasse les besoins de ses nouveaux adhérents et qui se nourrisse
> d’eux-mêmes. Au lieu de cela, les pionniers autant que les nouveaux croyants se trouvaient confrontés
> à des questions pour lesquelles l’expérience bahá’íe en Occident, et même en Iran, n’offrait que peu de
> réponses. Comment former des assemblées spirituelles locales, et comment les faire fonctionner dans
> des endroits où un grand nombre de nouveaux croyants s’étaient ralliés à la Cause du jour au
> lendemain, par le seul pouvoir de leur appréhension spirituelle de sa vérité ? De quelle manière
> accorder l’égalité aux femmes dans des sociétés dominées par les hommes depuis l’aube des temps ?
> Comment dispenser systématiquement l’éducation à un grand nombre d’enfants dans des milieux
> culturels où la pauvreté et l’illettrisme l’emportaient ? Quelles priorités devraient guider
> l’enseignement moral bahá’í et comment harmoniser au mieux ces objectifs avec les habitudes
> 
> locales ? Comment cultiver une vie communautaire intense qui stimulerait la croissance spirituelle de
> ses membres ? Quelles priorités choisir pour ce qui concerne la production de publications bahá’íes, si
> l’on tient compte en particulier de l’explosion soudaine du nombre des langues dans la communauté ?
> Comment ouvrir l’activité fondamentale de la fête des dix-neuf jours à l’influence enrichissante de
> cultures différentes tout en maintenant l’intégrité de cette institution bahá’íe ? Et comment se procurer,
> renforcer et harmoniser les moyens indispensables dans chacun des domaines concernés ?
> La pression exercée par ces défis, urgents et imbriqués les uns dans les autres, lança le monde bahá’í
> dans un processus d’apprentissage aussi important que son expansion elle-même. On peut dire sans
> erreur qu’au cours de ces années il n’y eut pratiquement pas d’enseignement, ni de combinaison
> d’activités d’expansion, de consolidation ou de proclamation, pas de choix administratif, ni d’effort
> envers une adaptation culturelle qui n’aient été tentés de façon énergique quelque part dans le monde
> bahá’í. Le résultat de cette expérience est qu’une grande partie de la communauté bahá’íe fit
> l’apprentissage intensif de l’enseignement des masses, ce qu’elle n’aurait pu connaître sans cela. De
> par sa nature, le processus se déroulait plutôt sur les plans local et régional, ses résultats étaient plus
> qualitatifs que quantitatifs, et les progrès enregistrés, concentrés plutôt qu’à grande échelle.
> Cependant, sans le travail de consolidation laborieux, toujours difficile et souvent frustrant, poursuivi
> pendant ces années, la stratégie de systématisation de l’entrée en masses qui suivit aurait manqué de
> bras.
> Le fait que le message bahá’í pénétrait maintenant non seulement la vie de petits groupes d’individus
> mais aussi celle de communautés entières, eut également l’effet de faire renaître une caractéristique
> essentielle des premiers temps de l’avancement de la Cause. Pour la première fois depuis des
> décennies, la Foi s’est retrouvée dans une situation où l’enseignement et la consolidation étaient
> inséparablement liés au développement économique et social. Dans les premières années du siècle, les
> croyants iraniens, privés du droit de prendre leur juste part des avantages pourtant limités qu’offrait la
> société d’alors, s’étaient levés sous la bienveillante direction du Maître et du Gardien pour construire
> avec difficulté une vie communautaire unie. Celle-ci dépassait de loin les exigences et les possibilités
> des groupes bahá’ís relativement isolés du continent nord-américain et d’Europe occidentale. En Iran,
> l’avancement moral et spirituel, les activités d’enseignement, la création d’écoles et de cliniques,
> l’établissement d’institutions administratives et l’encouragement d’initiatives visant à l’autosuffisance
> économique et à la prospérité sont tous très tôt devenus des caractéristiques inséparables d’un
> processus de développement fondamentalement unifié. Maintenant, on retrouvait les mêmes défis et
> les mêmes situations en Afrique, en Amérique latine et en certains endroits d’Asie.
> Depuis longtemps, des activités de développement économique et social avaient été entreprises, en
> particulier en Amérique latine et en Asie, mais c’étaient des projets isolés, engagés par des groupes de
> croyants guidés par une assemblée nationale particulière, sans lien avec un quelconque plan. Dès
> octobre 1983, les communautés bahá’íes du monde furent appelées à incorporer ces réalisations au
> sein de leur programme régulier d’activités. Un Bureau de développement économique et social fut
> créé au Centre mondial, avec la mission de coordonner l’apprentissage et d’aider à rechercher des
> fonds.
> La décennie suivante fut le théâtre d’une vaste expérimentation dans un domaine d’activités pour
> lequel la plupart des institutions bahá’íes n’étaient que peu préparées. Tout en s’efforçant de profiter
> des modèles testés par les multiples agences de développement à travers le monde, des communautés
> bahá’íes se trouvèrent confrontées à la difficulté de relier leur compréhension des principes bahá’ís à
> ce qu’elles découvraient dans divers domaines comme l’éducation, la santé, l’alphabétisation,
> l’agriculture, la communication. Étant donné l’importance des ressources investies par des
> gouvernements et par des associations, étant donné la confiance avec laquelle cet effort fut poursuivi,
> la tentation était forte d’emprunter tout simplement les méthodes en vogue à l’époque ou d’adapter
> l’effort des bahá’ís aux théories prédominantes. Cependant, à mesure que le travail se poursuivait, les
> institutions bahá’íes s’efforcèrent d’imaginer des paradigmes de développement en mesure d’intégrer
> ce qu’ils observaient dans la société à la conception des potentialités humaines particulière à la Foi.
> Dans ce domaine, la stratégie des plans successifs n’a nulle part été défendue de façon aussi
> impressionnante qu’en Inde. Là-bas, la communauté est maintenant devenue un géant de la Cause avec
> plus d’un million de croyants. Son travail s’étend à travers tout l’espace d’un vaste sous-continent,
> abritant une grande diversité de cultures, de langues, de groupes ethniques et de traditions religieuses.
> Sous bien des aspects, l’expérience de ce vaste corps béni de croyants résume les luttes, les
> 
> expériences, les revers et les victoires de tout le monde bahá’í pendant ces trois décennies critiques.
> L’augmentation spectaculaire du nombre des adhésions a entraîné dans son sillage tous les problèmes
> rencontrés ailleurs dans le monde, mais à une échelle considérable. La longue route qui conduisit la
> communauté bahá’íe indienne à sa position éminente actuelle fut semée des difficultés les plus
> douloureuses, certaines d’entre elles faillirent plusieurs fois submerger les moyens dont disposait
> l’administration. Les victoires remportées préfigurent cependant les confirmations qui viendront en
> leur temps récompenser les efforts des communautés bahá’íes faisant face aux mêmes problèmes sur
> les autres continents. En 1985, la croissance de la Foi en Inde avait atteint le point où les besoins et les
> ouvertures de tant de régions diverses sollicitèrent beaucoup plus d’attention que n’en pouvait
> dispenser toute seule l’Assemblée spirituelle nationale. Ainsi naquit la nouvelle institution du conseil
> bahá’í régional, mettant en marche le processus de décentralisation administrative qui s’est montré
> depuis si efficace dans d’autres pays.
> En 1986, l’expansion et la consolidation mises en œuvre en Inde furent justement couronnées par
> l’inauguration du somptueux « temple du lotus ». Le projet avait fait naître des attentes très optimistes
> quant à l’impact de sa réalisation sur la reconnaissance publique de la Foi, et pourtant la réalité a
> dépassé de loin les espoirs les plus fous. Aujourd’hui la maison d’adoration de l’Inde est devenue l’un
> des sites les plus visités du sous-continent, avec en moyenne dix mille visiteurs par jour, et elle est à
> l’honneur dans des publications, des films et des reportages télévisés. L’intérêt suscité par une Foi qui
> a su inspirer une création si magnifique et s’y incarner apporte un sens nouveau au nom
> d’« enseignants silencieux de la Foi » utilisé par ‘Abdu’l-Bahá pour décrire les temples bahá’ís.
> L’avancée de la communauté bahá’íe indienne, à la fois dans son développement interne et dans ses
> relations avec la société en général, est illustrée par un projet de pionniers engagé en novembre 2000
> dans le domaine du développement économique et social. Profitant de la réputation méritée qu’elle
> avait gagnée auprès de mouvements progressistes dans le pays, l’Assemblée spirituelle nationale
> organisa en collaboration avec l’Institut For Studies in Global Prosperity, nouvellement créé par la
> Communauté internationale bahá’íe, un symposium sur la science, la religion et le développement.
> (123) Cet institut, organe de la Communauté internationale bahá’íe, fut créé en 1998 par la Maison universelle de justice et
> ses rapports lui sont transmis par le Bureau d’information public. Sa mission consiste à rechercher les bases spirituelles et
> matérielles du savoir humain, et les schémas de développement du progrès social. Cet évènement vit la participation
> de plus d’une centaine d’organisations de développement les plus influentes du pays et fut l’objet
> d’une couverture médiatique nationale. Cet événement, contribution spécifique des bahá’ís à la
> promotion du progrès social, ouvrit la voie à des symposiums de même type en Afrique, en Amérique
> latine et dans d’autres régions où des communautés bahá’íes inventives participent à l’écriture de ce
> qui pourrait bien devenir l’une des principales histoires à succès de la Foi.
> Au cours de ces mêmes années, le continent asiatique fut aussi témoin de l’essor soudain de la
> communauté bahá’íe de Malaisie. Véritable moteur du travail d’expansion, elle atteignit ses objectifs
> intérieurs à une vitesse vertigineuse et envoya des pionniers et enseignants itinérants sur les îles
> avoisinantes. C’est grâce aux liens d’union spirituelle qui avaient été tissés entre les croyants
> d’origines chinoise et indienne que cette avancée spectaculaire fut possible. Les visiteurs de la
> Malaisie parlaient avec une sorte d’émerveillement de la communauté malaise qui, malgré beaucoup
> de contraintes et de handicaps, semblait parfaitement incarner les métaphores militaires utilisées par
> Shoghi Effendi dans ses écrits pour rendre l’esprit des efforts d’enseignement bahá’ís.
> Cependant, ni la croissance mondiale de la communauté bahá’íe, ni le processus d’apprentissage dont
> elle faisait l’expérience ne racontent l’histoire entière de ces décennies tumultueuses et inventives.
> Finalement, lorsque l’histoire de cette période sera écrite, un des chapitres les plus remarquables
> concernera les victoires spirituelles remportées par les communautés bahá’íes, en particulier celles de
> l’Afrique, qui ont survécu à la guerre, à la terreur, à l’oppression politique, aux privations extrêmes et
> qui sont sorties de ces épreuves avec une foi intacte, déterminées à achever leur travail d’édification
> d’une vie collective bahá’íe durable. La communauté d’Ethiopie, terre de traditions culturelles parmi
> les plus anciennes et les plus riches du monde, a réussi à préserver le moral de ses membres et la
> cohérence de ses structures administratives malgré la forte pression d’une dictature brutale. Quant aux
> amis d’autres pays du continent, il est certain que le chemin de leur fidélité à la Cause traversa un
> enfer de souffrance rarement égalé dans l’histoire moderne. Les annales de la Foi possèdent peu de
> témoignages plus émouvants sur l’absolue puissance de l’esprit que ces histoires de courage et de
> pureté de cœur émergeant de la fournaise qui assaillait les amis dans ce qui était alors le Zaïre. Ces
> 
> histoires inspireront les générations à venir, elles ont apporté une contribution sans prix à la création
> de la culture bahá’íe mondiale. Des pays comme l’Ouganda et le Rwanda ont ajouté leurs exploits
> inoubliables à ce record de tribulations héroïques.
> Source d’inspiration également que l’aptitude à se renouveler inhérente à la Cause qui s’est manifestée
> dans les camps de réfugiés cambodgiens le long de la frontière thaïlandaise. Grâce aux efforts
> héroïques d’une poignée d’enseignants, des assemblées spirituelles locales furent établies parmi ceux
> qui avaient survécu à un génocide insupportable à l’esprit humain ; elles avaient perdu un nombre
> incalculable de personnes aimées et tout ce qu’elles possédaient, mais en elles brûlait encore l’ardent
> désir de l’âme humaine pour la vérité spirituelle. De hauts faits tout aussi remarquables furent
> accomplis par la communauté bahá’íe libérienne. Chassés de chez eux et exilés dans des pays voisins,
> nombre de ces courageux croyants conservèrent leur vie communautaire. Ils établirent des assemblées
> spirituelles locales, poursuivirent le travail d’enseignement et l’éducation de leurs enfants, ils
> utilisèrent leur temps pour acquérir de nouvelles compétences, et puisèrent dans la musique, la danse
> et le théâtre les forces spirituelles qui les aidèrent à garder espoir en attendant le retour dans leur pays.
> Le programme éducatif des méthodes d’enseignement aux masses qui se mettait en place transforma la
> nature de la communauté. En 1992, le monde bahá’í célébra sa seconde année sainte, elle marquait le
> centenaire de l’ascension de Bahá’u’lláh et de la proclamation de son alliance. Mieux que des mots, la
> diversité des ethnies, des cultures et des nations représentées par les 27000 croyants qui se
> rassemblèrent au Javits Convention Center de la ville de New-York - ainsi que des milliers de présents
> aux neuf conférences annexes de Bucarest, Buenos-Aires, Moscou, Nairobi, New-Delhi, Panama,
> Singapour, Sydney et du Samoa occidental - a apporté une preuve flagrante de la réussite de
> l’enseignement bahá’í dans le monde entier. Lorsque les réseaux de diffusion par satellites relièrent la
> manifestation de Moscou à celle qui avait lieu dans la ville de New-York, ce fut un moment
> particulièrement émouvant. Partout les bahá’ís vibrèrent aux souhaits de bienvenue en russe - langue
> de quelque 280 millions de personnes dans au moins 15 pays - qui annonçaient une nouvelle phase
> dans la réponse donnée par l’humanité à Bahá’u’lláh.
> Les conférences de Moscou et de Bucarest, ont permis d’entrevoir la renaissance de communautés
> bahá’íes quasiment anéanties par l’oppression du régime soviétique et de ses collaborateurs. Une des
> trois dernières Mains de la cause encore vivante, ‘Alí-Akbar Furútan, qui a vécu en Russie, eut
> l’immense joie de retourner à Moscou à l’âge de 86 ans pour l’élection de l’Assemblée nationale de ce
> pays. Les assemblées spirituelles locales jaillirent partout dans ces régions nouvellement ouvertes, et
> six nouvelles assemblées spirituelles nationales furent élues. En peu de temps, dans des pays sur la
> bordure méridionale de l’ancien empire soviétique où la Foi avait également été proscrite, d’autres
> assemblées locales et huit nouvelles assemblées spirituelles nationales virent le jour, grâce à l’activité
> d’enseignement et aux pionniers. Des publications bahá’íes furent traduites dans plusieurs nouvelles
> langues, des mesures énergiques furent prises pour s’assurer de la reconnaissance civile des
> institutions bahá’íes, et des représentants de pays de l’Europe de l’Est et de l’ancien bloc soviétique
> participèrent avec d’autres croyants à des activités extérieures à la Foi sur un plan international.
> De même, le message de la Foi fut accueilli petit à petit dans plusieurs provinces chinoises et parmi les
> populations chinoises à l’étranger. Des publications bahá’íes furent traduites en mandarin, des érudits
> bahá’ís furent invités à s’adresser à des auditoires universitaires dans de nombreuses villes chinoises,
> un Centre d’études bahá’íes (124) Le Centre entreprend des recherches méthodiques sur la Foi bahá’íe, sa culture
> religieuse, son esprit d’humanité, et son éthique religieuse. fut créé à Pékin dans le prestigieux Institut des
> religions mondiales qui fonctionne au sein de l’Académie des sciences sociales, et plusieurs dignitaires
> chinois se sont montré prodigues dans leur appréciation des principes qu’ils découvraient dans les
> Écritures. La haute estime que le Maître portait à la civilisation chinoise et à son rôle dans le futur de
> l’humanité, laisse présager de la contribution créative que les croyants de cette culture apporteront à la
> vie morale et intellectuelle de la Cause dans les années à venir. (125) Cité dans Star of the West, vol.13, N° 7,
> octobre 1922, pp. 184-186.
> La signification de ces trois décennies de luttes, d’apprentissages, de sacrifices, devint apparente
> lorsque arriva le moment de concevoir un plan mondial qui réunirait les connaissances acquises et les
> ressources mises en œuvre. La communauté bahá’íe qui établit le plan de quatre ans en 1996 était bien
> différente de celle des croyants de 1964 qui, enthousiaste mais nouvelle et sans expérience, s’était
> aventurée dans la première de ces entreprises sans plus avoir le soutien de Shoghi Effendi pour les
> 
> guider. Chacun des éléments distincts des différents plans apparaissait en 1996 comme partie
> intégrante d’un tout cohérent.
> Cette expérience avait permis une perspective bien utile sur ce qui avait été accompli. L’expansion de
> la Cause au cours des trois précédentes décennies constituait la réponse des millions d’êtres humains
> touchés par leur rencontre avec le message de Bahá’u’lláh au point de se fondre à des degrés divers
> avec la cause de Dieu. Ils étaient conscients de la venue d’un nouveau messager du Divin, ils avaient
> saisi quelque chose de l’esprit de la Foi et avaient été fortement impressionnés par l’enseignement
> bahá’í sur l’unicité de l’humanité. Une petite minorité d’entre eux étaient capable d’aller au-delà. Mais
> pour la plupart, ces amis étaient essentiellement bénéficiaires de programmes d’enseignement conduits
> par des pionniers et enseignants venus de l’extérieur. Une des plus grandes forces de la masse humaine
> d’où venaient les nouveaux croyants, résidait dans une largesse de cœur contenant le potentiel pour
> générer une transformation sociale durable. Jusqu’à maintenant, le plus grand handicap de ces
> populations reste une passivité due à l’exposition durant des générations à des influences extérieures
> qui, quelle qu’ait été l’importance de leurs avantages matériels, poursuivaient des programmes qui
> n’avaient souvent que de vagues rapports, lorsqu’ils en avaient, avec la réalité des besoins et de la vie
> des peuples indigènes.
> Le plan de quatre ans fut une avancée considérable sur ceux qui le précédaient alors ; il était conçu
> afin de profiter des opportunités et des idées offertes. Faire avancer le processus d’entrée en masses
> devint le seul objectif de cette action. Les leçons tirées au cours des plans précédents plaçaient
> maintenant l’accent sur le développement des aptitudes des croyants où qu’ils soient, de manière à ce
> que chacun se lève plein de confiance tel un protagoniste de la mission de la Foi. L’instrument pour
> accomplir cet objectif avait été perfectionné au cours des plans précédents et avait démontré son
> efficacité.
> Cet instrument, comme la plupart des autres méthodes et des activités grâce auxquelles la Foi
> progressait, avait été conçu des dizaines d’années auparavant par le Maître ; dans « Les tablettes du
> Plan divin », il enjoint aux croyants approfondis : « réunissez les jeunes animés de l’amour de Dieu
> dans des écoles et enseignez-leur toutes les preuves divines et les arguments irréfutables, commentez
> et éclairez l’histoire de la Cause, expliquez de même les prophéties et les preuves qui concernent la
> manifestation du Promis et sont rapportées dans les Épîtres et Écrits divins... » (126) ‘Abdu’l-Bahá,
> Tablettes du Plan divin, op. cit, p. 54. Un tel travail de pionnier et une telle formation organisée avaient déjà
> été entrepris en Iran au début du siècle par le très aimé S∆adru’s∂-S∆udúr. (127) Un érudit iranien croyant connu
> sous le nom de S∆adru’s∂-S∆udúr créa à Téhéran, vers 1904, la première classe de formation d’enseignants pour les jeunes
> bahá’ís avec les encouragements de ‘Abdu’l-Bahá. Les cours étaient quotidiens et les diplômés qui avaient reçu une
> formation sur les autres religions ainsi que sur divers aspects de la foi bahá’íe apportèrent une contribution importante à
> l’expansion et la consolidation de la Foi dans leur pays natal. Les années passant, des écoles d’hiver et d’été se
> sont multipliées, et des plans successifs ont également encouragé des expériences de développement
> des instituts bahá’ís.
> L’avancée de loin la plus significative dans ce domaine vit le jour au début des années 70 en Colombie
> et dura deux décennies ; un programme d’enseignement systématique et soutenu sur les Écritures fut
> conçu et bientôt adopté dans les pays voisins. Parallèlement, les efforts de la communauté
> colombienne dans le développement économique et social influencèrent cette percée, et le fait qu’elle
> s’accomplissait malgré la violence et l’anarchie qui bousculaient la vie de la société tout autour, la
> rendit d’autant plus impressionnante.
> La réussite colombienne s’avéra être une grande source d’inspiration et d’exemple pour les
> communautés bahá’íes partout dans le monde. Au moment où le plan de quatre ans se termina, plus de
> cent mille croyants dans le monde participaient aux programmes de plus de trois cents instituts
> d’enseignement permanents. Réalisant cet objectif, une majorité d’instituts régionaux ont franchi une
> étape supplémentaire dans la création de réseaux de « cercles d’étude » qui utilisent le talent des
> croyants pour reproduire le travail de l’institut à un niveau local. Il apparaît déjà que la réussite du
> travail de l’institut a largement renforcé le processus à long terme par lequel un système universel
> d’éducation bahá’íe prendra forme. (128) Le modèle en question est l’institut Ruhi dont le matériel et la méthode
> ont été adoptés par beaucoup de communautés bahá’íes dans le monde. La philosophie qui l’anime consiste à intégrer des
> activités de service et une étude ciblée des écrits bahá’ís. Le système s’organise en une série de niveaux d’étude, « tronc »
> central constitué par les compréhensions de base des vérités spirituelles essentielles enseignées par Bahá’u’lláh ; il permet
> d’y greffer de manière presque infinie des sous-ensembles servant des besoins particuliers.
> 
> Bien que les luttes de ces décennies aient été relativement peu importantes - du moins lorsqu’on les
> compare avec ce qui était habituel pendant l’âge héroïque -, elles ouvrent à la génération bahá’íe
> actuelle une fenêtre sur ce que Shoghi Effendi décrivait comme la nature cyclique de l’histoire de la
> Foi :
> « Une série de crises internes et externes, d’une gravité variable, dévastatrices dans leurs effets
> immédiats, mais libérant chacune, mystérieusement, son équivalent en force divine et prêtant ainsi une
> impulsion nouvelle à son déroulement ». (129) Shoghi Effendi, Dieu passe près de nous, op. cit., introduction, p.
> X . Ces paroles soulignent la succession d’efforts, d’expériences, de douleurs et de victoires qui
> caractérisèrent les débuts de l’enseignement à grande échelle, et préparèrent la communauté bahá’íe
> aux bien plus grands défis de l’avenir.
> Tout au long de l’histoire, les masses humaines furent, au mieux, spectatrices du progrès de la
> civilisation. Leur rôle consista à servir les desseins d’une élite ou de toute élite qui contrôlait
> temporairement le processus. Les révélations successives du divin, dont les objectifs étaient la
> libération de l’esprit humain, ont été, en leur temps, retenues prisonnières par « le moi insistant » ;
> elles furent gelées dans des dogmes, rituels, privilège clérical et querelles sectaires, façonnés par
> l’homme, et c’est frustrées dans leur dessein ultime qu’elles virent venir leur fin.
> Bahá’u’lláh est venu pour libérer l’humanité de ce long esclavage, et la communauté de ses disciples
> consacra la fin du vingtième siècle à une expérimentation inventive pour atteindre son objectif. La
> poursuite du Plan divin n’entraîne rien de moins que l’engagement du corps tout entier de l’humanité
> dans le travail de développement intellectuel, social et spirituel. Les épreuves rencontrées par la
> communauté bahá’íe depuis 1963 sont celles qui étaient indispensables pour renforcer l’effort et
> purifier la motivation de ceux qui y prendraient part, et pour les rendre dignes d’une confiance si
> grande. Ces épreuves démontrent avec certitude le processus de maturation que ‘Abdu’l-Bahá décrivit
> avec tant d’assurance :
> Quelques mouvements apparaissent, manifestent un bref moment d’activité, puis s’arrêtent. D’autres
> durent plus longtemps et font preuve d’une plus grande force, mais s’affaiblissent, se désintègrent et
> sont oubliés avant d’atteindre leur maturité. Il en existe pourtant d’autres, mouvement ou cause, qui
> après une naissance modeste et inaperçue, avancent et progressent avec sûreté, régulièrement,
> s’amplifiant jusqu’à assumer une dimension universelle. Le mouvement bahá’í est de cette nature. »
> (130) ‘Abdu’l-Bahá, The Promulgation of Universal Peace, op. cit., pp. 43-44.
> Chapitre X
> LA MISSION DE BAHÁ’U’LLÁH ne se limite pas à la construction de la communauté bahá’íe. La
> révélation de Dieu est venue pour l’ensemble de l’humanité, et elle emportera l’adhésion des
> institutions de la société dans la mesure où ces dernières trouveront dans son exemple
> l’encouragement et l’inspiration nécessaires aux efforts pour établir les fondations d’une société juste.
> Afin d’apprécier l’importance de cette autre préoccupation, il suffit de se rappeler le temps et le soin
> que consacra Bahá’u’lláh lui-même à entretenir des relations avec de hauts dignitaires du
> gouvernement, avec de grands penseurs, des figures emblématiques de divers groupes minoritaires, et
> des diplomates des gouvernements étrangers en fonction dans l’empire ottoman. L’impact spirituel de
> cet effort apparaît dans les hommages rendus à sa personnalité et à ses principes, même par des
> ennemis jurés tels que ‘Alí Páshá ou l’ambassadeur de Perse à Constantinople, Mírzá H∆usayn Khán.
> Le premier, qui exila son prisonnier dans la colonie pénale d’Acre, fut cependant amené à le décrire
> comme « un homme d’une grande distinction, d’une conduite exemplaire, d’une grande modération, et
> très respectable » dont les enseignements étaient, selon le ministre, « dignes d’une haute estime. » 131
> Moojan Momen, The Bábis and Bahá’í Religion 1844-1944 : Some Contemperary Western Accounts , op. cit., pp. 186-187.
> Quant au second, dont les machinations avaient largement participé à la corruption des esprits de ‘Alí
> Páshá et de ses collègues, il reconnut avec franchise des années plus tard, l’énorme contraste entre la
> stature morale et intellectuelle de son ennemi, et le tort causé aux relations turco-persanes par la
> réputation d’avidité et de malhonnêteté qui caractérisait la plupart de ses concitoyens résidant à
> Constantinople.
> Dès le début, ‘Abdu’l-Bahá se prit d’un vif intérêt pour les efforts visant à créer un nouvel ordre
> international. Il est significatif par exemple, qu’en Amérique du nord, dans ses premières références
> publiques sur la raison de sa visite, il soulignait tout particulièrement l’invitation du comité
> organisateur de la conférence sur la paix du Lac Mohonk à intervenir dans cette rencontre
> internationale. Sa générosité apparaît également dans les encouragements et les conseils sincères qu’il
> 
> prodigua à l’Organisation centrale pour une paix durable, à La Haie. Les lettres que lui a adressées le
> Comité exécutif de la commission de La Haie au cours de la guerre ont fait l’objet d’une réponse qui
> attira l’attention des organisateurs sur les vérités spirituelles énoncées par Bahá’u’lláh, qui seules
> pouvaient constituer les assises nécessaires à la réalisation de leurs objectifs :
> Ô vous qui avez toute ma considération ! Vous êtes des pionniers parmi ceux qui aspirent au bien de
> l’humanité !... Aujourd’hui la paix universelle est un sujet de très haute importance, mais l’unité de
> conscience est essentielle afin de s’assurer des fondations de cette dernière, renforcer son
> établissement et fortifier cet édifice... À ce jour, rien d’autre que la puissance de la parole de Dieu qui
> englobe les réalités des choses ne peut rassembler les pensées, les âmes, les cœurs et les esprits sous
> l’ombre d’un seul arbre. Il est puissant en toutes choses, l’Animateur des âmes, le Sauveur et le Juge
> de l’humanité. (132) The Bahá’í World, vol.XV, op. cit., pp.29, 36.
> En dehors de ceci, la liste des personnes influentes que le Maître écouta patiemment en Amérique du
> nord et en Europe - en particulier les personnes qui s’efforçaient de promouvoir la paix mondiale et le
> bien de l’humanité - illustre sa conscience de la responsabilité que porte la Cause envers l’humanité en
> général. Il suivit cette voie jusqu’à la fin de sa vie, comme l’atteste l’extraordinaire réaction que
> suscita son décès.
> Shoghi Effendi reprit le flambeau pratiquement dès le début de son ministère. Dès 1925, il encouragea
> une croyante américaine, Jean Stannard, à établir un Bureau international bahá’í, l’aiguillant vers
> Genève, siège de la Société des nations. Si ce bureau ne disposait d’aucune autorité administrative, il
> agissait, selon les termes du Gardien, « en tant qu’intermédiaire entre Haïfa et les autres centres
> bahá’ís » et servait « de centre de distribution » de l’information au cœur de l’Europe. Son rôle fut
> officiellement reconnu lorsque la maison d’édition de la Société des nations demanda et publia un
> compte-rendu des activités de ce bureau. (133) The Bahá’í World, vol.IV (New York City : Bahá’í Publishing
> Commitee,1933), pp. 257-261. On y trouve résumé l’établissement du bureau et la manière dont il fonctionne.
> Une crise inattendue contribua à promouvoir l’implication bahá’íe dans la société en général à un
> niveau international, comme cela avait souvent été le cas dans l’histoire de la Cause. En 1928, Shoghi
> Effendi encouragea l’assemblée spirituelle de Bagdad à faire appel à la commission permanente de la
> Société des nations contre la saisie, par les opposants chiites, de la résidence de Bahá’u’lláh dans cette
> ville. Reconnaissant le préjudice causé, le Conseil de la Société s’adressa unanimement, en mars 1929,
> aux autorités mandataires britanniques pour faire pression sur le gouvernement irakien « en vue du
> redressement immédiat de l’injustice commise envers les signataires de la demande ». En raison de
> dérobades répétées du gouvernement irakien, y compris la violation d’une promesse formelle faite par
> le monarque lui-même, le dossier traîna des années, session après session de la commission de
> l’autorité mandataire, laissant la demeure entre les mains de ceux qui l’avaient saisie, une situation qui
> perdure encore aujourd’hui. (134) The Bahá’í World, vol.III (New York City : Bahá’í Publishing Commitee,193O),
> pp. 198-206). Y est inclus le texte d’une requête officielle des bahá’ís d’Iraq à la commission permanente de la Société des
> nations, qui résume l’histoire de cette affaire.
> Aucunement ébranlé par cet échec, Shoghi Effendi attira l’attention de la communauté bahá’íe sur
> l’avantage historique que la Cause tirait de cette campagne. Comme cela avait été le cas
> précédemment lorsque la cour de justice musulmane sunnite avait rejeté l’appel que faisait une
> communauté bahá’íe égyptienne au sujet du mariage, le Gardien fit remarquer :
> Il suffit de dire qu’en dépit de ces interminables délais, protestations et dérobades ... la publicité que
> valut à la Foi ce litige mémorable, et la défense de sa cause - la cause de la vérité et de la justice - par
> le plus important tribunal de la terre, furent à même de susciter l’émerveillement de ses amis et de
> jeter la consternation parmi ses ennemis. 135 Shoghi Effendi, Dieu passe près de nous, op. cit., p. 348.
> La naissance des Nations unies offrit à la Foi une tribune bien plus grande et plus efficace pour tenter
> d’exercer une influence spirituelle sur la vie de la société. Dès 1947, un comité « spécial Palestine »
> rattaché aux Nations unies sollicita le point de vue du Gardien concernant l’avenir de ce territoire sous
> mandat. Sa réponse à cette demande lui offrit l’occasion de leur adresser un exposé autorisé de
> l’histoire et des enseignements de la Cause elle-même. La même année, encouragée par Shoghi
> Effendi, l’Assemblée spirituelle nationale des États-Unis et Canada présenta à cette organisation
> internationale un document intitulé Une déclaration bahá’íe sur les droits et devoirs des hommes, qui
> devait dans les décennies qui suivirent, inspirer des orateurs et écrivains bahá’ís.(136) Le texte complet de
> cette déclaration se trouve dans World Order Magazine, avril 1947, Vol. XIII, N° 1. Un an après, les huit assemblées
> 
> spirituelles nationales de l’époque, obtinrent auprès de l’organisme responsable des Nations unies le
> statut d’organisation internationale non gouvernementale pour la Communauté internationale bahá’íe.
> Le Gardien ne se contenta pas d’apporter son soutien aux seules relations lentement émergentes de la
> Foi avec le nouvel ordre international. Les pages de Dieu passe pUès de nous et les mémoires
> d’Amatu’l-Bahá sur le Gardien sont remplies de références aux réactions d’organisations et
> d’individus influents face aux initiatives engagées par Shoghi Effendi, et aux événements qui
> engagèrent la participation de représentants bahá’ís tout autour du monde. Dans une perspective
> historique, il est frappant de voir l’importante disparité entre le nombre de ces évènements
> relativement anodins, et l’attention qui leur a été accordée par une personnalité dont l’œuvre n’était
> pas seulement d’une importance considérable pour le futur de l’humanité, mais qui percevait aussi
> parfaitement la portée des événements qui se déroulaient devant elle. Ces annales minutieuses
> fournissent à la communauté bahá’íe un guide sur la manière de saisir les occasions croissantes dont
> les prémices peuvent être très modestes.
> Dès que son statut lui fut accordé, la Communauté internationale bahá’íe commença à jouer un rôle
> actif au sein des Nations unies. Une activité lui apporta une certaine reconnaissance : un programme
> effectué grâce aux réseaux grandissants des assemblées bahá’íes et visant à faire connaître au grand
> public les Nations unies elles-mêmes, et qui soutenait largement les associations des Nations unies
> œuvrant difficilement à travers le monde. En 1970, la communauté obtint un statut consultatif auprès
> du Conseil économique et social des Nations unies (ECOSOC). Ce qui fut suivi en 1974 par une
> association officielle avec le Programme environnemental des Nations unies (UNEP) et en 1976 par
> l’acquisition du statut consultatif auprès du Fonds pour les enfants des Nations unies (UNICEF).
> L’influence et l’expertise développées durant toutes ces années firent leurs preuves en 1955 et 1962,
> lorsque la communauté obtint l’assurance d’une intervention des Nations unies pour les croyants
> persécutés en Iran et au Maroc.
> *
> En 1980, le travail patient de relations extérieures mené par les assemblées spirituelles nationales et le
> bureau de la Communauté auprès des Nations unies connut subitement une nouvelle étape dans son
> développement. La tentative faite par le clergé chiite en Iran d’exterminer la Cause dans le pays de sa
> naissance en fut le catalyseur. Et ses conséquences furent aussi imprévisibles pour ses persécuteurs
> que pour ses défenseurs.
> Durant les longues décennies pendant lesquelles les croyants du berceau de la Foi connurent des
> persécutions intermittentes en raison de leurs croyances, les mollahs, qui incitaient et menaient ces
> attaques, agissaient de concert avec les monarques successifs du pays. Ces derniers, apparemment tout
> puissants dans leur autorité, étaient en fait bridés par des calculs d’ordre politique qui les rendaient
> vulnérables aux pressions extérieures, en particulier à celles des gouvernements occidentaux. C’est
> ainsi que les crimes dénoncés par les Russes, les Britanniques et d’autres missions diplomatiques
> contraignirent Nas∂iri’d-Dín Sháh à mettre un terme à la débauche de violence qui coûta la vie à tant de
> croyants au début des années 1850 et menaça jusqu’à la vie même de Bahá’u’lláh. Au cours du
> vingtième siècle ses successeurs Qajar furent de même soucieux d’apaiser l’opinion des
> gouvernements étrangers. Le même schéma se reproduisit en 1955 lorsque le second des Sháhs
> Pahlavi, qui avait été poussé par les Mollahs à approuver une vague de violence perpétrée contre les
> bahá’ís, fut contraint par les Nations unies et par des objections formulées par le gouvernement
> américain, d’interrompre brutalement cette campagne - ces deux interventions préfigurant les
> événements à venir.
> La révolution islamique de 1979 balaya ces contrôles sur le comportement du clergé. Soudain, les
> mollahs se retrouvèrent au pouvoir, nommant leurs propres candidats aux plus hautes positions de la
> nouvelle république, quand ils ne s’y nommaient pas eux-mêmes. Des « tribunaux révolutionnaires »
> furent établis, uniquement redevables aux membres du haut clergé. Une armée de « gardes
> révolutionnaires », bien plus efficace que les forces secrètes du Sháh, et tout aussi brutale, prit le
> contrôle de tous les aspects de la vie publique.
> Pendant que l’attention de la nouvelle caste dirigeante se concentrait principalement sur ce qu’elle
> considérait être des menaces de la part de gouvernements étrangers, quelques membres influents en
> son sein virent enfin une occasion de détruire la communauté bahá’íe iranienne. (137) The Bahá’í
> Question, Iran’s Secret Blueprint for the Destruction of a Religious Community, An Examination of the Persecution of the
> Bahá’ís of Iran (New-York : Bahá’í International Community, 1999, document préparé par le bureau de la Communauté
> 
> internationale bahá’íe auprès des Nations unies pour être distribué aux membres de la Commission des droits de l’homme des
> Nations unies.
> Les détails poignants de la campagne qui s’ensuivit n’ont pas besoin d’être passés en revue ici. On
> trouvera plutôt leur sens dans la réponse que donnèrent à ces attaques des milliers de bahá’ís, hommes,
> femmes et enfants, à travers tout le pays. Leur refus de transiger avec leur foi, même au prix de leur
> vie, inspira à leurs coreligionnaires du monde entier un mouvement de dévouement accru pour la
> Cause qui engendrait ces sacrifices. Les membres de la foi ne furent pas les seuls à être affectés par
> ces événements. Plusieurs décennies auparavant, en 1889, un émérite commentateur occidental avait
> eu une vision prophétique de l’héroïsme de ces « premiers disciples d’un jour nouveau » et des
> souffrances des premiers croyants :
> Ce sont les vies et les morts de ceux-ci, cet espoir qui ne connaît pas le désespoir, cet amour qui jamais
> ne s’éteint, cette détermination qui jamais ne faiblit, qui marquent ce merveilleux mouvement d’un
> sceau totalement indépendant... Ce n’est ni insignifiant, ni facile que d’endurer ce que ceux-ci ont
> enduré et ce qui à leurs yeux vaut leur vie même mérite certainement que l’on s’y intéresse. Je ne dirai
> rien de l’influence importante - du moins je le crois - que la foi bábie (sic) exercera dans le futur, ni de
> la vie nouvelle qu’elle insufflera peut-être à un peuple mort ; en effet, qu’elle réussisse ou qu’elle
> échoue, le magnifique héroïsme des martyres babis est quelque chose d’éternel et d’indestructible...
> Mais ce que je ne peux espérer vous avoir retransmis, c’est l’ardente ferveur de ces hommes et
> l’influence indescriptible que cette ferveur, alliée à d’autres qualités, exerce sur quiconque les côtoie.
> (138) Extrait d’un discours d’Edward Granville Browne, publié dans Religious Systems of the World : A contribution to the
> Study of Comparative Religion, 3ième édition (New York: Macmillan, 1892), pp. 352-353.
> Ces paroles préfigurent l’apparition de sentiments semblables chez des observateurs non bahá’ís
> durant la révolution islamique ; ce qui allait devenir l’une des forces principales pour faire sortir la
> Cause de l’obscurité. Ces paroles des premiers temps recelaient déjà la nature profondément spirituelle
> de ce qui a toujours été en jeu dans le berceau de la Foi. Au-delà de la révulsion que provoque la
> brutalité absurde de la persécution, de plus en plus de personnes à l’étranger furent profondément
> émues par la réaction des bahá’ís iraniens.
> Le vingtième siècle a été malheureusement submergé par les souffrances d’innombrables victimes de
> l’oppression. L’attitude adoptée par ceux qui subissaient ces souffrances a conféré un caractère unique
> à la situation des bahá’ís. Les croyants iraniens ont refusé d’accepter de jouer le rôle trop familier de
> victime. Tout comme les Fondateurs de la Foi qui les avaient précédés, ils assumèrent la responsabilité
> morale de ce qui les opposait à leurs adversaires. Eux-mêmes, et non les tribunaux ou les gardes
> révolutionnaires, fixèrent dès le départ les termes de la confrontation, et cette étonnante réalisation
> n’affecta pas seulement le cœur mais aussi l’esprit de ceux qui observaient la situation de l’extérieur.
> La communauté persécutée n’attaquait pas ses oppresseurs, ni ne cherchait à tirer de la crise un
> quelconque avantage politique, pas plus que ses défenseurs bahá’ís dans d’autres pays ne demandaient
> le démantèlement de la constitution iranienne, et encore moins vengeance. Ils ne réclamaient tous que
> la justice - la reconnaissance des droits garantis par la Déclaration universelle des droits de l’homme,
> cautionnés par la communauté des nations, ratifiés par le gouvernement iranien, dont beaucoup étaient
> incorporés dans les clauses même de la constitution islamique.
> Cette crise fit accomplir au monde bahá’í des prouesses. Les assemblées spirituelles nationales qui
> n’avaient que peu, voire aucune expérience de travail avec les officiels des gouvernements de leur
> pays furent appelées à solliciter un soutien de la part de leur gouvernement pour que soient prises des
> résolutions à divers niveaux du système international des droits de l’homme. Et elles le firent avec un
> succès considérable. Année après année, pendant vingt ans, le cas des bahá’ís iraniens passa par les
> canaux du système international des droits de l’homme. Ils obtinrent un soutien accru grâce à des
> résolutions successives et une réelle attention à leurs doléances lors des missions des rapporteurs
> nommés par la Commission des droits de l’homme des Nations unies. Ils consolidèrent ces acquis par
> des décisions prises par le troisième comité de l’Assemblée générale des Nations unies. Aucune
> tentative du régime iranien pour éviter une condamnation internationale du traitement qu’elle infligeait
> à ses citoyens bahá’ís ne put ébranler le soutien que la question bahá’íe trouvait auprès d’une majorité
> de nations sympathisantes représentées à la commission. Ce succès fut d’autant plus remarquable que
> les membres changeaient continuellement et que l’ordre du jour chargé incluait les atteintes portées
> aux droits de l’homme dans d’autres pays avec des millions de victimes.
> 
> Au moment même où une pression directe était exercée sur le gouvernement iranien, l’affaire attira
> une publicité sans précédent à travers le monde dans des journaux, des revues, à la radio et à la
> télévision. Des journaux lus dans le monde entier comme The New York Times, Le Monde ou le
> Frankfurter Allgemeine Zeitung, couvrirent largement les persécutions, et les réseaux de télévision en
> Australie, au Canada, aux États-Unis, et dans certains pays européens, produisirent des documentaires
> détaillés. Les abus furent dénoncés dans des éditoriaux souvent virulents. Une telle publicité, qui
> renforçait les efforts menés pour obtenir une intervention efficace auprès de la Commission des droits
> de l’homme, eut pour effet de présenter, pour la première fois et devant un auditoire de dizaines de
> millions de personnes, une information précise et favorable concernant les croyances et les
> enseignements bahá’ís. La publicité ainsi que la campagne menée par le biais des Nations unies
> fournirent à des personnalités influentes de par le monde une bonne occasion de juger par elles-mêmes
> à la fois des enseignements de la Cause et du caractère de la communauté bahá’íe.
> Un problème surgit suite aux persécutions : plusieurs milliers d’iraniens bahá’ís se trouvèrent livrés à
> eux-mêmes, sans passeport valide, dans les pays où ils servaient en tant que pionniers, ou bien forcés
> de fuir l’Iran parce qu’eux-mêmes ou leur famille étaient devenus des cibles de l’extermination. En
> 1983, un Bureau international de réfugiés bahá’ís fut établi au Canada (139) Au cours des neuf années qu’a
> duré sa formation, ce Bureau géra l’installation d’environ 10 000 iraniens dans vingt-sept pays. où le gouvernement
> s’était montré particulièrement réceptif lors des entretiens qu’il avait eus avec l’Assemblée spirituelle
> nationale de ce pays. Dans les années qui suivirent, avec l’aide du Haut-commissariat aux réfugiés des
> Nations unies, d’autres pays ouvrirent pareillement leurs portes à plus de 10.000 bahá’ís iraniens et
> beaucoup d’entre eux remplirent des buts de pionniers dans leurs nouveaux lieux de résidence.
> *
> La communauté, mais aussi l’Organisation des droits de l’homme des Nations unies, tirèrent avantage
> de cette longue bataille. Dans un premier temps, suite à la révolution islamique, la communauté des
> croyants en Iran se trouva confrontée à une menace directe pour sa propre survie. La Commission des
> droits de l’homme des Nations unies, malgré la lenteur et la relative lourdeur de ses opérations pour un
> simple observateur, réussit à contraindre le régime iranien de mettre un terme aux pires persécutions.
> De cette manière, le « cas des bahá’ís d’Iran » offrit une victoire significative à la Commission et à la
> foi bahá’íe. Elle démontra de manière saisissante la capacité que possédait la communauté des nations,
> agissant par le biais de l’appareil créé dans ce but, de contrôler les modèles d’oppression qui avaient
> de tout temps noirci les pages de l’histoire. Cet événement met en lumière l’adéquation des activités
> de la Foi avec la vie de la société au sein de laquelle ces efforts se font. En même temps que la paix
> dans le monde, le besoin qu’une communauté internationale prenne de réelles dispositions pour mettre
> en œuvre les idéaux de la Déclaration universelle des droits de l’homme et de ses traités connexes est
> un défi que l’humanité doit rapidement relever en cette période de son histoire. Il existe relativement
> peu d’endroits au monde où les populations minoritaires ne se voient pas encore dénier certains de
> leurs besoins humains fondamentaux en raison de préjugés religieux, ethnique ou national. Aucun
> corps constitué sur terre ne comprend mieux cette question que la communauté bahá’íe. Elle a enduré -
> et endure encore dans certains pays - des préjudices pour lesquels il n’existe aucune justification
> concevable, qu’elle soit morale ou légale ; elle a eu ses martyrs et versé des larmes, tout en demeurant
> fidèle à sa ferme conviction que la haine et la vengeance sont tout aussi nuisibles à l’âme ; et elle a
> appris à utiliser, comme peu d’autres communautés, le système des droits de l’homme des Nations
> unies de la manière prévue à l’origine par ses concepteurs, sans avoir recours à un quelconque
> sectarisme politique et encore moins à la violence. Tirant les leçons de cette expérience, elle essaie
> d’encourager aujourd’hui les gouvernements d’une vingtaine de pays à mettre en place des
> programmes d’éducation sur les droits de l’homme en fournissant dans la mesure du possible sa propre
> assistance matérielle. (140) À ce jour, 99 assemblées spirituelles nationales ont reçu une formation intensive à ce
> programme. Elle participe activement à travers le monde à promouvoir les droits de la femme et de
> l’enfant. Et par-dessus tout, elle donne l’exemple de la fraternité qui redonne courage et espoir à un
> nombre incalculable de gens de l’extérieur.
> *
> Pendant ces évènements en Iran, une initiative prise par la Maison universelle de justice donna soudain
> une dimension entièrement nouvelle aux relations avec l’extérieur de la communauté bahá’íe. En
> 1985, la déclaration La Promesse de la paix Mondiale, adressée à l’ensemble de l’humanité, fut
> diffusée par l’intermédiaire des assemblées spirituelles nationales. Dans cette déclaration, la Maison
> 
> de justice affirmait, en des termes qui se voulaient pacifiques mais fermes, l’assurance qu’avaient les
> bahá’ís de l’avènement de la paix internationale en tant que prochaine étape de l’évolution de la
> société. Y étaient exposés des éléments sur la forme que ce développement tant attendu devait prendre,
> bon nombre d’entre eux allant bien plus loin que les termes politiques communément utilisés sur le
> sujet. Elle concluait :
> L’expérience de la communauté bahá’íe peut être un des exemples de cette unité grandissante (de
> l’humanité)… Si l’expérience bahá’íe peut contribuer de quelque manière que ce soit à renforcer
> l’espoir en l’unité de l’humanité, nous sommes heureux de la proposer comme modèle à étudier.
> Si l’objectif immédiat de cette annonce était de fournir aux institutions bahá’íes et aux croyants une
> base cohérente de discussion dans leurs relations avec les autorités gouvernementales, les organismes
> de la société civile, les médias et les personnalités influentes, elle fut parallèlement le point de départ
> d’une éducation intensive et continue de la communauté bahá’íe elle-même sur d’importants
> enseignements bahá’ís. L’influence des idées et des perspectives de ce document se fit rapidement
> sentir un peu partout, lors des conventions, dans les publications, les écoles d’hiver et d’été, tout
> comme dans les propos des croyants en général.
> Sous bien des aspects, on peut considérer que La promesse de la paix mondiale a déclenché à partir de
> 1985 un calendrier d’actions communes aux bahá’ís et aux Nations unies assistées de ses organismes
> satellites. En l’espace de quelques années seulement, asseyant la réputation qu’elle s’était déjà acquise,
> la Communauté internationale bahá’íe devint l’une des plus influentes organisations non
> gouvernementales. Du fait qu’elle soit entièrement non partisane - et elle est considérée comme telle -
> elle s’est vue de plus en plus souvent confier la présidence lors de discussions complexes et
> fréquemment tendues à des niveaux internationaux, sur des sujets importants touchant au progrès
> social. Cette réputation se trouva renforcée par le fait que la communauté s’abstenait, par principe, de
> tirer profit d’une telle confiance pour favoriser son propre calendrier. Dès 1968, un représentant bahá’í
> fut élu membre du Comité exécutif des organisations non-gouvernementales affiliées au Bureau de
> relations publiques, et il en assura par la suite le rôle de président et de vice-président. À partir de ce
> moment-là, les représentants de la communauté furent de plus en plus appelés à remplir les fonctions
> de conveneure ou de président d’assemblée d’un grande variété d’organisations : comités permanents
> et commissions ad hoc, groupes de travail et organes consultatifs. Au cours des quatre dernières
> années, la Communauté a servi en tant que secrétaire de la Conférence des organisations nongouvernementales, le principal organe de coordination des organisations non-gouvernementales
> affiliées aux Nations unies.
> La structure de la Communauté internationale bahá’íe reflète les principes qui guident son travail. Elle
> ne s’est pas fait étiqueter comme un quelconque groupe de pression aux intérêts particuliers. Tout en
> utilisant pleinement les compétences et les ressources exécutives de son bureau aux Nations unies et
> de son bureau d’information publique, la communauté est maintenant reconnue par les autres
> associations non-gouvernementales affiliées, comme une « association » de « conseils » nationaux élus
> démocratiquement, représentant un échantillonnage de l’humanité. Les délégations bahá’íes à des
> événements internationaux incluent généralement des membres nommés par différentes assemblées
> spirituelles nationales qui ont une expérience sur les sujets traités et qui peuvent apporter des
> perspectives régionales.
> Cette caractéristique, à savoir l’implication de la Foi dans la vie de la société - dans laquelle le
> principe moteur et la méthode utilisée représentent les deux dimensions d’une approche unifiée aux
> solutions - a fait ses preuves lors de plusieurs sommets internationaux et autres conférences associées
> organisés par les Nations unies entre 1990 et 1996. Pendant ces six années ou presque, les dirigeants
> politiques du monde ont été réunis à maintes reprises sous les auspices du Secrétaire général des
> Nations unies afin de discuter des défis majeurs confrontant l’humanité en cette fin de vingtième
> siècle. Aucun bahá’í ne peut considérer les thèmes de ces rencontres historiques sans réaliser à quel
> point les ordres du jour reflétaient les principaux enseignements de Bahá’u’lláh. Il semble approprié
> que le centenaire de son ascension se situe à mi-chemin de ce processus, conférant ainsi, d’un point de
> vue bahá’í, à ces rencontres une signification spirituelle qui allait au-delà de leurs objectifs affichés.
> Parmi ces rencontres, la Conférence mondiale sur l’éducation pour tous, en Thaïlande (1990), le
> Sommet mondial pour les enfants à New-York (1990), la Conférence des Nations unies sur
> l’environnement à Rio de Janeiro (1992), une conférence internationale douloureuse et chaotique sur
> les Droits de l’homme à Vienne (1993), la Conférence internationale sur la démographie au Caire
> 
> (1994), le Sommet mondial pour le développement social à Copenhague (1995) et la très émouvante
> quatrième Conférence mondiale des femmes à Beijing (1995), (141) La conférence de Beijing sur les femmes
> devait permettre à cinquante des deux mille organisations non-gouvernementales représentées de faire une déclaration
> publique. Étant donné que la Communauté internationale bahá’íe avait eu ce privilège lors de précédentes conférences, en
> particulier à Rio de Janeiro sur l’environnement et à Copenhague sur le développement social et économique, les
> représentants de la communauté cédèrent le temps de parole qui leur avait été accordé au profit du « Centre d’études sur
> l’égalité des sexes » de Moscou. font figure d’événements essentiels dans ce processus de discours
> planétaire sur les problèmes affectant les peuples du monde. Aux conférences non gouvernementales
> menées simultanément, les délégations bahá’íes constituées de membres provenant d’un grand nombre
> de pays, eurent l’occasion de placer les questions dans une perspective tant spirituelle que sociale. Le
> fait que les délégations bahá’íes aient été choisies à maintes reprises par leurs pairs pour faire partie
> des quelques groupes à qui était accordée l’occasion très convoitée de prendre la parole à la tribune au
> cours de ces conférences - plutôt que de distribuer des imprimés de présentation - est une preuve de la
> confiance dont jouit la communauté parmi les centaines d’organisations non-gouvernementales.
> *
> Au cours des dernières années du siècle, de nombreuses assemblées spirituelles nationales
> remportèrent d’impressionnantes victoires dans le domaine des relations extérieures. Deux exemples
> particulièrement remarquables montrent le caractère et l’importance de ces développements. Le
> premier fut réalisé par l’Assemblée spirituelle nationale d’Allemagne, où les autorités locales avaient
> mis en doute la nature des corps élus bahá’ís, les déclarant techniquement incompatibles avec le cadre
> du droit civil allemand. En soutenant l’appel de l’Assemblée spirituelle locale des bahá’ís de Tübingen
> contre cette décision, la Haute cour constitutionnelle d’Allemagne en vint à conclure que l’ordre
> administratif bahá’í fait partie intégrante de la Foi, et en tant que tel, est inséparable de la croyance
> bahá’íe. La Haute cour a justifié sa décision en la matière en apportant la preuve que la foi bahá’íe est
> une religion à part entière, un jugement aux implications très profondes dans une société où les Églises
> opposantes ont de tout temps cherché à dénaturer la Cause en la qualifiant de « culte » ou de « secte ».
> Les termes finals utilisés dans le jugement méritent d’être repris :
> … le caractère de la foi bahá’íe en tant que religion et de la communauté bahá’íe en tant que
> communauté religieuse ressort de façon évidente tant dans sa vie journalière, que dans sa tradition
> culturelle, dans la compréhension du grand public et celle de la science des religions comparées. (142)
> On peut trouver un compte-rendu détaillé, comprenant le texte de la décision de la Cour constitutionnelle fédérale allemande,
> dans The Bahá’í World, vol.XX (Haïfa: Bahá’í World Center, 1998), pp. 571-606.
> C’est dans le domaine des affaires extérieures que la communauté brésilienne bahá’íe remporta une
> victoire unique à ce jour dans l’histoire bahá’íe. Le 28 Mai 1992, le plus haut corps législatif de ce
> pays, la Chambre des députés, tint une session extraordinaire pour rendre hommage à Bahá’u’lláh lors
> du centenaire de son ascension. Le président lut un message de la Maison universelle de justice, et des
> représentants de tous les partis se levèrent l’un après l’autre pour attester de la contribution de la Foi et
> de son Fondateur au progrès de l’humanité. Un discours émouvant d’un éminent député décrivit les
> enseignements bahá’ís comme étant « l’œuvre religieuse la plus colossale jamais écrite par la plume
> d’un seul homme ». (143) Sessao Solene da Câmara Federal, Brasilia, 28 mai 1992, réimprimé dans sa traduction
> anglaise par l’Assemblée spirituelle nationale des bahá’ís du Brésil, 1992.
> De telles appréciations sur la nature de la Cause et sur le travail qu’elle essaie d’accomplir - provenant
> des sphères supérieures juridique et législative, comme ce fut le cas dans deux des plus importantes
> nations du monde - furent des victoires de l’esprit aussi importantes à leur manière que celles
> remportées dans le domaine de l’enseignement. Elles ont contribué à ouvrir ces portes par lesquelles
> l’influence bénéfique de Bahá’u’lláh commence à pénétrer dans la vie même de la société.
> Chapitre XI
> ‘ABDU’L’BAHÁ UTILISAIT l’image de la lumière pour bien présenter à ses auditeurs la future
> transformation de la société. Il voyait dans l’unité la force qui illumine et fait progresser toute forme
> d’entreprise humaine. Dans l’avenir, l’époque qui naissait serait considérée comme « le Siècle de
> lumière », car elle verrait l’accomplissement de la reconnaissance universelle de l’unicité de
> l’humanité. Une fois cette base établie, le processus de construction d’une société mondiale incarnant
> des principes de justice commencera.
> Le Maître expliqua cette perspective dans plusieurs lettres et allocutions. C’est dans une lettre adressée
> à Jane Élizabeth Whyte, épouse de l’ex-président de l’Église libre d’Écosse, que ‘Abdu’l-Bahá
> l’exposa le plus complètement. Madame Whyte était une fervente sympathisante des enseignements
> 
> bahá’ís, elle avait rendu visite au Maître à Acre et plus tard, c’est elle qui organisa la réception
> particulièrement chaleureuse qui l’accueillit à Edimbourg. Utilisant la métaphore habituelle des
> flambeaux, ‘Abdu’l-Bahá écrivit à Madame Whyte :
> Ô Honorable dame ! Vois comme sa lumière (celle de l’unité) pointe à l’horizon obscurci du monde.
> Le premier flambeau est celui de l’unité du monde politique ; les premières lueurs en sont déjà
> perceptibles. Le deuxième flambeau est celui de l’unité de pensée dans les affaires du monde ; on en
> verra bientôt l’éclat. Le troisième flambeau est celui de l’unité dans la liberté, elle ne peut manquer
> d’apparaître. Le quatrième flambeau est l’unité de la religion qui constitue la pierre angulaire de
> l’édifice même et qui, par la puissance de Dieu, sera révélée dans toute sa splendeur. Le cinquième
> flambeau est l’unité des nations qui sera solidement établie en ce siècle et amènera tous les peuples du
> monde à se considérer comme les citoyens d’une même patrie. Le sixième flambeau est l’unité du
> genre humain qui fera de tous les habitants de la terre les peuples et les tribus d’une seule et même
> famille. Le septième flambeau, enfin, est l’unité de langage, c’est-à-dire le choix d’une langue
> universelle que tous les peuples étudieront et qu’ils utiliseront pour communiquer entre eux. Tous ces
> flambeaux, sans exception, se manifesteront inéluctablement, dans la mesure où la puissance du
> royaume de Dieu contribuera à leur avènement. (144) Sélections des Écrits de ‘Abdu’l-Bahá, op. cit., p 31/32,
> (section 15).
> Bien que des décades, ou peut-être beaucoup plus, soient encore nécessaires pour que se réalise
> complètement la vision contenue dans ce document remarquable, les caractéristiques essentielles de ce
> qui a été promis sont maintenant des réalités pour le monde entier. Pour certains des grands
> changements envisagés, l’unité du genre humain et l’unité de religion, le sens des paroles du Maître
> est clair, et les processus engagés sont déjà bien avancés malgré l’importance de la résistance en
> certains endroits. Dans une large mesure, ceci est également vrai en ce qui concerne l’unité de langue.
> La nécessité en est maintenant reconnue partout, ainsi que le démontrent les circonstances qui ont
> obligé les Nations unies et par la plupart des organismes non-gouvernementaux adopter plusieurs
> langues officielles. En attendant qu’une résolution internationale statue sur la question, le
> développement de l’Internet et de vocabulaires techniques divers, l’organisation du trafic aérien, et
> l’éducation universelle elle-même ont permis à la langue anglaise de combler le vide dans une certaine
> mesure.
> Le concept de « l’unité de pensée dans les affaires mondiales » - concept pour lequel même les plus
> idéalistes des aspirations du début du vingtième siècle manquaient de référence - est également visible
> à tous les niveaux dans de vastes programmes de développement social et économique, d’aide
> humanitaire et de protection de l’environnement de la planète et de ses océans. Pour ce qui est de
> « l’unité dans le domaine de la politique », Shoghi Effendi a expliqué qu’il s’agissait de l’unité
> réalisée entre eux par les États souverains, un processus qui se développe et dont l’étape actuelle est
> l’établissement des Nations unies. D’autre part, « l’unité des peuples » promise par le Maître attendait
> avec impatience que, malgré l’importance de leurs différences, les peuples du monde acceptent le fait
> qu’ils sont les habitants d’une seule patrie mondiale - comme c’est maintenant le cas.
> Bien entendu, « l’unité dans la liberté » est aujourd’hui devenue une aspiration universelle des
> habitants de la terre. Parmi les principaux phénomènes l’étayant, le Maître avait probablement à
> l’esprit l’extinction spectaculaire du colonialisme et la naissance de l’autodétermination qui s’ensuivit
> en tant que caractéristique dominante de l’identité nationale à la fin du siècle.
> Quelles que soient les menaces qui pèsent encore sur le futur de l’humanité, le monde a été transformé
> par les évènements du vingtième siècle. Que les caractéristiques de ce processus aient pu aussi être
> décrites par la Voix qui les a prédites avec une telle confiance devrait conduire les esprits sérieux de
> par le monde à une réflexion profonde.
> *
> Les changements de la vie sociale et morale de l’humanité furent fortement cautionnés lors d’une série
> de réunions internationales sous l’égide des Nations unies pour marquer la fin proche d’un millénaire
> et le commencement d’un nouveau. Du 22 au 26 mai 2000, des représentants de plus d’un millier
> d’organisations non-gouvernementales se réunirent à New York à l’invitation de Kofi Annan, le
> secrétaire général des Nations unies. Dans la déclaration issue de cette réunion, les porte-parole de la
> société civile livrèrent cet idéal à leurs organisations : « …Nous sommes une seule famille humaine,
> dans toute notre diversité, vivant dans une seule patrie commune et partageant un monde juste,
> soutenable et pacifique, guidés par des principes universels de démocratie…. »(145) Assemblée générale
> 
> des Nations unies, 54 ème session, n° 49 (b) de l’agenda. Mesures de réforme et propositions : Assemblée du millénaire des
> Nations unies, 8 août 2000, (document n°A/54/959) p.2.
> À quelque temps de là, du 28 au 31 août 2000, un second rassemblement réunit également les
> dirigeants de la plupart des communautés religieuses du monde au quartier général des Nations Unies.
> La Communauté internationale bahá’íe fut représentée par son secrétaire général qui prit la parole
> pendant l’une des séances plénières. Tous auront été frappés par l’appel officiel des dirigeants des
> religions du monde à leurs communautés, appel « au respect du droit à la liberté de religion, à la
> réconciliation, et à l’engagement mutuel dans le pardon et la guérison... » (146) Voir Commitment to global
> peace, déclaration du Sommet du millénaire des dirigeants religieux et spirituels pour la paix mondiale, présentée à Kofi
> Annan, Secrétaire général des Nations unies, le 29 août 2000, pendant une session du sommet lors de l’Assemblée générale
> des Nations unies.
> Ces deux évènements préliminaires préparèrent la voie au Sommet du millénaire lui-même qui se
> réunit au quartier général des Nations Unies du 6 au 8 septembre 2000. Rassemblant 149 chefs d’états
> et de gouvernements, cette consultation visait à donner espoir et assurance aux populations des nations
> représentées. Le Sommet prit l’heureuse initiative d’inviter un porte-parole du forum des organisations
> non-gouvernementales pour partager les préoccupations identifiées au cours de cette réunion
> préparatoire. Fait significatif autant que gratifiant pour les bahá’ís : ce grand honneur fut accordé en
> tant que co-président du forum au représentant de la Communauté internationale bahá’íe auprès des
> Nations Unies. Rien n’illustre de manière aussi impressionnante la différence entre le monde de 1900
> et celui de 2000 que le texte de la résolution de ce Sommet, signée par tous les participants et remise à
> l’Assemblée générale des Nations unies :
> En cette occasion historique, nous réaffirmons solennellement que les Nations unies sont
> l’indispensable maison commune de la famille humaine tout entière, à travers laquelle nous
> chercherons à réaliser nos aspirations universelles pour la paix, la coopération et le développement.
> Nous nous engageons donc à soutenir sans réserve ces objectifs communs et à les mener à bien avec
> détermination. (147) Assemblée générale des Nations unies, 54ème session, n° 61(b). Assemblée générale du millénaire
> des Nations unies, le 8 septembre 2000, (document n°A/55/L.2), section 32.
> En des termes étonnamment naïfs - termes qui, pour de nombreux bahá’ís, faisaient écho à
> l’avertissement sévère de Bahá’u’lláh aux rois et empereurs maintenant disparus qui avaient été les
> prédécesseurs de ces dirigeants -, Monsieur Annan, pour conclure cette série de réunions historiques,
> s’adressa aux dirigeants du monde réunis : « Il est en votre pouvoir, et vous avez donc la
> responsabilité, d’atteindre les objectifs que vous avez définis. Il ne dépend que de vous que les
> Nations unies relèvent le défi. » (148) Les objectifs respectifs des trois rassemblements du Millénaire, ainsi que la
> part prise par la communauté bahá’íe dans ces réunions, sont résumés dans une lettre datée du 24 septembre 2000, de la
> Maison universelle de justice à toutes les assemblées spirituelles nationales.
> *
> En dépit de l’importance historique de ces réunions et du fait que la majeure partie des chefs
> politiques, civils et religieux du monde y prirent part, le Sommet du millénaire fit peu impression sur
> l’esprit du public dans la plupart des pays. Certains de ces évènements bénéficièrent d’une large
> couverture médiatique, mais beaucoup de lecteurs et d’auditeurs notèrent l’expression de scepticisme
> qui caractérisait le ton des éditoriaux sur le sujet ou la note de doute, de cynisme même, qui
> s’introduisait dans nombre des informations elles-mêmes. Ce fossé profond entre un évènement qui
> pouvait légitimement revendiquer le fait de marquer un tournant majeur dans l’histoire de l’humanité
> et le peu d’enthousiasme ou même d’intérêt qu’il provoqua dans les populations supposées en
> bénéficier, fut peut-être la caractéristique la plus frappante des observations relatives au Sommet. Il
> montre la profondeur de la crise que le monde traverse à la fin du siècle, où les processus d’intégration
> et de désintégration, qui avaient gagné du terrain durant les cent dernières années, semblent s’accélérer
> d’avantage chaque jour.
> Ceux qui voudraient vraiment croire les déclarations visionnaires des dirigeants du monde se débattent
> en même temps sous l’emprise de deux phénomènes qui sapent leur confiance. Le premier a déjà été
> examiné en partie dans ces pages. L’écroulement des bases morales de la société a laissé la majeure
> partie de l’humanité se débattre sans points de référence dans un monde qui devient de jour en jour
> plus menaçant et imprévisible. Suggérer que le processus arrive presque à son terme revient à donner
> de faux espoirs. Il est possible d’apprécier les efforts politiques intenses accomplis, les progrès
> scientifiques poursuivis et les améliorations des conditions économiques réalisées pour une portion de
> l’humanité, sans y voir pourtant le moindre espoir de sécurité pour sa propre vie ni même, ce qui est
> 
> plus important, pour celle de ses enfants. Shoghi Effendi avait mis en garde contre le sentiment de
> désillusion, maintenant largement répandu, que créerait la propagation de la corruption politique dans
> les esprits des hommes. Des manifestations d’anarchie localisées deviennent endémiques dans les
> villes et les campagnes de nombreux pays. L’échec des contrôles sociaux, les efforts pour justifier les
> comportements déviants extrêmes comme étant avant tout l’expression des droits civiques, et une
> célébration, presque universelle dans les arts et les médias, de la dégénérescence et de la violence sont
> parmi les manifestations d’une condition proche de l’anarchie morale, qui suggèrent un avenir
> paralysant l’imagination. Sur ce fond de paysage désolé, la vogue intellectuelle du moment qui
> cherche à transformer une dure et sévère nécessité en vertu s’est donné le nom et la mission de «
> déconstructionisme ».
> Le second de ces deux développements sapant la foi en l’avenir fut le thème central de quelques-uns
> des débats les plus douloureux du Sommet du millénaire. La révolution de l’information, amorcée au
> cours de la dernière décennie du siècle par l’invention de l’Internet, transforma de façon irréversible
> presque toute l’activité humaine. Le processus de « mondialisation » qui avait suivi une longue courbe
> ascendante sur une période de plusieurs siècles fut galvanisé par de nouvelles perspectives dépassant
> l’imagination. Dans les années 90, des forces économiques, se libérant des contraintes traditionnelles,
> donnèrent naissance à un nouvel ordre mondial dans l’élaboration, la génération et la distribution de la
> richesse. Le savoir devint lui-même une marchandise considérablement plus précieuse que le capital et
> les ressources matérielles. En un rien de temps, les frontières nationales déjà attaquées devinrent
> perméables : d’énormes sommes d’argent les traversaient à la simple commande d’un signal
> informatique. Des opérations de production complexes furent reconfigurées de manière à réaliser le
> maximum d’économies par la contribution d’un éventail de participants spécialisés, sans tenir compte
> de leur pays de résidence. Si l’on s’abaisse à des considérations purement matérielles, la terre a déjà
> acquis quelques caractéristiques d’« un seul pays » et les habitants de ses diverses régions, le statut de
> « citoyens » consommateurs.
> La transformation n’est pas non plus seulement économique. La mondialisation prend de plus en plus
> des dimensions politiques, sociales et culturelles. Il est clair maintenant que les forces de cette
> institution qu’est l’État-nation, auparavant arbitre et protectrice du destin de l’humanité, se sont
> considérablement érodées. Tandis que les gouvernements nationaux continuent à jouer un rôle crucial,
> ils doivent aussi faire une place à des Puissances telles que les multinationales, les agences des
> Nations unies, les organisations non-gouvernementales de toutes sortes, les immenses groupes
> financiers de l’information, dont la coopération devient vitale pour la réussite de la plupart des
> programmes visant d’importants objectifs économiques ou sociaux. Les barrières nationales
> n’entravent que bien peu les transferts d’argent ou les migrations de sociétés ; elles ne sont pas non
> plus en mesure d’exercer de véritables contrôles sur la dissémination de la connaissance. L’Internet,
> qui détient le pouvoir de transmettre en quelques secondes le contenu de bibliothèques entières qu’il a
> fallu des siècles de recherche pour réunir, enrichit considérablement la vie intellectuelle de quiconque
> peut l’utiliser ; il apporte un moyen d’apprentissage sophistiqué dans de vastes domaines
> professionnels. Le système, décrit il y a soixante ans dans la vision prophétique de Shoghi Effendi,
> crée un esprit de communauté entre ses utilisateurs, tout à fait indépendamment des distances
> géographiques et culturelles.
> Les avantages pour des millions de personnes sont évidents et impressionnants. La baisse des coûts
> résultant de la coordination d’opérations auparavant concurrentes tend à mettre les produits et les
> services à la portée de populations qui n’auraient pas pu espérer en profiter précédemment. L’énorme
> augmentation des fonds alloués à la recherche et au développement accroît la diversité et la qualité de
> tels avantages. On remarque une égalisation des chances concernant l’emploi, en raison de la facilité
> avec laquelle les entreprises peuvent transférer leur base opérationnelle d’un point du monde à un
> autre. Le démantèlement des barrières du commerce international réduit encore le coût des
> marchandises pour les consommateurs. D’un point de vue bahá’í, il n’est pas difficile d’évaluer le
> potentiel qu’ont ces transformations à édifier les fondations de la société mondiale dont on trouve la
> vision dans les Écrits de Bahá’u’lláh.
> Cependant, loin d’inspirer l’optimisme pour le 6060futur, la mondialisation est considérée par un
> nombre toujours grandissant de personnes dans le monde comme la principale menace pour ce futur.
> La violence des affrontements suscités par les rencontres ces deux dernières années de l’Organisation
> mondiale du commerce, de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international témoigne de la
> 
> profondeur de la peur et du ressentiment provoqués par la montée de la mondialisation. La couverture
> médiatique de ces éclats inattendus attira l’attention du public sur les protestations contre les énormes
> inégalités dans la répartition des avantages et des opportunités, que la mondialisation ne fait semble-til qu’accroître, et sur les avertissements concernant les conséquences catastrophiques dans les
> domaines social, politique, économique et environnemental, si des contrôles efficaces ne sont pas mis
> en place rapidement.
> De telles inquiétudes semblent fondées. Les statistiques économiques révèlent à elles seules une image
> profondément troublante des conditions mondiales actuelles. Le gouffre funeste entre le cinquième de
> la population du monde qui vit dans les pays à plus haut revenu et le cinquième vivant dans les pays au
> revenu le plus bas ne cesse de grandir. Selon le Rapport sur le développement humain de 1999, publié
> par le Programme des Nations unies pour le développement, cet écart présentait en 1990 une
> proportion de soixante pour un. C’est-à-dire qu’une partie de l’humanité jouissait de soixante pour
> cent des richesses mondiales tandis qu’une autre, aussi importante en nombre, se débattait pour
> survivre avec seulement un pour cent de ces richesses. En 1997, à la suite de la progression rapide de
> la mondialisation, et en sept années seulement, l’écart s’était élargi dans la proportion de soixantequatorze pour un. Ce fait terrifiant ne prend même pas en compte l’appauvrissement régulier de la
> majorité des milliards d’êtres humains restants, pris au piège dans l’isthme toujours plus étroit entre
> ces deux extrêmes. Loin d’être maîtrisée, la crise s’amplifie. Les implications pour l’avenir de
> l’humanité en termes de privations et de désespoir noyant plus des deux tiers de la population de la
> terre aident à comprendre l’apathie avec laquelle furent reçues les réalisations tant vantées du Sommet
> du millénaire ; elles sont pourtant véritablement historiques si l’on s’en tient à des critères
> raisonnables.
> La mondialisation elle-même est un élément intrinsèque de l’évolution de la société humaine. Elle a
> donné naissance à une culture socio-économique qui, sur le plan pratique, constitue le monde dans
> lequel les aspirations de l’humanité se poursuivront dans le siècle qui s’ouvre maintenant. Nul
> observateur objectif ne niera que les deux réactions contradictoires qu’elle soulève sont, dans une
> grande mesure, pleinement justifiées. L’unification de la société humaine, forgée par les feux du
> vingtième siècle, est une réalité qui ouvre chaque jour de nouvelles possibilités à couper le souffle. La
> revendication de la justice d’être l’unique moyen capable d’exploiter ces importantes potentialités
> pour le progrès de la civilisation est une réalité qui s’impose partout aux esprits sérieux. Le don de
> prophétie n’est pas nécessaire pour savoir que le destin de l’humanité dans le siècle qui s’ouvre sera
> déterminé par la relation établie entre ces deux forces fondamentales du processus historique : les
> principes inséparables d’unité et de justice.
> *
> En référence aux enseignements de Bahá’u’lláh, le plus grand des dangers de cette crise morale et des
> iniquités associées à la mondialisation dans sa forme actuelle réside en une attitude philosophique
> figée qui cherche à justifier et à excuser ces faillites. Le renversement des systèmes totalitaires du
> vingtième siècle ne signifie pas la fin de l’idéologie. Au contraire. Il n’existe pas une seule société au
> monde, aussi pragmatique, innovatrice ou multiforme qu’elle ait été, qui ne se soit construite sur une
> interprétation de la réalité. Un tel système de pensée règne encore à ce jour, pratiquement incontesté
> dans le monde, sous le nom de « civilisation occidentale ». D’un point de vue philosophique et
> politique, il se présente comme une sorte de relativisme libéral ; et d’un point de vue économique et
> social, comme le capitalisme - deux systèmes de valeurs qui se sont peu à peu tellement ajustés l’un à
> l’autre en se renforçant réciproquement qu’ils constituent virtuellement une vision mondiale unique et
> complète.
> Les avantages dont jouit une minuscule minorité des habitants de la terre en termes de liberté
> personnelle, de prospérité sociale et de progrès scientifique sont appréciables, mais ne peuvent
> empêcher un être réfléchi de reconnaître la faillite du système sur les plans moral et intellectuel. Ce
> système a contribué de son mieux au progrès de la civilisation, comme le firent tous les précédents, et
> comme eux, il reste incapable de répondre aux besoins d’un monde que n’avaient jamais imaginé les
> visionnaires du dix-huitième siècle qui conçurent la plupart de ses éléments. Shoghi Effendi ne limitait
> pas son attention aux monarchies de droit divin, aux Églises établies ou aux idéologies totalitaires
> lorsqu’il posait cette question brûlante : « Pourquoi, dans un monde sujet à la loi immuable du
> changement et du déclin, ceux-ci devraient-ils être affranchis de la détérioration qui s’abat
> 
> nécessairement sur toute institution humaine ? » (149) (Shoghi Effendi, L’ordre mondial de Bahá’u’lláh, op. cit.
> p. 37)
> Bahá’u’lláh presse ceux qui croient en lui : « vois par tes propres yeux et non par ceux d’autrui », «
> comprends par ta propre connaissance et non par celle de ton voisin ». Hélas, ce que les bahá’ís
> constatent dans la société actuelle est une exploitation sans borne des masses humaines, avec une
> avidité qui ne s’explique que par l’opération des forces impersonnelles du marché. Ce qu’ils
> rencontrent partout est la destruction des bases morales, vitales pour le futur de l’humanité, par un
> sybaritisme flagrant, sous couvert de « liberté de parole ». Ce contre quoi ils luttent chaque jour est la
> pression d’un matérialisme dogmatique se proclamant voix de la « science » et cherchant à exclure
> systématiquement de la vie intellectuelle toute impulsion qui viendrait de la sphère spirituelle de la
> conscience humaine.
> Or, pour un bahá’í, les enjeux ultimes sont spirituels. La Cause n’est ni un parti politique ni une
> idéologie, encore moins un moteur d’agitation politique contre telle ou telle injustice sociale. Le
> processus de transformation qu’elle met en œuvre progresse en encourageant un changement radical
> de conscience, et le défi qu’elle lance à quiconque la sert consiste à se libérer de l’attachement aux
> hypothèses et aux choix reçus en héritage et qui sont incompatibles avec la volonté de Dieu pour cette
> époque de maturité de l’humanité. De façon paradoxale, le désarroi provoqué par le contexte actuel
> qui viole la conscience apporte une aide à ce processus de libération spirituelle. Finalement, cette
> désillusion conduit le bahá’í à affronter une vérité soulignée maintes et maintes fois dans les écrits de
> la Foi :
> « Dans le monde, il a choisi les cœurs de ses serviteurs et en a fait le siège de la révélation de sa gloire.
> Purifiez-les donc de toute souillure, afin qu’y puisse être gravé tout ce pour quoi ils furent créés. (150)
> (Extraits des écrits de Bahá’u’lláh, op. cit. p. 195 (section CXXXVI).
> XII
> LE PROLOGUE DE L’ÉVANGILE attribué à Jean, disciple de Jésus - « Au commencement était le
> verbe... » - a fasciné des lecteurs pendant deux mille ans. Le verset se poursuit avec l’affirmation,
> déconcertante de simplicité et de franchise, d’une vérité spirituelle au centre de toutes les religions
> révélées, et reprise maintes et maintes fois dans les civilisations qui se sont succédées à travers les
> âges : « II était dans le monde et le monde fut créé par lui ». La Manifestation promise de Dieu
> apparaît ; une communauté de croyants se forme autour de ce centre de vie de spiritualité et
> d’autorité ; un nouveau système de valeurs commence à remettre de l’ordre dans les consciences et les
> comportements ; les arts et les sciences réagissent ; les lois et la gestion des affaires sociales se
> restructurent. Lentement mais sûrement une nouvelle civilisation émerge qui satisfait les idéaux et
> mobilise les aptitudes de millions d’être humains au point de constituer véritablement un nouveau
> monde, un monde bien plus réel pour ceux qui « vivent, se meuvent et existent » (151) Bahá’u’lláh, Le
> Kitab-i-Iqan, op. cit., p 18. que les fondations terrestres sur lesquelles il repose. Au cours des siècles qui
> s’ensuivent, la société continue à dépendre essentiellement, pour sa cohésion et sa sécurité, de l’élan
> spirituel qui l’a fait naître.
> Avec l’apparition de Bahá’u’lláh, le phénomène s’est reproduit - cette fois à l’échelle de la planète
> tout entière. Dans les événements du vingtième siècle, on peut voir les prémices de la transformation
> universelle de la société que cette révélation a mise en branle et à propos de laquelle Bahá’u’lláh
> écrivit :
> Je témoigne qu’aussitôt que le premier Mot fut sorti de sa bouche, par le pouvoir de sa volonté et selon
> son dessein… la totalité de la création fut révolutionnée, et tout ce qui est dans les cieux et tout ce qui
> est sur la terre fut ébranlé jusque dans ses fondements. Par ce Mot, les réalités de toutes choses créées
> furent secouées, divisées, séparées, éparpillées, associées et réunies à nouveau, faisant apparaître, tant
> dans le monde contingent que dans le royaume céleste, les éléments d’une nouvelle création, et
> révélant, dans les mondes invisibles, les signes et preuves de ton unité et de ton unicité. (152)
> Bahá’u’lláh, Prayers and Meditations (Wilmette : Bahá’í Publishing Trust, 1998), p.295, (section CLXXVIII).
> Shoghi Effendi décrit ce processus d’unification mondiale comme étant le « plan majeur » de Dieu,
> qui continuera à œuvrer, gagnant force et énergie, jusqu’à ce que l’humanité soit réunie en une société
> mondiale d’où la guerre sera bannie et qui prendra en charge sa destinée collective. Les tribulations du
> vingtième siècle ont permis le changement fondamental d’orientation que le Plan divin requiert. Ce
> changement est irréversible. Il n’existe aucun retour possible en arrière vers des situations antérieures,
> même si des éléments de la société seront parfois tentés de le faire.
> 
> L’importance de la percée historique qui s’est ainsi produite ne peut en aucune façon être amoindrie
> par le fait que ce processus vient à peine de commencer. Comme Shoghi Effendi l’a clairement
> exprimé, ceci doit mener en temps voulu à la spiritualisation de la conscience humaine et à
> l’émergence d’une civilisation mondiale qui incarnera la volonté de Dieu. Le simple fait de formuler
> cet objectif fait prendre conscience de l’immense chemin que l’humanité doit encore parcourir. C’est
> contre une résistance particulièrement intense, à tous les niveaux de la société, parmi les gouvernants
> et les gouvernés, que les principaux changements politiques, sociaux et conceptuels furent réalisés. Ils
> furent en fin de compte réalisés au prix de souffrances terribles. Il serait irréaliste de penser que les
> défis à venir ne nécessitent pas un tribut plus lourd encore pour une humanité qui cherche à éviter, par
> tous les moyens en son pouvoir, les implications spirituelles de l’épreuve qu’elle subit toujours. Les
> paroles de Shoghi Effendi sur les conséquences de cette insensibilité extrême du cœur et de l’esprit
> nous ramènent à la réalité :
> Des adversités effroyables et impensables, des crises et des bouleversements inimaginables, guerres,
> famines et pestes, pourraient bien s’allier pour graver dans l’âme d’une génération insouciante ces
> vérités et ces principes qu’elle a dédaigné de reconnaître et de suivre. (153) Shoghi Effendi, L’ordre mondial
> de Bahá’u’lláh, op. cit., p. 186.
> *
> Un tiers du vingtième siècle s’était à peine écoulé que le Gardien exhorta les disciples de Bahá’u’lláh
> à pousser leur connaissance de la Cause bien plus loin que tout ce qu’ils avaient pu évaluer jusque-là.
> La Foi avait atteint le point, disait-il, où elle « cessait de se qualifier de mouvement, de fraternité, et
> termes similaires », dénominations qui, bien que peut-être appropriées à l’époque où le message fut
> introduit en occident, « causaient maintenant du tort à un système en constant développement ».
> Pensant que même le terme « religion » était inadéquat lorsqu’il était pris dans un sens familier, il
> souligna que déjà la Foi :
> … réussit visiblement aujourd’hui à démontrer son droit et son titre de religion mondiale, destinée à
> atteindre, quand les temps seront révolus, le statut d’une fédération englobant le monde, qui serait tout
> à la fois l’instrument et le gardien de la plus grande paix annoncée par son auteur. (154) ibid., p. 189-190.
> Alors que le siècle avançait, la même force créatrice qui éveillait l’ensemble de l’humanité à son unité,
> libérait progressivement les forces inhérentes à la Cause et lui donnait un rôle nouveau dans les
> affaires de ce monde. Pendant les vingt premières années du siècle, grâce aux soins apportés par le
> Maître, les fondations spirituelles et administratives nécessaires au dessein de Bahá’u’lláh furent
> établies. Sur cette base - durant les trente-six années de son propre ministère et les six années qui
> suivirent alors que sa croisade de dix ans guidait les efforts de la communauté -, Shoghi Effendi se
> consacra à affiner les outils administratifs nécessaires à la poursuite du Plan divin. En 1963, avec
> l’établissement réussi de la Maison universelle de justice, les bahá’ís du monde lancèrent la première
> étape d’une mission de longue durée : enrichir spirituellement l’ensemble de l’humanité afin qu’elle
> devienne l’acteur de son propre progrès. À la fin de ce siècle, cet immense effort avait fait naître une
> communauté représentative de la diversité de l’humanité, unie dans ses croyances et sa fidélité,
> engagée dans l’établissement d’une société mondiale qui sera le reflet sur terre de la vision spirituelle
> et morale de son Fondateur.
> Ce processus fut particulièrement renforcé en 1992 avec la publication tant attendue de la traduction
> annotée du Kitáb-i-Aqdas, une mine de directives divines pour l’âge de la maturité de l’humanité. Un
> nombre toujours croissant de traductions permit bientôt aux disciples de la Foi dans le monde
> d’accéder directement à un ouvrage que son auteur décrivit comme « l’aurore de la connaissance
> divine, si vous êtes de ceux qui comprennent, et l’orient des commandements de Dieu, si vous êtes de
> ceux qui saisissent ». (155) Bahá’u’lláh, Le Kitáb-i-Aqdas, op. cit., § 186, p. 88. Mis à part la reconnaissance de
> la Manifestation de Dieu par l’âme, rien d’autre que la certitude morale n’a la force d’éveiller un aussi
> grand sentiment de confiance et de vitalité dans la conscience humaine, tant individuelle que
> collective. Dans le Kitáb-i-Aqdas, les lois élémentaires de la vie personnelle et communautaire ont été
> reformulées dans le contexte d’une société qui englobe la totalité de la diversité humaine. De
> nouvelles lois et concepts s’adressent aux besoins futurs du genre humain qui entre dans sa maturité. « Ô
> peuples de la terre » lance Bahá’u’lláh, « rejetez ce que vous possédez, et, sur les ailes du
> détachement, élevez-vous par-delà toutes choses créées. Ainsi vous le commande le Seigneur de la
> création, dont la plume, par son mouvement, a révolutionné l’âme de l’humanité » (156) ibid., § 54, p. 41.
> 
> La capacité de la Foi à surmonter les attaques qui sont menées à son encontre est l’une des
> caractéristiques des cent dernières années du développement bahá’í, et tout observateur devrait le
> remarquer. Comme cela avait été le cas pendant les ministères du Báb et de Bahá’u’lláh, certains
> éléments de la société, irrités par la montée en puissance de la nouvelle religion ou craignant les
> principes qu’elle enseignait, cherchèrent à l’étouffer par tous les moyens possibles. Il ne s’est
> pratiquement pas passé dix années sans de telles tentatives, allant des persécutions sanglantes menées
> par le clergé chiite ou des abominables accusations mensongères concoctées et répandues par leurs
> homologues chrétiens, aux tentatives systématiques de suppression par divers régimes totalitaires, et
> finalement, aux violations de leur engagement envers Bahá’u’lláh perpétrées par des détracteurs, des
> ambitieux ou des malveillants parmi ses adhérents déclarés. Selon des critères humains, la Cause
> aurait dû succomber à ce barrage d’opposition sans précédent dans l’histoire contemporaine. Loin de
> s’écrouler, elle prit de l’ampleur. Sa réputation grandit, le nombre de ses membres augmenta
> considérablement, son influence dépassa les rêves des premières générations de ses adeptes. Les
> persécutions servirent à galvaniser les efforts de ses fidèles. La calomnie conduisit les croyants à
> rechercher une compréhension plus mature de son histoire et de ses enseignements. Et, comme
> l’avaient promis le Maître et le Gardien, la violation de l’Alliance supprima de ses rangs les individus
> dont les attitudes et le comportement avaient fragilisé la foi des autres et entravé son développement.
> Si la Cause devait n’apporter d’autre témoignage des forces qui la soutiennent, cette succession de
> triomphes devrait à elle seule suffire.
> *
> Trois ans avant son décès, Shoghi Effendi profita de l’acquisition du dernier lot de terrain nécessaire à
> l’édification du bâtiment des archives internationales pour décrire au monde bahá’í la nature et la
> signification des projets de construction sur le Mont Carmel que le Maître avait inaugurés et que luimême poursuivait :
> Ces édifices, en forme d’arc tendu, et d’architecture harmonieuse, entoureront les tombeaux de la plus
> sainte Feuille... de son frère... et de leur mère… La fin ultime de cette magnifique entreprise marquera
> le point culminant du développement d’un ordre administratif mondial divinement établi dont les
> origines remontent aux dernières années de l’âge héroïque de la Foi. (157) Shoghi Effendi, Messages to the
> Bahá’í World, 1950-1957, op. cit., pp.29-30.
> L’étape actuelle de cette entreprise ambitieuse se termina avec succès au cours de la dernière année du
> siècle. Un flot de ressources déversé par les croyants du monde entier fit écho à la vision de
> Bahá’u’lláh pour ce lieu sacré qu’annonce sa Tablette à Carmel : « Sois dans l’allégresse, car en ce
> jour Dieu a établi son trône sur toi, a fait de toi l’orient de ses signes et l’aurore des preuves de sa
> révélation » . Avec cet ensemble de magnifiques bâtiments qui s’étendent le long de l’Arc et cette
> envolée de jardins en terrasse qui s’élèvent depuis la base du mont jusqu’à son sommet, la Cause dont
> l’influence s’est répandue jusqu’aux confins de la terre au cours de ce siècle de lumière a
> définitivement émergé comme présence visible et imposante. Avec la foule des visiteurs qui affluent
> chaque jour dans les escaliers et les allées, et le flot d’invités de marque qui sont accueillis dans les
> salles de réception du Centre mondial, les esprits perspicaces perçoivent déjà les prémices de
> l’accomplissement de la vision consignée deux mille trois cents ans plus tôt par le prophète Isaïe : « Il
> arrivera dans l’avenir que la montagne de la Maison du Seigneur sera établie au sommet des
> montagnes et dominera sur les collines. Toutes les nations y afflueront. » (158) Isaïe 2-2 , traduction TOB.
> La cause bahá’íe se présente avant tout comme un ensemble organisé inaliénable. Incarnant le principe
> de l’unité qui repose au cœur de la révélation de Bahá’u’lláh, cet ensemble témoigne de la présence de
> l’esprit qui habite et anime la Foi. Seule parmi les religions de l’histoire, la Cause a su résister à ces
> éternels fléaux que sont le schisme et la faction, en dépit d’efforts répétés pour rompre son unité. Le
> fait que la révélation elle-même créa les instruments qu’elle utilise, que les Fondateurs de la Foi
> conçurent les méthodes pour mener à bien le Plan divin et qu’ils mirent eux-mêmes en œuvre dans le
> moindre détail ce projet, assure le succès du travail d’enseignement de la communauté. Au cours du
> vingtième siècle, grâce aux efforts de ‘Abdu’l-Bahá et du Gardien, le Mont Carmel lui-même est
> devenu une expression de cette unité de la Foi. À la différence des autres religions du monde, les
> centres spirituels et administratifs de la Cause sont liés de façon inséparable dans un même lieu, les
> institutions qui la dirigent étant établies autour du mausolée de son prophète martyr. Pour de
> nombreux visiteurs, l’harmonie obtenue dans les jardins environnants où abondent tant de fleurs,
> 
> d’arbres et de buissons colorés, semble elle aussi proclamer l’idéal d’unité dans la diversité qui les
> attire dans les enseignements de la Foi.
> Ces cent années se terminèrent de façon dramatique avec un événement qui plongea les croyants du
> monde entier dans un profond chagrin. Le 19 Janvier 2000, un message de la Maison universelle de
> justice annonça :
> Tôt ce matin, l’âme d’Amatu’l-Bahá Rúh∂íyyih Khánum, épouse bien-aimée de Shoghi Effendi et
> dernier maillon de la chaîne reliant le monde bahá’í avec la famille de ‘Abdu’l-Bahá, fut libérée des
> liens qui l’attachaient à cette vie terrestre... Pour évoquer ses vingt années de vie commune avec elle,
> Shoghi Effendi utilisa des termes élogieux tels que « mon associée », « mon bouclier » , « mon
> infatigable collaboratrice dans les tâches ardues que j’entreprends… »
> Une fois passé le choc que provoqua cette annonce, une autre des inépuisables bénédictions de
> Bahá’u’lláh s’imposa. À cette personnalité qui avait traversé presque tout le siècle - et dont l’esprit
> indomptable avait affronté des difficultés et des sacrifices bahá’ís tout au long de sa seconde partie - il
> avait été donné de vivre et de célébrer les splendides victoires auxquelles elle avait si magnifiquement
> contribué.
> *
> En appelant ceux qui l’ont reconnu à partager avec d’autres le message du Jour de Dieu, Bahá’u’lláh
> se tourne à nouveau vers le langage de la création elle-même : « Tout corps appelle une âme. Les âmes
> saintes doivent, avec le souffle de la parole de Dieu, animer les corps morts d’un nouvel esprit ». (159)
> Shoghi Effendi, Avènement de la justice divine, op. cit., p 109. ‘Abdu’l-Bahá fait remarquer que ce principe est
> tout aussi vrai pour la vie collective de l’humanité que pour la vie de ses individus : « La civilisation
> matérielle est comme le corps. Aussi gracieux, élégant et beau qu’il puisse être, il est inanimé. La
> civilisation divine est comme l’esprit, et le corps reçoit sa vie de l’esprit... (160) Extraits des écrits de
> ‘Abdu’l-Bahá, op. cit., p.302 (Extrait 227).
> Cette analogie très forte résume la relation entre les deux développements historiques que la volonté
> de Dieu propulsa sur des chemins convergents tout au long de ce siècle de lumière. Seule une personne
> aveugle aux capacités intellectuelles et sociales latentes dans le genre humain, et insensible aux
> besoins désespérés de l’humanité, pourrait ne pas être profondément satisfaite des progrès réalisés par
> la société au cours des cent dernières années, plus spécifiquement des processus reliant entre eux les
> peuples et les nations de la terre. De telles réalisations sont tout particulièrement appréciées des
> bahá’ís qui voient en elles le dessein même de Dieu. Pourtant, ce corps de la civilisation matérielle de
> l’humanité appelle son âme à haute voix et la désire chaque jour un peu plus. Tant que cette humanité
> ne sera pas ainsi animée et que ses facultés spirituelles ne se seront pas développées, elle ne trouvera
> ni paix, ni justice, ni même cette unité qui s’élève au-dessus de toute négociation ou compromis, ainsi
> qu’il en a été pour toutes les grandes civilisations dans l’histoire. S’adressant aux représentants du
> peuple élus dans chaque pays, Bahá’u’lláh écrivit :
> Le Seigneur a prescrit l’union de tous ses peuples en une Cause universelle, en une Foi commune,
> comme remède souverain et tout puissant instrument pour la guérison du monde entier. (161 ) La
> Proclamation de Bahá’u’lláh (Bruxelles, Maison d’éditions bahá’íes, 1983), p.67.
> Par conséquent, le travail de la Cause ne consiste pas seulement à fournir un soutien, un
> encouragement ou même un exemple. La communauté bahá’íe continuera à participer de toutes les
> manières possibles aux efforts visant à l’unification mondiale et l’amélioration sociale, mais de telles
> contributions sont secondaires face à ses objectifs. Son but est d’aider les peuples du monde à ouvrir
> leurs cœurs et leurs esprits à la seule Puissance qui peut pleinement satisfaire leur plus secrète attente.
> Personne ne peut leur apporter cette aide si ce n’est ceux qui se sont eux-mêmes éveillés à la
> révélation de Dieu. Personne qui puisse offrir un témoignage crédible de l’avènement d’un monde de
> paix et de justice sinon ceux qui comprennent, ne serait-ce que faiblement, les mots avec lesquels la
> voix de Dieu enjoignit à Bahá’u’lláh de se lever pour entreprendre sa mission :
> Ô plume, peux-tu trouver un autre que moi en ce jour ? Qu’est-il advenu de la création et de ses
> manifestations ? Et les noms et leur royaume, que sont-ils devenus ? Où sont passées toutes les choses
> créées, tant visibles qu’invisibles ? Et qu’en est-il des secrets cachés et des révélations de l’univers ?
> Vois, la création tout entière s’est éteinte ! Il ne reste que mon visage, l’Éternel, le Resplendissant, le
> Très-Glorieux. Voici le jour où seules se voient les splendeurs de la lumière qui rayonne de la face de
> ton Seigneur, le Clément, le Généreux. En vérité, sur notre ordre irrésistible et souverain, toutes les
> âmes ont expiré. Puis, nous avons appelé à l’être une création nouvelle en signe de notre grâce envers
> 
> les hommes. Je suis en vérité le Très-Généreux, l’Ancien des jours. (162) Extraits des écrits de Bahá’u’lláh,
> op. cit., pp.21-22, (extrait XIV).
>
> — *Le siecle de lumiere (Used by permission of the curator)*

